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L'INTÉRIEUR DE L\ SICILE

Le lendemain, quelque diligence que nous fîmes, nous ne parvînmes à nous mettre en route que vers les neuf heures du malin. Nous avions demandé d'abord une mule de renfort pourCama; niais, lorsqu'il se vit pour la première fois de sa vie juché au haut d'une selle sans autre support que deux étriers d'inégale longueur, il déclara que la bride lui paraissait un point d'appui trop insuffisant pour qu'il lui confiât la conservation de sa personne. En conséquence, avec l'aide de Salvadore, il mit pied à terre, et la mule fut renvoyée.

Pendant ce temps, on chargeait toute notre roba sur la mule de transport. Comme ce bagage était assez considérable, Cama remarqua qu'il formait sur le dos de l'animal une surface plane de trois ou quatre pieds de diamètre. Cette terrasse parut à Cama un véritable lieu de sûreté, comparée à l'extrémité aiguë de la selle, et il demanda à s'établir, comme il l'entendrait, sur celle petite plate-forme. Salvadore, consulté pour savoir si sa mule pouvait porter ce surcroît de charge, répondit qu'il n'y voyait pas d'inconvénient; au bout d'un instant, Cama se trouva donc placé au centre de notre roba, assis à la manière des tailleurs, et s'élevant pyraniidalement au milieu de, son domaine.

On nous avait recommandé de visiter les Maccaloubi. Nous priâmes donc Salvadore de prendre le chemin qui y conduisait; mais, habitué à de pareilles demandes, il avait de luimême prévenu notre désir, et nous n'en étions déjà plus qu'à un demi-mille lorsque nous lui dîmes de nous y conduire.

Les Maccaloubi sont tout bonnement de petits volcans de vase, au nombre de trente ou quarante, qui s'élèvent sur une plaine boueuse. Chacun de ces volcans en miniature a un pied ou dix-huit pouces de haut; la matière qui s'échappe de ces taupinières est une espèce d'eau pâteuse, couleur de rouille, très froide, et, à ce que l'on assure, très salée. Lorsque nous les visitâmes, les volcaneaux se reposaient, c'est-à-dire qu'à grand'peine. et avec des efforts qui devaient singulièrement les fatiguer, ils poussaient leur lave humide hors de leur cratère. Salvadore nous assura qu'il y avait des époques où ils jetaient de la boue à cent ou cent cinquante pieds de hauteur, et où toute cette plaine de vase tremblait comme une mer. Nous ne vîmes rien de pareil. Elle était au contraire fort tranquille, comme nous l'avons dit, classez sèche pour qu'en marchant dans les intervalles des volcans, on n'enfonçât que de deux ou trois pouces. Comme la chose, malgré la recommandation, nous parut médiocrement curieu e, et que nous n'étions pas assez forls en géologie pour étudier la cause de ce phénomène, nous ne finies aux Maccaloubi qu'une assez courte station, et nous continuâmes noire chemin.

Vers les onze heures, nous nous trouvâmes sur le. bord d'un petit fleuve. Comme nous suivions un chemin à peine Iran', et praticable seulement pour les litières, les murets et les piétons, il n'y avait pas, on le pense bien, d'autre moyen de traverser le fleuve que d'y pousser bravement nos mulets. Ils y entrèrent jusqu'au ventre, el nous conduisirent sans accident à l'autre bord. J'avais invite Salvadore à monter en croupe derrière moi; mais, comme il faisait liés chaud, il n'y fit point tant de façons, el passa tranquillement à ta manière de ses mulets, c'est-à-dire en se mettant dans l'eau jusqu'à la ceinture.

A quelques pas au-delà 'lu fleuve, nous trouvâmes une espèce de petit bosquet de lauriers roses qui ombrageai! une fontaine. C'était une halte tout indiquée pour noire déjeuner. Nous sautâmes, en conséquence, à bas de nos mules; Cama se laissa glisser du haut de S0D bagage, Salvadore ballit les buissons pour en chasser deux OU trois couleuvres et une douzaine de lézards, el nous déjeunâmes.

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

Comme nous avions invité Salvador? à déjeuner avec nous, honneur qu'après quelques façons préliminaires il avail Uni par accepler, il était devenu vers la lin du repas un peu plus commit nkalif qu'il ne l'avait été au moment de notre départ. Jadin prolita de ce commencement de sociabilité pour lui demander la permission de faire son portrait. Salvadorey consentit en riant, drapa son manteau sur son épaule gauche, s'appuya sur le bâton pointu dont il se servait pour sauter pardessus les ruisseaux et pour piquer les mules, croisa une de ses jambes sur l'autre, et se tint devant lui avec l'imreobilité et l'aplomb d'un homme habitué a accéder à de pareilles demandes.

Pendant ce temps, je pris mon fusil et je battis les environs : un malheureux lapin qui s'était aventuré hors de son terrier, et qui eut l'imprudence de vouloir le regagner, au lieu de rester tranquillement à son gîte où je ne l'eusse pas découvert, fut le trophée de cette expédition.

Ce fut une occasion pour Salvadore de nous demander la permission d'examiner nos fusils, ce qu'il n'avait point encore osé faire, malgré l'envie qu'il en avait. Il les prit et les retourna en homme à qui les armes sont familières ; mais, comme c'étaient des fusils du système Lefaucheux, le mécanisme lui en était parfaitement inconnu. Je n'étais pas fâché, tout en ayant l'air de satisfaire sa curiosité, de lui montrer qu'a une distance honnête je ne manquerais pas mon homme; je lis dune jouer la bascule, je changeai mes cartouches de plomb à lièvre pour des cartouches de plomb à perdrix, et, jetant deux piastres en l'air, je les touchai toutes les deux. Salvadore alla ramasser les piastres, reconnut sur elles la trace du plomb, et secoua la tête de haut en bas, en digne appréciateur du coup que je venais de faire. Je lui proposa" de tenter le. même essai; il nie dit tout simplement qu'il n'avait jamais été grand tireur au vol, mais que, si mon camarade voulait lui prêter sa carabine, il nous montrerait ce qu'il savait faire à coup posé. Comme elle était toute chargée ;i i ailes. Jadin la lui mit aussitôt entre les mains. Salvadore prit pour but une petite pierre blanche de la grosseur d'un œuf, qui se trouvait à cent pas de nous au milieu du chemin, et, après l'avoir visée avec une attention qui indiquait l'importance qu'il attachait à réussir, il lâcha le coup et brisa la pierre en mille morceaux.

Cela nous lit faire, à Jadin el à moi, la réflexion médiocrement rassurante que, dans l'occasion, Salvadore non plus ne devait pas manquer son homme.

Quant :i Cama, il ne pensait à rien autre chose qu'à envelopper son lapin dans des herbes qu'il avait cueillies au bord de la fontaine, afin de le maintenir frais jusqu'à l'heure du diner.

Nom nous remîmes en route -, le misérable fiumletllo que nou* venions de traverser faisait plus de tours et de détours que le laineux Méandre. Nous le rencontrâmes douze fois sur notre route en moins de trois lieues : chaque fuis nous le pas-âmes à gué comme la première'.

Pendant toute cette roule, non n'apercevions aucune (erre eulflvée, mais des plaines immenses couvertes ** grandes herb , brûlées parle soleil, au milieu desquelles B'élevail

pu . comme une lie de verdure, petite eabane en~

de cactus, de grenadiers el de lauriers ro , \ cent pas. tout autour lie la eabane, le i ol éta*i * fi i :hé, 1 1 l'on a| cm. vaii quelques U gun ni la ici re el qui,

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nous répondre que cela nous écarterait trop de notre route. Comme une plus longue insistance de notre part eût pu faire croire ù notre guide que nous nous défiions de lui, ce qui eût été fort ridicule après notre choix volontaire, nous n'ajoutâmes point d'autres observations, et nous résolûmes, puisque nous avions tant fait que de le prendre, de nous en remettre entièrement à lui : seulement nous lui demandâmes, pour savoir au moins où nous allions passer la nuit, quel était le nom de celte baraque. Il nous répondit qu'elle s'appelait Fontana-Fredda.

