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agee de trente-trois ans, qui procédait à la fabrication du prix destine cette année à la jeune infirme. Que le lecteur veuille bien, pour
Marie Heurtin converse avec sa maîtresse,
comprendre un pareil travail, rassembler ici toute son attention : une vieille sourde-muette à cheveux gris lisait, avec ses yeux, dans un Evangéliaire français placé devant elle. Puis, au moyen
de l'alphabet mimé, elle repassait chaque phrase du texte dans les.
mains de Marthe, Marthe, après avoir répété par précaution dans les mains de sa compagne, piquait ensuite la phrase dans un livre à pages blanches, d'après la méthode Braille. Dictée probablement unique au monde! Sous la pression des doigts d’une sourde-muette, une sourde-muette-aveugle écrivait un livre destiné à une autre sourde-muette-aveugle.
C'est que Marthe et Marie sont heureuses de se rendre de mutuels services et s'aiment tendrement. Le spectacle est curieux de les voir causer ensemble, la grosse Marthe et la fine Marie, debout l’une devant l’autre, et leurs mains se presser, se toucher en tous sens, et leurs doigts courir avec une vertigineuse prestesse de virtuose sur les doigts d’en face, clavier humain qui leur a été révélé avec sa richesse infinie, tandis que leurs mobiles visages, épanouis de félicité, reflètent le ravissement des concerts d'âme qu'elles se donnent l’une à l’autre.
Marie peut encore converser dans les mains des nombreuses sourdes-muettes et des Sœurs de l'établissement, mais elle paraît le plus heureuse et le plus à son aiïse quand elle ouche Marthe ou la Sœur Sainte-Marguerite. Elle a de même appris à dire toutes les lettres de l'alphabet vocal, du nôtre, en mettant les mains sur les lèvres et sur la langue de sa dévouée maitresse, et elle prononce distinctement les syllabes. On n'a pas poussé plus loin dans cette voie, qui ne peut jamais devenir bien pratique pour une aveugle, obligée à palper la bouche de son interlocutrice. Aussi la parole demeure pour elle « son art d'agrément! ».
Dans les premières années Sœur Sainte-Marguerite s'était fait un devoir de ne pas lui dire un mot qui ne fût rigoureusement exact, mais Marie est d’un naturel si gai que sa maîtresse maintenant se permet avec elle mille taquineries et malices qui la font éclater en heureux rires et en gestes joyeux.
1. À Lausanne, avant 1882, H. Hirzel apprit à parler à un jeune sourd-muetaveugle de dix-huit ans, Edouard Meystre, en lui introduisant dans la bouche des prismes et des ronds de différentes grosseurs pour lui montrer les diverses positions de la langue et de la bouche dans la prononciation, Mais sa prononciation parut toujours incomplète à ceux qui n’y étaient pas habitués. (Ad. Kussmaul, Comptes rendus de l’Associalion des Neurologistes de l'Allemagne du Sud, 10 juin 1882.)
Une seule fois pourtant, j'ai vu ce visage si gentiment jeune prendre une tragique expression : c'est quand la Sœur Sainte-Marguerite lui signifia que la Mère Supérieure venait de recevoir de tristes nouvelles, et que « les hommes de Paris » pensaient à chasser les Sœurs de la maison. La pauvre enfant eut les traits contractés par l'angoisse; avec des gestes volontaires et agités, elle dit, elle sembla crier que ce n’était pas possible et qu’elle ne quitterait jamais sa chère Sœur Sainte-Marguerite ; elle passa son bras sous celui de la religieuse et se blottit contre elle, comme fait auprès de sa mère un pauvre poussin qui se sent menacé par cs invisibles oiseaux de proie.
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Sœurs de la Sagesse, avec respect je vous salue. Il-existe dans le monde une autre sourde-muette-aveugle qui fait beaucoup 36e parler d’elle que votre petite élève : c'est miss Helen Keller, qui a été instruite à l'Institut des sourdes-muettes de Boston. Tous les articles de journaux et de revues qui ont fait son éloge’, des brochures, des photographies, des illustrations répandues à profu-
sion dans tous les Etats de la Confédération, un livre récent qui.
vient de lui être consacré, lui ont constitué une immense réclame qui l’a mise au nombre des célébrités américaines. Pour forcer votre humilité à vous, pour vous dénoncer seulement à la commission des prix Montyon de l'Académie française, il a fallu une longue campagne d’efforts de la part de vos amis, qui ont dû aller jusqu’à Rome et vous faire donner presque un ordre du Souverain Pontife Léon XIII. Ils rêveraient maintenant de voir le ruban rouge fleurir sur l’une de vos guimpes blanches. Mais rassurez-
1. Le dernier article paru en France à été publié dans les Lectures pour tous (Hachette), août 1900, Ce qu’entendent et ce que disent les Sourds-Muels, avec des illustrations. — L'on y remarquera que miss Keller, qui a vingt ans et qui est très intelligente, a possédé l’ouïe et la vue jusqu’à l’âge de dix-huit mois. — On ne voit pas où l’auteur a pu prendre que l'élève de la Sœur Sainte-Marguerite, qu'il mentionne rapidement, était « simple d’esprit ». Toute notre étude, qui a été faite sur place, est la preuve du contraire.
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vous, ce n’est point cela qui vous menace. Tout au , moins faut-il, vous me le pardonnerez, que le grand public soit informé de votre œuvre, et que l’on sache bien, par les deux mondes, que dans un modeste couvent de notre France catholique s’est accomplie, en faveur, de l'humanité, l’une des plus grandes choses de la fin du XIXe siècle 1.
LouIS ARNOULD.
1. Il resterait à examiner ces faits au point de vue de l’étude, encore si peu avancée, des fonctions du cerveau, et au point de vue philosophique, ce qui doit être réalisé sous peu, si nous sommes bien informé. Pour nous, nous nous sommes borné au rôle d’exact rapporteur, après avoir fait une enquête personnelle et avoir pris les plus minutieuses précautions pour ne rien avancer qui ne fût la réalité même. (L'on notera que, contrairement à d’autres infirmes du même genre, Marie a le goût et l’odorat très fins.) — Il y aurait encore, nous semble-t-il, un puissant intérêt à comparer les méthodes employées pour cette nouvelle génération de trois sourdes-muettes-aveugles (Marthe Obrecht, Helen Keller et Marie Heurtin) avec les procédés appliqués aux anciens cas du siècle, afin de constituer une sorte de Manuel polyglotte d'éducation des sourds-muets-aveugles. Pour la première génération, l’on devrait consulter deux études parues, il y a cinquante ans, l’une en Amérique et l’autre en Allemagne : Fr. Lieber, On the vocal Sounds of Laura Brigdéman (Smithsonian Contributions, Washington, vol, II, 1851, art. n), et J. C. Knie, Erinnerungen eines Blindgeborenen, nebst Bildungsgeschichte der beiden Taubstummblinden Laura Bridgeman and Eduard Meystre nach den frangosischen und englischen Original-berichten des P. A. Dufau, S. G. Howe und H. Hirgel, Breslau, 1852-1858 (en français : Souvenirs d’un aveugle-né, avec l’histoire de l’éducation des deux sourds-muets-aveugles, Laura Bridgeman et Edouard Meystre, d’après les rapports originaux français et anglais de P, A. Dufau, S. G. Howe et H. Hirzel).
H. Oudin. Poitiers. — 12-00.