‹ Une année `a FlorenceChapitre 114 sur 148 · SYRACUSE · texte numérisé non relu

SYRACUSE

Notre retour fut une joie pour tout l'équipage. A part ie coup de pied que j'avais reçu de ma mule, et dont j'éprouvais, il est vrai, une doub-ur assez vive, le voyage s'était terminé sans accident. Chaque maielot nous baisa les mains, comme si, pareils à Enée,nous revenions des enfers. Quant à Milord qui, depuis l'aventure du chat de l'opticien, était, autant que possible, consigné à bord sous la garde de ses deux amis Giovanni et Pietro, il élail au comble du bonheur.

Le temps était magnifique. Depuis notre tempête, nous n'avions pas vu un nuage au ciel ; le vent venait de la Calabre, et nous poussait comme avec la main. La cote que nous longions était peuplée de souvenirs. Aune lieue de < latane, quelques pierres éparscs indiquent l'emplacement de l'ancienne Hybla; après lljbla, vient le Symèllie, qui a changé son vieux nom classique en celui de C.iaretla. Antrefois, et au dire des anciens, I" Syinelhe était navigable, aujourd'hui, il ne poile pas la plus petite barque, lui échange, ses eaux, qui reçoivent les huiles sulfureuses, les jets de n a pu le ei de pétrole de l'Etna, onl la faculté de condenser

ce bitume liquide, et enrichissent ainsi son embouchure d'un bel ambre jaune, que les paysans recueillent et qui se travaille à Catane.

On rencontre ensuite le lac de Pergus,sur lequel, au dire d'Ovide, on ne voyait pas moins glisser de cygnes que sur celui de Caystre ; lac tranquille, transparent et recueilli, qui est voilé par un rideau de forêts, et qui réfléchit dans ses ondes les fleurs de son printemps éternel. C'était sur ses bords que courait Proserpine avec ses compagnes, remplissant son sein et sa corbeille d'iris, d'œillels et de violettes, lorsqu'elle fut aperçue, aimée et enlevée par Pluton, et que, chaste et innocente jeune fille, elle versa, en déchirant sa robe dans l'excès de sa douleur, autant de pleurs pour ses fleurs perdues que pour sa virginité menacée.

Après le lac viennent les champs des Lestrigons ; Lentini, qui a succédé à l'ancienne Léontine, dont les habitans conservaient la peau du lion de Néméc, qu'Hercule leur avait donnée pour armes lorsqu'il fonda leur ville ; Augusta, bâti sur l'emplacement de l'ancienne Mégare , Augusta, de sanglante et infâme mémoire, qui a égorgé dans son port trois cents soldats aveugles qui revenaient d'Egypte en 1799. Puis enfin, après Mégare, on trouve Thapse, qui est couchée aux bords des flots.

Pantagiœ Megarosque sinus, Thapsumque jacentem.

Tout en poursuivant notre voyage, nous remarquions le changement d'aspect de la côte. Au lieu de ces champs fertiles et mollement inclinés, qui, en s'approchant de la mer, se couvraient des roseaux qui fournissaient sa flûte à Polyphême, et abritaient les amours d'Acis et de Galathée, se dressaient de grandes falaises de rochers, d'où s'envolaient des milliers de colombes. Vers les quatre heures du soir, un écueil surmonté d'une croix nous rappela le naufrage de quelques navires. Enfin nous vîmes pointer un pan des murailles de Syracuse, et nous entrâmes dans son port au bruit que fait en s'exerçant une école de tambours. C'était le premier désenchantement que nous gardait la fille d'Archias le Corinthien.

Sortie de l'île d'Ortygie pour bâtir sur le continent Acradine, Tychè, Neapolis et Ohmpicum, Syracuse, après avoir vu tomber en ruines l'une après l'autre ses quatre filles, est rentrée dans son berceau primitif. C'est aujourd'hui tout bonnement une ville d'une demi lieue de tour, qui compte cent seize mille âmes, et qui est entourée de murailles, de bastions et de courtines bâtis par Charles V.

Du temps de Slrabon, elle avait cent vingt mille habitans, autant qu'en renferme la ville moderne, et cent quatre-vingts stades de tour. Puis, comme sa population s'augmentait encore de jour en jour, et que ses murailles et ses cinq villes ne pouvaient p'us la contenir, elle fondait Acre, Casmène, Camérine et Enna.

Du temps de Cicéron, et toute déchue qu'il la trouva de son ancienne prospérité, voilà ce qu'était encore Syracuse :

« Syracuse, dit Cicéron, est bâtie dans une situation à la fois forte et agréable. On y aborde facilement de tous cotés, soit par terre, soit par mer ; ses ports, renfermés pour ainsi dire dans l'enceinte de ses murs, ont plusieurs entrées, mais ils sont joints les uns aux autres. La partie séparée par celte jonction forme une île ; cette île est enfermée dans celle ville, si vaste qu'on peut réellement dire qu'elle renferme un tout composé de quatre grandes villes. Dans l'île est le palais d'Acron, dont les préteurs se servent; là aussi s'élèvnt, parmi d'autres temples, ceux de Diane et de Minerve : ce sont les plus remarquables. A l'extrémité de cette lie est une fontaine d'eau douce nommée Aréthuse, d'une grandeur surprenante, riche en poissons, et qui serait envahie par les eaux de la mer, sans une digue qui l'en garantit. La deuxième vide est Acradine, où l'on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un prylanée très riche d'ornemens, un très grand édifiée qui sert de lieu de réunion pour traiter les affaires publiques, ni un magnifique temple consacré a ,(ii|jiier Olympien. La troisième est Tychè. Elle a reçu ce nom d'un temple delà Fortune qui y existait autrefois; elle renferme un lieu très vaste pour les exercices du corps,

el plusieurs temples. Ce quartierde Syracuse est 1res peuplé. Enfin la quatrième ville est nommée Neapolis. Au haut de cette ville est un 1res grand théâtre ; en outre, elle possède deux beaux temples, le temple de Cérès et le temple de Proserpine ; on y remarque de plus une statue d'Apollon qui est fort grande et fort belle. »

"Voilà la Syracuse de Cicéron telle que l'avaient faite les guerres d'Athènes, de Carlhage et de Rome, telle que l'avaient laissée les déprédations de Verres. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse d'Hiéron et de Denys, la véritable Pentapolis enfin, était bien autrement belle, bien autrement riche, bien autrement splendide. Elle avait huit lieues de tour; elle avait un million deux cent mille habitans dont la richesse excessive était devenue proverbiale, au point qu'on disait à tout homme qui se vantait de sa fortune : Tout cela ne vaut pas la dixième partie de ce que possède un Syracusain. Elle avait une armée de cent mille hommes et de dix mille chevaux répartie derrière ses murailles; elle avait cinq cents vaisseaux qui sillonnaient la Méditerranée, du détroit de Gadès à Tyr, et de Carlhage à Marseille. Elle avait enfin trois ports ouverls à tous les navires du monde : Trogyle, que dominaient les murailles d'Acradine, et que longeait la voie antique qui conduisait d'Ortygie à Catane; le grand port, le Sicanum sinus île Virgile, qui contenait cent vingt vaisseaux ; le petit port, portus marmoreus, qu'Hiéron avait fait entourer de palais et Denys paver de marbre ; et puis, pour que Syracuse n'eût rien à envier aux autres villes, elle eut Athènes pour rivale, Carlhage pour alliée, Rome pour ennemie, Archimède pour défenseur, Denys pour tyran, et Timoléon pour libérateur.