C'était bien, du reste, le plus magnifique coupe-gorge que j'aie vu de ma vie, isolé dans un petit défilé, sans aucune muraille de clôture, et n'ayant pas une seule porte ou une seule fenêtre qui fermât. Quant à ceux qui l'habitaient, notre présence ne leur parut probablement pas un événement assez digne de curiosité pour qu'ils se dérangeassent, car nous nous arrêtâmes à la porte, nous desrendîmes de nos mules, et nous entrâmes dans la première pièce sans voir personne ; ce ne fut qu'en ouvrant une porte latérale que j'aperçus une femme qui berçait son enfant sur ses genoux en chantonnant une chanson lente et monotone. Je lui adressai la parole; elle me répondit, sans se déranger, quelques mots d'un patois si étrange, que je renonçai à l'instant même à lier conversation avec elle, et que j'en revins ù Salvadore, qui, faute de garçon d'écurie, déchargeait ses mules lui-même, le priant de s'occuper en personne de noire diner et de noire coucher. Il me répondit, en secouant la têle, qu'il ne fallait pas trop compter ni sur l'un ni sur l'autre, mais qu'il ferait de son mieux.

En rentrant dans la première pièce, je trouvai Cama désespéré; il avait déjà fait sa visite, et n'avait trouvé ni casserole, ni gril, ni broche. Je l'invitai à se procurer d'abord de quoi griller, bouillir ou rôtir ; nous verrions ensuite comment remplacer les ustensiles absens.

Après avoir attaché ses mules au râtelier, Salvadore apparut a son tour, et entra dans la chambre voisine; mais un instant après il en sortit en disant que, le maître de la maison se trouvant à Secorca, et sa femme étant à moitié idiote, nous n'avions qu'à agir comme nous ferions dans une maison abandonnée. Les provisions se bornaient, nous dît-il, à une cruche d'huile rance et à quelques châtaignes : pour du pain, il n'en avait pas.

Si ce langage n'était pas rassurant, il avait au moins le mérite d'être parfaitement clair. Chacun se mit donc en quête de son côté, et s'occupa de ressembler ce qu'il put ; Jadin, après une demi-heure de course dans les rochers, rapporta une espèce de colombe; Salvadore avait tordu le cou à une vieille poule; j'avais, dans un hangar bâti en retour de la maison, trouve trois œufs ; enfin, Cama avait dépouillé le jardin, et réuni deux grenades et une douzaine, de ligues d'Inde. Tout ceci, joint au lapin heureusement mis à mort pendant que Jadin faisait le porir: it de Salvadore, présentait tant bien que mal l'apparence d'un diner. 11 ne restait plus qu'a l'apprêter.

Ne trouvant pas de casserole, et forcés d'employer de

l'huile rame au lieu de beurre, nous arrêtâmes que notre

menu se composerait d'un potage a la poule, d'un rôli de

gibier, de trol - œufs à la coque en entremets, et de nos gre-

nades flanquées de nos ligues d'Inde en desserl ; les chataï-

. ui'es sous la cendre, devaient remplacer le pain.

Tout cela n'eut rien dé, absolument rien, sans l'odieuse

! où nous nous trouvions.

A peine nous étions-nous misa l'œuvre, que deux enfans couverts de haillons, maigres, hflféS el lievreux, étaient sortis connue de . gnome -, je ne sais d'où , el élaienl venus s'accroupir de chaque côté de la Cheminée, suivant avec des

veux avides nos maigres provisions dans toutes les rratrsftir-

nialions qu'elles éprouvaient. NOUS avions voulu les chasser

d'abord de leur poste, afln do n'avoir par sous les yeux ce ii. joui ml tableau ; mais la harangue que Je leur avais faite ,i ie coup de pied dont a mon grand regrel l'avait accompagnée Cama, ii'avalenl produll qu'un grognement sourd

g e emblable b 1 1 lui d' R*reas in qu'on veut tirer de

on i.,,,,. it m'élals alors retourné vers Salvadore, en lui

demandant ce qu'ils avaient et ce qu'ils voulaient, et Salvador, m'avait répondu en jetant sur eux un regard d'indicible pitié ; — Ce qu'ils ont et ce qu'ils veulent? Ils ont faim et voudraient manger.

Hélas ! c'est le cri du peuple sicilien, et je n'ai pas entendu auire chose pendant trois mois que j'ai liabi'é la Sicile. Il y a des malheureux dont la faim n'a jamais été apaisée depuis le jour où, couchés dans leur berceau, ils ont commencé de sucer le sein tari de leur mère, jusqu'au jour où, étendu sur leur lit de mort, ils ont expiré, essayant d'avaler l'hostie sainte que le prêtre venait de poser sur leurs lèvres.

Dès-lors on comprend que ces deux pauvres enfans eurent droit à la meilleure part de notre diner; nous restâmes sur notre faim, mais au moins il furent rassasiés.

Quelle horrible chose de penser qu'il y a des misérables pour lesquels avoir mangé une fois sera un souvenir de toute la vie !

Le diner terminé, nous nous occupâmes de notre gîte ; Salvadore nous découvrit une espèce de chambre au rez-dechaussée, sur la terre de laquelle étaient jetées dans deux auges deux paillasses sans draps ; c'étaient nos lits.

Cela, joint aux insectes qui couvraient déjà le bas de nos pantalons, et qui couraient impunément le long des murs, ne nous promettait pas un sommeil bien profond; aussi résolûmes-nous d'en essayer le plus tard possible, et allâmesnous, nos fusils sur l'épaule, faire une promenade par la campagne.

Rien n'était doux, calme et tranquille comme cette solitude : c'étaient le silence et la poésie du désert ; l'air brûlant de la journée avait fait place à une petite brise nocturne qui apportait un reste de saveur marine pleine de voluptueuse fraîcheur ; le ciel était un vaste dais de saphir tout étoile d'or ; des météores immenses traversaient l'espace sans bruit, tantôt sous l'aspect d'une flèche qui file vers son but, tantôt pareils à des globes de flammes descendant du ciel sur la terre. De temps en temps en temps une cigale attardée commençait un chant tout à coup interrompu et tout à coup repris; enfin les lucioles scintillaient, étoiles vivantes, pareilles à ces étincelles éphémères que font naître les caprices des enfans en frappant sur un foyer à demi éteint.

C'eût été fort doux de passer la nuit ainsi, mais nous avions le lendemain uue quarantaine de milles à faire, mais nous en avions fait vingt-cinq mille dans la journée, mais là enfin, comme toujours, comme partout, quand l'âme disait oui, le corps disait non.

Nous rentrâmes vers les dix heures, et nous nous jetâmes tout habillés sur nos lits.

D'abord la langue l'emporta sur toute autre chose, et je m'endormis ; mais, au bout d'une heure, je me réveille, transpercé d'un million d'épingles; autant aurait valu essayer de dormir dans une ruche d'abeilles. Je me remuai, je changeai de place, je me tournai, je me retournai ; impossiblc de me rendormir.

Quant à .Tadin, soit fatigue plus grande, soit sensibilité moins exaltée, il dormait comme Epiménide.

Je me souvins alors de ce hangar plein de paille où j'avais été dénicher des œufs, et il me parut un Ifeu de délfcfe, comparé à l'enfer où je me trouvais. En conséquence, comme rien ne supposai I à ce que j'en usasse h mou plaisir, je pris mon fusil couché à côté de moi sur mon matelas, j'ouvris doucement la fenêtre» je sautai debors, et j'ailii m'étendre sur cette paille tant désirée.

J'y étals depuis dix minâtes à peu près, 61 je commençais à entrer dans cet état qui n'est plus la veille, niais qui n'est pas encore le sommeil, lorsqu'il me sembla que j'entendais parler a quelques pas de moi. Quelques In lans encore je doutai, et par conséquent fessayai de m'enfoncer davantage dans mon assoupissement, lorsque le bruit devint si distinct, que j'ouvris les yeux ami grands, el qu'a la lueur des étoiles je vis trois bon art êtes a l'angle de la maison. Mon

premier mouvement lut de in'assiiier si mon fusil était toujours près de moi. Je le senti.-. ;i la plaee OÙ je l'avais posé, et, plus tranquille, je reportai les yeux bur mes trois individus.

