CHAPITRE XII
La politique de l’associatiou.
La politique algérienne fut conçue contre l’indigène. Elle est désastreuse.
On oriente la politique tunisienne contre l’indigène. Elle devient désastreuse.
Il faut réaliser la politique du Maroc oriental avec l’indigène. Elle ne sera point désastreuse.
L’excuse algérienne fut que l’on opérait chez des vaincus. Il paraît que la victoire, c’est-à-dire le succès de la force brutale, crée des droits, que le « droit » de conquête est un droit. Admettons-le. Il explique la colonisation algérienne contre l’indigène. Mais il n’existe pas en Tunisie, pays de protectorat. La colonisation devrait donc s’y faire avec l’indigène.
Oui. Seulement nous oublions le préjugé des supériorités ethniques, de notre supériorité
Le colon algérien croit que l’indigène lui doit
et la terre et l’obéissance, parce que vaincu; le colon tunisien parce qu’inférieur.
Evidemment, l’indigène est d’une autre race que le colon. La notion de la race, je le répète, n’est pas un préjugé. C’est une vérité évidente. Le colon a raison de la* constater, et de l’admettre. Mais il a tort d’en tirer des conclusions qu’elle ne comporte point.
La notion de la différence des races qui nous est imposée par la réalité, n’implique point le dogme de la supériorité des races blanches, par quoi l’on voudrait légitimer la politique d’exploitation et la colonisation contre l’indigène. Ce dogme de notre supériorité ethnique, nous le tenons d’une évolution du droit que le juif jurait avoir reçu de son Dieu sur les Gentils, et il ne vaut pas mieux. Lorsque les idéologues à la Rousseau, imbus du dogme des égalités ethniques, furent les maîtres, ils pratiquèrent une politique d’assimilation, dont l’insuccès fatal permit aux affairistes actuels de rajeunir les anciennes erreurs de l’exploitation, en les travestissant de sophismes pratiques et de préjugés scientifiques.
L’assimilateur avait tort. L’exploiteur aussi. La mentalité 89 de l’un est aussi fausse que la mentalité impérialiste de l’autre. L’une nous a créé de lourdes charges; l’autre nous expose
aux plus redoutablos périls. Les deux politiques sont également vouées à l’insuccès — comme elles le furent toujours, dans tous les pays à toutes les époques. Une réalité plus forte que la force des conquérants ou des législateurs les a toujours brisées et les brisera toujours : la réalité même de la nature et de ses lois.
La seule politique coloniale qui aura chance de succès, nous la trouverons en rejetant les idées barbares de supériorité, d’égalité ou d’infériorité entre les races.
L’homme était peut-être unique à l’origine. Personne n’en sait rien; je le répète; et il n’est pas nécessaire que nous le sachions pour faire de la bonne politique coloniale.
Mais ce que, pour ce dessein, nous devons savoir, ce que je sais, en absolue certitude, c’est que l’homme évolua dans des milieux différents; c’est que, par le besoin de la nourriture à conquérir, à trouver ou à cultiver, il fut soumis à des lois de travail, qui l’ont diversement façonné ; c’est que les hommes d’aujourd’hui sont répartis, suivant leurs milieux, en groupements d’essences différentes, c’est que, parmi les différences caractéristiques de ces groupements, si quelques-unes, provenant d’actions extérieures au milieu, sont pour cela modifiables, toutes les au-
très, que produit la nature du milieu, sont aussi tenaces que cette nature même.
C’est ce que j'ai dit, les lois de la race, les lois de la nationalité.
Cela permet à ma philosophie, à ma politique, d’éviter l’absurde en quoi les autres sombrent, quand — je me demande sur quel étalon! — ils comparent les races, les peuples, et s’obstinent, fous, à discuter si nos indigènes coloniaux nous sont intégralement inférieurs, égaux ou supérieurs. X
Il me suffit de constater que les hommes sont différents, lorsque pour les comparer sur des données précises j’analyse successivement leurs divers caractères.
Je ne veux pas qu’on me fasse aller au-delà de ma pensée. J’insiste sur ce point que la constatation des différences entre les races humaines, différences que notre vision de si faible portée dans le passé nous permet seulement de dire existant depuis longtemps, sans que nous puissions affirmer si c’est depuis toujours, que cette constatation n’entame en rien l’unité de l’espèce humaine. Il y a des races humaines différentes ; mais il n’y a qu’une humanité. Ce n’est pas un dogme. C’est un fait. Nous demeurons soumis aux lois générales de « la vie pensante » qui, s’appliquant à tous les hommes différents des ra-
ces différentes en Phumanité unique, sont les principes absolus sur quoi toute politique doit s'appuyer, et sans quoi nulle politique n’est stable.
Il y a des quantités de races de chiens, mais il n’y a qu’une espèce chien... tous les chiens pour vivre doivent manger, et à tous les chiens les coups font mal... là-dessus tout le monde est d’accord et vous ne voudriez point l’être pour les hommes! Quand nul savant n’oserait discuter question de supériorité intégrale entre races des lévriers ou des dogues, vous trancheriez celle du nègre et du blanc, celle du jaune ou du rouge!
C’est parce que vous dites l’indigène algérien de race inférieure que vous le maintenez votre sujet... C’est parce que vous croyez l’indigène tunisien également éloigné de votre supériorité que vous affirmez légitime, nécessaire, juste et bonne la colonisation contre lui.
