‹ Une année `a FlorenceChapitre 108 sur 148 · L'ANNIVERSAIRE · texte numérisé non relu

L'ANNIVERSAIRE

Pendant le récit que nous venions d'entendre, le temps s'était pris peu à peu, et le ciel paraissait couvert comme d'une immense tenture grise sur laquelle se détachait par une teinte brune plus foncée le nuage qui avait attiré l'attention du capitaine. De temps en temps de légères bouffées de vent passaient, cl l'on avait ouvert notre grande voile pour en profiter, car le vent, venant de l'est, eût été excellent pour nous conduire à Païenne s'il avait pu se régler. Mais bientôt, soii que ces bouffées cessassent d'être fixes, soit que déjà les premières haleines d'un vent contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commença à baitre contre le mât, de telle façon, que le pilote ordonna de lacarguer. Lorsque le temps menaçait, le capitaine résignait aussitôt, je crois l'avoir dit, ses pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et redevenait lui même le premier et le plus docile drs maielois. Aussi, à l'injonction l'aile par le pilote de débarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif à enterrer notre table, et à aider Jadin à rentrer dans sa cabine son tabouret et ses carions. Du resté, le portrait était fini, et de la plus exacte ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un seniinieni df plaisir l'impression douloureuse que lui avait causée le souvenir sur lequel nous l'avions forcé de s'arrêter.

Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l'atmosphère offrait ions les signes d'une tempête prochaine. Sans qu'ils eussent été prévenus le moins du monde du danger qui nous menaçait, nos matelots, pour qui l'heure de dormir était venue, s'étaient réveillés connue par instinct, el sortaient les uns après les autres, et le nez en Pair, par l'écoutille de l'avant ; | uis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de l'œil, et faisant un signe de tête qui voulait certainement dire . — Ron, ça chauffe ; — puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches, les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul était assis sur le rebord de l'écoutille, ie> jambes pendantes dans l'entrepont, la tête appuyée sur sa main, regardant le ciel avec sa ligure impassible, et sifflotant par habitude l'air de la larenlelle."Mais, celle lins, l'ielro était sourd à l'air provocateur, ci il paraîl même que celte mélodie monotone parut quelque peu inlempestive au vieux Nunzio; car, moulant sur le bastingage du bâtiment sans lâcher le limOO du gouvernail, il passa la tête par-dessus la cabine, cl s'adressant à l équipage comme s'il ne voyail pas le musicien :

— Avec la permission de ces messieurs , dit il en ôtant son bonnet, qui esi ce donc qui sinie ici ?

— Je crois que c'est moi, vieux., répondit Filippo; mais c'esi s. mis y Paire attention, eu vérité de Dieu !

— A la bonne heure ' dit Nunzio, cl il disparut derrière

la cabine. Filippo se tut,

La mer, quoique calmé encore, changeai! déjà visiblement de couleur. De bleu d'azur qu'elle était une heure auparavant, elle devenait gris de cendres. Sur son miroir terne venaient éclore de larges bulles d'air qui semblaient monter des profondeurs de l'eau à la surfaie. De temps en temps ces légères rafales que les marins appellent des pattes de chat, égralignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois on quatre raies d'écume, comme si une main invisible l'eût battue d'un coup de verges. Noire speronare, qui n'avait plus de vent, et que nos matelots ne poussaient plus à la rame, était sinon immobile, du moins stalionnaire, et roulait balancé par une large boule qui commençait à se faire sentir; il y eut alors un quart d'heure de silence d'autant plus solennel, que la brunie qui s'étendait autour de nous nous avait peu à peu dérobé toute terre, et que nous nous trouvions sur le point de faire face à une tempête qui s'annonçait sérieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une véritable barque de pêcheurs. Je regardais nos hommes, ils étaient tous sur le pont, prêts à la manœuvre et calmes, mais de ce calme qui naît de la résolution et non de la sécurité.

— Capitaine, dis-je au patron en m'approchant de lui, n'oubliez pas que nous sommes des hommes; et si le danger devient réel, dites -nous-le.

— Soyez tranquille, répondit le capitaine.