Comme j'étais caché dans l'ombre que projetait le toit du hangar, ils ne pouvaient m'apereevoir, tandis que moi, au contraire, à mesure que nies yeux s'habituaient à l'obscurité, je les distinguais parfaitement. Ils étaient enveloppés de longs manteaux ; l'un d'eux avait un fusil, les deux autres étaient seulement armés de bâtons,

Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles ils restèrent immobiles en parlant à voix basse, celui des trois qui avait le fusil s'approcha de la fenêtre par laquelle j'étais sorti, entr'ouvrit le contrevent, et passa sa tête avec précaution, de manière à regarder dans la chambre. Comme nous avions laissé brûler une lampe sur la cheminée, il pouvait voir un de nos deux matelas occupé et l'autre vide. Sans doute celte circonstance le préoccupa, car il revint aussitôt à ses deux compagnons et leur parla vivement. Tous trois alors s'approchèrent. Je crus que le moment était venu , je me levai sur un genou et j'armai les deux chiens de mon fusil Comme les intentions de trois drôles qui entrent par la fenêtre, à minuit, ne peuvent être douteuses, ma résolution était bien arrêtée : au premier acte d'effraction qu'ils tentaient, je faisais coup double, et, si le troisième ne s'enfuyait pas, Jadin, éveillé par le bruit, avait sa carabine.

En ce moment la fenêtre du grenier s'ouvrit et je vis passer la lête de Salvadore.

A cette apparition, je l'avoue, je crus que notre guide en revenait à son ancien métier, et que nous allions avoir affaire à quatre bandits au lieu d'avoir affaire à trois seulement. Mais, avant que ce doute eût eu le temps rie se changer en certitude, j'entendis une voix qui demandait impérieusement en sicilien :

— Qui êtes-vous ? que voulez-vous ?

— Salvadore ! dirent à la fois les trois hommes.

— Oui, Salvadore. Attendez-moi, je descends.

Dix secondes après, la porte s'ouvrit et Salvadore parut.

Il marcha droit aux trois hommes, et entama avec eux une conversation qui, pour avoir lieu à voix basse, ne m'en parut pas moins vive. Pendant dix minutes ils semblèrent disputer, eux parlant avec insistance, lui répondant avec fermelé. Bientôt les trois hommes reculèrent de quelques pas, comme pour tenir conseil entre eux ; Salvadore resta où il était, les bras croisés et le regard fixé sur eux. Enfin, celui qui avait un fusil se détacha du groupe, revint à Salvadore, lui donna une poignée de main, et, rejoignant ses camarade-, s'éloigna avec eux. Au bout de cinq minutes ils étaient perdus tous trois dans l'obscurité, et je n'entendais plus que le bruit de leurs pas sur les herbes sèches.

Salvadore resta encore un quart d'heure à peu près à la même place, dans la même altitude ; puis, certain que les visiteurs nocturnes s'éiaient retirés réellement, il rentra à son tour el referma la porte derrière lui.

On comprend que la scène dont je venais d'être témoin m'avait ôté, du moins pour le moment, toute envie de dormir. Je restai une demi-heure ImnrOui e ComflW une statue, dans l'attitude où j'étais, et le doigt sur la gâchette de mon fusil ; puis, au bout d'une demi-heure, comme rien ne reifl, et comme je n'entendais plus aucun bruit, je repris une position un peu moins incommode.

Une autre demi-heure s'était à peine écoulée que, telle est la puissance étrange du sommeil, je m'étais déjà rendormi.

Le froid du malin me réveilla. Si belle que doive être la journée, il tombe toujours en Sicile, quelques minutes avant que le soleil ne se lève, une rosée fine, pénétrante el glacée. Heureusement le loil sous lequel Je m'étais mis à couvert m'en ava t garanti ; mais |e n'en ressemai'- pas moins ce malaise matinal bien connu de lOUS les voya eurs.

j'allais rentrer dans la chambre comme j'en étais sorti,

lorsque je vis Jadin ouvrir la l'eiièlic ; il venait de se réveiller, et, ne me voyanl pas sur mon matelas, il avait conçu quelque Inquiétude de t e que fêtais devenu, et me cherchait,

Je lui racontai ce qui S'élail passe; il n'avait rien entendu. Qe|a faisail honneur à son sommeil, car nou-seulcmeiil il n'avail pas été pus mena [é que mol par les insectes, mais ancot e, mOl absent, il avait dû payer pour nous Jeu? au reste ce que prouvait la simple inspection de sa per-

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

sonne • il était tatoué des pieds à la tête comme un sauvage de la Nouvelle-Zélande.

Nous appelâmes Salvadore, qui nous répondit de l'écurie où il apprêtait ses mules; puis, attendu, comme on le pense bien, qu'il n'était pas question de déjeuner, et qu'il n'y avait sur notre route que la seule ville de Corleone, je crois, où nous comptassions faire un repas quelconque, nous finies provision de châtaignes, afin d'amuser notre appétit toutnie long de la route.

Quant à la carte à payer, à notre grand élonnement, elle se trouvait, je ne sais comment, monter à trois piastres : nous les donnâmes, mais en recommandant à Salvadore de ne les remettre qu'à titre d'aumône.

Nous nous mimes en route dans le même ordre que la veille, si ne n'est que je marchai d'abord à pied pour deux raisons : la première, c'est que je désirais me réchauffer; et la seconde c'est que je n'étais pas fâché de causer avec Salvadore de ce qui s'était passé dans la nuit. Au premier mot qui m'en échappa, il se mit à rire; puis, voyant que j'avais assisté à ce petit drame depuis le lever de la toile jusqu'au baisser^ju rideau : — Ah I oui, oui, me dit-il, ce sont d'anciens camarades qui travaillent la nuit au lieu de travailler le jour. Si vous aviez pris un autre guide que moi, il est probable qu'il y aurait eu quelque chose entre vous, et que, d'après ce que vous me dites, cela se serait mal passé pour eux ; mais vous avez vu que, quoiqu'ils se soient fait un peu tirer l'oreille, ils n'en ont pas moins fini par nous laisser le champ de bataille. Maintenant nous n'entendrons plus parler de rien avant le passage de Mezzojuso.

— Et au passage de Mezzojuso ? demanilai-je.

— Oh ! là il faudra le voir.

— N'avez-vous point sur ceux que nous rencontrerons la même influence que vous avec eue sur ceux que nous avons déjà rencontrés ?

— Dame! répondit Salvadore avec un geste sicilien que rien ne peut rendre, c'est une nouvelle troupe qui vient de 6e former.

— Et vous ne les connaissez pas beaucoup?

— Non, mais ils me connaissent.

Nous étions arrivés au bord d'un torrent qui, après avoir fait tourner une espèce de moulin qu'on appelle le moulin de l'Olive, coulait d'un mouvement assez doux, et qu'il fallait bien entendu, comme notre fleuve de la veille dont il était peut-être la Source, traverser à gué: je remontai donc sur ma mule. Salvadore me demanda la permission de sauter en croupe, ce que je lui accordai, et nous tentâmes le passage, qui s'opéra à notre satisfaction, quoique, maigre nos précautions, nous ne pussions nous empêcher d'être mouillés jusqu'aux genoux. Jadin vint ensuite et gagna comme nous le bord sans accident ; mais il n'en fut pas de même du pauvre Cama, qui était évidemment destinéà nous servir de bouc émissaire. A peine son mulet fut-il arrivé au milieu du torrent que, mal diiigé par son conducteur, il dévia de quelques pieds et s'enfonça dans un trou : au cri que jeta Cama nous nous retournâmes, et nous l'aperçûmes dans l'eau jusqu'à la ceinture, tandis que nous ne voyions plus que la tête du mulet: la Dgure que faisait ce malheureux était si grotesque, il était dans tous les événemens funestes qui lui arrivaient si profondément comique, que nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire.

