‹ Une Algérie nouvelleChapitre 53 sur 75 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Sur les Mines du Maroc oriental.

Il n‘y a pas encore assez longtemps que les nécessités de la circulation fiduciaire ont fait d’un morceau de papier sali de quelques dessins, de quelques • signatures, le signe représentatif et effectif de la richesse pour que l’idée de la richesse. dans notre stock d’idées maîtresses, ne soit pas encore intimement associée à celle d’un métal.

Vous êtes riche. On vous voit avec beaucoup d’or, beaucoup d’argent. Vous dites ce pays est riche. Il faut que vous le montriez avec beaucoup de mines. Si c’est des mines d’or, l’idée ancestrale opère en véritable magie. Le pays devient excessivement riche. C’est l'Eldorado. En y semant'- des liards de bronze, on y récoltera des louis d’or! Et tout le monde a ce travers. 11 y a si peu de gens qui ne l’aient point, que j’ai le

droit d’écrire tout le monde. Revenez-vous de n’importe où, la première question de n’importe qui si vous parlez de votre voyage, toujours, sera : Y a-t-il des mines ? N’essayez point de dire qu’il y a de bonnes terres. C’est des mines qu’on veut. Quelquefois cela m’exaspère. Mais triples niais ignorez-vous que... Non, non. Pas la peine. Des mines ! Avez-vous des mines? Eh bien! oui, nous en avons.

^ Tout le massif monlagnoux des Beni-Snassen en est farci.

Il y en a dans l’est de Port-Say. Il y en a dans le sud de Port-Say. Il y en a dans l’ouest de Porl-Say. Il n’y a qu’au nord de Port-Say que malgré toute leur bonne volonté les ingénieurs ne vous en montreront point, car c’est la mer.

Et encore ! j’ai tort d'être affirmatif, car avec ces gens-là, on ne sait jamais.

Ne vous étonnez point de mon accent. Evidemment, je n’ignore pas que le fret donné par les mines à un chemin de fer, à un port est toujours un élément des plus précieux pour la prospérité de ce chemin de fer, de ce port. J’ai assez voyagé pour savoir cela. J’ai même vu, pas loin de Port-Say, Beni-Saf où l’exploitation d’une seule mine détermina la construction d’un port fort bien abrité, et non moins bien outillé.

Et je consens qu’il est heureux pour l’avenir de Port-Say de se trouver l’immédiat voisin des mines des Beni-Snassen où j’ai vu plusieurs centaines d’ouvriers commencer le travail à Abercane pour le compte de la compag’uie d’exploration, et, tout à côté pour celui de la compagnie Asturienne,

Je sais, je vois que demain des nombreux trains apporteront sur les quais de Port-Say, que de nombreux bateaux chargeront des milliers et des milliers détonnes de minerais et que ce sera dans tout ce pays de la vie nouvelle, beaucoup de vie, une vie française, capable de nous faire oublier quelques deuils du passé...

Mais je suis très paysan. IVop peut-être, car devant ces hommes qui bouleversent le globe, devant ces hommes qui savent presque tout, veulent tout savoir et nous menaceraient pour un peu, de ne plus nous donner à manger que du vent, (les pilules gazeuses de leur Berthelot) il me semble, tout de même qu’un éternel défi restera jeté par la nature à leur orgueil.

Allez. Gbercbez. Trouvez. Trouvez encore. Trouvez toujours ! Mais le pain que nous mangeons, croyez- vous que jamais vous puissiez nous en affranchir ?