— Eh bien ! ce pauvre Milord! dit Jadin en donnant à son boule-dogue une claque d'amitié qui aurait tué un chien ordinaire; nous allons donc voir une petite tempête : ça vous fera-t-il plaisir, hein?

Milord répondit par un hurlement sourd et prolongé, qui prouva qu'il n'était pas tout à fait indifférent à la scène qui se passait, et qu'instinctivement lui aussi pressentait le danger.

— Le mistral ! cria le pilote en levant sa tète au-dessus de la cabine.

Aussitôt chacun tourna ses yeux vers l'arrière : on voyait pour ainsi dire venir le vent; une ligne d'écume courait devant lui, ft deràère cette ligne d'écume on voyait la mer qui commençait à s'élever en vagues. Les matelots s'élancèrent, les uns au beaupré et les antres au petit mût du milieu, et déployèrent la voile de foc, et une voile triangulaire dont j'ignore le nom, mais qui me parut correspondre à la voile du grand hunier d'un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un cheval de course, précédé d'un sifflement qui n'était pas sans quelque majesté. Nous le sentîmes passer : presque aussitôt notre petite barque frémit, ses voiles se gonflèrent comme si elles allaient rompre; le bâtiment enfonça sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de charrue, et nous nous sentîmes emportés comme une plume au vent.

— Mais,dis-je au capitaine, il ne semble que dans les gros tenqis, au lieu île donner prise à la tempête, comme nous le faisons, on abaisse toutes les voiles. D'où vient que nous n'agissons pas comme on agit d habitude?

— Oh ! nous n'en sommes pas encore là, me répondit le capitaine , le vent qui souffle maintenant est bon, et si nous l'avions seulement pendant douze heures, à la treizième nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Palerme, mais de Messine. Tenez vous beaucoup a aller à Palerme plutôt qu'à Messine ?

— Non, je tiens à aller en Sicile, voilà tout. Et vous dites donc que le vent que nous avons à celte heure est bon ?

— Excellent ; mais c'est que par malheur il a»un ennemi mortel, c'est le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout à I heure, ça va être une jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu nous envoie pour faire le plus de chemin possible.

En effet, notre speronare allait comme une Mèche, faisant vol r sur ses deux lianes de larges flocons d'écume ; le temps s'assombrit sait de plus en plus, les nuages semblaient se déiai lier du ciel et s'abaisser sur la mer, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber.

Nous finies ainsi, en moins d'une heure, huit à dix milles

à peu près; puis la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester sur le pont, nous fûmes forcés de rentrer dans la cabine. En repassant près de l'éco u t i lie de l'arrière, nous aperçûmes notre cuisinier qui roulait au milieu d'une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement insensible que s'il était mort Depuis le moment où nous avions mis le pied à bord, le mal de mer l'avait pris, et nou^ n'avions pu, à l'heure des repas, en tirer autre chose que des plaintes déchirantes sur le malheur qu'il avait eu de s'embarquer.

Nous rentrâmes dans la cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son maître la queue et la tête entre les jambes. A peine étions nous dans la cabine, que nous entendîmes un grand remue-nwiage sur le pont, et que les mots : liurrasca ! bnrrasca ! prononcés à haute voix par le p;lote, attirèrent notre attention. Au même moment, noire petit bàtimeni se mil à danser de si étrange sorte, que je compris que le sirocco et le mistral s'étaient enfin rejoints, et que ces deux vieux ennemis se battaient sur notre dos En même temps, le tonnerre se mil de la partie, et nous entendîmes ses roulemens au dessus du tapage internai que faisaient les vagues, le vent et nos hommes. Tout à coup, et au-dessus du bruit de nos hommes, du vent, des vagues et du tonnerre, nous entendîmes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut l'obéissance immédiate : Tulto a basfo 1 Tout à bas.

