A. E. Perse, t. 3, f. 258 sqq
« tueux, entêté, et pour ainsi dire entièrement « ingouvernable. Il accompagne tout ce qu'il dit « et fait, de tant de hauteur, qu'il semble être « plutôt venu pour nous donner la loi que pour « écouter la justice de nos remontrances. Il con- « serve sa prétention de faire ses entrées par tou- « tes les villes où il passera, et insiste toujours « sur la demande de se faire précéder par « l'exempt et les quatre gardes qui ont toujours « été ici auprès de lui et je ne sais comment on « pourra s'en défendre. Enfin, Monseigneur, je « ne prévois que beaucoup de peine et peu d'a- « grément dans la traverse que nous aurons à « faire ensemble, à moins que vous n'ayez la « bonté de régler ma conduite par des ordres « précis et particuliers. Mais ayez surtout atten- « tion à ce qui regarde la dépense où vous savez « bien que je ne suis pas en état de faire des « avances. »
Bien que rapidement formé, le jugement deSaint- Olon était exact. Déjà insupportable en débarquant à Marseille, Mehemet Riza Beg était devenu d'une exigence ridicule, car tous ses caprices avaient été satisfaits par Arnoul.
Enoutre, des interprètes bénévoles ayant voyagé en Perse et trop désireux de reconnaître, avec l'argent du roi, les services personnels qu'on leur avait rendus, tels le fils de Fabre, ancien envoyé du roi auprès du sophy, ou l'abbé Richard, l'un
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des inventeurs de l'ambassade, s'étaient installés auprès de l'ambassadeur et avaient exécuté ses ordres sans jamais résister. Grâce à leur complicité bienveillante, Mehemet Riza Beg arrivé avec dix-huit officiers ou domestiques, en comptait déjà quarante-quatre, et il marquait aussi des prétentions excessives pour son voyage à travers la France.
Saint *01on se proposa, dès son installation à Marseille, de ramener le Persan à une plus exacte notion de la réalité, de mettre quelque ordre dans les comptes de l'ambassade, et de hâter le départ pour Paris.
Mais il fallait procéder avec prudence et ne pas heurter directement le capricieux ambassadeur : on se résigna donc à le laisser continuer sa vie joyeuse avec l'espoir qu'il s'en fatiguerait.
Le 11 décembre, à quatre heures du soir, Mehemet Riza Beg fut conduit à l'Opéra. Une place lui avait été aménagée au milieu de l'amphithéâtre avec des coussins et un matelas couvert d'un riche tapis. M. de Saint-Olon était assis à son côté sur un banc et Padéry et Dipy se tenaient auprès du Persan pour lui expliquer, de temps à autre, le sujet à'Amadis que l'on représentait. L'ambassadeur ne cessa de fumer, prit du thé et du café, et en envoya à Madame l'intendante qui assistait au spectacle. Son attention se porta principalement sur deux danseuses qu'il fit inviter à venir le voir
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dans sa maison et qu'il devait récompenser de leur dérangement en leur offrant des peaux de martre zibeline.
Le surlendemain (13 décembre) Mehemet Riza Beg rendit visite aux consuls de Marseille qui le complimentèrent en termes chaleureux. Il répondit fort honnêtement aux civilités de ses hôtes, puis il demanda sa pipe dont il ne pouvait, semble-t-il, se passer, et ordonna de faire du café et du thé. Tout enfumant, entouré respectueusement des consuls, il regarda avec attention les portraits du roi et des princes de la famille royale qui décoraient les murs de la salle, et s'émerveilla de la prestance de Sa Majesté.
Le commandant des galères, M. de Rancé, lui ayant, quelques jours plus tard (16 décembre), apporté ses hommages, l'invita à visiter la galère La Réale l. Cette proposition fut acceptée sur le champ et le Persan se transporta peu après à T Arsenal avec sa suite ordinaire.
L'intendant, M. Arnoul, ne pouvait qu'être personnellement touché de cet empressement. Nul plus que lui n'avait travaillé à réaliser la volonté du roi de rétablir le corps des galères. Ne savaitil pas l'intérêt que Louis XIV avait témoigné à ce genre de navire en daignant monter à bord d'une galère en miniature sur le canal de Versailles ?
1. Cette galère était l'une des plus caractéristiques. Il en existe des estampes célèbres.
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Dans son zèle pour le service de Sa Majesté, il avait, depuis son entrée en charge, travaillé de toutes ses forces au recrutement de la chiourme des galères, pour le grand dommage des esclaves turcs, des criminels, « des vagabonds », « des fainéants », « des bohèmes », « des faux saulniers » (contrebandiers pour le sel), des déserteurs et même des huguenots 4.
Qnand il eut franchi la porte de l'Arsenal, Mehemet Riza Beg fut conduit à La Réale, amarrée près du quai. « C'était un décor superbe. Les mâts « étaient dressés, les pavillons hissés, les ban- « deroles déployées. La chambre de poupe qui « avait la forme d'un berceau, était couverte d'une « tenderole de velours cramoisi où pendait une « riche frange d'or : le velours cramoisi à frange « d'or recouvrait les sièges des invités ; les rames, « élevées en dehors, étaient comme des ailes pein- « tes de diverses couleurs ; les hautes figures de « la poupe apparaissaient toutes dorées. Au bout « d'une longue lance flottait l'étendard royal, en « damas blanc, semé de fleurs de lys d'or, avec « les armes du roi au milieu. Ce jour-là les galé- « riens s'encadraient dans la splendeur du règne 2. « La chiourme elle-même s'était faite belle. Assise « sur les cinquante bancs séparés par la « cour-
1. E. Lavisse. Sur les galères du Roi. « Revue de Paris » du 15 novembre 1897.