‹ Une année `a FlorenceChapitre 106 sur 148 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La villa Giordani i i 81

Le Môle. «9

Le Tombeau de Virgile 95

La grotte de Pouzzoles. La grotte du Chien. 96

La Place du Marché 98

Eglise del Carminé 101

Le Mariage sur l'échafaud i05

Pouzzoles m

Le Tartare et les Champs-Elysées. . . . 113

Le Golfe de Baïa HG

Un courant d'air à Naplcs. — Les Eglises

deNapIes US

Lue visite a Herculanum et a Pompéta. . 121

La rue des Tombeaux 123

Peti'.es Affiches 126

Maison du Faune 128

La grande Mosaïque 131

Visite au Musée de Naples l3i

La Bête noire du roi Ferdinand. . . . 135

L'Auberge de Sainte-Agathe 139

Les Héritiers d'un grand Homme. ... i-il

Boute de Rome 1*1

Gasparone 151

L'ne visite à S. S. le pape Grégoire XVI. . 154 Comment en partant pour Venise on arrive à Florence. ........ If

LE SPERONÀRE

ALEXANDRE DUMAS

LA SâNTa-MaTuA Dï PIE DI GROTTA.

Le soir même de noire arrivée à Naples, nous courûmes sur le port, Jariin et moi. pour nous informer si par hasard quelque bâtiment, soit a vapeur, soit a voiles, ne partait pas le lendemain pour la Sicile. Comme il n est pas dans les habitudes ordinaires des voyageurs d'aller a Naph s pour y rester quelques heures seulement, disons un mot des circonsianres qui nous forçaient de hâter notre départ.

Nous étions partis de Paris dans l'intention de parcourir toute l'Italie, Sicile et Calabre comprises-; et mettant religieusement i e projet à exécution, nous avions déjà visité Nice, Gênes, Milan. Florence et Rome, lorsqu'après un séjour de trois semaines dans cette dernière ville, j'eus l'honneur de rencontrer chez mousieur le marquis de T..., chargé des affaires de France, monsieur le comte de Ludorf, ambassadeur de Naples. Comme je devais partir dans quelques Jours pour cette Tille, le marquis de T.. .jugea convenable de me présenter à son honorable confrère, afin de me faciliter d'avance les voies diplomatiques qui devaient m'ouvrir la barrière de Terracine. Monsieur de Ludorf me reçut avec ce sourire vide et froid qui n'engage à rien, ce qui n'empêcha point que deux jours après je ne me crusse dans l'obligation de lui porter mes passeports moi-même. Monsieur He Ludorf eut la bonté de me dire de déposer nos passeports dans ses bureaux, et de repasser le surlendemain pour les reprendre. Comme nous n'étions pas autrement presses, attendu que les mesures sanitaires en vigueur, a propos du choléra, prescrivaient une quarantaine (te vingt-huit jours, et que nous avions par conséquent près dune semaine devant nous, Je pris co gr de monsieur de Ludorf, me promettant bien de ne plus me laisser présenter .1 au. un ambassadeur que |e n'eusse pris auparavant sur lui le* rcnselgnemens les plus circonstancié*,

OEIV. COMPI,. — IX.

Les deux jours écoulés, je me présentai au bureau des passeports. J'y trouvai un employé, qui, avec les meilleures façons du monde, m'apprit que quelques difficultés s'étant élevées au sujet de mon visa, il serait bon que je m'adressasse à l'ambassadeur lui-même pour les faire lever. Force me fut donc, quelque résolution contraire que j'eusse prise, de me représenter de nouveau cnez monsieur de Luùorf.

Je trouvai monsieur de Ludort plus froid et plus compassé encore que d habitude; mais comme je pensai que ce serait probablement la dernière fois que j'aurais l'honneur de le voir, je patientai. 11 me fit signe de m'asseoir; je pris un siège. Il y avait progrès sur la première fois : la première fois il m'avait laissé debout.

— Monsieur, me dit-il avec un certain embarras, et en tirant les uns après les autres les plis de son jabot, Je suis désolé de vous dire que vous ne pouvez aller a Naples.

— Comment cela? demandai-je, bien décidé à imposer a noire dialogue le ton qui me plairait : est-ce que les chemins seraient mauvais, par hasard?

— Non, monsieur, les routes sont superbes, au contraire; mais vous avez le malheur d'être porté sur la liste de ceux qui ne peuvent pas entrer dans le royaume napolitain.

— Quelque honorable que soit cette distinction, monsieur l'ambassadeur, repris-je en assorlissant le ton aux paroles, connue elle briserait .à la moitié le voyage que je compte faire, ce qui ne serait pas sans quelque désagrément pour moi, vous me permettre! d*in6i8ter, je l'espère, pour connaître la cause de celte défense. Si c'était une de ces causes lc-ères comme il s'en rencontre a chaque pas en Italie, j'ai quelques amis de par le monde, qui, je le crois, auraient la puissance de les faire lever.

— Ci s .anses s. mi ires graves, monsieur, et je doute que vos amis, si haut places qu'ils soient, aient l'influence de les faire lever.

— Mais enfin, sans indiscrétion , monsieur, pourrait-on Us connaître?

OEI VUES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

— Oli ! mon Dieu, Oui, répondit négligemment monsieur de Ludorf, el je ne vois aucun inconvénient à vuiis les dire.

— J'attends, monsieur

— D'abord vous, ries le fils du général Mathieu Dumas, qui a élé ministre de la guerre à Naples pendant l'usurpation de Joseph.

— Je suis désolé, monsieur l'ambassadeur, de décliner ma parenté avec, l'illustre général (pie vous citez; mais vous èlcs dans I erreur, et malgré la ressemblance du nom, il n'y a même entre nous aucun rapport de famille. Mon père est, non pas le général Mathieu, mais le. général Alexandre Dumas.

— Du général Alexandre Dumas? reprit monsieur de Ludorf, en ayant l'air de chercher à quel propos il avait déj.î entendu prononcer ce nom.

— Oui, repris je ; le même qui, après avoir été fait prisonnier à Tarenle au mépris «lu droit de, l'hospitalité, fut empoisonné à Briudisi avec Mauscourt et Dolomieu, au mépris du droit des nations. Cela se passait en même temps que l'on pendait Caraccio o dans le t; o I f e de Naples. Vous voyez, monsieur, que je fais tout ce que je puis pour aider vos souvenirs.

Monsieur de Ludorf se pinça les lèvres.

— Eh bien ! monsieur, reprit-il après un moment de silence, il y a une seconde raison : ce sont vos opinions politiques. Vous nous ê.es designé comme républicain, el vous n'avez quitté, nous a-t-on dit, Paris, que pour affaires politiques

— A cela je répondrai, monsieur, en vous monlrant mes lettres >le recommandation : elles portent presque Mules le cachet des ministères et la signature de nos ministres. Voyez, en voici une de l'amiral Jacob, en voici une du maréchal Soult, et en voici une de M. Villemain; elles récla ment pour moi l'aide et la protection des ambassadeurs français dans les cas pareils à celui où je me trouve.

— Eh bien! dit monsieur de Ludorf, puisque vous aviez prévu le cas où vous vous trouvez, faites y face, monsieur, par les moyens qui sont en voire pouvoir. Pour moi, je vous déclare que je ne viserai pas voire passeport. Quant à ceux de vos compagnons, comme je ne vois aucun inconvénient à ce qu'ils aillent où ils voudront, les voici Ils sont en règle, et ils peuvent partir quand il leur plaira ; mais, je suis forcé de vous le répéter, ils partiront sans vous.

— Monsieur le comte de Ludorf a-t-il des commissions pour Naples? demandai-je en me levant.

— Pourquoi cela, monsieur?

— Parce que je m'en chargerais avec le plus grand plaisir.

— Mais je vous dis que vous ne pouvez point y aller.

— J'y serai dans trois jours.

Je saluai monsieur de Ludorf, et je sortis le laissant slupéfait de mon assurance.

Il n'y avait pas dr lenips à perdre si je voulais tenir ce que j'avais promis. Je courus chez un élève «le l'école de Home, vieil ami à moi, (pie j'avais connu dans l'atelier de monsieur Leibierre, qui était, lui, un vieil ami de mon père.

— Mon cher Guiehard, il faut que vous me rendiez un service.

— i equel ?

— Il faut ipie vous a'iiez demander immédiatement a monsieur Ingres une permission pour voyager en Sicile et en Calabre.

— Mais, mon très cher, je n'y vais pas.

— Non ; mais j'y vais, moi ; et comme on ne veut pas m'y laisser aller avec mon nom, Il fuit que j'y aille avec le votre.

— AI) 1 je i oui prends Ceci Ml au ire chose.

— avec voire permission, vous aile/, demander un passeport a noire chargé d'affaires. Suivez bien le raisonnement.

Avec ie passeport de notre chargé d'affaire , vous prendre le visa de l'ambassadeur de Naples, el, avec le vi a de l'ambassadeur de Naples, j,. pars pour la Sicile.

— A merveille. Et quand vous faut-il cela?

— Tout de lUite.

— i.e temps d'ôler ma blou e et de monter si cad mie

— Moi, je vais (aire mi paquets.

— ou m, lis retrouverai-jeî

— Chez Pastrini, place d'Espagne.

— Dans deux heures j'y serai.

En effet, deux heures après, Guichard était à l'hôtel avec un passeport parfaitement en règle. Comme on n'avait pas pris la précaution de le présenter à monsieur de Ludorf, l'affaire avait marché toute seule.

