La note blanche... tout de même un peu noire
(?est l’histoire de Port-Say qui nous la fournit. Je ne veux point dire que la magistrature militaire de Marnia, que la magistrature civile de Tlemcen, que l’autorité supérieure judiciaire à culottes ou -à robes rouges de l’Algérie on puisse les incriminer de complaisances politiques d’un noir aussi reluisant qu'à la Guadeloupe.
Non. Car j’ai le plus grand respect pour la magistrature de mon pays. Je vous assure que je ne plaisante pas. Malgré tout ce que l’on peut reprocher aux magistrats, des colonies de l’Algérie et de la Métropole, nous devons nous estimer infiniment heureux, nous tous, leurs pauvres justiciables, qu’ils n’aient point, tout de même, une conscience complètement électorale. Et par ce temps d’avancement électoral, vraiment c’est chose très remarquable que l’on puisse trouver dans la magistrature, la conscience professionnelle, ou tout simplement la conscience, de quoi tant de magistrats ont le droit de s’enorgueillir encore.
Ainsi mou ami Louis Say doit bénir les dieux pour n’avoir pas été envoyé à Cayenne par la magistrature Algérienne lorsqu’il fut accusé d’un crime qui conduit aux galères, si ce n’est à la potence; j'ai dit la piraterie.
« A la date du 9 juin 190L M. Sauvrezis, administrateur de la Marine à Oran, adressait à M. le Procureur de la République le rapport suivant ;
Monsieur le Procureur,
J’ai reçu de M. Nougaret, négociant à Oran, un rapport au sujet d’un véritable acte de piraterie qui aurait été
commis le 30 mai sur la plage du Kiss, au lieu dit Port- Say.
D’après ce compte-rendu^ dont vous connaissez le contenu, puisque M. Nougaret vous a transmis sa plainte, il se serait commis une attaque par la force d’une embarcation du yacht le Zut et le vol des avirons et agrès.
L’embarcation elle- même n’aurait été ramenée à bord que par l'énergie de son propriétaire.
Quoique cette affaire n’intéresse pas ma juridiction, qu’il s’agit d’un délit commis à terre par des non marins, la marine ne peut rester indifférente à des incidents qui la touchent d’aussi près.
Ce n’est pas la première fois que des plaintes me parviennent contre les agissements de M. Say.
D’après ces plaintes, M. Say, profitant de l’absence de toute autorité légalement établie, ferait fuir par la violence les pêcheurs, etc... qui n’accepteraient pas son espèce de souveraineté. Il arme des embarcations sans vouloir se soumettre à aucune réglementation.
Il oblige les commerçants ou les indigènes à lui payer des redevances pour droit de passage ou d’embarquement dans son fief.
Il empiète sur le domaine public pour édifier, sans aucune autorisation, des moles dont l’utilité est au moins contestable, s’ils ne sont même pas des plus nuisibles.
Plusieurs de ces délits relèvent, je le sais, de mon service de surveillance, mais n’ayant aucun agent à proximité, il ne m’a pas été possible de m’assurer de leur exactitude.
.le compte envoyer à cet effet, dans le plus bref délai un syndic, pour les constatations à faire et en même temps je le chargerai de procéder à une- enquête sur tout ce qui peut intéresser la marine dans les agissements de M. Say.
.le ne manquerai pas de vous signaler les résultats de cette enquête.
Signé : Saüvrezis.
Et voici, lu dans V Avenir Oranais, ce qui suivit :
UNE ALGÉlllE NOUVELLE
« Le 17 mai 1905, M. Say eut coimaissaDce et put avoir copie de ce rapport. Quelijues jours après, reucontraut Tadmiuistrateur de la marine près du cale Contineutal, il lui dit avec beaucoup de calme, sans nulle intention de l’outrager : (( Voyons, comment avez-vous pu envoyer un rapport semblable ! » Le fonctionnaire me jurant <iu’il n’avait rien écrit. Uuelque peu interlociué M. Say le quitla, rentra à riiotcl et chercha dans ses papiers. Ayant trouvé la copie du document et se ra{)pclant toutes les tracasseries dont il fut victime de la i)art de l’administration de la Marine, il adressa à M. Sauvrezis le télégramme suivant :
(( Le rapport du 9 juin 1904 dont il a été cfuestion hier m’a été oftlciellcment communiciué par le Parquet le 17 mai dernier. Ce rapport a été adressé au Ministre de la Marine et à l’amiral que j’ai vu à Alger. Ce rapport est un tissu (le mensonges grossiers et méchants qui constituent un genre nouveau de ticlies de police inconnues dans la marine. Ce rapport étrange est l’œuvre d’un malade devenu malfaisant, et qui mérite une sévère correction. Si vous désirez prendre communication de la copie de ce rapport , je me tiens à votre disposition. Je suis à riiôlel Continental, chambre 57. » Louis Say.