Le pont retenu! des pas de nos matelots et de leurs cris pour s'exciter l'un l'autre; mais, malgré celte bonne volonté qu'ils montraient, le speronare s'inclina tellement a bâbord, que, ne pouvant me maintenir sur une pente de 40 à Ao degrés, je roulai sur Jadin; nous comprîmes alors qu'il se passait quelque chose d'insolite, et nous nous précipitâmes vers la porte de la cabine ; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allion- pour en sortir, nous confirma dans notre opinion ; nous nous accrochâmes à la porte, et nous nous maintînmes malgré la secousse. Quoiqu'il ne fût que cinq à six heures du soir à peu près, on ne voyail absolument rien, tant la nuit était noire, et tant la pluie était épaisse. Nous appelâmes le capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous répondit par des cris confus; en même temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre, le ciel parut s'enflammer et se fendre, et nous vîmes tous nos hommes, depuis le capitaine jusqu'aux mousses, occupés à tirer la grande voile dont les cordes mouillées ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant ce temps, le bâtiment s'inclinait toujours davantage; nous marchions littéralement sur le flanc, et le boul de la vergue trempait dans la mer.

— Tout à bas! Tout à bas! continuait de crier le pilote, d'une, voix qui indiquait qu'il n'y avait pas de temps à perdre. — Tout à bas, au nom de Dieu t

— Taillez! coupez! criait le capitaine. U y a de la toile à Messine, pardieu !

En ce moment nous vîmes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre tête; cet homme, ou plutôt celle ombre, saula du toit de la cabine sur le bastingage , du bastingage sur la vergue. Au même instant on entendit le petit cri d'une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonflée qu'elle était, devint flottante, et s'arracha elle-même aux liens qui la retenaient tout le long de la vergue : un instant encore arrêtée par le dernier lien, elle Dotla comme un énorme étendard au bout de la vergue. Enfin ce dernier obstacle se rompit a son tour, et la voile disparut comme un nuage blanc emporté par le vent dans les profondeurs du ciel. Le speronare se releva. Tonl l'équipage jeta un cri de joie.

Quant au pilote, il était déjà retourné à son poste et assis à son gouvernail

— Ma foi ! dit le capitaine en s'approchant de nous, nous l'avons échappé belle, et j'ai cru un Instant que nous allions tourner cap dessus cap dessous; et, sans le vieux qui s'est trouvé là à point nommé, je ne sais pas comment ça allait se passer.

— Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu'il

IMPRESSIONS DE VOYAGE. - I.E SPF.RONARE.

a bien mérité une bouteille de vin de Bordeaux. : si nous la lui faisions monter?

— Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu'il ail toute sa tête, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c'est lui qui nous conduit.

Pietro s'approcba de nous.

— Que veux-tu ? lui demanda le capitaine.

— Moi, rien, capitaine, rien; seulement, sans indiscrétion, est-ce que vous avez oublié de lui faire dire sa messe à cet animal-là ?

— Silence! dit le capitaine; ce qui devait être fait a été fait, soyez tranquille.

— niais alors de quoi se plaint-il ?

— Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu'il me restera un sou «le son maudit argent, je crois que ce sera comme cela. Aussi, en arrivant à la Pace, je porte le reste à l'église des Jésuites, et je fais une fondation annuelle, parole d'honneur.

— Ils y tiennent, dit Jailin.

— Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas être superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre, un ciel qui flambe, une mer qui ïugif, et un tas de vents qui viennent on ne sait d'où. J'avoue que je suis comme le capitaine, tout prêt à-faire dire aussi une mess- pour l'âme de ce bon monsieur Gaëiano.

— Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voila le oâlme qui revient.

En effet, il y avait en ce moment enlre le sirocco et le mistral une espèce de trêve, de sorte que le bâtiment était redevenu un peu tranquille, quoiqu'il eut encore l'air de frémir comme un cheval effrayé. Le capitaine alors monta sur un banc, et par-dessus le toit delà cabine échangea quelques paroles avec le pilole.

— Oui, oui, dit celui-ci, il n'y aura pas de mal, quoique nous n'ayons pas pour bien longtemps à être tranquilles. Oui, cela nous féru toujours gagner un mille ou deux.

— Qu'allons-nous faire? demandai-je.