Oui, savant, devant qui je m’incline humblement, ne faudra-t-il pas toujours que la terre, la

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terre qui te créa toi même, et qui te recevra quand, sur elle, tu auras terminé ton bref, ton illusoire, ton divin stag'e d’humain, ne faudra-til pas que cette terre, sur quoi, malgré le vol de tes aviateurs, éternellement tu retomberas, ne faudra-t-il pas que d’un patient labeur toujours tu la forces, pour que de la besace du semeur sortent les sacs du meunier, la farine du boulanger, le pain de ta table, ce pain quotidien que la prière de toutes les religions demande au Créateur 1

Les mines, qu’elles soient d’or, do platine ou de gemme,... les industries,... les bamjues,... la Bourse... et des caves pleines de valeurs... je sais... je sais tout cela... meme je sais quelque chose de plus : 11 faut que tous les jours tu manges du pain.

Et la suprême fortune, dis-moi Crésus, dismoi Rockfeller, n’est-elle pas la plaine des bonnes terres où germent et mûrissent les belles moissons !

CFIAPIÏRE XXXIV

Les ressources agricoles du Maroc oriental, hinterland

de Port-Say.

Les mines enrichiront le chemin de fer et le port qu’il faut au Maroc* oriental.

Je l’espère.

Mais j’affirme que les mines pour cela ne sont point nécessaires. L’exploitation du sol y suffit. On peut se passer du sous-sol, tant magnifique et sûre qu’en puisse être considérée la promesse, et ne voir que le sol.

Pour ce qu’il y a dessous, je ne puis que répéter ce que d’autres y ont vu.

Pour ce qu’il y a, pour ce qu’il y aura dessus, je puis certifier ce que j’ai vu, et raisonner avec certitude.

J’ai vu dans les jardins de Port-Say, dans ceux du pacha El Hadj’ Si Hallal de lacashah de Saidia dans la plaine des Ouled Mansour, en jan-

vier, j’ai vu des tomates et des pommes de terre. En me les montrant, plus fier qu’un hidalgo dans l’Escurial, le vieux jardinier espagnol de Louis Say me disait : « Ni à Grenade, monsieur, ni dans les plus beaux jardins des primeuristes de la banlieue d’Oran où j’ai travaillé grand’part de ma vie, on ne pourrait à cette époque vous montrer quelque chose de comparable. » Toute la plaine des Ouled Mansour, c’est-à-dire toute la plaine « maritime » de l’embouchure de la Moulouya peut devenir un immense jardin aussi beau que celui de Port-S^iy.

J’ai vu cette année sur tous les points de la plaine des Trifias, de l’oued Kiss à la Moulouya, près des douars et des campements, de nombreux labours qui mettaient à l’air une terre grasse, puissante, féconde. 11 y a sept ans, j’y avais vu les moissons, riches d’épis lourds. Et voici trois ans que j’en voyais la récolte arriver sur les chantiers d’achat de Port-Say.

J’ai vu les rivières et les chutes d’eau et les sources dans les vallées de la montagne des Beni- Snassen. Et j’y ai vu des jardins que ne salissait aucune ronce. Et des figuiers ; et des orangers ; et des amandiers. En janvier, les amandiers étaient fleuris, tandis que les rameaux des orangers ployaient sous une charge dorée. Et j’y ai vu les oliviers énormes, le sumac, le chêne-zéen

et le takao. Et j’y ai vu les troupeaux où la vache a du lait, où les brebis ont de la graisse et les chèvres des poils fins comme de la soie.

Et j’ ai vu aussi les labours de la plaine des Augads. Et j’ai vu dans les territoires non cultivés de cette plaine, à foison les bulbes gras qui donnent du lard aux porcs. Et j’ai vu aussi que lorsqu’on y amènerait les séguias pour des jardins les souches du lentisque et du jujubier paieraient en bois pour le charbon la main-d’œuvre du défrichement.

Et j’ai vu les admirables jardins d’Oudjda où 200.000 oliviers font à la ville sans beauté, un écrin magnifique de verdures...

J’ai vu aussi les alfas des plaines et les immenses troupeaux de moutons...

J’ai vu toute une richesse qui est, toute une richesse qui peut être, toute une richesse qui sera... Veuille le destin qu’elle soit alors pour nous, et non pour l’Espagne ou l’Allemagne.

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