‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 9 sur 95 · GÉNÉRALES. DYNAMIQUE DU SUICIDE · texte numérisé non relu

GÉNÉRALES. DYNAMIQUE DU SUICIDE

A considérer la dynamique du phénomène, il semble < présente de grandes ondulations dans le cours du XIX* si^ Dans la seconde moitié de ce siècle, on constate d'abord

ieot abaissement du nombre des suicides par 100,000 habitants; d'une moyenne de 6.2, de 1880 à d884, le chiffre sabaisse à 8.8 de 1888 à 1859, à 8.8 de 1860 à 1864; le point ie plus bas est 1864, avec le coeflScient de 3.8 par 100,000 habitants; de 1868 à 1870, le relèvement est peu sensible, mais il s'accélère dans les périodes qui suivent : la moyenne de 187S à 1879 est de 8.3; de 1880 à 1884, de 10.3; de 1888 à 1889, de 11.7; de 1890 à 1894, de 12.7. Le point culminant de la seconde moitié du siècle est 1892-1894 : 13 et 13.3 pour iOO,006 habitants. A partir de 1898, s'ouvre une période de lent abaissement. De 1898 à 1899, la moyenne est de 11.9; en 1900, elle est de 11.7, et en 1901, de 12.6.

La civilisation moderne renferme ainsi un ensemble de acteurs qui, par leur concours, tendent, mais avec des fluctuations assez profondes, à accroître l'intensité de ce terrible phénomène.

L'étade comparative du mouvement des suicides dans les glandes villes et dans l'ensemble du pays présente, ici encore, un profond intérêt :

Suicides par 100,000 habitants.

n faut corriger les chiffres relatifs à la ville de Bruxelles, en tenant compte du nombre des personnes étrangères à la fille, qui s'y suicident; il est, de 1867 à 1880, de 13.4 •/• de l'ensemble; de 1881 à 1890. de 11.4 «>/«; de 1891 à 1900,

Bruxelles

Belgique.

de 10.8, en proportion décroissante. Cette correction no donne :

Suicides de Bruxellois par 400,000 habitants.

étrangers

L'allure générale des moyennes est dans la même directi( et révèle des fluctuations concordantes. Mais ce qui frapi plus encore que l'écart qui subsiste, c'est sa tendance généra à se réduire. On voit, en effet, que si, de 1870-1874 à 189< 1894, le coefficient s'élève à Bruxelles de 18.7 à 30.3, il s'élè' en Belgique de 6.9 à 12.7 : ici Taugmenlation est de 84 •/«, elle n'est que de 62 «/o.

. Ce rapprochement graduel semble dû en partie à la concei tration croissante de la population dans les villes. Noi calculons d'après les données des recensements que, de 18^ à 1900,

La population jçlobale des communes de moins de 2,000 ûmes

a décru de 2 Oq

Celle des communes de 2,000 à 5,000 ûmes s*est accrue de 25 —

— — çle plus de 100,000 — - 240 -

Ce rapprochement semble dû, en outre, à une véritable de diffusion de l'ensemble des conditions de la civilisati* moderne.

§ VIII. — La corrélation des phénomènes moraux.

Les grandes ondulations de l'ordre moral ne sont pas isolées. C'est ainsi que la matrimonialité et la natalité légitime et illégitime offrent à l'observateur de grands mouvements corrélatifs.

La matrimonialité, de 1840 à 1855, présente des fluctuations profondes, en rapport manifeste avec les variations du prix du grain; elle est directement affectée par les conditions de la production agricole nationale. Après cette époque, Tamplitude <les variations se réduit, et le nombre des mariages reste audessous de 7 par 1,000 habitants pendant une période de vingt ans, qui va de 1856 à 1876; puis la matrimonialité diminue jusqu'en 1877, elle n'atteint qu'une seule fois le même coefficient; mais à partir de 1888, elle se relève audessus de ce coefficient de 7, pour s'accroître par degrés et atteindre, avec des fluctuations dont la faible amplitude contraste avec celle de la première période, le coefficient de ^.30, qui n'a jamais été égalé à aucun moment du XIX* siècle. La natalité générale présente, de 1840 à 1856, ces fluctuations profondes que la matrimonialité a révélées, puis son ascension est rapide et considérable; le fléchissement n'apparaît qu'en 1876-1877, il est à peu près continu jusqu'en 1890; enfin le mouvement, après des oscillations secondaires, reprend à partir de 1895 une allure lentement progressive.