A six heures nous mîmes pied à terre à Orlygie. On nous fit subir force formalités ù la porte, ce qui nous fit perdre une demi-heure encore, de sorte qu'une fois enirés à Syracuse, nous n'eûmes que le temps de chercher un hôtel, de diner et de nous coucher, remettant nos visites au lendemain matin.

J'avais une lettre pour un jeune homme, dont un ami commun, qui me recommandait a lui, m'avait promis merveille. Celait le comte de Gargallo, fils du marquis de Gargallo, auquel Naples doit la meilleure traduction d'Horace qui existe en Italie. Le comte était, m'avait-on dit, spirituel comme uu Français moderne, el hospitalier comme un vieux Syracusain. L'éloge m'avait paru exagéré tant que je ne vis pas le comte ; il me parut faible quand je l'eus connu.

A huit heures du matin, je me présentai chez le comte de Gargal'o. Il élait encore couché. On lui porta ma lettre et ma carie. 11 sauta à bas du lit, accourut, et nous lendit la main avec une telle cordialité, qu'à partir de ce moment je sentis que nous étions amis à loujours.

Le comte de Gargallo n'était, h celle époque, jamais venu â Paris, et cependant il parlait français comme s'il eût été élevé en Touraine, et connaissait notre littérature en homme qui en fait une étude particulière. Aux premiers mots qu'il prononça, au premier geste qu'il fit, il me rappela beaucoup, pour l'accent, l'esprit et les façons, mon bon et cher Méry, qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait que de nom ; il pouvait, comme on le voit, choisir plus mal.

Le comie mit à notre disposition sa maison, sa voilure et sa personne; nous le remerciâmes pour la première offre, et nous acceptâmes les deux autres. Il fut convenu que, pour mettre de l'ordre dans nos investigations, nous commencerions par Orlygie, qui, ainsi que nous l'avons dit, est maintenant Syracuse, puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acradine, Tychè el Olympicum.

Pendant que nous établissions noire plan de campagne, on dressait la table, el, pendant que nous déjeunions, on mettait les chevaux â la voilure. C'était, comme on le voit, de l'hospitalité intelligente au premier degré; au reste, le comie aurait pu, a la rigueur, offrir aux étrangers les soixante lits d'Agalbocle, car il avait cinq maisons à Syracuse.

Noire première visite lut pour le musée ; il est de création moderne et date de vingt-cinq â vingt-six ans; d'ailleurs, Naples a l'habitude d'enlever à la Sicile ce qu'on y trouve de mieux. 11 n'en reste pas moins au musée de Syracuse une

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belle slatue d'Esculape, et cette fameuse Vénus Callipyge dont parle Athénée. La statue de la déesse nie parut digne de la réputation européenne dont elle jouit.

Du musée nous allumes a remplacement de l'ancien temple de Diane : c'est le plus ancien monument grec de Syracuse. Celte ville devait un temple à Diane, carOrlygie appartenait ù celle déesse. Elle l'avait obtenue de Jupiter, dans le partage qu'il avait fait de la Sicile enlre elle, Minerve et Proserpine, et lui avait donné ce nom en souvenir du bois d'Orlygie à Délos, où elle était née; aussi célébrait-on à Syracuse une fêle de trois jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces fêtes que les Romains, arrêtés depuis trois ans par le génie d'Archimèdc, s'emparèrent de la ville. Deux colonnes d'ordre dorique, enchâssées dans un mur mitoyen de la rue Trabochetto, sont tout ce qui reste de ce temple.

Le temple de Minerve, converti en cathédrale au xne siècle, est mieux conservé que celui de sa sœur consanguine, et doit sans doute celte conservation a la transformation qu'il a subie: les colonnes qui en sont demeurées debout, sont d'ordre dorique, cannelées et saillantes à l'extérieur de la muraille qui les réunit, ei fort inclinées d'un côté depuis le tremblement de terre de 1542.

J'avais réservé ma visite à la fontaine Arélhuse pour la dernière. La fontaine Arélhuse est, pour tout poêle, une vieille amie de collège : Virgile l'invoque dans sa dixième et dernière égloguc, adressée ù son ami Gallus, et Ovide raconte d'elle des choses qui font le plus grand honneur ù la moralité de cette nymphe. Il est vrai qu'il met le récit dans la bouche de la nymphe elle-même, qui, comme toutes les faiseuses de mémoires, aurait bien pu ne se peindre qu'en buste. Quoi qu'il en soit, voici ce que le bruit public disait d'elle :

Arélhuse élait une des plus belles et des plus sauvages nymphes de la suite de Diane. Chasseresse comme la fille de Lalone, elle passait sa journée dans les bois, poursuivant les chevreuils et les daims, et ayant presque honte de cette beaulé qui faisait la gloire des autres femmes. Un jour qu'elle venait de poursuivre un cerf, et qu'elle sortait toute échevelée et haletante de la forêt de Stymphale, elle rencontra devant elle une eau si pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve eût plusieurs pieds de profondeur, ou en voyait le gravier comme s'il eût été a découvert. La nymphe avait chaud, elle commença par tremper ses beaux pieds nus dans le fleuve, puis elle y entra jusqu'aux genoux; puis enfin, invitée par la solitude, elle détacha l'agrafe de sa tunique, déposa le chaste vêtement sur un saule, et se plongea tout entière dans l'eau. Riais à peine y futelle, qu'il lui sembla que celte eau frémissait d'amour, et la caressait comme si elle eût eu une âme. D'abord Arélhuse, certaine d'être seule, y lit peu d'attention; bientôt cependant il lui sembla entendre quelque bruit : elle courut au bord; malheureusement elle élait si troublée, qu'au lieu de gagner la rive où était sa tunique, la pauvre nymphe se trompa et gagna la rive opposée. Elle y élait à peine, qu'un beau jeune homme éleva latrie du milieu du courant, secoua ses cheveux humilies, et, la regardant avec amour, lui dit : — Où vas-tu, Arélhuse ? Belle Arélhuse, où vas-tu?

Peul-êlre une autre se fù telle arrêtée à ce doux regard et à cette douce voix ; mais, nous l'avons dit, Arétbuse était une vierge sauvage qui, n'accompagnant Diane que le jour, n'avait jamais vu la prude meurtrière d'Actéon s'humaniser de nuit pour le beau berger de la Carie. Aussi, au lieu des'arrèicr, elle se prit a fuir nue et toute ruissi lante comme elle élait. De son côté, Alphée ne fil qu'un bond du milieu de son cours sur sa rive, et se mil à sa poursuite nu el misseselant comme elle , ils traversèrent ainsi, ci sans qu'il la pût atteindre, Orchomène, Psopbis, le mont Cyllène, le Ménale, l'Ërymanlhe el les campagnes voisines d'Elis, franchissant les terres labourées, les bois, les rochers, les montagnes, sans que le dit a pûl gagner un pas sur la nymphe. Mais enfin, quand vlnl le Boir, la belle rugi Ive sentit qu'elle commençai! a s'affaiblir; bientôt elle entendit les pas du dieu qui pressaient ses pas ; puis, aux damiers rayons du soleil,

elle vit son ombre, qui louchait la sienne, elle sentit une haleine ardente brûler ses épaules. Alors elle comprit qu'elle allait être prise, et que, brisée de celle longue course, elle n'aurait plus de. force pour se défendre : — A moi ! cria-telle, à moi, ô divine chasseresse 1 Souviens-toi que souvent tu m'as jugée digne de porter ton arc et les flèches! Diane, déesse de la cbaslelé, prends pitié de moi !