— Profiter de ce moment de honace pour marcher un peu à la rame. Ohé! les enfaus, conlinua-t-il, aux rames 1 aux rames !

Les matelots s'élancèrent sur les avirons, qui s'allongèrent par-dessus les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui commencèrent à battre la mer.

Au premier coup le chant habituel de nos matelots commença ; mais a cette heure, après le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux et plus mélancolique que d'habitude. Il faut avoir entendu cette mélodie en circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une idée de l'effet qu'elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi entre le danger passé et. le danger à venir, étaient une sainte et vivante image de la foi.

Celte trêve dura une demi-heure à peu près. Puis la pluie commença à retomber plus épaissej le tonnerre à gronder plus fort, le ciel a s'ouvrir plus enflammé, et le cri déjà si connu : la burrasca! la burrasca ! retentit de nouveau derrière la cabine. Aussitôt les matelots tirèrent les avirons, les rangèrent le long du bord, et se tinrent de nouveau prêts i la manœuvre.

Nous eûmes alors une nouvelle répétition de la scène que j'ai racontée, moins l'épisode de la voile, plus un événement qui le remplaça avec un certain succès.

Nous étions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant au bon plaisir du vent cl de. la vague, lorsque tout à coup une tète monstrueuse, inconnue, fantastique apparut à l'écoutille de l'arrière, absolument a la manière

dont sort nu diable par nue trappe île l'Opéra, et après avoir eiie deux ou trois t'ois: Aqual aqual aqual s'abîma de nouveau dans les profondeurs de la cale, .te crus reconnaître Giovanni.

Celle apparition n'avait pas été vue seulement de nous seuls, mais ne tout l'équipage. Le capitaine dit deux mois à Pietro, ipii. dis je, parul a son tour par l'écoutille. i ne seconde après il remonta avec une émotion visible, et s approchait! du capitaine :

OKI V. COMI'. - IV.

— C'est vrai, murmura-t-il.

Le capitaine vint aussitôt à nous.

— Ecoutez, dit-il, il parait qu'il vient de se faire une voie d'eau dans la cale ; si la voie est forte, comme nous n'avons pas de pompes, nous sommes en danger : ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos pantalons pour être pins à votre aise, au cas où il vous faudrait sauler à ia mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la première chose venue. Nous sommes sur la grande roule de Naples à Païenne, quelque bHiment passera, et nous en serons quittes, je l'espère, pour un bain de douze ou quinze heures.

Et le capitaine, pensant que ces mots n'avaient pas besoin de commentaire, et que le danger réclamait sa présence, descendit ù son tour dans l'écoutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, el, nous munissant chai cun d'une ceinture contenant tout ce que nous avions d'or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.

Lorsque nous reparûmes sur le pont dans noire costume de nageurs, chacun attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tête du pilote qui dépassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu'il n'attachait pas moins d'importance que les autres à la nouvelle que le capitaine allait rapporter.

Il remonta en éclatant de rire.

La voie d'eau était tout bonnement^ occasionnée par un tonneau de glace que nous avions emporté de Naples, afin de boire frais tout le long de la route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse l'avait renversé, la glace avait fondu, et c'était cette eau gelée qui, envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l'avait un instant lire de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effrayé tout l'équipage.

Cette bourrasque passa comme la première. Un peu de calme reparut, et avec le calme le chant de nos matelots. Nous étions écrasés de fatigue, il devait ètreù peu près onze heures ou minuit. Nous n'avions rien pris depuis le matin, ce n'était pas le moment de. parler de cuisine. Nous rentrâmes dans notre cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Je ne sais pas ce que devint Jadin ; mais, quant à moi, au bout de dix minutes j'étais endormi.

Je fus éveillé, par le plus effroyable sabbat que j'eusse jamais entendu de. ma vie. Tous nos matelots criaient en même temps, el couraient comme des fous de l'avant ù l'arriére, passant sur le loit de la cabine qui craquait sous leurs pieds comme s'il allait se défoncer. Je voulus sortir, mais le mouvement était si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que j'arrivai à la porte en roulant plutôt qu'en marchant ; là, je me cramponnai si bien que je parvins à me mettre debout.