A son tour, la courbe qui traduit le mouvement de la natalité illégitime pendant plus de soixante ans révèle par ^n allure saisissante que les causes générales qui fortifient la natrimonialité font fléchir la natalité illégitime et vice versa. Les constructions graphiques ont à cet égard une réelle élo- [uence.

De 1849 à 1858, la matrimonialité présente à la fois les uctuations profondes, qui ne se reproduisent plus avec la léme amplitude et une allure ascendante. La natalité illègi-

time présente dans ses variations un retard sur la matrin nialité, mais après avoir, à la suite des crises de 1847-i84S de rabaissement énorme de la matrimonialité en 1847, atte son point culminant en 1852, affecte une allure décrpissai pendant que la matrimonialité se maintient au-dessus coefficient de 7; quand la matrimonialité tombe au-dessc de 7 après 1896, on voit la natalité illégitime reprendre u marche ascendante, et il faut, après 1886, une progressi prolongée du nombre des mariages pour déterminer déci< ment, après 1897, une régression des naissances illégitimes

Dans les dernières années du siècle, on voit en même ten décroître la natalité illégitime et le suicide, en même ten que la matrimonialité atteint le plus haut coefficient qui été observé, et que la natalité générale reprend une alli progressive.

Deux savants sociologistes italiens, Lombroso et Enr Ferri, soutiennent qu'il existe une sorte d'antagonisme en le suicide et l'homicide, et que le développement de 1 coïncide avec la diminution de l'autre. Pendant que l'hom barbare et violent, dit Lombroso, ne recule pas, dans contrariétés de la vie, devant le sacrifice de son semblât l'homme civilisé et adouci, au contraire, grâce aux progrès sentiment moral qui se fonde sur le respect d'autrui, préf son propre sacrifice. Cet antagonisme, constaté dans l'esp entre les races et les différents milieux géographiques, a transporté dans le temps. La dernière édition du livre Enrico Ferri, L'omicidio suicidio (1898), renferme les stai tiques comparatives de l'Italie, de l'Espagne, de la France, l'Angleterre, de l'Irlande, de la Prusse et de la Belgique, < servent de fondement à la thèse de l'école italienne (^). I données relatives à l'homicide en Belgique ne dépassent ] dans cet ouvrage l'année 1888, elles atteignent 1889 pour suicide. Enrico Ferri signale, relativement à un même noml

(*) Enrico Ferri, Lomicidio suicidio, pp. 256 et suiv., 4« éditii Turin, 1895.

d'habitants, l'augmentation constante mais plus ou moins lapide des suicides dans les divers pays ; c'est en France, en Prusse et en Belgique que cet accroissement est le plus rapide ; c'est en Irlande et en Espagne qu'il est le plus lent; l'Angleterre et l'Italie ont une situation moyenne.

D'autre part, l'homicide diminue lentement, mais progressivement, en France, en Angleterre, en Italie. En Belgique, Enrico Ferri signale l'état stationnaire de l'homicide de 1841 ^ 1857, malgré l'augmentation générale de la population ; l'augmentation considérable qu'il présente, après 1868 et l'application du code pénal belge, est due aux innovations législatives et statistiques qui rendent les deux périodes peu comparables.

Nous avons, dans le tableau statistique que nous avons dressé, mis en rapport le nombre des homicides avec le nombre des suicides par million d'habitants; hésitant à recourir aux statistiques du département de la Justice, nous avons dû recourir simplement à la statistique des causes de décès dressée par le département de l'Intérieur; de 1870 à 1901, les moyennes annuelles sont les suivantes :

Par 4,000,000 d'habitants.

Homicides. Suicides.

L'adoption de ces données maintient une cause évidente *«rreur : on ne peut distinguer, en effet, l'homicide volontaire ^^ l'homicide involontaire. Nous devons admettre par hypo-

thèse que la proportion des homicides volontaires dans l'ensemble est constante.

Le nombre moyen des suicides par périodes de cinq ans va sans cesse croissant jusqu'à la période de 1895-1899, qui marque une décroissance. Le nombre moyen des homicides, après s'être élevé de 15.6 à 17.7, s'abaisse à 15.2, pour remonter à 16.3, 16.5, sans revenir au chiffre de 1880-1884. On ne peut soutenir que les deux phénomènes sont en antagonisme, sans tenir compte de ces variations secondaires. Je me borne par le présent à enregistrer les années 1900 et 1901.

§ IX. — Les causes prochaines et les causes profondes. Crises économiques.

On est invinciblement porté à rechercher les causes générales de ces fluctuations de l'ordre moral dans les phénomènes généraux qui expriment les variations concomitantes des conditions économiques d'existence de la population.