Et, à ces mots, la nymphe se vit enveloppée d'un nuage; Alphée, quoique près de l'atteindre, la perdit à l'instant de vue. Au lieu de s'éloigner découragé, il resta obstinément à la même place. Mais, quand le nuage disparut, où était la nymphe, il n'y avait plus qu'un ruisseau; Arélhuse élait métamorphosée en fontaine.

Alors Alphée redevint fleuve, et changea le cours de ses eaux pour les mêler à celles de la belle Arélhuse ; mais Diane, la prolégeant jusqu'au bout, lui ouvrit une voie souterraine. Arélhuse prit aussitôt son cours au-dessous de la Méditerranée, et ressortit à Ortygie. Alphée, de son coté, s'engouffra près l'Olympie, et, toujours acharné à la poursuite de sa maîtresse, reparut à deux cents pas d'elle dans le grand port de Syracuse.

Arélhuse soutint toujours qu'elle n'avait pas rencontré Alphée dans son voyage sons-marin, mais, quelque serment que fit la pauvre nymphe, un pareil voisinage ne laissait pas d'être tant soit peu compromettant. Depuis celte époque, toutes les fois qu'on parlait Je la chasteté d'Aréihuse devant Neptune et Amphi rite, les deux augustes époux souriaient d.-î façon à faire croire qu'ils en savaient plus qu'ils ne voulaient en dire sur le passage du fleuve et de la fonlaine à travers leur liquide royaume.

Cependant, si problématique que fût la virginité de la nymphe, nous n'en réclamâmes pas moins. l'honneur de lui être présentés. On nous conduisit devant un lavoir immonde, où une trentaine de blanchisseuses, les manches retroussées jusqu'aux aisselles, et les robes relevées jusqu'aux genoux, tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit : Saluez, voici la fontaine demandée. Nous étions en face de la belle Arélhuse. Ce n'élait pas la peine de faire tant la prude pour en arriver là.

Nous fûmes curieux néanmoins de goûter celte eau miraculeuse; nous primes un vcr.e, et nous le plongeâmes à l'endroit même où elle sort du rocher : elle est, à l'œil, d'une limpidité parlaite, mais un peu saumâlre au goût. C'est une preuve de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait à penser qu'elle ne s'en est pas même tenue, comme le dit Ausone, aux purs baisers de son amant ; incorruptarum miscentes oscula aquarum.

Voyez où conduit l'incrédulité: si l'on en croit les apparences, non seulement Arélhuse ne serait plus vierge, mais encore elle serait adultère.

A quelques pas de la fontaine et sur la pointe méridionale de l'île, s'élevait le palais de Verres : ses ruines ont servi à bàlir un forl normand au xi« siècle; ce fort occupe la place où élait la roche de Denys, rasée par Timoléon.

En face, el de l'autre côté de l'ouverture du grand port, surgissait le Plemmyrium, dont les derniers vestiges ont disparu ; c'était une forteresse bâlie par Arcbiniède : quatre animaux en bronze, un taureau, un lion, une chèvre et un aigle, ornaient ses quatre angles tournés chacun vers un des quatre poinlts cardinaux. Lorsqu'il faisait du vent, le vent s'engouffrait dans la gueule ou dans le bec de l'animal qui élait tourné de son côté, Cl lui faisait pousser le cri qui lui était propre. C'était surtout, à ce qu'onassure, ce chef-d'œuvre colique qui tendait Home si forl jalouse de Syracuse.

Nous retraversâmes toute la ville pour visiter Neapolls; mais, à la porte, il nous fallut quitter notre voilure, la voie antique, qui conserve la trace des chars anciens, étant on ne peut plus incommode pour les calèches modernes

Nous côtoyâmes le port de marbre, ayant â noire droite la mer, u noire g.uiche quelques masures. C'esl dans ce port, le plus précieux joyau de Syracuse, que stationnait la flotte de la république. Xénagore y construisit la première galère à six rangs de rames, el Archiniede y lit confectionner le merveilleux vaisseau qu'Iliéron II envoya a Ptoléméfl roi

d'Egypte, et qui, s'il faut en croire Athénée, avait vingt rangs de rameurs, et renfermait des bains, une bibliothèque, un temple, des jardins, une piscine et une salle de festins. La route que nous suivions conduit droit au couvent des capucins. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes chez les bons pères, introduits par deux moines de la communauté que nous avions rejoints à mi-chemin, et avec lesquels nous avions fait roule tout en causant. Le couvent était tenu avec une propreté admirable et qui contrastait avec l'effroyable saleté dont le spectacle nous poursuivait depuis notre entrée en Sicile. Cela affermit Jadin dans un dessein qu'il avait depuis longtemps : c'était de se mettre en pension dans un couvent pendant une huitaine de jours, pour y travailler à son aise, tout en examinant de près la vie du cloître. Il fit alors demander par monsieur de Gargallo aux bons pères s'ils ne voudraient point le recevoir pour hôte pendant une semaine. Les capucins répondirent que ce serait avec grand plaisir, et fixèrent le prix de la pension à quarante sous par jour, logement et nourriture. Jadin était dans l'extase dépareilles conditions, et allait arrêter le marché avec le frère trésorier, lorsque monsieur de Gargallo lui dit tout bas d'attendre, avant de rien conclure, l'heure du dîner. Jadin demanda alors si ce dîner n'était point suffisamment copieux pour soutenir un estomac mondain. Monsieur de Gargallo lui répondit qu'au contraire les capucins passaient pour avoir des repas splendides et surtout très variés, mais que c'était dans la préparation de ces repas qu'existerait peut-être l'obstacle. Jadin pensa en frissonnant que, pour maintenir plus facilement son vœu de chasteté, la communauté mêlait peut-être au jus des viandes le suc du nymphéa, ou de quelqu'autre plante réfrigérante. Il remercia monsieur de Gargallo, et quitta te trésorier sans rien conclure, et après ne s'être avanie que tout juste assez pour faire une honorable retraite.

Au moment où nous nous présentâmes à la porte, elle était encombrée île mendians. C'élait l'heure à laquelle les capucins font chaque jour une distribution de soupe, et une centaine d'hommes de femmes et d'enfans, attendaient ce moment, la bouche béante et l'œil aident, comme une meule attendant la curée.

Je n'ai point encore parlé du mendiant sicilien, l'occasion ne s'étant pas présenté; et rependant on ne peut pas passer sous silence une classe qui forme en Sicile le dixième a peu près de la population. Qui n'a pas vu le mendiant sicilien ne connaît pas la misère. Le mendiant français est un prince, le mendiant romain un grand seigneur et le mendiant napolitain un bon bourgeois, en comparaison du mendiant sicilien. Le pauvre de Callot avec, ses mille haillons, le fellah égyptien avec sa simple chemise, paraîtraient des rentiers a Palerme ou à Syracuse. A Syracuse et à Palerme, c'est la misèredans toute sa laideur, avec ses membres décharnés et débiles, ses yeux eaves et fiévreux. C'est la faim avec, ses véritables cris de douleur, aveeson râle d'éternelle agonie ; la faim, qui triple les années sur la tête des jeunes filles; la faim, qui fait qu'a l'Age où dans tous les pays toute femme est belle, de jeunesse au moins, la jeune lille sicilienne semble tomber de décrépitude; la faim, qui, plus cruelle, plus implacable, plus mortelle que la déhanche, flétrit aussj bien qu'elle, sans offrir même la grossière compensation sensuelle de sa rivale en destruction.