Evidemment c’était un peu dur, et quelque robuste qu’on dise l’estomac d’un bon fonctionnaire, plutôt difficile à digérer. Aussi, poursuites, procès. Louis Say fut défendu par M® Gouttebaron. M. Sauvrezis avait voulu faire du zèle. L’avocat lui fit faire un peu de bile. Pas assez malheureusement, car de ce qui lui en restait au foie le pauvre administrateur mourut, depuis, je crois. Mais reprenons la lecture de V Avenir.
La forme adoptée, dit le brillant défenseur en parlant de l’accusateur, est hypocrite. Le fonctionnaire a prétendu, par la suite, qu’il n’avait fait que répondre à une demande de renseignements. C'est faux, puisqu’il dit (pi’il a été
ameniî à s’occuper de cette afTaire. Amené par qui et par quoi ? On voit, à la lecture de son rapport, que c’est spontanément qu’il a écrit au procureur. On ne lui demande rien, cela ne le regarde pas; il déclare en termes i)récis que cela n’intéresse pas sa juridiction, et pourtant il s’en occupe : donc il obéit à un sentiment de malveillance. Ce sentiment ressort nettement. Ce n’est donc pas le fonction-, naire, c’est le particulier, l’adversaire qui se met en cause ; il se dépouille de son caractère de fonctionnaire.
Il déclare qu’il n’a pu s’assurer de la vérité des accusations qu’il formule. Alors pourquoi les formuler ? Il dit qu’il fera faire une enquête. Pourquoi n’a-t-il pas attendu le rés iltat de celte enquête ?
En effet, il envoie M. Grounillon prendre des renseignements sur place. L’enquêteur produit un rap})ort, mais M. Sauvrezis ne le joint pas au dossier et ne l’envoie pas à l’administrateur de la Marine à Alger. Pourquoi? parce que ce rapport est favorable à M. Say. Il se borne à le commenter, en y prenant quelques phrases. Il dit : « Je » voudrais partager ro[)timisme de M. Crounillon, mais » les preuves qu’il me donne sont un peu naïves. . Néan- » moins, eu l’absence de preuves je .. »
Demandez-vous après cela si ce fonctionnaire in'est pas sorti de ses attributions et si la fameuse dépêche de M. Say n’était pas justifiée. M. Sauvrezis et l’amiral de Percins auraient voulu que ces rapports restent secrets, que le Parquet en tienne compte mais que la défense l’ignore.
« C’est une infamie s’écrie le défenseur et M. Say a eu raison de s’emporter. A sa place j’en aurais fait tout autant. L’outragé en cette alfaire est plutôt M. Say, officier de Marine, de réputation sans tache, qui ne veut pas que des rapports secrets destinés à dénaturer son œuvre restent dans les dossiers.
... M. Gouttebarou continue en disant que M. Sauvrezis a mal agi en poursuivant de son hostilité M. Say qui a fait une grande œuvre à laquelle hommage a été rendu par M. Jounarl, par le général Servière, par M. Pelletan, Mi-
nislrc de la Marioe. Un liomme comme M. Say doit être admiré et encouragé, et il est combattu par M. Sauvrezis administrateur de la Marine I Et au profit de qui? Au prolit de M. Nougaret qui s’est fait naturaliser Américain pour ne faire son service militaire ni en France ni en Espagne et qui a élé signalé par le commandant supérieur du territoire militaire de Marnia comme faisant de la contrebande de guerre :
Si M. Say était en Angleterre on l’appellerait un grand Anglais. En France on le combat car*on n’aime pas les initiatives i)rivées.
« On lui fait attendre depuis trois ans l’autorisation de construire sou port. On lui a dressé des contraventions parce qu’il a construit une jetée et un mole pour faciliter les embarquements et les débarquements... Et, détail piquant, le fonctionnaire envoyé pour verbaliser au sujet du môle fut surpris par la tempête et ne put débarquer que grâce au môle objet du procès-verbal. »
Si la magistrature Algérienne avait été une magistrature (( asservie » à la puissance politique et avait cru que la condamnation de Louis Say ferait plaisir à la dite puissance, bien certainement le fondateur de la cité qui porte ombrage à Nemours, allait aux galères.
Mais la magistrature Algérienne heureusement est libre...