Le même soir, je pris la voilure d'Angrisani, et le surlendemain j'étais à Naples. Je me trouvais de trente-six heures en avant sur l'engagement que j'avais pris avec monsieur de Ludorf. Comme on voit, il n'avait pas à se plaindre. Mais ce n'était pas le tout d'être à Naples ; d'un moment à l'autre je pouvais y être découvert. J'avais connu à Paiis un très illustre personnage qui y passait pour marquis, et qui se trouvait alors à Naples, où il passait pour mouchard. Si je le rencontrais j'étais perdu. Il était donc urgent de gagner Païenne ou Messine.

Voilà pourquoi, le jour même de notre arrivée, nous accourions, Jadin et moi, sur le port de Naples pour y chercher un bâtiment à vapeur ou à voiles qui put nous conduire en Sicile.

Dans tous les pays du monde l'arrivée et le départ des bateaux ii vapeur sont réglés : on sait quel jour ils partent et quel jour ils arrivent. A Naples, point. Le capitaine est le seul juge de l'opportunité de son voyage. Quand il a son contingent de pas.--agers, il adume ses fourneaux et fait sonner la cloche. Jusque là il se repose, lui et son bâtiment.

Malheureusement nous étions au 22 août, et comme personne n'était curieux d'à 1er se faire rôiir en Sicile par une chaleur de trente degrés, les passagers ne donnaient pas. Le second, qui par hasanl était à bord, nous dit que le paquebot ne se mettrait certainement pas en route avant huit jours, et encore qu'il ne pouvait pas même pour celte époque nous garantir le départ.

Nous étions sur le môle à nous désespérer de ce contretemps, taudis que Milord furetait partout pour voir s'il ne trouverait pas quelque chat à manger, lorsqu'un matelot s'approcha de nous, le chapeau à a main, et nous adressa la parole en palois sicilien. Si peu familiarisés que nous fussions avec cet idiome, il ne s'éloignait pas assez de l'italien pour que je ne pusse comprendre qu'il nous offrait de nous conduire où nous voudrions. Nous lui demandâmes alors sur quoi il comptait nous conduire, disposés que nous étions à partir sur quelque chose que ce fût. Aussilôi il marcha devant nous, et, s'arrétanl près de la lanterne, il nous montra* à cinquante pas en mer, et dormant sur son ancre, un charmant eiit bâtiment de la force d'un chasse-marée, mais si coquettement peint en vert et en rouge, que nous nous sentîmes pris tout d'abord pour lui d'une sympathie qui se manifesta sans doute sur notre physionomie, car, sans attendre notre réponse, le matelot fit signe à une barque de venir a nous, sauta dedans, et nous tendit la main pour nous aider ù y descendre.

Notre si>eronare, c'est le nom que l'on donne à res sorles de batimens, n'avait rien à perdre à l'examen, et plus nous nous approchions du navire, plus nous voyions se développer ses formes élégantes et ressortir la vivacité île ses couleurs. Il en résulta qu'avant de mettre le pied à bord, nous étions déjà à moilié décides.

Nous y trouvâmes le capitaine. C'était un beau jeune homme de vingt-huit à treille ans, à la figure ouverte et décidée. Il parlait un peu mieux italien que son matelot. Nous pûmes donc nous entendre, ou à peu près. Vu quart d'heure plus tard, nous avions fait marché 9 huit ducats par jour. Moyennant-huit ducats par jour, le bâtiment el l'équipage

nOOil appartenaient corps et àuic, planches el toiles. [Nous pouvions le garder tant que nous voudrions, le mener où nous voudrions, le quitter Où nous VOUdrfOUS : nOCW étions

libres; seulement tant tenu, tant payé. C'était trop juste. Je descend! ■ dans la cale; le bâtiment n'était chargé que

de son lest, .l'exigeai du capitaine qu'il s'enta ,;eai positive-' un ni a ne prendra ni marchandises ni passagers; ii me donna r,i parole. Il avait l'air si franc, que je ne lui deinauii.n pas d'autre garantie.

i âmes sur le pont, el |e visitai notre cabine.

CVtail tout bonnement une espèce de tente circulaire en bois, établie à la poiue, et assez solidement amarrée à. la membrure du bâtiment pour n'avoir rien à craindre d une rafale de vent ou d'un coup denier. Derrière cette tente était un espace libre pour la manœuvre du gouvernail. Celait le département du pilote. Celte lente éi ail parfaitement vide. Celait à nous de nous prorurer les meubles nécessaires, le capitaine de la Santa Maria di Pie di Urotta ne logeant point en garni. Au reste, vu le peu d'espace, ces meubles devaient se borner a deux matelas, à deux oreillers et à quatre paires de draps. I.e plancher servait de couchette. Quant aux matelots, le capitaine compris, ils dormaient ordinairement pêle-mêle dans l'entrepont.

Nous convînmes d'envoyer les deux matelas, les deux oreillers et les qualre paires de draps dans la soirée, et le moment du départ fut fixé au lendemain huit heures du matin.

Nous avions déjà fait une centaine de pas, en nous félicitant, Jadin et moi, de notre résolution, lorsque le capitaine courut après nous. Il venait nous recommander par-dessus tout de ne pas oublier de nous munir d'un cuisinier. 1 a recommandaiion me parut assez élrange pour que je voulusse en avoir 1 explication. J'appris alors que, dans l'intérieur de la Sicile, pays sauvage et dé-o'é, où les auberges, quaHd il y en a, ne sont que des lieux de balte, un cuisinier est une chose de première nécessité. Nous promimes au capitaine de lui en envoyer un en même temps que noire roba.

Mon premier soin, en rentrant, fut de m'informer à monsieur Martin Zir, maître de l'hôtel de la l ittoria, où je pourrais trouver le cordon-bleu demandé. Monsieur Martin Zir me répondit que cela tombait a merveille, et qu'il avait justement mon affaire sous la main. Au premier abord, celte réponse me satisfit si complètement, que je montais à ma chambre sans insister davantage ; mais, arrivé là, je pensai qu'il n'y avait pas de mal à prendre quelques renseignemens préalables sur les qualités morales de notre fulur compagnon de voyage. En conséquence, j'interrogeai un des serviteurs de l'hôtel, qui me répondit que je pouvais être d'autant plus tranquille sous ce rapport, que c'était son propre cuisinier que me donnait monsieur Marlin. Malheureusement cette abnégation, loin de me rassurer de la part de mon bote, ne fit qu'augmenter mes craintes. Si monsieur Martin était content de son cuisinier, comment s'en défaisait-il en faveur du premier étranger venu? S'il n'en était pas content, si peu difficile que je sois, j'en aimais autant un autre. Je descendis donc chez monsieur Marlin, et je lui demandai si je pouvais réellement compter sur la probité et la science de son protégé. Monsieur Marlin me répondit en me faisant un éloge pompeux des qualités de Giovanni Cama. Celait, à l'entendre, l'honnêteté en personne, et, ce qui était bien de quelque importance aussi pour l'emploi que je complais lui confier, l'habileté la plus parfaiie. Il avait surtout la réputation du meilleur fritcur, qu'on me passe le mot, je n'en connais pas d'autre pour traduire fritatore, non-seulemeni de la capita'e, mais du royaume. Plus monsieur Martin enchérissait sur ses éloges, plus mon inquiétude augmentait. Enfin Je me hasardai à lui demander (nmmcjii, possédant un tel trésor, il consentait à s'en ^éparcr.

— Hélas! me répondit en soupirant monsieur Martin, c'est qu'il a, malheureusement pour moi qui resie h Napïes, un défaut qui devient sans importance, pour vous qui allez en Sicile.

— Et lequel ? m'informai-je avec inquiétude.

— Il 8(1 appattionato, me répondit monsieur Martin.

J'éclatai de rire.

C'est qu'en passant devant la cuisine, monsieur Mai tin m'a\:iit fait voir Cama à son fourneau, et Cama, dans toute sa personne, depuis le haut de n grosse tête Jusqu'à l'extieiniié île tel longs pieds, était hien l'homme du monde

auquel me paraissait convenir le moins une pareille éplttai le . d'ailleurs, un cutslfl et patsione, cela me paraissait mythologique au premier degré. Cependant, voyant que mon bote

me parlait avec le plus grand sérieux, je continuai mes questions.

— Et passionné de quoi ? demandai-je.

— De Roland, me répondit monsieur Marlin.

— De Roland? répétai-je, croyant avoir mal entendu.

— De Roland, reprit monsieur Martin avec une consternation profonde.

— Ah çà! dis-je, commençant à croire que mon hôte se moquait de moi, il me semble, mon cher monsieur Martin, que nous parlons sans nous entendre. Cama est passionné de Ro'and : qu'est ce que cela veut dire?

— Avez-vous jamais été au Môle? me demanda monsieur Martin.

— A l'instant où je suis rentré, je venais de la lanterne même.

— Oh ! mais ce n'est pas l'heure.

— Comment, ce n'est pas l'heure ?

— Non. Pour que vous comprissiez ce que je veux dire, il faudrait que vous y eussiez été le soir quand les improvisateurs chantent. Y avez-vous jamais été le soir?

— Comment voulez-vous que j'y aie été le soir? je suis arrivé ici depuis ce malin seulement, et il est deux heures de l'après-midi.

— C'est juste. Eh bien ! vous avez quelquefois, parmi les proverbes traditionnels sur Naples, entendu dire que, lorsque le lazzarone a gagné deux sous, sa journée est faite.

— Oui.

— Mais savez-vous comment il divise ses deux sous ?