Tous ces gens qui étaient là n'avaient point mangé, depuis la veille. La veille, ils étaient venus recevoir leur écuelle de soupe, comme ils venaient aujourd nul, comme

ils viendraient demain. Celte écuelle de soupe, c'était l e

leur nourriture pour vingt-quatre heures, à moins i] |uel«

ques-uns d'entre eux n'eussent obtenu quelques grani de la compassion de leurs compatriotes ou de la pitié îles étrangers. Mais le cas est presque Inouï : les Syracusalns sont familiarisés avec la misère, elles étrangers sonl rares a Sj racnso.

Quand parut le distributeur de la bienheureuse soupe, ce

fureni des huilcniens inouïs, et chacun se précipita mis lui sa sébile a la main. Il yen avait qui étalent trop faibles

pour hurler et pour courir, et qui se traînaient en gémissant sur leurs genoux et sur leurs mains.

Avec le potage était restée la viande qui avait servi à le faire, et que le cuisinier avait taillée en petits morceaux, afin que le plus grand nombre en pût avoir. Celui a qui ce bonheur venait à échoir rugissait de joie, et se retirait dans un coin, prêt à défendre sa proie si quelque autre, moins bien traité du hasard, voulait la lui enlever.

Il y avait, au milieu de tout cela, un enfant vêtu, non pas d'une chemise, mais d'une espèce de toile d'araignée à mille trous, qui n'avait pas d'écuelle et qui pleurait de faim. Il tendit ses deux pauvres petites mains amaigries et jointes pour remplacer autant qu'il était en lui par le récipient naturel le vase absent. Le cuisinier y versa une cuillerée de potage. Le potage était bouillant et brûla les mains de l'enfant ; il jeta un cri de douleur et ouvrit malgré lui les doigts. le pain et le bouillon tombèrent par terre sur une dalle, L'enfant se jeta â quatre pattes et se mit à manger à la manière des chiens.

— Et si ces bons pères interrompaient celte distribution, demandai-je à monsieur de Gargallo, que deviendraient tous ces malheureux?

— Ils mourraient, me répondit-il.

Nous laissâmes a un des frères deux piastres pour qu'il les convertit en grani et les distribuât à ces misérables, puis nous nous sauvâmes.

Le jardin des capucins s'étend sur l'emplacement des anciennes latomies ou carrières. C'est de ces carrières et de celles qui sont près de l'amphithéâtre, que sortit toute la Syracuse antique avec ses murailles, ses temples, ses palais. "Nous descendîmes par une espèce de rampe jusqu'à une profondeur de linquante pieds h, peu près, nous passâmes sous un vaste pont, puis nous nous trouvâmes en face d'un tombeau moderne; c'est celui d'un jeune Américain nommé Nicholson, âgé de dix-huit ans, et tué en duel à Syracuse; comme hérétique et à cause aussi du genre de sa mort, les portes de toutes les églises se fermèrent pour lui. Non moins hospitaliers pour les morts que pour les vivans, les bons capucins prirent le cadavre, l'emportèrent, et lui donnèrent la sépulture dans leurs jardins.

Ces jardins, comme ceux des bénédictins de Catane, sont un miracle d'art et de patience. A Calane il fallait recouvrir la lave, ici le roc. La tâche était la même, elle fut remplie avec un tel courage, qu'on appelle aujourd'hui il paradùo ce labyrinthe de pierres où autrefois il ne poussait pas un brin d'herbe, et qui aujourd'hui est tapissé d'orangers, de citronniers, de nupals. Ces murailles gigantesques sont devenues des espaliers, et dans les moindres interstices les aloès épanouissent leurs puissantes feuilles, du milieu desquelles s'élancent leurs fleurs séculaires.

C'est dans ces latomies que furent renfermées les Athéniens prisonniers après la défaite de Nicias. Les onze latomies à Syracuse étaient tellement encombrées, qu'une maladie épidémique se mil parmi ces malheureux, et que les Syracusains, craignant qu'elle ne s'étendît jusqu'à eux, renvoyèrent à Athènes tous ceux qui purent citer de mémoire douze vers d'Euripide. C'estencore dans une de ces latomies que fut renvoyé le laineux philosophe qui, pour toute louange aux vers ([ne lui lisait tienys. fil celte réponse devenue proverbiale : Qu'on me ramène aux carrières. Dans ce pays où aucune tradition ne se perd, eût-elle trois mille ans, on appelle celte latomie I" Momie di Philoxèns.

Mi milieu de ces carrières dont le ciel forme la seule voûte, s'élèvent des espèces de colonnes isolées, frustes, abruptes, capricieusement tordues, sur lesquelles s'appuient des ruines. C'était dit-on, an liant de ces colonnes, dont le sommet arrive au niveau de la plaine, qu'on plaçait, prisonnières ellesniêmes, des sentinelles chargées de veiller sur les prisonniers, ci auxquelles on faisail passer leur nourriture a i ai le d'un panier attaché au boul d'une corde.

Nous parcourûmes dans mus les sens eel éirange labyrinihe, avec ses aqueducs antiques, qui lui portent encore de

l'eau c me au temps des Hiéron et des Denys, avec ses

cascades de verdure qui ont l'air de se précipiter du haut

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des murailles, et dont le moindre vent fait onduler les riches feslons, avec ses vieilles inscriptions illisibles, dans lesquelles les voyageurs cherchent à reconnaître un hommage à Euripide-Sauveur; puis nous entrâmes dans la petite église de Saint-Jean par un portique couvert, formé de trois arceaux gothiques. Une inscription gravée dans une chapelle souterraine réclame pour ce petit temple l'honneur d'être la plus ancienne église catholique de la Sicile. La voici :

Crux superior recens, C<eterae vero antiquiores sunt, Et antiquissima consecrationis Signa referunt templi hnjus, Quo dod taabet tQta Sicilia aliud Antiquiùs.

Près de cette église sont les catacombes, catacomkes bien autrement conservées que celles de Paris, de Rome et de Naples. Leur fondation est attribuée au tyran Hiéron II, mais aucune preuve n'appuie cette assertion. Selon toute, probabilité, elles datent de différentes époques, et furent creusées au fur et à mesure qu'un plus grand nombre de morts réclamèrent un plus grand nombre de couches sépulcrales. Quelques tombeaux contiennent encore des ossemens ; dans aucun, à ce qu'on assure, on n'a trouvé d'urnes, ni de vases, mais seulement quelquefois des lampes.

Là aussi il y avait distinction entre les riches et les pauvres: les riches avaient de magnifiques colombaires à la manière des Romains; les pauvres avaient, non pas une fosse commune, mais un roc commun : leurs sépultures, simplement creusées dans le rocher, sont superposées les unes aux autres, et indiquent par leurs dimensions si elles renfermaient des hommes, des femmes ou dos enfans.