Cette hilarité intempestive réagit sur Cama, qui voulut faire reprendre à son mulet la route qu'il avait perdue; mais, dans les efforts que l'animal lit lui-même, il rencontra une pierre et imita : la violence du coup lii rompre la sangle, et nous \iines Immédiatement Cama et noire bagage s'en aller au fil de l'eau. Si utile que nous fût le premier, el si nécessaire que nous fut le second, nous courûmes à notre cuisinier, tandis que Salvadore courait à notre baga| e au bOUl de cinq minutes, homme et roba étaient bOrs de l'eau, niais

tellement mouillés, tellement ruisselant, qu'il n'y avait pas moyen de continuer la route : an \ faire Bêcher le touti

Nous allumâmes un grand feu avec des herbes Bêches cl des oliviers morts; nous-mêmes en avions besoin ; l'air du

matin nous avait glacés, et nous nous chauffâmes avec un

indicible plaisir à un de ces feux libres et gigantesques comme en allument les bûcherons dans les forêts et les pâtres dans les montagnes; en outre nous y finies rôtir chacun une douzaine de châtaignes. Ce fut notre déjeuner.

Pendant que nous faisions cette halle obligée, nous vîmes paraître une litière portée sur deux mules, menée par un conducteur et accompagnée de quatre campieri. Elle renfermait un digne prélat, gros, gras et frais qui, plus prudent que nous, m'eut tout l'air, au regard de mépris qu'il jeta sur notre collation, de porter ses provisions avre lui. Les quatre campieri, armés de fusils et enveloppés de manteaux, donnaient à sa marche un aspect assez pittoresque. Malgré la difficulté du passage où nous avions échoué, grâce à l'adresse de son conducteur, il traversa la petite rivière sans accident.

Au bout d'une heure à peu près nous levâmes le camp. Mais, quelques instances que nous fissions à Cama, il ne voulut jamais remonter sur son mulet. Salvadore profita de ce refus pour s'y installer à sa place; nous nous remimes en route, Cama nous suivant à pied.

Les plaines que nous traversions, si toutefois des terrains si bouleversés peuvent s'appeler des plaines, offraient toujours un aspect des plus grandioses : chaque fois que nous arrivions au sommet de quelque monticule, nous apercevions de ces lointains immenses et fantastiques comme on en voit en rêves, et si bizarrement colorés par le soleil, qu'ils semblaient mener à quelqu'un de ces pays féeriques que les pas de l'homme ne peuvent atteindre De temps en temps nous apercevions dans la plaine, où il se recourbait comme un serpent de verdure, quelque ruisseau desséché par la canicule, dont un long ruban de lauriers-roses, protégés par un reste de fraîcheur, marquait toutes les sinuosités; puis, çù et là, une de ces petites îles verdoyantes que nous avons déjà décrites, s'élevant sur ce désert d'herbes rongeâlres, au milieu desquelles chantaient désespérément des millions de cigales.

Après six ou huit heures de marche sous un soleil tellement ardent que le cuir de nos bottes nous brûlait les pieds, nous aperçûmes la ville où nous devions dîner : c'étaient deux ou trois rangées de maisons n'ayant que des rezde-chaussée, bâties à des distances égales les unes des autres, et qui de loin ressemblaient, à s'y méprendre, à des joujoux d'enfans.

En descendant à la porte de la principale auberge, nous remarquâmes avec plaisir qu'elle contenait quelques instrumens de cuisine qui ne paraissaient pas trop abandonnés ; mais Salvadore vint calmer la joie que nous causait cette vue, en nous invitant à en faire le plus prompt usage qu'il nous serait possible, attendu qu'ayant perdu une heure ù nous l'échauffer le malin, il fallait rattraper celte heure sur notre dîner, afin de ne point arriver trop tard aux rochers de Mezzojuso. Si affamés que nous fussions, nous comprîmes l'importance de l'avis, et nous pressâmes notre hôte le plus qu'il nous fut possible. Cela n'empêcha point que nous ne perdissions deux heures à faire un exécrable dîner. Un chai, porté sur notre carte au compte de Milord, nous prouva»qu'il avail été plus heureux que nous.

Nous nous remîmes en roule vers les cinq heures. Comme le défilé qu'il nous fallait franchir n'était guère éloigné que de six milles de Corleone, où nous avions dîné, nous commençâmes à l'apercevoir vers six heures un quart. C'était tout bonnement un passage entre deux montagnes, l'une coupée a pic, l'autre s'inclinanl par une pente assez rapide, toute couverte de rocs qui avaient roulé du sommet, et s'étaient arrêtés à différentes distances. Nous devions y être arrivés vers sept heures, c'esi :i dire en plein jour encore Salvadore nous montra ce passage du bout de son bâton ; puis, nous regardant comme pour voir l'effet que ce qu'il allait nous annoncer produirai' sur nous :

— S'il y a quelque chose a craindre, dit il, ce sera là.

— Bâtons donc le pas, répondis je, car, s'il v a vraiment quelque danger, mieux vaut l'aller chercher au grand jour que d'attendre qu'il vienne nous surprendre pendant la nuit.

— Allons, dit Salvadore.

Et. appuyant la main sur le pommeau de ma selle, il excita delà voix nos mules, qui prirent le trot.

Nous approchâmes rapidement. Cama, pour ne point nous nous relarder, avait repris sa place au milieu du bagage, et nous suivait, cramponné aux cordes qui le liaient. Il avait entendu quelques mois des craintes émises par Salvadore, et avait paru fort inquiet. Je lui avais alors offert, comme Jadin avait une carabine et moi un fusil à deux coups, de prendre les pistolets, afin de nous donner un coup de main si l'occasion se présentait; mais cette offre avait failli le faire tomber de frayeur du haut de sa mule. Jadin les avait donc gardés dans ses fontes.

A. trois cents pas du passage à peu près, Salvadore arrêta ma mule. Comme c'était elle qui tenait la tète du coriége, les deux autres suivirent immédiatement son exemple ; puis, nous disant de demeurer à l'endroit où nous étions, attendu qu'il venait d'apen evoir le bout d'un fusil derrière un rocher, Salvadore nous quitta et marcha droit vers le point indiqué.

Nous profilâmes de cette petite halte pour voir si nos armes élaient en état. J'avais dans chaque canon de mon fusil deux balles mariées, et Jadin en avait autant dans celui de sa carabine et dans ceux de ses pistolets. Comme les pistolets étaient doubles, cela nous faisait sept coups à tirer, sans compter que nos fusils, étant à système, pouvaient se recharger assez promptement pour qu'en cas de besoin une seconde décharge succédât presque immédiatement à la première.

Nous suivions Salvador des ypux avec une attention que l'on comprendra facilement. Il s'avançait d'un pas ferme e rapide, sans montrer aucune hésitation ; bientôt nous vîmes poindre un homme à l'angle dune pierre; Salvadore l'aborda, et tous deux, après quelques paroles échangées, disparurent derrière le rocher.

Au bout de dix minutes, Salvadore reparut seul et revint vers nous. Nous cherchâmes de loin à lire sur son visage quelles nouvelles il nous apportait, mais c'était chose impossible. Enfin, lorsqu'il fut à quelques pas de nous :

— Eh bien! lui dis-je, qu'y a-t-il?

— Il y a que, comme je l'avais prévu, ils ne veulent pas nous laisser passer.

— Comment! ils ne veulent pas nous laisser passer?

— C'est à-dire à moins que vous ne payiez le passage.

— Et ^ont-ils bien exigeans ?

— - Oh non ! A ma considération, ils n'exigent que cinq piastres.

— Ah ! dit Jadin en riant, à la bonne heure! voilà des gens raisonnables, et j'aime presque mieux avoir affaire à eux qu'aux aubergistes.

— Et combien sont-ils, demandai-je, pour avoir la prétention de nous mettre ainsi à contribution?

— Ils sont deux.

— Comment ! deux en tout?

— Oui; les autres sont sur la route d'Armianza ù Poliai.

— Que dites-vous décela, Jadin?

— Eh bien ! mais je dis que, puisqu'ils ne sont que deux, et que nous sommes quatre, c'est à nous de leur faire donner cinq piastres.

— Mon cher Salvadore, repris-je alors, faites-moi le plaisir de relouruer vers ces messieurs, et de leur dire que nous les invitons à se tenir tranquilles.