— Non. Y a-t-il indiscrétion à vous le demander?

— Pas le moins du monde.

— Contez-moi cela, alors.

— Eh bien ! il y a un sou pour le macaroni, deux liards pour le cocomero, un liard pour le sambuco, et un liard pour l'improvisateur. L'improvisateur est, après la pâte qu'il mange, l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire, la chose la plus nécessaire au lazzarone. Or, que chante presque toujours l'improvisateur ? il chante le poème du divin Ariosle, l'Orlando Furioso. Il en résulte que, pour ce peuple primitif aux passions exallées et à la tête ardente, la fiction devient réalité ; les combats des paladins, les félonies des géants, les malheurs des châtelaines, ne sont plus de la poésie, mais de l'histoire ; il en faut bien une au pauvre peuple qui ne sait pas la sienne. Aussi s'épreml-il de celle-là. Chacun choisit son héros et se passionne pour lui : ceux-ci pour Renaud, ce sont les jeunes têtes ; ceux-là pour Roland , ce sont les cœurs amoureux; quelques-uns pour Charlemagne, ce sont les gens raisonnables. Il n'y a pas jusqu'à l'enchanteur Merlin qui n'ait ses prosélytes. Eh bien ! comprenez-vous maintenant? cet animal de Cama est passionné de Roland.

— Parole d'honneur?

— C'est comme je vous le dis.

— Eh bien I qu'est-ce que cela fait?

— Ce que cela fait?

— Oui.

— Cela fait que, lorsque vient l'heure de l'improvisation, il n'y a pas moyen de le retenir à la cuisine, ce qui est assez gênant, vous en conviendrez, dans une maison comme la nôtre, où il descend des voyageurs à toute heure du jour ou de la nuit. Enfin, cela ne serait rien encore, mais attendez donc, c'est qu'il y a ici un valet de chambre qui est renandiste, et que si, sans y penser, j'ai le malheur de l'envoyer à la cuisine au moment du dîner, alors tout esl perdu. La discussion s'engage sur l'un ou sur l'autre de ces deux braves paladins, les gros mots arrivent, chacun exalie son héros et rabaisse celui de son adversaire ; il n'est plus question que de coups d'épée, de géants occis, de châtelaines délivrées. De la cuisine, plus un mol; de sorte que le pot au feu se consume, les broches S'arrêtent, le rôti brille, les sauces tournent, le diner esl mauvais, les voyageurs se plaignent, l'hôtel se vide, el tout cela parce qu'un grnlin de cuisinier s'est mis en tête d'être fanatique de Roland ! Cotnprenez-vous maintenant?

— Tiens, c'est drôle.

— Mais non, c'est que ce n'est pas drôle du tout, surtout

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

pour moi ; mais, <|uant :ï vous, cela doit vous èlre parfaitement égal. Une fois en Sicile il n'aura plus la son damné improvisateur et son enragé valet de chambre <|ui lui font touiner la tète. Il rôtira, il fricassera à merveille, et de plus, il fera tout pour vous, si vous lui dites seulement une fois tous les huit jours qu'Angélique est une drôlesse et Médor un polisson.

— Je le lui dirai.

— Vous le prenez doncP

— Sans douie, puisque vous m'en répondez.

On fit mouler Cama. Cama fit linéiques objeclions sur le peu ce temps qu'il avait pour se préparera un pareil voyage, el sur les dangers qu'il pouvail y courir ; mais, dans la conversalion, je trouvai moyen de placer un mol gracieux pour Roland. Aussilôt Cama écarquilla ses gros yeux, fendit sa bouche jusqu'aux oreilles, se mit à rire stupidement, et, séduit par noire communauté d'opinion sur le. neveu de Çharlemagne, se mit entièrement à ma disposition.

Il en résulta que, cornue je l'avais promis au capitaine, j'envoyai Cama le même soir coucher a bord, avec les malles, les matelas et les oreillers, que nous allâmes rejoindre le lendemain à l'heure convenue.

Nous trouvâmes tous noîinalolots sur le pont et nous attendant. Sans doute ils avaient aussi grande impatience de nous connaître que nous de les voir. Ce n'était pas une question moindre pour eux que pour nous, que celle de savoir si nos caractères sympathiseraient avec les leurs ; il y allait pour nous de presque tout le plaisir que nous nous promettions du voyage; il y allait pour eux de leur bien-être et de leur tranquillité pendant deux ou trois mois.

L'équipage se composait de neuf hommes, d'un mousse et d'un enfant, lous nés ou du moins domiciliés au village delta Puce, près de Messine. Celaient de braves Siciliens dans touie la force du terme, à la taille courte, aux membres robustes, au teint basané, aux yeux arabes, délestant les Calabrais, leurs voisins, et exécrant les Napolitains, leurs maiires; parlant ce doux idiome de Méli qui semble un chant, el comprenant à peine la langue florentine si fièie de la suprématie que lui accorde son académie de. laCrusca; toujours comp aisans, jamais serviles, nous appelant excellence el nous baisant la main, parce que cette formule et celte action, qui chez nous ont un caractère de bas-esse, ne sont chez eux nue l'expression de la politesse et du dévoûmcnt. A la lin du voyage, ils arrivèrent à nous aimer comme des frères tout en continuant à nous respecter comme des supérieurs, distinction subtile où l'affection et le devoir avaient gardé leur p'ace ; et ils nous rendaient juste ce que nous avions le droit d'attendre en échange de notre argent et de nos bons procédés.

Leurs noms étaient : Giuseppe Arena, capitaine; Nunzio, premier pilote; Yicenzo, second pilote; Pielro, frère de Nunzio; Giovanni, Filippo, Antonio, Sien i , Gaëtano. L<î mousse et le (ils du capitaine, gamin âgé de six ou sept ans, complétaient l'équipage.

Maintenant, que nos lecteursnous permettent, après avoir embrassé avec nous du regard l'équipage en masse, de jeter un coup d'oeil particulier sur ceux de ces braves qui se distinguent par un caractère ou une spécialité quelconques : nous avons ti faire avec eux un assez long voyage ; et pour qu'ils prennent intérêt a noire récit, il faut qu'ils connaissent nos compagnons de route. Nous allons doue les faire apparaître toui a coup a leurs yeux tels qu'ils se découvriront a nous successivement.

Le capitaine Giuseppe Arena était, comme nous l'avons

dit. un bel homme de vingt-huit ou trente ans, à la ligure

franche el ouverte dans les circonstances habituelles, a

re ralme et impassible dans les momens de danger.

Il ll'a Va il que très peu de connaissain es en naviga ;

111:1 i s comme il possédait quelque fortune, il avait acheté nlment, et cet achat lui avait naturellement valu

le litre de capitaine Quant au droil ou au pouvoir que

ce titre lui donnait ur ses uommi -, nous ne le vîmes pas ule fus en faire usage \ pari une légère nuance de

respect qu'on lui accordait sans qu'il l'exigeât, el qu'il

fallait les yeux de l'habitude pour bien distinguer, l'équipage vivait avec lui sur un pied d'égalité tout a fait patriarcale.

Nunzio le pilote était après le capitaine le personnage le plus important du bord : c'était un homme, de cinquante ans, court et robuste, au teint de bistre, aux cheveux grisonnans, au visage rude, et qui naviguait depuis son enfance II étaii vêtu d'un pantalon de toile bleue el d'une chemise de bure; dans les temps froids ou pluvieux, il ajoutait n ce strict nécessaire une espèce de manleau à capuchon qui tenait a la fois du paletot de l'occident el du burnous méridional. Ce manteau, qui était de couleur brune, brodé de lil rouge et bleu aux poches et aux ouvertures des mancl.es, tombait raide et droit, et donnait à sa physionomie un admirable caractère. Au reste, Nunzio était l'homme essentiel ou plutôt indispensable : c'était l'œil qui veillait sur les rochers, l'oreille qui écoutait le vent, la main qui guidait le navire. Dans les gros temps, le capitaine redevenait simple matelot et lui remettait tout le pouvoir. Alors du gouvernail, que d'ailleurs quelque temps qu'il fil il ne quittait jamais que pour la prière du soir, il donnait ses ordres avec une fermeté et une précision telles, que l'équipage obéissait comme un seul homme. Son aulorité avait la durée de la tempête. Lorsqu'il avait sauvé le navire et la vie de ceux qui le montaient, il se rasseyait simple et calme à l'arrière du bâlimenl, et redevenait Nunzio le pilote ; mais, quoiqu'il eut abandonné son autorité, il conservait son influence : car Nunzio, religieux comme un vrai marin, était considéré a l'égal d'un prophète. Ses prédictions, à l'endroit du temps qu'il prévoyait d'avance à des signes imperceptibles à tous les aulres yeux, n'avaient jamais été démenties par les événemens, de sorte que l'affection que lui portait l'équipage était mêlée d'un certain respect religieux qui nous étonna d'abord, mais que nous finîmes bientôt par partager, tant est grande sur l'homme, quelle que soit sa condition, l'influence d'une supériorité quelconque.

Yicenzo, que nous plaçons le troisième plutôt pour suivre la hiérarchie des rangs qu'à cause de son importance réelle, avait litre de second pilote; c'était lui qui remplaçait Nunzio dans les rares et courts momens où ceiui-ei abandonnait le gouvernail. Pendant les nuits calmes ils veillaient chacun à son tour. Presque toujours au resie, même dans les momens où son aide était inutile à la direction du navire, Yicenzo était assis près de notre vieux prophète, échangeant avec lui des paroles rares, et le plus souvent à voix basse Celte habitude l'avait isolé du reste de l'équipage et rendu silencieux : aussi paraissait-il raremenl parmi nous et ne répondait il que lorsque nous l'interrogions; il accomplissait alors cet acte comme un devoir, avec toutes les formules de politesse usitées parmi les matelots. Au reste, brave et excellent homme, et après Nunzio, qui était un prodige sous ce rapport, résistant d'une manière merveilleuse à l'insomnie et à la fatigue.