Celte ville souterraine était bâtie, au reste, à l'instar des villes vivantes, et éclairée par le soleil : elle avait ses rues et ses carrefours; le jour y pénètre par des ouvertures rondes comme celle du Panthéon, et au moyen desquelles on aperçoit le ciel a travers un réseau de lierre et de broussailles. C'est près de ces catacombes et dans un bain antique que furent découvertes, il y a quelque vingt ans, les statues d'Esculape et de la Vénus Callipyge, qui font le principal ornement du musée de Syracuse.

En rentrant au couvent, nous nous croisâmes avec le frère quêteur; il revenait, porteur d'une besace rondement garnie. Monsieur de Gargallo nous fit signe de le suivre jusqu'à la cuisine; nous demandâmes alors négligemment la permission de voir cette importante partie de l'établissement, elle nous fut immédiatement accordée.

Le cuisinier attendait le pourvoyeur, ayant en face do lui sur une grande table une demi-douzaine de casseroles de toute dimension qu'attendaient autant de réchauds allumés. Aux quelques mots qu'il échangea avec le frère quêteur, je crus comprendre qu'il lui reprochait de venir un peu tard; le frère quêteur s'excusa comme il put et ouvrit sa besace, doublée d'un côté d'une espèce de grand bidon en ferblanc. Le bidon fut tiré de son enveloppe, ouvert immédiatement, et présenta à la vue son gros ventre tout farci d'ailes de poulets, de cuisses de canards, de moitiés de pigeons, de Iranelies de gi/ols, de côtelettes de mouton, et de râbles de lapio9. Le cuisinier jeta un œil satisfait sur la récolte du jour, puis, avec une agilité admirable, il distribua,.! l'aide île ses doigts, les différens échantillons dans les casseroles, ù la manière dont un proie décompose une forme, menant les cuisses avec les cuisses, les ailes avec les ailes, assortissent le* esp s entre elles, et formant un tout complet des différentes parties qui avaient appartenu à des Individus du même genre ; puis, ayant fait a chaque espèce

n auce :i -ortie au sujet, il servit à la sainte communauté lu Miner qui ne laissait pas d'offrir un fumet forl tentateur

•t une mine des plus siirculenles, et que le prieur nous in-

ii.i fort gracieusement a partager. Malheureusement i était '.{ nous surtout qu'était applicable le proverbe gasironoml

q ie, que, pour trouver la cuisine bonne il ne faut pas la

rolr faire, Nous remerciâmes donc, avec une reconnaissance

non moins sentie que si nous n'avions pas assisté à l'étrange préparation qui nous avait pour le moment ôté l'appétit;

quanta Jadin il était h tout jamais guéri de l'idée de se metlre en pension chez aucun des quatre oidres mendians.

Comme il se faisait tard et que nous étions en course depuis le malin, nous revînmes chez le comte de Gargallo, où nous trouvâmes un dîner qui nous tit glorifier le Seigneur, qui nous avait envoyé l'idée de refuser celui des capucins.

Le soir, nous courûmes tous les cabarets de la ville, afin de dégusler les meilleurs vins, et d'en faire une provision, que nous envoyâmes à bord du speronare. Lucrèce Borgia venait de mettre à la mode le vin de Syracuse, et je ne voulais pas perdre une si belle occasion d'en meubler ma cave : le plus cher nous coûta 17 sous le fiasco ; c'était du vin qui, rendu à Paris, valait 20 francs la bouteille.

Le lendemain, nous reprimes notre excursion interrompue la veille, mais celte fois avec un simple cicérone de place : le comte restait en ville pour organiser une promenade en bateau sur l'Anapus J'avais d'abord offert, avec tout le faste et l'orgueil d'un propriétaire, la chaloupe du speronare et deux de nos matelots; mais, comme les guides suisses, les mariniers de Syracuse ont des privilèges que tout voyageur doit respecter.

Nous reprîmes la même route que la veille ; mais, à moitié chemin du couvent des capucins, nous reprîmes le bord de la mer, et nous coupâmes à travers Neapolis. Notre guide, prévenu que nous avions vu les latomies ainsi que les catacombes de Saint-Jean, et que nous désirions ne pas faire de-double emploi, nous conduisit droit aux ruines du palais d'Agathocle, appelées encore aujourd'hui la maison des soixante lits. De ce palais il reste trois grandes chambres ; si, comme me l'assura mon guide, c'était dans ces trois chambres qu'étaient les soixante lits, l'hospitalité du magnifique Syracusain devait fort ressemblera celle de l'IIôtel- Dieu.

L'amphithéâtre est à quelques pas seulement de la maison d'Agathocle, c'est une construction romaine; les Grecs, comme on sait, n'ayant jamais apprécié autant que le peupleroi les combats de gladiateurs, il est petit et d'un médiocre intérêt pour quiconque a vu les arènes d'Arles et de Nîmes, et le Colisée à Rome.

Entre l'amphithéâtre et le théâtre sont les latomies des Cordiers, ainsi appelées parce qu'aujourd'hui on y file le chanvre; c'est dans ces lalomies que se trouve la fameuse carrière intitulée l'Oreille de Denys. Je ne sais quel degré de parenté existait entre le roi Denys et le roi Midas ; mais, j'en suis fâché pour le tyran de Syracuse, la carrière qui porte le nom de son appareil auditif a fort exactement la forme que l'on attribue généralement aux oreilles que le roi de Phrygie avaient reçues -de la munificence d'Apollon.

Ce qui a fait donner k celle carrière dont on ignore au reste l'origine (car elle est polie et taillée avec trop de soin et dans une forme trop étrange pour que l'existence en soit due à une simple extraction de la pierre), ce qui, dis-je, a fait donner à cette carrière le nom qu'elle porte, c'est la faculté de transmettre le moindre bruit qui se fait dans son in térieur, à un petit réduit pratiqué à l'extrémité supérieure de son ouverture. Ce réduit passe généralement pour le cabinet de Denys. Le tyran, qui se livrai ta une étude toute particulière de l'acoustique, venait, dit-on, écouter là les plaintes, les menaces et les projets de vengeance de ses prisonniers. A moins de se faire mépriser souverainement par son cicérone, je ne conseille à aucun voyageur de révoquer en doute eu point historique.

L'Oreille de Denys est creusée dans un bloc de rocher taillé à pic, d'une hauteur de cent vingt pieds environ; l'extrémité supérieure de l'ouverture se trouve à soixante-dix pieds d'élévation à peu près, ce qui rendait, à mon avis, une conspiration on ne peut plus facile à Syracuse"; on n'avait qu'a attendre le moment où le tyran riait dans son cabinet,

et retirer l'échelle. J'ai pris, je l'avoue, une for! médiocre

Idée des anciens babitans de Sj racuseï depuis qu'après avoir

lu tous les auteurs qui ont parle de celte ville, je me suis assuré que jamais celle idée ne leur liait venu.

Notre guide nous offrit de vérifier par iioiis-niémrs la vérité de ce qu'il av"J dit sur la transmission des sons, Aux

liil'KtssluNS DE VOYAGE. — LE SPERONARE.

premiers mois qu'il en dit, et avant que nous eussions encore répondu oui ou non, nous vîmes trois ou quatre gaillards, dont l'industrie consiste à guetler les étrangers qui s'aventurent sur leurs domaines, se mettre en mouvement pour préparer les moyens d'ascension ; au bout de dix minutes, deux d'entre eux descendaient une corde du haut des rochers. Presqu'immédiatement, la corde fut assujettie à une poulie, un siège fixé à la corde, et l'un d'eux commença à s'élever, tiré par les trois autres, pour nous familiariser par son exemple, avec cet étrange mode de locomotion.