— Ou sinon, continua Jadin, que je les fais manger par Milord. N'esl-ce pas, le chien? Veut-il manger un voleur, le chien? Hein?

Milord lit deux ou trois bonds fort joyeux en signe de parfait consentement.

— C'est votre dernier mot? dit Salvadore.

— Le dernier.

— Eh bien I vous avez raison. Seulement, mettez pied à terre, ci marchez de l'auire coté des mules, afin que, si dans un moment de mauvaise humeur il leur prcniii l'envie de vous envoyer un coup de fusil, vous leur présentiez le moins de prise possible.

Le conseil était bon; nous le suivîmes aussitôt. Quant à Salvadore, soit qu'il pensât n'avoir rien à craindre, soit qu'il méprisât le danger, il marcha, en sifflant, quatre pas en avant de la première mule, tandis que nous étions chacun derrière la nôtre, et entièrement abrités par elle.

Nous vîmes poindre le chapeau pointu de nos bandits audessus du rocher; nous vîmes s'abaisser les deux canons de fusil dans nolie direction ; mais quoique, à l'endroit où la route était la plus rapprochée du lieu où ils étaient embusqués, il n'y eut guère plus de soixante pas d'eux à nous, toute leur hostilité se borna à cette démonstration, peutêtre aussi défensive qu'offensive. Au bout de dix minutes, nous étions hors de portée.

— Eh bien ! Cama, dis-je en me retournant vers notre malheureux cuisinier, qui, pâle comme la mort, marmottait ses prières en baisant une image de la madone qu'il portait au cou, que penses-tu maintenant des voyages par terre?

— Oh I monsieur, s'écria Cama, j'aime encore mieux la mer, parole d'honneur 1

— Tenez, dis-je à Salvadore, vous êles un brave homme; voici les cinq piastres pour boire à notre santé.

Salvadore nous baisa les mains, et nous remontâmes sur nos mules.

Une heure après, nous étions arrivés sans autre accident à l'auberge de San-Lorenzo, où nous devions coucher. Nous y trouvâmes un souper et un lit détestables, pour lesquels on nous demanda le lendemain quatre piastres.

Décidément Jadin avait raison : les véritables voleurs, ceux surtout auxquels il n'y avait pas moyen d'échapper, c'étaient les aubergistes.

PALF.RME L HEUREUSE.

Plus favorisée du ciel que Girgenti, Palerme mérite encore aujourd'hui le nom qu'on lui donna il y a vingt siècles : aujourd'hui, comme il y a vingt siècles, elle est toujours Palerme l'heureuse.

En effet, s'il est une ville au monde qui réunisse foules les conditions du bonheur, c'est cette insoucieuse fille des Phéniciens qu'on appelle Palermo Felice, et que les anciens représentaient assise comme Vénus dans une conque d'or. Bâtie entre le monte Pellegrino qui l'abrite de la tramontetna, et la chaîne de la Bagherie, qui la protège contre le sirocco; couchée au bord d'un golfe qui n'a que celui de Naples pour rival ; entourée d'une verdoyante ceinture d'orangers, de grenadiers, de cédrats, de myrthes, d'aloès et de lauriersroses, qui la couvrent de leurs ombres, qui l'embaument de leurs parfums; héritière des Sarrasins, qui lui oui laissé leurs palais ; des Normands, qui lui ont laissé leurs églises; des espagnols, qui lui ont laissé leurs sérénades, elle est à la fois poétique comme une Sultane, gracieuse comme une Française, amoureuse comme une Andalouse. Aussi son bonheur à elle est-il un de res bonheurs qui Tiennent de Dieu, et que les hommes ne peuvent détruire. Les Romains l'ont occupée, les Sarrasins l'ont conquise, les Normands l'ont possédée, les Espagnols la quittent à peine, et à tous ces différons maîtres, dont elle a fini par faire ses amans, elle a souri du même sourire : molle courtisane, qui n'a jamais eu de force que pour une éternelle volupté.

L'amour est la principale affaire de Palerme ; partout ailleurs on vil, on travaille, on pense, on spécule, on discute, on combat : à Palerme, on aime. La ville avait besoin d'un protecteur céleste ; on ne pense pas toujours a Dieu, il tant bien un fondé de pouvoir qui y pense pour nous. Ne croye» pas qu'elle ail été choisir quelque saint morose, grondeur, axigeant, sévère, ride, désagréable. Non pas; elle a pris

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

une belle vierge, Jeune, indulgente, (leur sur la terre, étoile au ciel ; elle en a fait sa patronne. Et pourquoi cela? Parce qu'une femme, si chaste, si sainte qu'elle soit, a toujours un peu de la Madeleine; parce qu'une femme, fût-elle niorle vierge, a compris l'amour; parce que enfin c'est d'une femme que Dieu a dit: a II lui sera beaucoup remis parce quelle a beaucoup aimé ».

Aussi, lorsque après une route rude, fatigante, éternelle, au milieu des solitudes brûlées par le soleil, dévasiées par les torrens, bouleversées par les tremhlemens de terre, sans arbres pour se reposer le jour, sans gite pour dormir la nui I, nous aperçûmes, en arrivant au haut d'une montagne, Païenne, assise au bord de son golfe, se mirant dans cette mer azurée comme Cléopâtre aux Ilots du Cyrénaïque, on comprend que nous jetâmes un cri de joie : c'est qu'à la simple vue de Palerme, ou oublie tout. Palerme est un but; c'est le printemps après l'hiver, c'est le repos après la fatigue; c'est le jour après la nuit, l'ombre après le soleil, l'oasis après le désert.

A la vue de Palerme toute notre fatigue s'en alla ; nous oubliâmes les mules au trot dur, les fleuves aux mille détours ; nous oubliâmes ces auberges dont la faim et la soif sont les moindres inconvéniens. ces routes dont chaque angle, chaque rocher, chaque carrière, recèlent un bandit qui vous guette ; nous oubliâmes tout pour regarder Palerme, et pour respirer cette brise de la mer qui semblait monter Jusqu'à nous.

Nous descendîmes par un chemin bordé d'un côté d'im- > menses roseaux, et baigné de l'autre par la mer ; le port était plein de bâtimens à l'ancre, le golfe plein de petites barques à la voile ; une lieue avant Palerme, les villas couvertes de vignes se montrèrent, les palais ombragés de palmiers vinrent au devant de bous : tout cela avait un air de joie admirable à voir. En effet, nous tombions au milieu des fêtes de sainte Rosalie.

A mesure que nous approchions de la ville, nous marchions plus vite ; Palerme nous attirait comme cette montagne d'aimant des Mille et une Nuits, que ne pouvaient fuir les vaisseaux. Après nous avoir montré de loin ses dômes, ses tours, ses coupoles, qui disparaissaient peu à peu, elle nous ouvrait ses faubourgs. Nous traversâmes une espèce de promenade située sur le bord de la mer, puis nous arrivâmes à une porte de construction normande ; la sentinelle, au lieu de nous arrêler^ious salua, comme \ our nous dire que nous étions les bien-venus.

Au milieu de la place de la Marine, un homme vint a nous :

— Ces messieurs sont Français? nous demanda-t-il.

— Nés en pleine France, répondit Jadin.

— C'est moi qui ai l'honneur de servir particulièrement les jeunes seigneurs de votre nation qui viennent à Palerme.

— El en quoi les servez-vous P lui demandai je.

— En toutes choses, Excellence.

— Pesta ! vous êtes un homme précieux. Commment vous appelez-vous ?

— J'ai bien des noms, Excellence ; mais lepluscommunémenl on m'appelle il stijnor Mercurio.

— Ah! très-bien, je comprends. Merci.

— Voilà les certificats des dernière Français qui m'ont employé : vous pouvez voir qu'ils ont été parfaitement satisfaits de mes services.

EtcNiiin il Bignor Mercurio nous présenta (rois ou quatre cerlilieats fort circonstanciés et fort indiscrets qu'il tenait de la reconnaissance de nos compatriotes. Je les parcourus des yeux et les passai a Jadin, qui les lui à son tour.

— Ces messieurs voient que |e Buis parfaitement en règle?