Après ces trois autorités venait Pietro : Pietro était un joyeux compagnon qui remplissait parmi l'équipage l'emploi d'un loustic de régiment : toujours gai, sans cesse chantant, dansant et grimaçant ; parleur éternel, danseur enragé, nageur fanatique, adroit comme un singe dont il avait les mouvemens, entremêlant louies les manœuvres d'entrechats grotesques et de petits cris bouffons qu'il jetait à la maniète d'Auriol ; toujours prêt à tout, se mêlant à tout, comprenant tout ; plein de bon vouloir el de familiarité ; le plus piivé avec nous de lous ses compagnons. Pietro s'était lie tout d'abord avec noire bouledogue. Celui-ci, d'un caractère moins facile cl inoins sociable, fut longtemps

a ne 1 ■ 1 ■ 1 Ire à ses avances que par un grognement soiinl,

qui finit par se changer à la longue en un murmure amical, i'i finalement eu une amitié durahle el solide, quoique Pielro, gêné dans sa prononciation par l'accent sicilien, n'ait jamais pu l'appeler que Melor au lieu de Mllord; changement qui parut blesser d'abord sou amour-propre, mais auquel il Unit cependant par s'habituer au point de répondre à pietro coin si ce dernier prononçait son véritable nom

Giovanni, garçon gros ci gras, homme du Midi avec le

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE SPLRON'ARÊ.

leint blanc et le visage joufflu d'un homme du Nord, s'élait constitué notre cuisinier du moment où notre ami Cama s'était senti pris du mal de mer, ce qui lui était arrivé dix minutes après ([ne le speronare s'élait mis en mouvement; il joignait au reste à la science culinaire un talent qui s'y rattachait directement, ou plutôt dont elle n'était que la conséquence : c'était celui de liarponneur. Dans les beaux temps, Giovanni attachait à la poupe du bâtiment une ficelle de quatre ou cinq pieds de longueur, a l'extrémité de laquelle pendait un os de poulet ou une croûte de pain. Cette ficelle ne flottait pas dix minutes dans le sillage qu'elle ne fui escortée de sept ou huit poissons de toute forme et de toute couleur, pour la plupart inconnus à nos ports, et parmi lesquels nous reconnaissions presque toujours la dorade a ses écailles d'or, et le loup de mer ù sa voracité. Alors Giovanni prenait son harpon, toujours couché à bâbord ou à tribord prés des avirons, et nous appelait. Nous passions alors avec lui sur l'arrière, et, selon noire appétit ou notre curiosité, nous choisissions parmi les cétacés qui nous suivaient celui qui se trouvait le plus à notre convenance. Le choix fait, Giovanni levait son harpon, visait un instant l'animal désigné, puis le fer s'enfonçait eu sifflant dans la mer; le manche disparaissait à son tour, mais pour remonter au bout d'une seconde a la surface de l'eau : Giovanni le ramenait alors à lui à l'aide d'une corde attachée a son bras ; puis, à l'extrémité opposée, nous voyions reparaître dix fois sur douze le malheureux poisson percé de part en part; alors la tâche du pêcheur était faite, et l'office du cuisinier commençait. Comme sans être réellement malades nous étions cependant, constamment indisposés du mal de mer, ce n'était pas chose facile que d'éveiller notre appétit. La discussion s'établissait donc aussitôt sur le mode de cuisson et d'assaisonnement le plus propre à l'exciter. Jamais turbot ne souleva parmi les graves sénateurs romains de dissertations plus savantes et plus ap profond es que celles auxquelles nous nous livrions, Jadin et moi. Comme pour plus de facilité nous discutions dans notre langue, l'équipage attendait, immobile et muet, que la dérision fût prise. Giovanni seul, devinant à l'expression de nos yeux le sens de nos paroles, émettait de temps en temps une opinion, qui, nous annonçant quelque préparation inconnue, remportait ordinairement sur les nôtres. La sauce â'rètée, il saisissait le manche du gril ou la queue de la poêle ; Pietro grattait le poisson et allumait le feu dans l'entrepont; Milord, qui n'avait aucun mal de mer et qui comprenait qu'il allait lui revenir force arêtes, remuait la queue et se plaignait amoureusement. Le poisson cuisait, et bientôt Giovanni nous le servait sur la longue planche qui nous servait de table, car nous étions si ù l'étroit sur notre petit bâtiment que la place manquait pour une table réelle. Sa mine appétissante nous donnait les plus grandes espérances; puis, a la troisième ou quatrième bouchée, le mal de mer réclamait obstinément ses d'Oiis, et l'équipage héritait du poisson, qui passait immédiatement de l'arrière a l'avant, suivi de Milord qui ne le perdait pas de vue depuis le moment où il était entré dans la poêle ou s'élait couché sur le gril, jusqu'il celui où le mousse en avalait le dernier morceau.

Venait ensuite Filippo. Celui-là était grave comme un quaker, séiieux comme un docteur, et silencieux comme un fakir. Nous ne le vîmes rire que deux fois dans tout le courant du voyage, la première lorsque notre ami Cama tomba a la mer dans le golfe d'Agrigente ; la seconde fois lorsque le feu prit au dos du capitaine, qui, d'après mes conseils et pour la guéHson d'un rhumatisme, se faisait frotter les leinsaveo de IVau-de-vie camphrée. Quanta ses paroles, je ne sais pas si nous eûmes une seule l'ois l'o.ccasion d'en connaître le son ou la couleur. Sa bonne ou sa mauvaise disposition d'esprit se manifestait par un slfflottemcnl triste ou gai, dont il accompagnai! sis camarades chantant, sans jamais chanter avec

eux. Je crus long eiups qu il était inuel, el ne lui adres ai

pas la parole pendant près d'un mois, de peur de lui faire

une nouvelle peine eu lui rappelant son Infirmité. C'était ilu

pMte le plus fort plot geur que j'eusse Jamais vu. Quelque-1 lois non. nous amusions a lui jeter du haut du pont une pièce de monnaie ; eu un tour de main il se déshabillait, pendant

que la pièce s'enfonçait, s'élançait après elle au moment où elle élaii prêle de disparaître, s'enfonçait avec elle dans les profondeurs de la mer, où nous finissions par le perdre'de vue malgré la transparence de l'eau ; puis, quarante, cinquante secondes, une minute après, montre à la main, nous le voyions reparaître, remontant parfaitement calme et sans effort apparent, comme s'il habitait son élément natal et qu'il vînt de faire la chose la plus naturelle, il va sans dire qu'il rapportait la pièce de monnaie et que la pièce de monnaie était pour lui.

Antonio était le ménétrier de l'équipage. Il chantait la tarentelle avec une perfection et un entrain qui ne manquaient jamais leur effet. Parfois nous étions assis, les uns sur le tillac, les autres dans l'entrepont; la conversation languissait, et nous gardions le silence : tout à coup Antonio commençait cet air électrique qui est pour le Napolitain el le Sicilien ce que le ranz des vaches est pour le Suisse. Fiiippo avançait gravement hors de l'écoutille la moitié de son corps et accompagnait le virtuose en sifflant. Alors Pietro commençait à battre la mesure en balançant sa tête à droite ou à gauche, et en faisant claquer ses pouces comme des castagnettes. Mais à la cinquième ou sixième mesure l'air magique opérait; une. agitation visible s'emparait de Pietro, tout son corps se mettait en mouvement comme avaient fait d'abord ses mains; il se soulevait sur un genou, puis sur les deux, puis se redressait tout à fait. Alors, et pendant quelques instans encore il se balançait de droite à gauche, mais sans quitter la terre; ensuite, comme si le plancher du bâtiment se fût échautlé graduellement, il levait un pied, puis l'autre; et enfin, jetant un de ces petits cris que nous avons indiqués comme l'expression de sa joie, il commençait la fameuse danse nationale par un mouvement lent et uniforme d'abord, mais qui, s'accélérant toujours, pressé par la musique, se terminait par une espèce de gigue effrénée. La tarentelle ne prenait fin que lorsque le danseur épuisé tombait sans force, après un dernier entrechat dans lequel se résumait toute la scène chorégraphique.

Enfin venaient Sieni, dont je n'ai gardé aucun souvenir, et Gaéiano, que nous vîmes à peine, retenu qu'il fut à terre, pendant tout notre voyage, par une ophtalmie qui se déclara le lendemain de notre arrivée dans le détroit de Messine. Je ne parle pas du mousse ; il était tout naturellement ce qu'est partout «elle estimable classe de la société, le souffre douleur de tout l'équipage. La seule différence qu'il y eût entre lui et les autres individus de son espèce, c'est que, vu le bon naturel de ses compagnons, il était de moitié moins battu que s'il se fût trouvé sur un bâtiment génois ou breton.

Et maintenant nos lecteurs connaissent l'équipage de la Santa-Maria di Pic di Grotta aussi bien que nous-mêmes.