Comme l'exemple, si attrayant qu'il fut. n'avait pas sur nous une grande puissance d'attraction, et que cependant nous désirions que l'expérience fût faite par l'un de nous, nous tirâmes à la courte-paille à qui aurait l'honneur de monter dans la cellule aérienne du tyran. Le sort favorisa Jadin, il fit une grimace qui prouvait qu'il n'appréciait pas tout son bonheur, mais il ne s'en assit pas moins bravement sur son siège. A peine assis, et comme si nos guides avaient peur qu'il ne revint sur sa décision, il s'éleva majestueusement dans les airs, où il commença à tourner comme un peloton de fil qu'on dévide. Milord poussa de grands cris en voyant son maître prendre cette route inusitée, et moi, je l'avoue, je le suivis des yeux avec une certaine inquiétude jusqu'à ce que je le visse logé solidement et comfortablement dans son pigeonnier. Cependant, rassuré par Jadin lui-même sur la façou dont il se trouvait ;asé, j'entrai dans la carrière pour me livrer aux différentes expériences d'usage en pareil cas.

La carrière s'enfonce en tournant, mais en conservant toujours la même forme, à trois cent quarante pieds à peu près de profondeur. Des anneaux de fer, attachés de distance en distance, furent longtemps considérés comme ayant servi à enchaîner les prisonniers ; mais l'abbé Capodieci démontra que ces anneaux étaient modernes et avaient servi, selon toute probabilité, à attacher dss chevaux. Cela n'empêcha point noire guide, qui n'était nulemeni de l'avis de l'illustre abbé, de nous les donner pour des instrumens de t.irture. Nous ne voulûmes pas le contrarier pour si peu de chose, et nous nous apitoyâmes avec lui sur le sort des malheureux qui étaient si incommodément rivés à la muraille.

Arrivé au fond de la carrière, notre guide, après s'être assuré que Jadin avait l'oreille appliquée au petit trou si précieux pour le tyran, m'invita à dire aussi bas que je le voudrais, mais d'une manière intelligible cependant, une phrase quelconque, me promettant que mes paroles seraient immédiatement transmises à mon camarade. J'invitai alors Jadin à battre le briquet et à allumer son cigare.

Après lui avoir donné le temps de se conformera l'invitation que je venais de lui faire, et dont l'exécution devait me prouver qu'il m'avait entendu, nous déchirâmes une feuille de papier ; puis notre guide, qui avait gardé celte expérience pour la dernière, tira un coup de pistolet, dont le bruit, par le même effet d'acoustique, sembla celui d'un coup de canon. Nous courûmes aussitôt a l'extrémité extérieure de la carrière pour nous rendre compte des effets produits. Je trouvai Jadin qui fumait à pleine bouche, et qui sautait sur un pied en se frottant l'oreille. Il avait parfaitement entendu le son de ma voix et le bruit du papier. Quant au coup de pistolet, qui était une surprise inattendue, il l'avait rendu parfaitement sourd de l'oreille droite. Notre guide triomphait

Jadin descendit parle même procédé qu'il avait employé pour monter, et loucha la terre sans autre accident que la permanence de sa demi-surdité, qui dura tout le reste de la journée.

Nous reprîmes la voie antique toute garnie de tombeaux, et après une vi&lte au prétendu sépulcre d'Archimède, du haut duquel, ù ce que nous assura notre guide, l'illustre lavant s'amusait, par la combinaison «le ses miroirs, a brûler les vaisseaux romains avec autant de facilité que les entansen oui â allumer de l'amadou avec un verre de lunette, nous traversâmes un carrefour sur le pave duquel on voit parfaitement la irace des chars. Nous nous acheminâmes ainsi vers le théâtre, ihassant devant nous des myriades de.lézards (Ml v iohp. — IX.

de. toutes couleurs, seuls habilans modernes de la vieille Neapolis.

Le théâtre est avec les latomies le monument le plus curieux de Syracuse. Il fut bâti par les Grecs, mais l'on ignore entièrement l'époque de sa construction. Cette inscription, que l'on retrouva sur une pierre: BA2IAI25AE *IAJ2TIA02 avait mis tout d'abord les savans sur la voie, et leur avait fait décider, avec leur certitude ordinaire, qu'il remontait au règne de la reine Philistis. Mais, arrivés à cette découverte, les savans se trouvèrent dans une impasse, l'histoire ne faisant aucune mention de la susdite reine, et la chronologie, depuis Archias jusqu'à Hiéron II, ne leur offrant pas la plus petite lacune où on pût encadrer un règne féminin. Aussi ces deux mots grecs font-ils le désespoir de tous les savans siciliens; lorsqu'ils élèvent la voix sur une question quelconque, on n'a qu'à prononcer clairement ces deux mois magiques, ils baissent l'oreille, soupirent profondément, prennent leur chapeau et s'en vont.

Quoi qu'il en soit, le théâtre est là, il existe, on ne peut le nier; c'est bien le même où Gélon réunit le peuple en armes et vint, seul et désarmé, lui rendre compte de son administration. Agathocle y assembla les Syracusains après le meurtre des premiers de la ville, et Timoléon, vieux et aveugle, y vint souvent, à ce qu'assure Plularque, pour soutenir, par les conseils de son génie, ceux qu'il avait délivrés par la force de son bras.

Rien de plus pittoresque d'ailleurs que cette admirable ruine, dont un meunier s'est emparé, et que personne ne lui conteste. Là il fait tranquillement son ménage, sans songer le moins du monde aux respectables souvenirs qu'il foule aux pieds. Les eaux de l'ancien aqueduc de Neapolis, détournées de leur cours, sortent avec fracas de trois arceaux, et viennent, après s'être brisées en cascatelles sur les deux premiers étages du théâtre, faire tourner prosaïquement la roue de son moulin ; cette opération accomplie, le trop plein se répand à travers l'édifice, ruisselle en se brisant contre les pierres, et s'échappe par mille petits canaux argentés qu'on voit reluire au milieu des caroubiers, des aloès et des opiuntas. Au fond, et au delà d'une plaine où moutonnent des oliviers, on aperçoit Syracuse ; au delà de Syracuse la mer.

La vue est magnifique. Jadin s'y arrêta pour en faire un croquis. Je l'aidai à faire son établissement puis je le quittai pour continuer mes courses, et en promettant de le venir reprendre à l'endroit où je le laissais.

Je suivis le chemin de Syracuse à Catane, qui sépare Acradine de Tychè, sans trouver trace d'autres ruines que de celles adhérentes à la roelie elle-même. Les maisons étaient bâties sans fondations, la pierre adhérant à la pierre, voilà tout; on suit les lignes qu'elles décrivaient, avec une certaine peine cependant. Les rues sont beaucoup plus faciles à reconnaître, les ornières creusées par les roues servent de ligne conductrice e! dirigent l'œil avec certitude. Outre les débris des maisons, outre les ornières des chars, le sol est encore criblé de trous irréguliers, qui devaient être des puits, des citernes, des piscines, des bains et des aqueducs.