— Oui, mon cher ami, mais malheureusement nous n'avons pas be "in de vous.

— si fait, Excellence, on a toujours besoin de mot -, quand re n'esl pas pour une onooe, c'est pour une autre : étés vous riches, |e vou i ferai dépenser vo re argent ; êtrs vo pau vres, je vous ferai faire de ., Mes-vous artistes, je voua montrerai des tableaux ; êtei -vous hommes du mon

de je vous mettrai au courant de tous lesarranj me de

la société Je suis tout, Excellence ciceroti i, v-lL I de cham-

bre, antiquaire, marchand, acheteur, historien, — et surtout...

— Ituffiano, dit Jadin.

— Si siynore, répondit notre étrange interlocuteur avec une expression d'orgueilleuse confiance dont on ne peut se faire aucune idée.

— Et vous êtes satisfait de votre mélie.r?

— Si je suis satisfait, Excellence ! c'est-à-dire que je suis l'homme le plus heureux de la terre.

— Peste! dit Jadin, comme c'est agréable pour les honrêtes gens !

— Que dit votre ami, Excellence?

— Il dit que la vertu porte toujours sa récompense. Mais pardon, mon cher ami: vous comprenez; il fait un peu chaud pour causer d'affaires en plein soleil ; d'ailleurs nous arrivons, comme vous voyez, et nous sommes fatigués.

— Ces messieurs logent sans doute à l'hôtel des Quatre- Canlons?

— Je crois qu'oui.

— J'irai présenter mes hommages à ces messieurs.

— Merci, c'est inutile.

— Comment donc, ce serait manquer à mes devoirs ; d'ailleurs j'aime les Français, Excellence.

— Peste I c'est bien flatteur pour notre nation.

— J'irai donc à l'hôtel.

— Faites comme vous voudrez, seignpur Mercurio ; mais vous perdrez probablement votre temps; je vous en préviens.

— C'est mon affaire.

— Adieu, seigneur Mercurio.

— Au revoir, Excellence.

— Quelle canaille ! dit Jadin.

Et nous continuâmes notre route vers l'hôtel des Quatre Cantons. Comme je l'ai dit, Palerme avait un air de fête qui faisait plaisir à voir. Des drapeaux flottaient à toutes les fenêtres, de grandes bandes d'étoffes pendaient à tous les balcons; des portiques et des pyramides de bois recouvertes de guirlandes de fleurs se prolongeaient d'un bout à l'autre de chaque rue. Salvadore nous fit faire un détour, et nous passâmes devant le palais épiscopal. Là était une énorme machine à quatre ou cinq étages, haute de quarante cinq à cinquante pieds, de la forme de ces pyramides de porcelaine sur lesquelles on sert les bonbons au dessert ; toute drapée de taffetas bleu avec de franges d'argent, surmontée d'une figure de femme tenant une croix et entourée d'anges. C'était le char de sainte Rosalie.

Nous arrivâmes à l'hôtel; il était encombré d'étrangers. Par le crédit de Salvadore nous obtînmes deux petites chambres que l'hôte réservait, disait-il, pour des Anglais qui devaient arriver de Messine dans la journée, et qui d'avance les avaient fait retenir. Peut-être n'était ce qu'un moyen de nous les faire payer le triple de ce qu'elles valaient ; mais, telles qu'elle étaient, et au pri.\ qu'ellescoûlaient, nous étions encore trop heureux de les avoir.

Nous réglâmes nos comptes avre Salvadore, qui nous demanda un certificat que nous lui donnâmes de grand cœur. Puis j'ajoutai deux piastres de bonne main aux cinq que je lui avais déjà données en sortant du défilé de Mezzojuso, et nous nous quittâmes enchantés l'un de l'autre.

Nous interrogeâmes notre hôte sur l'emploi de la journée ; il n'y avait rien à faire jusqu'à cinq heures du soir, qu'à nous baigner et à dormir ; à cinq heures, il y avait promenade sur la Marine; à huit heures, feu d'artifice au bord de la nier; toute la soirée, illumination et danses à la Flora ; à minuit corso.

Nous demandâmes deux bains, nous fîmes préparer nos lits, et nous arrêtâmes une voilure.

A quatre heures, on nous prévint que la table d'hôte était servie ; nous descendîmes, el nous trouvâmes une table autour de laquelle étaient réunis des échantillons de tous les peuple i de la terre , Il y avail des Français, des Espagnole, des Anglais, des Allemands, duo Polonais, des tinsses, des Valaques, des Turcs, des Grecs et des Tunisiens. Nous nous approchâmes de deux compatriotes, qui, de leureôlé, nous ayani reconnue, B'avançalent vers nous ; c'étaient des Pari-

siens, gens du monde, et surtout gens d'esprit, le baron de S... et le vicomte deR...

Comme il y avait déjà plus de huit jours qu'ils étalent à Païenne, et qu'une de nos prétentions, à nous autres Français, c'est de connaître au bout de huit jours une ville, comme si nous l'avions habitée toute notre vie, leur rencontre, en pareille circonstance, était une véritable trouvaille. Ils nous promirent, dès le soir même, de nous mettre au courant de touies les habitudes palermitaines. Nous Ipur demandâmes s'ils connaissaient il signor Mercurio : c'était leur meilleur ami. Nous leur racontâmes comment il était venu au devant de nous et comment nous l'avions reçu; ils nous blâmèrent fort et nous assurèrent que c'était un homme précieux à connaître, ne fût-ce que pour l'étudier. Nous avouâmes alors que nous avions commis une faute, et nous promîmes de la réparer.

Après le dîner, que nous trouvâmes remarquablement bon, on nous annonça que nos voitures nous attendaient ; comme ces messieurs avaient la leur, et que nous ne voulions pas cependant nous séparer tout à fait, nous nous dédoublâmes- Jadin monta avec le vicomte de R.., et le baron de S... monta avec moi.

Il était arrivé à ce dernier, la veille même, une aventure trop caractéristique pour que, malgré cette grande difficulté que l'on éprouve dans notre langue à dire certaines choses, je n'essaie pas de la raconter. Qu'on se figure d'ailleurs qu'on lit une historiette de Tallemant des Réaux, ou un épisode des Dames galantes de Brantôme.

Le baron de S... était à la fois un philosophe et un observateur ; il voyageait tout particulièrement pour étudier les mœurs des peuples qu'il visitait; il en résultait que dans toutes les villes d'Italie il s'était livré aux recherches les plus minutieuses sur ce sujet.

Comme on le pense bien, le baron de S... n'avait pas fait la traversée deNaplesà Palerme pour renoncer, une fois arrivé en Sicile, à ses investigations habituelles, Au contraire, cette terre, nouvelle pour le baron de S... lui ayant paru présenter sous ce rapport de curieuses nouveautés, il n'en était devenu que plus ardent a faire des découvertes.

Il signor Mercurio, qui, ainsi qu'il nous l'avait dit, était versé dans toutes les parties de la science philosophique que pratiquait le baron de S... s'était trouvé sur son chemin comme il s'était trouvé sur le nôtre ; mais, mieux avisé que nous, le baron de S... avait tout de suite compris de quelle utilité un pareil cicérone pouvait être pour un homme qui, comme lui voulait connaître les effets et les causes. Il l'avait dès le jour même attaché à son service.

Le baron de S... avait commencé ses éludes dans les hautes sphères de la société ; de là, pour ne point perdre le piquant de l'opposition, il avait passé au peuple. Dans l'une et l'autre classe, il avait recueilli des documens si curieux, que, ne voulant pas laisser ses notes incomplètes, il avait demandé l'avant-veille à il signor Mercurio s'il ne pourrait lui ouvrir quelque porte de cette classe moyenne qu'on appelle en Italie le mezzoeeto. Il signor Mercurio lui avait répondu que rien n'était plus facile, et que dès le lendemain il pourrait le mettre en relations avec une petite bourgeoise fort bavarde, et dont la conversation était des plus instructives. Comme on le pense bien, le baron de S .. avait accepté.