Comme nous l'avons dit, tout l'équipage nous attendait sur le pont, et, amené sur son ancre, était prêt à partir. Je fis un dernier tour dans l'entrepont et dans la cabine pour m'assurer qu'on avait embarqué toutes nos provisions el tous nos effets. Dans l'entrepont, je trouvai Cama joyeusement établi entre les poulets et les canards destinés à notre table, et mettant en ordre sa batterie de cuisine Dans la cabine, je trouvai nos lits tout couverts, et Milord déjà installé sur celui de son maître. Tout était donc à sa place et îi son poste. Le capitaine alors s'approcha de moi et me demanda mes ordres-, je lui dis d'attendre cinq minutes.

Ces cinq minutes devaient être consacrées à donner de mes nouvelles a monsieur le comte de Ludorf. Je pris dans mon album une feuille de mon plus beau papier, et je lui écrivis la lettre suivante :

« Monsieur le comte,

n Je suis désolé que Votre F.xceltcnce n'ait pas Jugé a propos de me charger de ses commissions pour Naples; je m'en serais acquitté avec une fidélité qui lui eût élé une certitude de la reconnaissance que j'ai gardée de ses bons procèdes envers moi.

u Veuillez agréer, monsieur le comte, l'hommage des sen-

SU

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

timens bien vifs que je vous ai voués, et dont un jour ou l'autre j'espète vous donner une preuve (1).

» ALEX. DUMAS

» Naples, ce 53 août 1835. »

Pendant que j'écrivais, l'ancre avait élé levée, et les rameurs s'étaient mis à bâbord et à tribord, leurs avirons à la main, el se tenant prêts à parlir. Je demandai au capitaine un bomnie sur pour remettre nia lettre à la poste; il me désigna un des spectateurs que noire départ avait allirés, el qui élaitde sa connaissance. Je lui (is passer, par l'entremise d'une longue perche, ma lettre, accompagnée dedeuxcarlini, et j'eus la satisfaction de voir aussitôt mon commissionnaire s'éloigner a toutes jambes dans la direction de la poste.

Lorsqu'il eut disparu, je donnai le signal du départ. Les huit rames que nos hommes tenaient en l'air retombèrent ensemble et battirent l'eau à la fois. Dix minutes après, nous étions hors du port, et un quart d'heure plus lard nous ouvrions toutes nos petites voiles à un excellent vent de terre qui promettait de nous mettre rapidement hors de la portée de tous les agens napolitains que monsieur le comte de Ludorf pourrai' lancer à nos trousses.

Ce bon veut nous accompagna pendant quinze ou vingt milles ù peu près; mais, à la hauteur de Sorrcnte, il mollit, et bientôt tomba tout a fait, de sorte que nous lûmes obligés de marcher de nouveau ù la rame. Cela nous donna le temps de nous apercevoir que la brise de nier nous avait ouvert l'appétit. En conséquence, parfaitement disposés ù apprécier les qualités du proiégé de monsieur Martin Zir, nous prîmes notre plus belle basse-taille, et nous appelâmes Cama. Personne ne répondit. Inquiets de ce silence, nous envoyâmes Pielro et Giovanni a sa recherche, et cinq minutes après, nous le vîmes apparaître à l'orifice de Pécoutille, pâle comme un spectre, et soutenu sous chaque bras par ceux que nous avions envoyés à sa recherche, el qui l'avaient trouvé étendu sans mouvement entre ses canards et ses poules. Il était évidemment impossible au pauvre diable de se rendre à. nos ordres. A peine s'il pouvait se soutenir sur ses jami.es, et il tournait les yeux d'une façon lamentable. Pensant que le grand air lui ferait du bien, nous fîmes aussilôt apporter un matelas sur le pont, et on le coucha au pied du niât; c'était très bien pour lui; mais pour nous, cela ne nous avançait pas à grand'chose. Nous nous regardions, Jadin et moi, d'un air assez déconcerté, lorsque Giovanni vint se mettre à nos ordres, s'olirant de remplacer, pour le moment du moins, no re pauvre appassinnato.

On juge si nous acceptâmes la propositon. Le capitaine, qui n'était pas lier, reprit aussitôt la rame que Giovanni venait d'abandonner. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que nous entendîmes les gémissemens d'une poule que l'on égoigeait; bientôt nous vîmes la fumée s'échapper par l'écou tille; puis nous entendîmes l'huile qui criait sur le feu. Un quart d'heure après, nous lirions chacun notre part d'un pou'ct à la provençale, auquel il manquait peut-être bien quelque chose selon la Cuisinière bourgeoise, mais que, grâce a ce susdit appétit qui s'était toujours maintenu en progrès, nous trouvâmes excellent. Dès lors nous fûmes rassures sur noire avenir; Dieu nous rendait d'une main ce qu'il nous ôlait de l'autre.

Vers les deux heures, nous nous trouvâmes à la hauteur de l'Ile de Caprée. Comme en perdant notre temps nous ne perdions pas grand'chose, attendu que, malgré le travail incessant de nos rameurs, nous ne faisions guère plus d'une demi-lieue â 1 heure, Je proposai a Jadin de descendre â terre pour visiter l'île de Tibère, et de monter jusqu'aux ruines île son pilais, que nous apercevions au tiers a peu près de la bauieur du mont Solaro. Jadin accepta de tout son cœur,

pensanl qu'il y aurait quelque beau point de vue à croquer. INous finies part aussitôt de nos iniciilions au capitaine, qui

(0 Celle preuve s'e-i Fail attendre jusqu'en 1841, époque où j'.ii i. il, he la prcmlèac édition de ce livre j mais, comme on le volt, j'ai rattrape le lempi perdu, et j'. », ère que M. le comte de Ludorf, qui a pu m'accuier d'oubli, reviendra de s irreur sur mon compte,

•ipar haiard ces ligues ont l'honneur de passer SOU ses yeux.

mit le cap sur l'île, et, une heure après, nous entrions dans le porl.

CAPREE.

Il y peu de points dans le monde qui offrent aulant de souvenirs historiques que Caprée. Ce n'était qu'une île comme toutes les îles, plus rianie peut-être, voila tout, lorsqu'un jour Auguste résolut d'y faire un voyage. Au moment où il y abordait, un vieux chêne dont la sève semblait â tout jamais tarie releva ses branches desséchées et déjà penchées vers la terre, et dans la même journée l'arbre se couvrit de bourgeons et de feuilles. Auguste était l'homme aux présages; il fut si fort enchanté de celui-ci, qu'il proposa aux Napoliiains de leur abandonner l'île dOEnarie s'ils voulaient lui céder celle de Caprée. L'échange fut fait ù cette condition Auguste fit de Caprée un lieu de délices, y demeura quatre ans, et lorsqu'il mourut, légua l'île à Tibère.

Tibère s'y retira à son tour, comme se relire dans son antre un vieux tigre qui se sent mourir. Là seulement, entouré de vaisseaux qui nuit et jour le gardaient, il se crut à l'abri du poignard et du poison. Sur ces roches où il n'y a plus aujourd'hui que des ruines, s'élevaient alors douze villas impériales, portant les noms des douze grandes divinités de l'Olympe ; dans ces villas, dont chacune servait durant un mois de l'année de forteresse à l'empereur, et qui étaient soutenues par des colonnes de marbre dont les chapiiaux dorés soutenaient des frises d'agate, il y avait des bassins de porphyre où étincelaient les poissons argentés du Gange, des pavés de mosaïque dont les dessins étaient formés d'opale, d'émeraudes et de rubis; des bains secrets et profonds, Où des peintures lascives éveillaient des désirs terribles en retraçant des voluptés inouïes. Autourdec.es villas, aux lianes de ces montagnes nues aujourd'hui, s'élevaient alors deux forêts de cèdre et des bosquets d'orangers où se cachaient de beaux adolescens et de belles jeunes filles, qui, déguisés en faunes et en dryades, en satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes à Vénus, tandis que d'invisibles inslrumens accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le soir était venu, quand une de ces nuits transparentes et étoilées comme l'Orient seul en sait faire pour l'amour, s'était abaissée sur la mer endormie ; quand une brise embaumée, soufflant de Sorrente ou de Pompeïa, venait se mêler aux parfums que des enfans, vêtus en amours, brûlaient incessamment sur des trépieds d'or; quand des cris voluptueux, des harmonies mystérieuses, des soupirs éloullés, frémissaient vagues et confus comme si l'île amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d'un dieu marin, un phare immense s'allumait, qui semblait un soleil nocturne- Bientôt, à sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long de la grève, entre son astrologue Tlirasylle et son médecin Chariclès, un vieillard vêtu de pourpre, au cou raide et penché, au visage silencieux el morne, secouant de temps en temps une forêt de clieveux argentés qui relniubaienl sur ses larges épaules, ondulant comme la crinière d'un lion. Le vieillard laissait tomber de ses lèvres quelques mots rares el tardifs, tandis que sa main aux geslsr. rflciniii'S caressait la tète d'un serpent privé qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c'étaient linéiques vers grecs qu'il venait de composer, quelques ordres pour des débauches secrètes dans la villa de Jupiter ou de Cerès, quelque sentence île inorl, qui, le lendemain, allait, sur les ailes d'une galère latine, aborder à Oslle ci épouvanter Rome : cane vieillard, C'était le divin Tibère, le troisième César, l'empereur aux grandi yeux fauves, qui, pareils a ceux du chai, du loup e| de lu h) eue, voyaient clair dans l'obscurité.

E SPEROXaRE.