— Que diable, y a- 1 -il donc, encore? demandai-je a Jadin qui regardait tranquillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.

— oh! mou Dieu me répondit-il, rien, ou presque rien ; c'est un vaisseau à trois ponts qui, sous prétexte qu'il ne nous voit pas, veut nous passer sur le corps, à ce qu'il paraît.

— Et où est-il ?

— Tenez, me dit Jadin en étendant la main à l'arrière, là, tenez.

En effet, je vis a l'instant même grandir, du milieu de la mer ou il semblait plongé, le géant marin qui nous poursuivait. U moula au plus liant d'une vague, de sorte qu'il

nous dominait, c e de sa montagne un vieux château

domine la plaine. Presqu'au même instant, par un jeu de

bascule immense, nous moulâmes et Un descendit, au point

que nous nous trouvâmes de niveau avec ses mais de perro-

lors seulement il nous aperçut sans doute, car il lit a

son tour un mouvement pour s'écarter à droite, tandis que nous taisions un mouvement pour nous écarter à gauche. Nous le vîmes passer comme un fantôme, et de son bord cos mois : , ni lancés par le porte-voix : — Bon voyage 1 —

Puis le vaisseau s'était i co ne un cheval de course, s'eu- (ouç i ilan i'o'o ■ urilê, el disparut,

OEUVRES COMPLÈTES D'ALETANDRI! DUMAS

— C'est l'amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute à Palerme avec le Ferdinand; ma foi! il était temps qu'il nous vit ; sans cela nous passions un mauvais quart d'heure.

— Où donc sommes nous maintenant, capitaine?

— Oli ' nous avons fait du chemin, allez ! nous sommes au milieu des îles Regardez de ce côté, et d'ici à cinq minutes vous venez la llainme de Stromboli.

Je me tournai du côté indiqué, et, en effet, le temps fine par le capitaine n'était pas écoulé, que je vis tout l'horizon se teindre d'une lueur rougeâtre, tandis qtie j'entendais un bruit assez pareil à celui que ferait une batterie de dix ou douze nièces de canon éclatant les unes après les autres. Celait le volcan de Stromboli.

Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer ivre quelle rapidité nous marchions. La première fois que je l'avais entendu, il était à l'avant du bâtiment, bientôt nous l'eûmes a notre droite, bientôt enfin derrière nous. Sur ces entrefaites, nous atteignîmes trois heures du matin, et le jour e rnimença à se lever.

Je n'ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu à peu la tempête avait cessé, quoique le mistral continuât toujours de se t ai re sentir. La mer était redevenue d'un bleu d'azur, et offrait l'image d'Alpes mouvantes , avec leurs vallées sombres, avec leurs montagnes nues et couronnées d'une écume blanche comme la neige. Notre speronare, léger comme la feuille, était balayé à cette surface, montant, descendant, remontant encore pour redescendre avec une rapidité effrayante, et en même temps une intelligence suprême. C'e:>t que le vieux Nunzio n'avait pas quitté le gouvernail, c'esj qu'au moment où quelqu'une de ces montagnes liquides ifjait derrière nous, et se précipitait pour nous englo ujr, d i,n léger mouvement il jetait le speronare de côté, e n -s semions alors la montagne, momentanément afin e, bouillonner au dessous de nous, puis nous prendre sur* ses robustes épaules, nous élever à son plus haut sommet, de sorte qu'à deux ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces vallées. Tout à coup la montagne s'affaissait en gémissant sous notre carène, nous redescendions précipités par un mouvement presque vertical, puis nous no .s trouvions au fond d'une gorge, où nous ne voyions plus rien que de nouvelles vagues prêtes à nous engloutir, et qui, au contraire, comme si elles eussent été aux ordres de noire vieux pilote, nous reprenaient de nouveau sur leur dos frémissant pour nous reporter au ciel.