Les causes immédiates attribuées au suicide, et qui sont relevées avec soin à Bruxelles, témoignent du grand nombre de facteurs biologiques, psychiques, moraux, sociaux, qui agissent sur ce phénomène; nous avons déterminé, pour la période comprise entre 1877 et 1902, l'intensité relative de ces causes immédiates dans le tableau suivant :

Misère

Ivrognerie et débauche

Maladies incurables

Chagrins d'amour

— domestiques

Contrariétés

Aliénation mentale

Causes inconnues

Chiffres absolus.

Rapports proportionnels

Mais il est permis de rechercher comme antécédent plus général encore des phénomènes, les perturbations des conditions économiques d'existence de la population. Elles se traduisent, en effet, par les contrariétés, les chagrins domes-^ tiques, l'ivrognerie, l'aliénation mentale aussi bien que par la misère brusque ou intense; ces fluctuations de l'état économique retentiront en même temps sur les autres grands phénomènes moraux indiqués tout à l'heure : la nuptialité, la natalité légitime et illégitime. Les phénomènes du suicide n'obéissent pas immédiatement, comme la matrimonialité par exemple, aux variations de l'état économique, au degré de bien-être, de stabilité du travail, dont la représentation mentale est possible pour les masses populaires. Les variations d'intensité du suicide sont plus lentes à venir, elles impliquent souvent une déchéance plus ou moins rapide, des luttes plus ou moins énergiques contre les difficultés de la vie, des processus psychiques douloureux et terribles, des troubles psychopathiques, moraux, domestiques de tonte nature, avant l'issue fatale.

Mais la grande difficulté est ici dans le choix de l'indice économique destiné à exprimer le mieux possible les variations de l'état économique, des conditions générales d'existence et de bien-être : jusqu'au jour où Téconomie nationale fut ici déânitivement subordonnée à l'économie mondiale, les variations du prix du blé pouvaient être utilement mises en rapport avec celles des phénomènes moraux, mais il m'a fallu abandonner ce critérium, surtout pour le dernier quart du XIX» siècle. Je me suis adressé aux index numbers, c'est-à-dire à l'ensemble des prix du plus grand nombre possible de produits engagés dans le commerce international, et considérés d'année en année dans leurs variations globales. C'est ce que j'ai successivement utilisé dans l'étude de la matrimonialité, de la natalité illégitime, de la criminalité, sans me faire illusioD sur la portée d'aucun indice; il faut reconnaître que les variations générales des prix sont au XIX» siècle associées à des

changements considérables dans les conditions économiques et sociales, et les critiques dirigées au Congrès d'anthropologie criminelle d'Amsterdam, par exemple, contre cette méthode, sont singulièrement superficielles.

Les variations des prix des marchandises globalement considérées dans les index numbers obéissent à trois ordres de causes : l'influence des variations de la valeur de la monnaie; l'influence du coût de production et de transport des marchandises; les influences complexes qui agissent sur l'offre et la demande et la valeur courante des produits. L'influence monétaire est associée à tout le mouvement économique qui embrasse la période pendant laquelle les grandes ondulations des phénomènes moraux se sont manifestées; l'allure ascendante des prix après 1850 et la découverte des mines de Californie et d'Australie, correspondent à un élan industriel et à un progrès indéniable dans la prospérité. De même la baisse des prix, pendant le dernier quart du siècle, dans la mesure où elle est attribuable à l'influence d'une contraction monétaire, traduit une dépression économique qui a été assez inquiétante pour provoquer en Angleterre deux enquêtes considérables : en 1886 et en 1888. On the depressian of trade and industry, 4886; on the récent changes in the relative value of the preâous metals 4888. Ces grands travaux suflSsent pour marquer la légèreté des critiques qui n'ont vu que des effets favorables dans la baisse des prix. Voici la réponse à de semblables appréciations : « 11 faut, dit Ém. de Laveleye, distinguer avec soin une baisse des prix résultant d'une réduction des frais de production, d'une baisse produite par une rareté de la monnaie. La première ne présente que des avantages; la seconde produit en certains cas les effets les plus désastreux (}) ».

(^) Ë. DE Laveleye, La monjiaie et le bimétallisme international, page 73.

Si Ton veut une confirmation éclatante de ces paroles d'Emile de Lavcleye, il suflSra de dresser la statistique des faillites, témoignage éloquent des perturbations économiques qui rayonnent inévitablement dans l'ordre moral. J'ai calculé, de 1850 à nos jours, d'année à année, le nombre des faillites par 10,000 patentés, afin de serrer la vérité de près, et il est aisé de se convaincre que les années critiques de 1873-1874 et celles qui suivent sont marquées par leur accroissement considérable.