SI

Aujourd'hui, de toutes ces magnificences il ne reste plu-; que des ruines ; mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la mémoire du vieil empereur est demeurée tout entière. On dirait, tant son nom est encore dans toutes les bouches, que c'est d'hier qu'il s'est couché dans la tombe parricide que lui avait préparée Caligula, et où le poussa Macron. On dirait qu'à défaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habilans de Caprée et d'Anacapri, les deux cités de l'île, montrent encore les restes de son palais avec la même terreur qu'ils montreraient un volcan éteint, nuis qui, à chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, peut se ranimer plus mortel et plus dévorant que jamais.

Ces deux ci i es sont situées, Capri, en amphithéâtre en face du port, et Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches, rude et creusé dans le roc, conduit de la première a la seconde de ces deux villes ; mais la faiiguo de cette rapide ascension est largement rachetée, il faut le dire, par le panorama splendidequc l'œil emb^as-e une fois arrivé au sommet de la montagne. En effet, le voyageur, en faisant face à Naples, a d'abord à sa droite Pœstum, celte lille voluptueuse de la Grèce, dont les roses, qui fleurissaient deux fois l'an dans un air mortel a la virginité, allaient se faner au front d'Horace et s'effeuiller sur la table de Mécène ; puis Sorrente, où le vent qui passe emporte avec lui la (leur des orangers qu'il disperse au loin sur la mer, puis Pompéïa, endormie dans sa cendre, et qu'on réveille comme une vieille ruine d'Egypte, avec ses peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires ; enfin Herculanum, qui, surprise un jour par la lave, cria, se tordit et mourut comme Laocoon étouffé aux nœuds de ses sërpens. Alors commence Naples, car Torre di Greco, Résina et Portici ne sont, à vrai dire, que des faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couchée sur son amphithéâtre de montagins, et allongeant ses petits pieds jusqu'aux flots lièdes et lascifs de son golfe ; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nalure avait versé autour d'elle tous ses enchantemei.s. Puis, après Naples, l'œil découvre Pouzzoles et son temple de Sérapis îi moitié caché dans l'eau; dîmes et son antre sibyllin, où descendit le pieux Énée; puis le golfe où Caligula jeta, pour surpasser Xercès, un pont d'une lieue, don on aperçoii encore i s ruines; puis Rauli, d'où partit la galère impériale préparée par Néron et qui devait s'ouvrir sous bs pieds d'Agi ippine ; puis Baïa, si mortelle aux chastes amans; puis enfin Misène, où est cnicrré le clairon d É :ée, et d'où Pline l'ancien alla mourir, étouffé dans sa litière par les cendres de Slabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de décrire éclairé par ce phare immense qu'on appelle !e Vésuve, et dites-moi s'il y a dans le monde entier quelque chose qui puisse se compiler a un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout moderne. C'est un épisode de cette épopée gigantesque qui commença en 178!) et qui finit en 1815. Depuis deux ans déjà les Français étaient maîtres du royaume de Naples, depuis quin?e jours Murât en était roi, et cependant Caprée appartenait encore aux Anglais. Deux fols son prédécesseur Jos. pli en avait lente la conquête, et deux fois la tempête, celle éternelle alliée de l'Angleterre, avait dispersé ses vaisseaux.

Celait une vue terrible pour Murât que celle de cette Ile qui lui fermait sa rade comme une chaîne avec de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se levait derrière Sorrente, c'était celte ile qui attirail (oui d'abord ses yeux ; et le soir, lorsque le soleil sccoucbail derrière l'ioeida, c'était encore celle ile qui fixait son dernier regard.

À chaque heure de la journée, Mural inlerrogeait ceux qui l'cntouraicnl à l'endroit de celte ile. el il apprenait sur les précautions prises par Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses En effet, Hudson Lowe ue s'était point fié a celle ceinture inabordable d i ochers à pic qui l'entoure, et qui suffisait à Tibère; quatre forts nouveaux avaient i ii ajdulés par lu! aux forts qui existaient déjà ; il avait fait effacer par la pioche el ton ore par la mine

01 IV. COJIP. — IX.

les sentiers qui serpentaient autour des précipices, et où les chevriers eux-mêmes n'osaient passer que pieds nus; enfin il accordait une prime d'une guinée à chaque homme qui parvenait, malgré la surveillance des sentinelles, ù s'introduire dans 1 île par quelque voie qui n'eût point été ouverte encore à d'autres qu'à lui.

Quant aux forces matérielles de l'île, Hudson Lowe avait à sa disp silion deux mille soldats et quarante bouches ù feu, qui, en s'enflammant. allaient porter l'alarme dans 1 île de Ponza, où les Anglais avaient à l'ancre cinq frégates toujours prêtes à courir où le canon les appelait.

De pareilles difficultés eussent rebuté tout autre que Murat, mais Murât était l'homme des choses impossibles Mural avait juré qu'il prendrait Caprée, et quoiqu'il n'eût fait ce serment que depuis trois jours, il croyait déjà avoir manqué à sa parole, lorsque le général Lamarque arriva. Lamarque venait de prendre Gaële et Maralea, Lamarque venait de livrer onze combats et de soumettre trois provinces, Lamarque était bien l'homme qu'il fallait à Mural; aussi, sans lui rien dire, Murât le conduisit à la fenêtre, lui remit une lunetie enlre les mains cl lui montra l'île.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les forts de San-Salvador et de Saint-Michel, enfonça avec la paume de sa main les quatre lubes de la lunette les uns dans les autres, et dit : Oui, je comprends ; il faudrait la prendre.

— Eh bien? reprit Mural.

— Eh bien ! répondit Lamarque, on la prendra. Voilà tout.

— Et quand cela? demanda Murât.

— Demain, si Votre Majesté le veut.

— A la bonne heure, dit le roi, voilà une de ces réponses comme je les aime. Et combien d'hommes veux-tu ?

— Combien sont-ils? demanda Lamarque.

— Deux mille, à peu près.

— Eh bien ! que Voire Majcsié me donne quinze à dixhuit cents hommes ; qu'elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amène : ils me connaissent ; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier, ou nous prendrons l'ile.

Murât, peur toute réponse, tendit la main à Lamarque. C'était ce qu'il aurait dit éiant général ; c'était ce qu'il était prêt à faire étant roi. Puis tous deux se séparèrent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murât pour réunir les embarcations.

Dès le lendemain tout était prêt, soldatset vaisseaux. Dans la soirée, l'expédition sortit de la rade. Quelques précautions qu'on eût prises pour garder le secret, le sériel s'était répandu : toute la ville élait sur le port, saluant de la voix celle petite flolle, qui parlait gaîmenl et pleine d'insoucieuse confiance pour une chose que l'on regardait comme impossible.

Bientôt le vent, favorable d'abord, commença de faiblir : la petite Hotte n'avait pas fait dix milles qu'il tomba tout à fait. On marcha à la rame ; mais la rame est lenie, et le jour parut que l'on était encore à deux lieues de Caprée. Alors, s'il avail fallu lutter contre toutes les impossibilités, vint la tempête. Les flots se brisèrent avec tant de violence contre les rochers à pic qui entourent l'île, qu'il n'y eut pas moyen, pendant toute la matinée, de s'en approcher. A deux heures la nur se calma. A Irois heures les premiers coups de Canon furent échangés entre les bombardes napolitaines cl les batteries du port; les cris de quatre cent mille âmes, répandues depuis Margellina jusqu'à l'orticî, leur répondirent.

En effet, c'étail un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait à sa nouvelle capitale : lui-même, avec une longue vue, se tenait sur la terrasse du palais. Des em baron voyait toute celle foule étagée aux différens gra. c l'immense cirque dont la mer était l'arène. César, \,; ,: . Néron, n'avaient donné à leurs sujets que des chasses, des luttes de gladiateurs ou des naumachies; Murat donnait aux siens une véritable bataille.

Lu mer était redevepue tranquille comme un lac. La-

oeuvres complëïis d'Alexandre dumas.

marque laissa ses bombardes et ses chaloupes canonnières aux prises ave les batteries du fort, et avec ses embarcations de so'dats il longea nie : partout des rochers à pic baignaient dans l'eau leurs murailles gigantesques; nulle part un point où aborder. La flotille fit le tour de l'île sans reconnaître un endroit où mettre le pied Un corps de douze cents Anglais, suivant des yeux tous ses mouvemens, faisait le tour en même temps qu'elle.

UH moment on crut que tout était fini et qu'il faudrait retourner à Naples sans rien entreprendre. Les soldats offraient d'attaquer le fort; mais Lamarque secoua la tête : c'était une tentative insensée. En conséquence, il donna l'ordre de faire une seconde fois le tour de l'île, pour voir si l'on ne trouverait pas quelque point abordable, et qui eût échappé au premier regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte Barbe, un endroit où le rempart granitique n'avait que quarante à quarante-cinq pieds d'élévation. Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s'étendait un talus si rapide, qu'a la première vue on n'eût certes pas cru que des hommes pussent l'escalader. Au-dessus de ce talus, à cinq cents pieds du roc. était une espèce de ravin, et douze cents pieds plus haut encore, le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant par dessus le ravin dans lequel les boulets i.e pouvaient plonger.

Lamarque s'arrêta en face du rentrant, appela à lui l'adjudant général Thomas et le chef d'escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant; puis ils demandèrent les échelles.