Arrivés à la scala Pupagglio, au lieu de descendre au port Trogyle, aujourd'hui le Slmtino, qui n'offre rie'-, de curieux, nous remontâmes vers ['Epipoli, en suivant les débris de cette, ancienne muraille, que Deuys, à ce qu'on assure, lit bâtir en vingt jours par soixante mille hommes.

L'Epipoli, comme l'indique son nom, était une forteresse élevée sur une colline, ci qui dominait les quatre autres quartiers de Syracuse. L'époque do sa fondation est ignorée -, lOUl ce qu'on sait, c'est qu'elle existait du temps des guerres du Péloponèse. Les Athéniens, conduits par Nlcias, s'en étaient emparés, ety avaient établis leurs magasins ; mais ils eu lui. nt i basses presque aussitôt par leurs vieux ennemis les Spartiates, qui de leur coté avaient traversé la nier pour venir au secours des S\ racusains . Lors de l'< xpulsion des tyrans, Dion s'en empara, ci ajouta de nouvelles fortifications aux anciennes. Au pied de l'Bpipoll sont les latomies de DenyS le Jeune.

Nous montâmes au sommet de l'Epi poli, aujourd'hui enrichi d'un télégraphe qui, pour le moment, se reposait avec un air rie paresse qui faisait plaisir à voir, malgré les gestes multipliés du télégraphe correspondant. Nous poussâmes doucement la porte, et nous trouvâmes les employés qui faisaient tranquillement un somme. Cela nous expliqua l'immobilité de leur instrument. Nous nous gardâmes bien de les réveiller.

Du haut de l'Epipoli, et en tournant le dos à la mer, on domine, à droite, la plaine où campa Marcellus, et, à gauche, tout le cours de l'Aiiapus. Au fond du tableau s'élève en amphitéâtre le Belvédère, joli petit village qui nous parut dormir à l'ombre de ses oliviers avec autant rie volupté que les emplovés ù l'ombre rie leur télégraphe.

A cinq cents pas du village, et prés du fleuve Anapus, mon guide me fit remarquer une petite chapelle gothique qu'il me proposa de visiter, attendu qu'il s'y était passé, il y avait quelque cinquante ans, une histoire terrible. Je lui répondis que je voyais parfaitement la chapelle, et que je me contenterais de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter. Mon guide me fit remarquer que l'histoire étant longue et éminemment intéressante, ne devait pas en conscience être comprise dans le tarif de sa journée, qui était d'une demi-piastre. Je le tranquillisai en lui assurant qu'il aurait une demi-piastre pour sa journée et une riemi-piaslre pour l'histoire. Dès lors il ne fit plus aucune difficulté, et commença un récit auquel nous reviendrons dans un autre chapitre.

L'heure était plus qu'écoulée. Nous approchions de midi; le soleil était à son zénith et m'inondait libéralement d'une chaleur de quarante degrés, réfléchie par les dalles de Tyché. Je pensai qu'il était temps de revenir a Jadin, et de reprendre avec lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc vers le théâtre, où, à mon grand étonnement, je ne trouvai plus que son siège sans carton et sans parasol. Je commençais à craindre que Jadin n'eût été victime rie quelque histoire terrible dans le genre de celle que venait rie me raconter mon guide, lorsque je l'aperçus à cheval sur la branche majeure d'un superbe figuier qui lui donnait à la fois de l'ombre et de la nourriture. Je m'approchai de lui, et lui fis observer que le meunier auquel appartenait l'arbre pourrait trouver fort étrange la liberté qu'il prenait ; mais Jadin me répondit fièrement qu'il était chez lui, et que, moyennant dix grains, il avait acheté le droit de manger des figues à discrétion, et même d'en remplir ses poches. Le marché me parut médiocre pour le meunier, la veste rie panne rie Jadin contenant onze poches rie différentes grandeurs.

Nous revînmes vers la ville au pas de course, et trempés comme si l'on nous eût plongés dans l'un des trois ports de Syracuse. Cela m'expliqua la métamorphose en fontaine d'Aieihuse et de Cyané ; une heure de plus a ce délicieux soleil, ei nous passions évidemment à l'état de fleuves.

Monsieur de Gargallo avait prévu que, parcelle grande Chaleur, nous serions peu disposés à nous remettre immédiatement en route. Il avait en conséquence retenu la barque pour trois heures seulement, ce qui nous laissait une riemibeure de bain et une heure et demie de sieste. Aussi, lorsque les marini* rs vinrent nous dire que tout était prêt, étions-nous liai, cl dispos comme si nous n'avions pasquitté nos lits il. p 1,1 la veille.

Nous non, embarquâmes cette t'ois dans le grand port. C'esl la qu'eut Iteu la l'aniense bataille navale entre les Athéniens ei les Svrai usains, dans laquelle les Athéniens eurent mu i val 'aux brûlés et soixante coulés a fond. Dix ou barques dans le genre de celle sur laquelle non . nions moules composent aujourd'hui toute la un lie. Syracu-

Nolre premier ri Ile fui pour le fteuve Alphée. A tout. seigneur tout honneur. Ce Deuve Alphée, comme nous |'avons dit, après avoir disparu a Olympia, reparati dans le grand porl Et deux cents pas de la fontaine âréthu ■: le bouillonnemi ntd Dots est vl ilble a la surftee de la nier, et on prétend qu'en plongeant une bouteille b une certaine l a la ri lire i eine d eau doi I parfaitement

bonne à boire. Malheureusement, nous ne pûmes vérifier le fait, les objets d'expérimentalion nous manquant.

Nous nous dirigeâmes alors, en traversant le port en droite ligne, vers l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne manque pas non plus d'une certaine distinction mytholologique, quoiqu'il soit plus connu par la rivière. Cyané qu'il épousa que par lui-même. En effet, la rivière Cyané, qui se joint a lui à un quart rie lieue à peu près de son embouchure, était ce qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes , des nayades et des hamadryades. On ne connaît précisément ni son père ni sa mère, mais on sait de source certaine qu'elle était cousine de cette autre Cyané, fille du fleuve Méandre, changée en rocher pour n'avoir pas voulu écouter un beau jeune homme qui l'aimait passionnément, et qui se tua en sa présence sans que sa mort lui causât la moindre émotion. Hàtons-nous de dire que sa cousine n'était point de si dure trempe; aussi fut elle changée en fontaine, ce qui autrefois était la métamorphose usitée pour les âmes sensibles. Voici à quelle occasion cet accident mémorable arriva. Nous le laisserons raconter à monsieur Renouard, traducteur des Métamorphoses d'Onde. Ce morceau, qui date de IG28, donnera une idée de la manière dont on comprenait l'antiquité vers le milieu du règne de Louis XIII, dit le Juste, non pas, comme on pourrait le croire, pour avoir fait exécuter messieurs de Marsillac, de Boutteville , de Cinq-Mars, de ïhou et de Montmorency, mais parce qu'il était né sous le signe de la balance.