La veille au soir, en conséquence, il signor Mercurio était venu le chercher à l'heure convenue, et l'avait conduit dans une rue assez étroite, en l'ace d'une maison de modeste apparence; le baron avait, à l'instant même et du premiereoup d'oeil, rendu justice à l'intelligence de son guide, qui avait ainsi trouvé tout d'abord ce qu'il lui avait dit de chercher. Il allait tirer le cordon de la sonnette, pressé qu'il était de voir si l'intérieur de la maison correspondait a l'extérieur, lorsque il signor Mercurio lui avait arrêté le bras, et, lui montrant une petite clef, lui avait l'ait comprendre qu'il était inutile d'immiscer un concierge ou un domestique aux secrets de la scieiiie. le baron avait reconnu la \ériie de la maxime, et avait su i\ i ion guide, qui, mat i liant devant lui, le conduisit, par un escalier étroit niais propre, à une porte qu'il ouvrit comme il avait ! («la rue. Ci te porte

Ouverte, il traversa une antichambre, et, ouvrant une troisième porte, qui était celle d'une salle à manger, il y introduisit le baron en lui disant qu'il allait prévenir la dame à laquelle il avait désiré être présenté.

Le baron, qui s'était plus d'une fois trouvé dans des circonstances pareilles, s'assit sans demander d'explications. La pièce dans laquelle il était répondait à ce qu'il avait déjà vu de la maison- c'était une chambre modeste avec une petite table au milieu, et des gravures enfermées dans des cadres noirs pendus aux murs; ces gravures représentaient la Cène de Léonard de Vinci, l'Aurore du Guide, l'Endymion du Guerchin, et la Bacchante de Carrache.

Il y avait en outre, dans cette salle à manger, deux portes en face l'une de l'autre.

Au bout de dix minutes qu'il était assis, le baron, commençant de s'ennuyer, se leva et se mil à examiner les gravures ; au bout de dix autres minutes, s'impatientanl un peu plus encore, il regarda alternativement l'une et l'autre des deux portes, espérant à chaque instant que l'une ou l'antre s'ouvrirait. Enfin, comme dix nouvelles minutes s'étaient écoulées encore sans qu'aucune des deux s'ouvrît, il résolut, toujours plus impatient, de se présenter lui-même, puisque il signor Mercurio tenait tant ù faire sa présentation. Au moment où il venait de prendre cette décision, et comme il hésitait entre les deux portes, il crut entendre quelque bruit derrière celle de droite. Il s'en approcha aussitôt et prêta l'oreille; sur qu'il ne s'était pas trompé, il frappa doucement.

— Entrez, dit une voix.

Il sembla bien au baron que la voix venait de lui répondre avec un timbre tant soit peu masculin, mais il avait remarqué qu'en Italie les voix de soprano étaient assez communes chez les hommes ; il ne s'arrêta point à cette idée, et, tournant la clef, il ouvrit la porte.

Le baron se trouva en face d'un homme de trente à trentedeux ans, vêtu d'une robe de chambre de bazin. assis devant un bureau et prenant des notes dans de gros livres. L'homme à la robe de chambre tourna la tête de son côté, releva ses lunettes, et le regarda.

— Pardon, monsieur, dit le baron tout élonné de rencontrer un homme là où il s'attendait à trouver une femme ; mais je crois (pie je me suis trompé.

— Je te crois aussi, monsieur, répondit tranquillement l'homme à la robe de chambre.

— En ce cas, mille pardons de vous avoir dérangé, reprit le baron.

— Il n'y a pas de quoi, monsieur, répondit l'homme à la robe de chambre.

Alors ils se saluèrent réciproquement, et le baron referma la porte, puis il se remit à regarder les gravures.

Au bout de cinq minutes, la seconde porte s'ouvrît, el une jeune femme de vingt à vingt-deux ans fit signe au baron d'entrer.

— Pardon, madame, dit le baron à voix basse, mais peutêtre ignorez-vous qu'il y a quelqu'un là, dans la chambre en face de celle-ci.

— SI fait, monsieur, répondit la jeune femme sans se donner la peine de changer le diapason de sa voix.

— Et sans indiscrétion, madame, demanda le baron, peuton vous demander quel est ce quelqu'un}

— C'est mon mari, monsieur.

— Votre mari?

— Oui.

— Diable I

— Cela vous ronlrarie-t-il ?

— C'est selon.

— Si vous l'exigez, je le prierai d'aller faire un tour par la ville; mais il travaille, et cela le dérangera.

— Au l'ait, dil le baron en riant, si vous croyez qu'il reste où il est, je ne vois pas irop...

— Oh I monsieur, Il ne bougera pas.

— En ce cas, dit le ban n, c'esl autre chose, vous avez raison, il ne faut pas le <\v\: ■

it le bwon cni 'i; ■ la J une tenu', qui referma la

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

porte derrière lui. An bout de deux heures, le baron sortit après avoir fait sur les mœurs de la bourgeoisie sicilienne les observations les plus intéressantes, et sans que personne, comme la promesse lui en avait été faite, vînt le troubler dans ses observations. Aussi se promettait-il de les reprendre au premier jour.

Comme le baron achevait de me raconter cette histoire, nous arrivions a la Marine.

C'est la promenade des voitures et des cavaliers, comme la Flora est celle des piétons. Là comme à Florence, comme à Messine, tout ce qui a équipage est forcé de venir faire son giro entre six ou sept heures du soir : au reste, c'est une fort douce obligation : rien n'est ravissant comme cette promenade de la Marine adossée à une file de palais, avec son golfe communiquant à la haute mer, qui s'étend en face d'elle, et sa ceinture de montagnes qui l'enveloppe et la protège. Alors, c'est-à-dire depuis six heures du soir jusqu'à deux heures du matin, souffle le greco, fraîche brise du nord-est qui remplace le vent de terre, et vient rendreja force à toute cette population qui semble destinée à dormir le jour et à vivre la nuit; c'est l'heure où Palerme s'éveille, respire et sourit. Réunie presque entière sur ce beau quai, sans autre lumière que celle des étoiles, elle croise ses voitures, ses cavaliers et ses piétons; et tout cela parle, babille, chante comme une volée d'oiseaux joyeux, échange des fleurs, des rendez-vous, des baisers; tout cela se hâte d'arriver, les uns à l'amour, les autres au plaisir : tout cela boit la vie à plein bord, s'inquiétant peu de cette moitié de l'Europe qui l'envie, et de cette autre moitié de l'Europe qui la plaint.

Naples la tyrannise, c'est vrai ; peut-être parce que Naples en est jalouse. Mais qu'importe à Palerme la tyrannie de Naples? Naples peut lui prendre son argent, Naples peut stériliser ses terres, Naples peut lui démolir ses murailles, mais Nap'-es ne lui prendra pas sa Marine baignée par la mer, son vent de greco qui la rafraîchit le soir, ses palmiers qui l'ombragent le malin, ses orangers qui la parfument toujours, et ses amours éternelles qui la bercent de leurs songes quand ils ne l'éveillent pas dans leur réalité.

On dit: « Voir Naples et mourir. » Il faut dire : « Voir Palerme et vivre. »

A neuf heures, une. fusée s'élança dans l'air, et la fête s'arrêta. C'était le signal du feu d'artifice, qui se tire devant le palais Butera.

Le prince de Butera est un des grands seigneurs du dernier siècle qui ont laissé le plus de souvenirs populaires en Sicile, où, comme partout, les grands seigneurs commencent à s'en aller.

Le feu d'artifice tiré, il y eut scission entre les promeneurs; les uns restèrent sur la Marine, les autres tirèrent vers la Flora. Nous fûmes de ces derniers, et au bout de cinq minutes nous étions à la porte de cette promenade, qui passe pour un des plus beaux jardins botaniques du monde. Elle était magnifiquement illuminée, des lanternes de mille couleurs pendaient aux branches des arbres, et dans les carrefours étaient des orchestres publics, où dansaient la bourgeoisie et le peuple. Au détour d'une allée, le baron me serra le liras ; une jeune femme et un homme encore jeune passaient près de nous. La femme était la petite bourgeoise avec laquelle il avait philosophé la veille; son cavalier était l'homme à la robe de chambre qu'il avait vu dans le cabinet. Ni l'un ni l'autre ne firent, mine de le reconnaître, ils avaient l'air de s'adorer.