On dr la première échelle contre le rocher : elle atteignait ine au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde échelle a la première, on l'assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux : il s'en fallait de douze ou quinze pieds, quoique réunies, qu'elles atteignissent le talus; on en ajouta une troisième; on l'assujétitaux deux autres avec la même précaution qu'on avait prise pour la seconde, puis on mesura de nouveau la hauteur : cette fois les derniers échelons touchaient à la crête de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces préparatifs d'un air de stupéfaction qui indiquait clairement qu'une pareille tentative leur semblait insensée. Quant aux soldats, ils échangeaient entre eux un sourire qui signifie : « Bon, il va faire chaud tout à l'heure. »

Un soldat mit le pied sur l'échelle :

« Tu es bien pressé ! » lui dit le général Lamarque en le tirant en arrière, et il prit sa place. La flotille tout entière battit des mains. Le général Lamarque monta le premier, et tous ceux qui étaient dans la même embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l'échelle, qui vacillait ù chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On eût dit un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille. »■

Tant que ces étranges escaladeurs n'eurent point atteint le talus, ils se. trouvèrent protégés contre le feu des Anglais par a régularité même de a muraille qu'ils gravissaient ; nais :i peine le général Lamarque eut-il atteint la crête du rocher, que la fusillade et le canon éclatèrent en même temps sur les quinze premiers hommes qui abordèrent, dix lèrenl précipités. A ces quinze hommes, vingt autres succédèrent, suivis de quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement pour les repousser à la baïonnette, mais le talus que les assaillans gravissaient était si rapide qu'ils n'o < renl points'y hasarder 11 en résulta que le g néral Lamarque et une centaine d'hommes, au milieu d'une pluie de mitraille et de balles, gagnèrent le ravin, et là, :i l'abri comm ■ derrière un épaulement, se formèrent en

peloton Alors les Anglais Chargèrent sur eux pour le.s débusquer; mai • ils furent reçus par une telle fusillade qu'il .

rèrenl en désordre. Pendant ce mouvement, l'asi continuait, et cinq cents hommes à peu prt i avaient déjà pus terre.

! lail quatre heures et demie du soir. Le généra! i i i ion ; il était assez rorl lait ; ' i ' flrayé du ravage que fai-

saient l'artillerie et la fusillade parmi ses hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le périlleux débarquement. L'ordre fut porté par l'adjudant général Thomas, qui traversa une seconde fois le talus sous le feu de l'ennemi, gagna contre toute espérance l'échelle sans accident aucun, et redescendit vers la flotille, dont il prit le commandement, et qu'il mit à l'abri de tout péril dans la petite baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l'ennemi réunit tous ses efforts contre la petite troupe retranchée dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent se. briser contre Lamarque et ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites la nuit arriva : c'était le moment convenu pour recommencer l'ascension. Cette fois, comme l'avait prévu le général Lamarque, elle s'opéra plus facilement que la première. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l'obscurité les empêchaient de tirer avec la même justesse. Au grand étonnement des soldats, cette fois l'adjudant-géncral Thomas monta le dernier; maison ne tarda point à avoir l'explication de cette conduite : arrivé au sommet du rocher, il renversa l'échelle derrière lui : aussitôt les embarcations gagnèrent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour s'assurer la victoire, venait de s'enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre égal, les assaillans ayant perdu trois cents hommes à peu près ; aussi Lamarque n'hésita point, et mettant la petite armée en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit à l'ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil répondît au feu des Anglais.

Les deux troupes se heurtèrent, les baïonnettes se croisèrent, on se prit corps à corps ; les canons du fort Sainte- Barbe s'éteignirent, car Français et Anglais étaient tellement mêlés qu'on ne pouvait tirer sur les uns sans tirer en même temps sur les autres. La lutte dura trois heures; pendant trois heures on se poignarda à bout portant. Au bout de trois heures, le colonel Hausel était tué, cinq cents Anglais étaient tombés avec lui ; le reste était enveloppé. Un régiment se rendit tout entier : c'était le Royal-Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les désarma ; on jeta leurs sabres et leurs fusils a la mer; trois cents hommes restèrent pour les garder; les huit cents autres marchèrent contre le fort.

Cette fois il n'y avait même plus d'échelles. Heureusement les murailles étaient basses : les assiégeans montèrent sur les épaules les uns des autres. Après une défense de deux heures, le fort fut pris : on fit entrer les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fenêtres et les terrasses de Naples, curieuse et avide, était restée malgré la nuit : au milieu des ténèbres, elle avait vu la montagne s'allumer comme un volcan ; mais, sur les deux heures du matin, les flammes s'étaient éteintes sans que l'on sût qui était vainqueur ou vaincu. Alors l'inquiétude fit ce qu'avait fait la curiosité : la foule resta jusqu'au jour ; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, poussée par quatre cent mille personnes, retentit de Sorrenle a Misène, et le canon du château Saint -Rime, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint apporter à Lamarque les premiers remercimens de son roi.

Cependant la besogne n'était qu'à moitié faite ; après être monté il fallait descendre, el celte seconde opération n'était pas moins difficile que la première. De tous les sentiers qui conduisaient d'Anacapri à Capri, Hudson l.owe n'avait laissé subsister que l'escalier dont nous a\ons parlé : or, cet escalier, que bordent constamment des précipices, large à peine pour que deux hommes puissent le descendre de front, déroulail ses quatre cent quatre-vingts marches à demi-portée du canon de douze pièces de trente-six et de vingt chaloupes cani unie e t.

Néanmoins, il n'y avait pas de temps ,i perdre, et cette fois Lamarque né pouvait attendre la nuit; on découvrait à l'horizon loute la flotte anglaise, que le bruit du canon avait attirée liOT du port do POnza 11 fallait s'emparer du

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village avant l'arrivée de cetle flotte, ou sans cela elle jetait dans l'île trois fois autant d'hommes qu'en avait celui qui était v-nu pour la prendre ; et, obligés devant des forces si supérieures de se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs étaient forcés de se rendre ou de mourir de faim.

Le général laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et, avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il était dix heures du malin. Lamarque n'avait moyen de rien cacher à l'ennemi ; il fallait achever comme on avait commencé, à force d'audace. Il divisa sa petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le second à l'adjudant général Thomas, et le troisième au chef d'escadron Livron ; puis, au pas de charge et tambour battant, il commença de descendre.

Ce dut être quelque chose d'effrayant à voir que cette avalanche d'hommes se ruant par cet escalier jeté sur l'abîme, et cela sous le feu de soixante a quatre-vingts pièces de canon. Deux cents furent précipités qui n'étaient que blessés peut-être, et qui s'écrasèrent dans leur chute; huit cents arrivèrent au bas et se répandirent dans ce qu'on appelle la grande maririe. La on était à l'abri du feu ; mais tout étaii à reeommem er encore, ou plutôt rien n'était achevé : il fallait prendre Capri, la forteresse principale, et les forts Sainl- Micliel et San Salvador.

Alors, et après l'œuvre du courage, vint l'oeuvre de la patience; qua're cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibère, dont les ruines puissantes les protégeaient contre l'artillerie de la forteresse, ils commencèrent à creuser un petit port, tandis que les quatre cents autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les uns vers la ville et préparaient des batteries de brèche, tournaient les autres vers les vaisseaux qu'on voyait arriver luttant contre le vent contraire, et préparaient des boulets rouges.

Le port fut achevé vers les deux heures de l'après-midi ; alors on vit s'avancer de la pointe du cap ('ampanetia les embarcations renvoyées la veille et qui revenaient chargées de vivres, de munitions et d'artillerie. Le général Lamarque choisit douze pièces de vingt-quatre ; quatre cents hommes s'y attelèrent, et à travers les rochers, par des chemins qu'ils frayèrent eux-mêmes à l'insu de l'ennemi, les traînèrent au sommet du mont Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir, à six heures, les douze pièces étaient en batterie. Soixante à quatre-vingts hommes restèrent pour les servir j les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs compagnons.

Mais, pendant ce temps, une é'range chose s'opérait. Malgré le vent contraire, la flotte était arrivée à portée de canon et avait commencé le feu. Six frégates, cinq bricks, douze bonibarbes et seize chaloupes canonnières assiégeaient les astiégeans, qui a la fois se défendaient conire la flotte et attaquaient la ville Sur ces entrefaites, l'obscurité vint; force fut d'interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous ses yeux, celle nuit-là le volcan i tait éteint ou se reposait.

Malgré la mer, maigre la tempête, malgré le vent, les Anglais parvinrent pendant la nuit à jeter dans l'île deux cents canonniers c' cinq cents hommes d'infanterie. Les assiégés se trouvaient donc alors près d'un tiers plus forts que les assiégeans.

Le jour vint : avec le jour la canonnade s'éveilla entre la flotte et la côte, entre la côte et la terre. Les trois fuis répondaient de leur mieux a cette attaque qui, divisée, était moins dangereuse pour eux, quand tout à coup quelque chose comme un orage éclata au-dessus de leurs tètes . une pluie de 1er écrasa à demi-portée les canonniers sur leurs pièces (.'étaient les douze pièces de 24 qui tonnaient a la fois.

l'.n moins d'un heure, le l'en des trois forls fut éteint; an bout île deux heures, la batterie île la cote avait pratiqué une brèche. Le général Lamarque laissa cent hommes pour servir les pièces qui devaient tenir la flotte en respect, se mit a la tète de six cenls autres et ordonna l'assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hissé sur la forteresse. Hudson Lowe demandait à capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotté de quarante à quarantecinq voiles, offraient de se rendre à sept cenls, ne se réservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s'engageail en outre à faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation était trop avantageuse pour être refusée ; les neuf cents prisonniers du fort Sainte-Barbe furent réunis a leurs treize cents compagnons. A midi, les deux mille deux cents hommes d'Hu-lson Lowe quittaient l'île, abandonnant à Lamarque et à ses huit cents soldals"la place, les forts, l'artillerie et les munitions.