C’est d’ailleürs la même folie de vouloir hiérarchiser — le mot a la barbarie de la chose — de vouloir hiérarchiser les nations qui fait les erreurs de nos politiques continentales.
Cette idée sauvage, prise par le christianisme catholique, héritier d’Israël, aux théocraties asiatiques, cette idée de « rang » dans les nations, subsiste presque partout et dirige les cer-
veaux qui se croient les plus raisonnables. Beaucoup de gens veulent une guerre continentale pour que la France conserve son rang parmi les nations. Qu’est-ce que le rang?... diacre ou sousdiacre? A la droite ou à la gauche de PEternel? coussin, fauteuil ou tabouret? En vérité, le Juif nous a fait plus de mal qu’on ne croit en nous incrustant cette idée d’un peuple choisi pour commander à l’univers, d’un peuple supérieur, d’un peuple à rang divin.
Ce dogmatisme inspire même les gens qui s’en croient affranchis, et qui, souriant du « Gesta Dei per Francos », n’admettant plus la supériorité de nations divinement prédestinées, découvrent la supériorité scientifique de la race, pour donner le gouvernement légitime du monde à celle que leur foi nouvelle sait trier en premier choix. Des livres comme celui de M. de Saussure, un disciple terrible du D'’ Le Bon, montrent que l’observation restreinte, constipée, fait des dogmes comparables à ceux de la révélation divine ou de l’abstraction scholastique. Le Juif poétiquement rêva l’échelle à mesurer la force de l'homme et de l’ange; les savants d’étroite vision, péniblement, de leur science incomplète, ont sorti l’échelle des races.
Nous sommes de la race supérieure. Les indigènes des colonies sont de races inférieures !
l'NE ALGÉRIE NOUVELLE
Si le progrès des mœurs ne nous permet plus de les traiter en esclaves, celui de la science nous ordonnerait de les traiter toujours en sujets!
Voilà où conduisent les idées de supériorité, d'ég’alité, d’infériorité entre les races.
— Ou bien la politique de l’assimilation absolue qui fait d’un batelier nègre de Saint-Louis du Sénégal un président possible, un candidat légal à la présidence delà République Fran^*aise.
— Ou bien la politique d’exploitation qui fait du Congolais un serf que l’on concède en meme temps que la terre; de l’indigène algérien un sujet de qui la colonisation européenne a le droit de prendre la terre; et qui voudrait faire du protégé tunisien un sujet de même condition...
Pourquoi donc s’obstiner à ces idées de supériorité ou d’égalité?
Pourquoi ne pas se contenter de voir dans nos indigènes coloniaux tout simplement des hommes différents, dont les capacités différentes des nôtres sont adéquates à leurs milieux, tout comme nos capacités différentes des leurs sont adéquates à nos milieux?
Pourquoi ne pas se contenter de cela pour ne chercher en eux que des associés ?
Et voici qui vaut et qui contient la matière de tous les plus gros volumes que l’on pourrait
écrire sur la bonne politique coloniale, cinq mots qui en disent plus lon^ que les plus longs traités : (( Ni exploitation. Ni assimilation. Association. »
Une formule. Oui. Une formule à quoi aboutissent et en quoi se résument toutes lès réalités des lois de la race et de la nationalité. La formule de la bonne politique et de la bonne économie politique. La formule non seulement du salut colonial, mais du salut social!
Elle a fait plus d’une fois sourire les ignorants et les sots, car, bien avant que M. Clémentel eût risqué d’en compromettre l’excellence, je la recommandais aux coloniaux.
Un jour, plaisamment, pesamment, la Revue politique et parlementaire m’objecta qu’on n’associait pas le bœuf et le cbeval.
Dans une ferme bien ordonnée, le bœuf et le cheval sont cependant des associés...
Qu’y a-t-il de plus différent que l’eau et le feu? Associés, n’est-ce point la vapeur?
Dans le groupement familial, ethnique, l’association des forces différentes des individus, même les plus contraires, fait les familles, les races fortes. Dans le groupement national, l’association des forces différentes des races, même les plus contraires, fera les nations fortes. Les colonisations fortes seront celles dont l’association réunira les éléments nécessaires. Un esprit
raisonnable conçoit que les indigènes veuillent l’évolution économique de leur pays contre no\x^\ il ne conçoit pas que nous puissions la vouloir contre eux; car sans nous ils peuvent quelque chose, et sans eux nous ne pouvons rien; l’histoire montre que dans la colonisation le colon conquérant, dominateur, exploiteur, est un élément variable, passager, éphémère, tandis que le colonisé, l’indigène, l’autochtone, est un élément permanent, constant.
Il faut qu’en ordpnnant la colonisation non point contre l’indigène, mais avec lui, nous sachions créer à nos associés l’intérêt suffisant pour qu’ils veuillent librement nous supporter chez eux.
Je suis et je serai toujours le premier à reconnaître et à louer tout ce qu’il y a de courageux et de laborieux, tout ce qu’il y a de force intelligente et belle dans le colon qui a rêvé, qui voudrait et qui essaie... Mais cela n’empêche pas la vérité d’être la vérité... Si méritant que soit en Algérie, en Tunisie que sera au Maroc le labeur du colon, ce colon n’en est pas moins chez les Algériens, les Tunisiens, n’en sera pas moins chez les Marocains... Qu’il ne l’oublie pas.