Deux ou trois heures se passèrent à contempler ce magnifique spectacle au milieu duquel nous cherchions toujours les cotes de la Sicile, dont nous devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derrière nous Lipari, l'ancienne Méliganis, et Stromboli, l'ancienne Strongyle ; mais devant nous un immense voile s'étendait comme si toute la vapeur chassée par le mistral s'était épaissi- pour nous cacher les cotes de l'antique Tri nacrie. Nous demandâmes alors au pilote si nous naviguions vers une île invisible, et s'il n'y avait pas espérance de voir tomber le nuage qui nous cachait la déesse. Nunzio se tourna vers l'ouest, étendit la main au dessus de sa tête, puis se tournant de notre côté :

— Est-ce que vous n'avez pas faim ? dit-ii.

— Si fait, répondîmes-nous d'une seule voix. Il y avait vingt heures que nous n'avions mangé.

— Eh bien I déjeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.

— Vent de Sardaigne? demanda le patron.

— Oui, capitaine, répondit iNunzio.

— Alors nous serons à Messine aujourd'hui ?

— Ce SOir, deux lieues après I Ace Maria.

— ("est sur '! demandai-jc.

— Aussi sur que l'Evangile, dit Piclro en dressant notre table. Le vieux l'a dit.

Ce jour-la il n'y avait pas moyen de faire la pèche. En revanche on tordit le cou a deux ou trois poulets, on nous servil une douzaine d'oeufs, on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, cl nous Invitâmes le capitaine a prendre : a pari du déjeum r. Comme il avait grand faim, Il Be lit

moins prie»- que la veille, Au reste, quand ie dis nue PletrO

mit la table, je parle métaphoriquement. La table, à peine dressée, avait été renversée, et nous étions forcés de manger debout en nous adossant a quelque appui, tandis que Giovanni et Pielro tenaient les plats. Le reste de l'équipage, entraîné par notre exemple, commença a en faire autant. Il n'y avait que le vieux Nunzio qui, toujours à son gouvernail, paraissait insensible ù la fatigue, a la faim et à la soif.

— Dites donc, capitaine, demandai je à notre convive, estce qu'il y aurait encore du danger à envoyer une bouteille de vin au pilote?

— Hum! dit le capitaine en regardant autour de lui, la mer est encore bien grosse, une vague est bientôt embarquée.

— Mais un verre, au moins ?

— Oh ! un verre, il n'y a pas d'inconvénient. Tiens, dit le capitaine a Peppino qui venait de reparaître, lien , prends ce verre-lù, et porte-le au vieux, sans en répandre, entendstu?

Peppino disparut dans la cabine, et un instant après nous vîmes au dessus du toit la tête du pilote qui s'essuyait la bouche avec sa manche, tandis que l'enfant rapportait le verre vide.

— Merci, excellences, dit Nunzio. Hum ! hum ! merci. Ça ne fait pas de mal, n'est-ce pas, Vicenzo?

Une seconde tête apparut. — Le fait est qu'il est bon, dit Vicenzo en ôtant son bonnet, et il disparut.

— Comment! ils sont deux? dmandai-je.

— Oh ! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce sont de vieux amis.

— Alors un second verre ?

— Un second verre, soit ! mais ce sera le dernier. Peppino porta à l'arrière notre seconde offrande, et nous

vîmes bientôt une main qui tendait à Nunzio le verre scrupuleusement vidé jusqu'à la moitié. Nunzio ota son bonnet, nous salua, et but.

— Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide à Vicenzo, je crois que si vous voulez vous retourner du côté de la Sicile, vous ne tarderez pas à voir quelque chose.

Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions à sentir des bouffées de vent qui venaient du côté de la Sardaigne, et dont nc-.is avions profité en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mat placé à l'avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui (lésaient sur la mer se soulevèrent comme une fumée détachée de son foyer, puis découvrirent graduellement les côtes de Sicile et les montagnes de Calabre, qui semblèrent d'abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu'à la pointe du Pizzo, qu'un même continent dominé par la tête gigan esque de l'Etna. La terre fabuleuse et mythologique d'Ovide, de Théorrite et de Virgile, était enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d'Énée, voguait vers elle à pleines voiles: non plus protégé par Neptune, l'antique dieu de la mer, mais sous les auspices de la madone, étoile moderne des matelots.

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