Pluton vient d'enlever Proserpine, et l'emporte sur son char sans trop savoir lui-même où il la conduit ; enfin il arrive dans les environs d'Ortygie. Voici le texte du traducteur :

« C'est là qu'était Cyané, la nymphe la plus renommée qui fût lors en Sicile, et qui a laissé dans ce pays-là son nom aux eaux qui le portent encore. Elle parut hors de l'eau environ jusqu'au ventre, et, reconnaissant Proserpine, se présenta pour la secourir : — Vous ne passerez pas plus avant, dit-elle à Pluton. Comment voulez-vous être par force le gendre de Cérès P La fille méritait bien d'être gagnée pairie douces paroles, non pas d'être enlevée. Pour l'avoir vous la deviez prier et non pas la forcer. Quant à moi, je vous dirai bien, s'il m'est permis de mettre en comparaison ma bassesse avec sa grandeur, que j'ai été autrefois aimée du fleuve Anape, mais il ne m'eut pas de la façon en mariage. Il rechercha longtemps mon amitié, et il ne jouit point de mon corps qu'il n'eût premièrement acquis mes volontés. — En faisant de telles remontrances, elle étendait les bras d'un côté et d'autre tant qu'elle pouvait, pour empêcher le chariot rie passer outre; dont Pluton irrité donna de son trident, sceptre, de son empire, un si grand coup contre terre, qu'elle se fendit, et fit une ouverture à ses effroyables chevaux, par Inquelle ils se rendirent incontinent dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils traînaient. Cyané en eut tel crève-cœur, tant d'avoir vu enlever ainsi Proserpine que d'avoir été méprisée, qu'elle en conçu! un deuil en son âme dont elle ne put jamais être consolée. Nourrissant de larmes ses peines secrètes, elle se consuma si bien qu'elle fondit en pleurs, et se convertit en ses ondes desquelles elle avait été déesse tutélaire. On vit peu à peu ses membres s'amollir; ses os perdirent leur dureté et se rendirent ployables, comme firent aussi ses ongles. TOUS les membres les plus faibles, ainsi que les cheveux, les rinigls, les pieds et les cuisses,

devinrent premièrement liquides, car un corps, moins il est épais, plus toi il est changé en eau. Puis après les épaules, les reins, les cotes et l'estomac s'écoulèrent en ruisseaux. Enfin ses veines corrompues, au lieu rie sang, ne furent pleines que ri'eau, et rie tout son corps rien ne lui resta qu'on pût arrêter avec la main. »

Celte traduction eut le plus grand succès à l'hôtel rie

Rambouillet. Mademoiselle de Scudéry tenait ce que nous avonsclté pour un morceau capital; chapelain en taisait ses délices, et mademoiselle Paulel tournall elle même eu fontaine toutes les lois qu'on lisBil ce passage devant eltfr.

I.e inariai;e (O l'Anapus cl île <',y; lui heureux, s'il fait

en croire les apparences, car les bords du lit où ils coulent ensemble sont ravissans. Ce sont de véritables murailles de verdure, qui se recourbent en berceaux pour former une voûte fraîche et sombre. De temps en temps des échappées de vue, que l'on croirait ménagées par l'art, et qui cependant ne sont rien autre chose que des accidens de la nature, permettent de découvrir sur la rive gauche les ruines de l'Epi— poli, et sur la rive droite celles du temple de Jupiter TJrius, construit par Gélon, et dont il ne reste que deux colonnes. Celait dans ce temple qu'était la fameuse slatue couverte d'un manteau d'or que Denys s'appropria, sous l'ingénieux prétexte qu'il était trop lourd en été et trop froid en hiver. Verres, qui était amateur, n'en apprécia que mieux la statue pour la voir sans manteau, et l'envoya a Home. C'était une des trois plus belles de l'antiquité : les deux autres étaient, comme on sait, la Vénus Callipyge et l'Apollon.

Du temps de Mirabella, auteur sicilien qui écrivait vers le commencement du XVIIe siècle, il restait encore debout sept colonnes de ce temple; elles étaient d'une seule pièce et avaient vingt-efnq palmes de hauteur.

En face de ces colonnes a peu près, on passe sous un pont d'une seule arche, jeté sur l'Anapus, et, cent pas après, on se trouve à la jonction du fleuve et de la rivière. Par galanterie nous laissâmes le fleuve à notre droite, et nous continuâmes notre roule sur la rivière Cyané.

Rien de plus charmant, au reste, que les mille, tours et détours de celte gracieuse rivière, entre ses deuxrtiords tout chargés de papyrus, ce roi des roseaux. Ce sont tantôt de délicieux petits lacs dont on voit le fond, tantôt un courant resserré et rapide, qui se plaint comme si la voix de la nymphe elle-même racontait encore à Ovide sa triste métamorphose ; tantôt de petites îles habitées par des milliers d'oiseaux aquatiques, qui s'envolaient à notre approche ou bien plongeaient dans les roseaux, où nous pouvions suivre leur fuite par le mouvement qu'ils imprimaient à cette forêt de joncs flexibles et mouvans. Nous remontâmes ainsi pendant une heure â peu près, puis nous arrivâmes à la source de la fontaine, grand bassin d'une centaine de pieds de tour. C'est là que Platon frappa la terre de son trident et disparut dans l'enfer. Aussi prétend-on que cette source est un abîme dont on n'a jamais pu trouver le fond. Les gens du pays l'appellent Lapisma. C'est autour de cette source que les Carthaginois avaient établi leur camp.

En revenant, le comte Gargnllo ordonna à nos mariniers de s'arrêter un instant dans un délicieux réduit ombragé de tous cô;és par d'énormes touffes de papyrus, qui, au moindre vent, balancent avec grâce leurs têtes chevelues C'est la que la tradition veut que se soit passée la scène des sœurs Callipyges.

Les sœurs Callipyges étaient, comme on sait, Syracusaines. C'étaient non-seulement les deux plus riches héritières de la ville, mais encore les deux plus belles personnes qui se pussent voir de Mégare au cap Pachinum. Parmi les dons que la nature libérale s'était plu à leur prodiguer, était cette richesse de formes dont elles tiraient leur nom. Or, un jour que les deux sieurs se baignaient ensemble, à l'endroit même où nous étions, elles se priirnl de dispute, chacune d'elles

prétendant l'emporter en beauté sur l'autre. Le procès riait Afflcile a Juger par les Intéressées elles-mêmes, aussi appelèrent elles an berger qui faisait paître ses troupeaux dans les environ-.. Le berger ne se fit pas faire signe deux fois ; il accourut, et les deux SÛBUrS, sorlant de l'eau et se montrant à lui dans toute leur éblouissante nullité, le tirent

Juge de la question. Le nouveau Paris regarda longtemps

Indécis, portant ses yeux ardens de l'une à l'autre; enfin

il se prononça pour l'aînée. Enchantée Si Jugement, celleci lui Offrit sa main et son eieur, que le tu v rr, comme un

le comprend bien, accepta avec reconnaissance. Quant à la plus jeune, elle lit la même offre au frère cadet du juge, qui, arrivé au moment où il venait de prononcer son jugement, avait déclare s'in -( ri ic en faux contre lui. Les quatre jeunes gen élevèrent alors un temple à la Beauté; el con chacun d'eux continuait de ■ oulenlr son opinion, les deux rivales se déi IdèretU | en appeler à la pot lérlté : elles firent faire

par les deux meilleurs statuaires de l'époque les deux Vénus qui portent encore leur nom, et dont l'une est à Naples et l'autre à Syracuse. Deux mille trois cents ans sont écoulés depuis celle époque, et la postérité indécise n'a point encore porté son jugement : Adluic sub judice lis est, comme dit Horace.

Heureux temps, où les bergers épousaient des princesses I Et quelles princesses, encore I

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