Douze ans plus lard, Hudson commandait dans une aulre île, non point cette fois à litre de gouverneur, mais de geôlier, et son prisonnier, comme une insulte qui devait compenser toutes les tortures qu'il lui avail fait so Trtr, lui jetait ;i la face cette honteuse reddition de Captée.

Je visitai le talus et l'escalier, c'est-à-dire, l'endroit par lequel quinze cents hommes étaient montés et mille éljaj ■■nt descendus; rien qu'à les regarder, on a le vertige; chaque marche de l'escalier porle encore la trace de quelque mitraille

J'avais fait toute cette excursion seul. Jadin avait irouvj une vue à croquer, et s'était arrêté au tiers de la pjon i s. Je le rejoignis en descendant, et nous regagnâmes ensemble le port. Là, nous filmes entourés de vingt-cinq bateliers qui se mirent à nous tirer chacun de leur côlé : c'étaient l<s <iceroni de la Grotte d'azur. Comme on ne peut pas venir à Captée sans voir la Grotte d'azur, j'en choisis nu e.i Jadin un aulre, car il faut une barque et un batelier pat' voyageur, l'entrée étant si basse et si resserrée qu'on ne petit y peut - Irer qu'avec un canot très étroit.

La mer étail calme, et cependant elle brise, même dans les plus beaux temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure l'île, que nos barques bondissaient comme dans une tempête, et que nous étions obligea de nous coucher au fond cl de nous cramponner aux bords pour ne pas êire jetés à la mer. Enfin, après (rois quarts d'heure de navigation pendant lesquels nous longeâmes le sixième à peu près de la circonférence de l'île, nos bateliers nous prévinrent que nous étions arrivés. Nous regardâmes autour de nous, mais nous n'apercevions pas la moindre apparence de la plus petite grotte, lorsqu'ils nous roontl'i reut un point noir et circulaire, que nous apercevions à p tint au dessus de l'écume des vagues : c'était l'orifice de la voùle.

La première vue de celle entrée n'est pas rassurante : ou ne comprend pas comment on pourra la franchir sans se briser la tête contre le rocher Comme la question nous parut assez importante pour être disculée, nous la posâmes à nos bateliers, lesquels nous répondirent que nous avions parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n'avions qu'à nous coucher tout à fait, et que nous éviterions le danger. Nous n'étions pas venus si loin pour .couler. Je donnai le premier l'exemple; mon batelier s'avança en ramant avec des précautions qui indiquaient que, tout habitué qu'il était à une pareille opération, il ne la re cependant pas comme exemple de toui danger. Quant à dans la position où j'étais, je ne voyais plus rien qi e ciel , bientôt je me sentis soulever sor une vague, la ba glissa avec rapidité, je ne vis plus rien qu'un indice sembla pendant une seconde peser sur nia poitrine. Pui tout à coup, je me trouvai dans une grotte si merveille que j'en jetai un cri d'étûnnement, ci je me relevai il u mouvement si rapide pour regarder aulour de moi, que je manquai d'en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j'avais devant moi, autour de moi, dessus moi,

dessous mol et derrière moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner l'idée, cl devant lesquelles le pinceau lui-même, ce grand traducteur des souvenirs humains, demeure impuissant. Qu'où se ligure une immense

cave: ne Imite d'a/.ur, eo le si Dieu s'élail amuse a faire une

tente avec quel ,ue reste du l'n manient ; une cm .-i lit

si transparente, si pute, qu'on semblait fl .er sur de l'air épaissi; au plafond, des stalactites i : ne dos

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

pyramides renversées ; au fond, un sable d'or mêlé de vègélaiions sous-marines ; le long des parois qui se baignent dans l'eau, des pousses de corail aux branches capricieuses et éclatantes ; du côté de la mer un point, une étoile, par lequel entre le demi-jour qui éclaire ce palais de fée ; enfin, à l'extrémité opposée, une espèce d'estrade ménagée comme le trône de la somptueuse déesse qui a choisi pour sa salle de bains l'une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte foncée, comme la terre lorsqu'au milieu d'un jour splendide un nuage passe tout à coup devant le soleil. C'éiail Jadin qui entrait à son tour, et dont la harque fermait l'orifice de la caverne. Bientôt il fui lancé près de moi par la force de la vague qui l'avait soulevé, la grotie reprit sa belle couleur d'azur, et sa barque s'arrêta tremblotante près de la mienne, car celte mer, si agilée et si bruyante au dehors, n'avait plus au deJans qu'une respiraiion douce et silencieuse comme celle d'un lac.

Selon loule probabilité, la grotte d'azur élait inconnue des anciens. Aucun poète n'en parle, et certes, avec leur imaginaiion merveilleuse, les Grecs n'eussent point manqué d'en faire le palais de quelque déesse marine au nom harmonieux, et dont ils nous eussent laissé l'histoire. Suélone, qui nous décrit avec tant de détails les thermes et les bains de Tibère, eût bien consacré quelques mois à cetle piscine naturelle que le vieil empereur eût choisie sans aucun doute pour théâtre de quelques-unes de ses monstrueuses voluptés. Non, la nier peut-être était plus haute à cette époque qu'elle n'est maintenant, et la merveille marine n'élait connue que d'Amphitriie ei de sa cour de sirènes, de naïades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Actéon, Amphitrite se courrouce contre ces indiscrets voyageurs qui la poursuivent dans cette retraite. Alors, en quelques instans, la mer monte et ferme l'orifice, de sorte que ceux qui sont entrés ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre que le vent, qui a sauté tout à coup de l'est à l'ouest, passe au sud ou au septentrion; et il est arrivé que des visiteurs ve nus pour passer vingt minutes dans la grotte d'azur, y sont restés deux trois et même quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prévoyance de cet accident, emportent-ils toujours avec eux une certaine quantité d'une espèce de biscuit destiné à nourrir les prisonniers. Quant à l'eau, elle filtre en deux ou trois endroils de la grotte, assez abondamment pour que Ion n'ait rien à craindre de la soif. Nous finies quelques reproches a noire batelier d'avoir attendu si tard à nous raconter un fait aussi peu rassurant; mais il nous répondit avec une naïveté charmante :

— Dame ! excellence, si l'on disait cela tout d'abord aux voyageurs, il y en a la moitié qui ne voudraient pas venir, et ça ferait du tort aux bateliers.

J'avoue que depuis celle circonstance accidentelle j'étais pris d'une certaine inquiétude, qui faisait que je trouvais la grotie d'azur infiniment moins agréable qu'elle ne m'avait paru d'abord. Malheureusement notre batelier nous avait raconté ces détails au moment où nous nous déshabillions pour nous baigner dans celle eau si belle et si transparente qu'elle n'a pas besoin, pour attirer le pêcheur, des chants de la poéti. q " ondinede Goethe. Nous ne voulûmes point perdre les préparatifs faits, nous achevâmes ceux qui restaient à faire en toute lia te, et nous piquâmes chacun une tête.

(.■■si seulement lorsqu'on est à cinq ou six pieds audessous de la surface de l'eau, qu'on peut en apprécier l'incroyable pureié. Malgré le voile qui enveloppe, le plongeur, auci n détail ne lui échappe; on aperçoit aussi clairement qu'au travers de l'air le moindre coquillage du fond ou la moindre stalactite de la voûte; seulement, chaque chose prend une teinte encore plus foncée.

Au boni d'un quart d'heure nous remontâmes chacun dans noire barque, et nous nous rhabillâmes sans avoir séduit, a ce qu'il parait, aucune des nymphes Invisibles de cel humide palais, qui n'eussent point manqué, dans le cas contraire, de

nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose étail

humiliante ; nous, comme non , n'avioi s la prétention ni l'un ni l'autre d'être des i élémaque i, nous en primes noire parti, Nous nous recouchâmes au fond de noire eanoi respectif el

nous sortîmes de la grotte d'azur avec les mêmes précautions et le même bonheur que nous y étions entrés : seu ement nous filmes six minutes sans pouvoir ouvrir les yeux; la clarté ardente du soleil nous aveuglait. Nous n'avions pas fait cent pas que déjà ce que nous venions de voir n'avait plus pour nous que la consistance d'un rêve.

Nous abordâmes de nouveau au port de Caprée. Pendant que nous réglions nos comptes avec nos bateliers, l'ieiro nous montra un homme couché au grand soleil el étendu la face contre le sable. C'était le pêcheur qui, neuf ou dix ans auparavant, avait découvert la Grotie d'azur en cherchant des fruits de mer le long des rochers. Il élait venu aussitôt faire pari de sa découverte aux autorités de l'Ile, et leur avait demandé ou le privilège de conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu'il avait découvert, ou une remise sur le prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient Les autorités, qui avaient vu dans celle découverte un moyen d'attirer les étrangers dans leur île, avaient accédé à la seconde proposition, de sorie que depuis ce temps le nouveau Chrisloplie Colomb vivait de ses rentes, après lesquelles i' ne se donnait pas même la peine de courir, et qui, on le voit, lui arrivaient en dormant. C'était le personnage de toute l'île dont le sort était le plus envié.

Comme nous avions vu tout ce que Caprée pouvait nous offrir de curieux, nous remontâmes dans notre chaloupe, et nous regagnâmes le speronare, qui, profilant de quelques bouffées de vent de terre, remit à la voile et s'achemina tout doucement dans la direction de Palerme.

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