Il semble que ces phases d*ascension et de dépression des prix et de l'ensemble de l'activité économique rayonnent dans l'ordre moral. Après 1850, nous constatons les faits corrélatifs de l'accroissement de la nuptialité et delà natalité générale, de la diminution de la natalité illégitime et du nombre des suicides. Après 1873, nous voyons la nuptialité s'abaisser, la natalité générale se réduire, la natalité illégitime et le suicide s'accroître; mais il faut se garder de recliercher entre ces phénomènes des relations quantitatives précises, une proportionnalité quelconque, ce qui répugne à des phénomènes moraux soumis à des causes d'une extrême complexité, ce qui serait surtout absolument impossible ici, l'influence de la valeur monétaire sur les prix n'étant pas elle-même quantitativement déterminable.

A ces causes qui révèlent les changements considérables de l'économie mondiale et leur réaction sur l'économie nationale et les économies domestiques au cours du XIX* siècle, il faut, je pense, ajouter encore une cause générale, lente dans son Ktion mais indéniable : celle de la baisse du taux de l'intérêt des capitaux. J'ai calculé cette baisse par périodes quinquennales depuis 1838, en prenant pour base les cours de la rente 3 •/©, et j'ai abouti à ce résultat, que le taux d'intérêt de 1838-1842 à 1893-1897 s'est abaissé de 4.17 Vo à 2.96 •/o. Toutes choses égales d'ailleurs, les personnes qui, puisant leur revenu dans l'intérêt des capitaux, n'ont pu se résigner à limiter des besoins nés dans des conditions plus avantageuses.

ont dû se rapprocher plus ou moins vite d'une rupture d'équilibre.

Les crises commerciales aiguës traversant avec la périodicité de leur retour ces grandes ondulations du prix des produits, donnent l'idée d'harmoniques lugubres d'un son fondamental.

Les variations secondaires de l'intensité du suicide sontelles en rapport avec les crises dont les moments aigus sont observés en 1857, 1864, 1873, 1882, 1891, 1900? Ici, plus encore que tout à l'heure, l'étendue et la gravité de l'influence sont indéterminables. On peut seulement signaler des corrélations dignes d'attention. Ainsi, de 1891 à 1894, nous constatons que pendant que les suicides augmentent, le chiffre des exportations diminue, les prix continuent à baisser, le nombre des faillites augmente; en 1894, il y a diminution des suicides, élan du commerce extérieur, diminution des .faillites, hausse des prix.

Mais toute baisse de prix n'a pas le caractère que lui assignait de Laveleye dans les crises monétaires. Telle est celle du prix des céréales due à la concurrence mondiale par exemple, et qui est au plus haut degré favorable au progrès du bien-être général.

Pour apprécier son influence sur la matrimonialité, il faut interroger les, dernières années du siècle; l'allure régulièrement croissante de la matrimonialité contraste avec la marche saccadée, même presque convulsive, de ce grand phénomène dans les deux premiers tiers du XIX* siècle. Je ne connais rien de plus imposant et de plus admirable dans la statistique morale; et l'on se convainc que les causes économiques profondes travaillent silencieusement, dans l'économie mondiale grandissante, à la consolidation de la forme normale de l'union des sexes et de la famille. Néanmoins, si grand que soit ce résultat, il faut, au point de vue du suicide, considérer que la baisse des prix des produits agricoles ne s'est pas accomplie en Belgique sans des perturbations très grandes dans les revenus et les conditions d'existence : les profits des entre-

preDeurs agricoles ont été profondément atteints; la baisse de la recette des propriétaires a suivi : en un quart de siècle, la valeur des terres s'est réduite du tiers. Ce sont là des effets qui retentissent dans l'ordre moral.

Dans les pages qui précèdent, je me suis appliqué à mettre en lumière quelques aspects de ce phénomène redoutable du suicide qui semble associé à la marche de la civilisation moderne; je l'ai mis en rapport avec d'autres phénomènes moraux auxquels des monographies seront consacrées et avec les phénomènes économiques dont les variations retentissent le plus profondément dans l'ordre moral ; l'œuvre de Quetelet doit se prolonger dans la Psychologie collective et la Sociologie. C'est le vrai progrès à poursuivre, et c'est en analysant de plus près ces rapports et en dégageant leur enseignement pratique, que nous pourrons dissiper le pessimisme qui n'a pénétré que trop avant dans la pensée moderne. Maîtres des causes générales du suicide, nous réussirons à le refouler peu à peu.

ANNEXES

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