Nous restâmes à la Flora jusqu'à dis heures; à dix heures les portes de la cathédrale s'ouvrent pour laisser sortir des confréries, des corporations, des «liasses de saints, des reliques de saintes, qui se font des visites les uns aux autres. Nous n'avions garde de manquer ce spectacle : nous nous acheminâmes donc vers la cathédrale, où nous arrivâmes à grande peine à cause de la fouie.*

C'est un magnifique édifice du xn» siècle, d'architecture moitié normande, moitié sarrasine, plein de ravissans détails d'un fini miraculeux, et tout découpé, tout dentelé, tout festonné comme une broderie de marbre ; les portes en étaient

ouvertes à tout le monde, et le chœur, illuminé du haut en bas par des lustres pendus au p'afond et superposés les uns aux autres, jetait une lumière à éblouir : je n'ai nulle part rien vu de pareil. Nous en fîmes trois ou quatre fois le tour, nous arrêtant de temps en temps pour compter les quatrevingts colonnes de granit oriental qui soutiennent la voûte, et les tombeaux de marbre et de porphyre où dorment quelques-uns des anciens souverains de la Sicile (1). Une heure et demie s'écoula dans cette investigation; puis, comme minuit allait sonner, nous remontâmes dans notre voilure, et nous nous fîmes conduire au Corso, qui commence à minuit, et qui se tient dans la rue delCassero.

C'est la plus belle rue de Palerme, qu'elle traverse dans toute sa longueur, ce qui fait qu'elle peut bien avoir une demi-lieue d'une extrémité à l'autre. Lorsque les émirs se fixèrent à Palerme, ils choisirent pour leur résidence un vieux château situé à l'extrémité orientale, qu'ils fortifièrent, et auquel ils donnèrent le nom de el Cassaer; de là la dénomination moderne de Cassaro. Elle s'appelle aussi, à l'instar de la ruefashionable de Naples, la rue de Tolède.

Cette rue est coupée en croix par une autre rue, ouvrage du vice-roi Macheda, qui lui a donné son nom, qu'elle a perdu depuis pour prendre celui de Strada-Nova. Au point où les deux rues se croisent, elles forment une place dont les quatre faces sont occupées par quatre palais pareils, ornés des statues des vice-rois.

Qu'on se figure cette immense rue del Cassero, illuminée d'un bout à l'autre, non pas aux fenêtres, mais sur ces portiques et ces pyramides de bois que j'avais déjà remarqués dans la journée ; peuplée d'un bout à l'autre des carrosses de tous les princes, ducs, marquis, comtes et barons dont la ville abonde : dans ces carrosses, les p'us belles femmes de Palerme sous leurs habits de grand gala ;. de chaque côté de la rue, deux épaisses haies de peuple, cachant sous la toilette des dimanches les haillons quotidiens ; du monde à tous les balcons, des drapeaux à toutes les fenêtres, une musique invisible partout, et on aura une idée de ce que c'est que le Corso nocturne de sainte Rosalie.

Ce fut pendant de pareilles fêtes qu'éclata la révolution de 4820. Le prince de la Cattolica voulut la réprimer, et fit marcher contre le peuple quelques régimens napolitains qui formaient la garnison de Palerme. Mais le peuple se rua sur eux, et, avant qu'ils eussent eu le temps de faire une seconde décharge, il les avait culbutés, désarmés, dispersés, anéantis. Alors les insurgés se répandirent dans la ville en criant : Mort au prince de la Cattolica I À ces cris, le prince se réfugia à trois lieues de Palerme, chez un de ses amis qui avait une villa à la Bagherie; mais le peuple l'y poursuivit. Le prince, traqué de chambre en chambre, se glissa entre deux matelas. Le peuple entra dans la chambre où il était, le chercha de tous côtés, et sortit sans l'avoir eu. Alors le prince de la Cattolica, n'entendant plus aucun bruit, et croyant être seul, se hasarda à sortir de sa retraite, mais un enfant, qui était caché derrière une porte, le vit, rappela les assassins, et le prince fut massacré.

C'était, comme le prince de Butera, un des grands seigneurs de Palerme, mais il était loin d'être populaire et aimé comme celui-ci : tous deux étaient ruinés par les prodigalités sans nom que tous deux avaient faites ; mais le prince de Butera ne s'en aperçut jamais, et très probablement mourut sans s'en douter, car ses fermiers, d'un accord unanime, continuèrent de lui payer une énorme redevance, et quand, malgré cette énorme redevance, l'intendant du prince leur écrivait ces seules paroles : « Le prince manque d'argent, » les caisses se remplissaient comme par miracle, ces braves gens vendant dans cette circonstance jusqu'à leurs joyaux de mariage. Le prince de la Cattolica, tout au contraire, était

(I) Ces tombeaux sont ceux du roi Roger et de Constance, impératrice et reine» de Frédéric il ci de la reine Constance, sa femme ; de Merre M d'Aragon ci de l'empereur Henri VI, En ithi,

on ouvrit ces divers inimiunens pour y cimshiter l:i présence de(

eisemem royaux qu'ils devaient renfermer. Le corps de Honrl,

revêtu de 6es ornoinons impériaux et d'un costume brodé d'or, était parfaitement Intact et & poinc défiguré,

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE SPFRONAfit.

toujours aux prises avec ses créanciers : de sorle qu'a la suite d'une fête magnifique qu'il venait de donner à la cour, le roi Ferdinand, voyant qu'il ne savait où donner de la lête, lui accorda, par ordonnance royale, quatre-vingts années pour payer ses dettes. Muni de celte ordonnance, le prince de la Cattolica envoya promener ses créanciers.

Comme le prince de Butera était mort depuis quelques années, il ne fallut rien moins que le vieux prince de Paterno, l'homme le plus populaire de la Sicile après lui, pour apaiser les esprits et arrêter les massacres. Bien plus, comme le général Pepe et ses troupes s'étaient présentés, au nom du gouvernement provisoire, pour entrer à Païenne, le prince lit tant que, de part et d'autre, il obtint qu'un traité serait signé. Les Palermilains, pour conserver à cet acte la forme d'un traité, et afin qu'il ne put jamais passer pour une capitulation, exigèrent que le traité fût rédigé et signé hors de l'île. En effet, les conditions furent discutées, arrêtées et si gnées sur un vaisseau américain à l'ancre dans le port. Un des articles portait que les Napolitains entreraient sans battre le tambour. A la porte de la ville, le tambour-major, comme par habitude, fit le signe ordinaire, et aussitôt la f marche commença; en même temps, un homme du peuple qui se trouvait là, se jeta sur le tambour le plus proche de lui et creva sa caisse d'un coup de couteau. On voulut arrêter cet homme, mais en an instant la ville entière fut prête à se soulever de nouveau. Le général Pepe ordonna aussitôt de remettre les baguettes au ceinturon, et l'article imposé par les Palermitains eut, moins cette infraction de quelques secondes, son entière exécution.

Mais le traité ne tarda pas à être violé, non-seulement dans un de ses articles, mais dans toutes ses parties; d'abord le parlement napolitain refusa de le ratifier, puis bientôt, les autrichiens étant rentrés à Naples, le cardinal Gravina fut nommé lieutenant général du roi en Sicile, et, le ;> avril 1821, publia un décret qui annulait tout ce qui s'était passé depuis que le prince héréditaire avait quitté l'Ile; alors les extorsions commencèrent pour ne plus s'arrêter, et l'on vit des choses étranges. Nous citerons deux ou trois exemples qui donneront une idi;e de la façon dont les impôts sont établis et perçus en Sicile.

La ville de Messine avait un droit sur les contributions communales, et sur ce revenu elle payait un excédant de contributions foncières; le roi s'empara de ce droit, et exigea que la ville continuât de payer l'excédant, quoiqu'elle n'eût plus la propriété.

Le prince de Villa Franca avait une terre qu'il avait mise en rizière, et qui, rapportant G,000 onces (72,000 francs à peu près), avait été taxée sur ce revenu : le gouvernement s'aperçut que les irrigations que l'on faisait pour celte culture étaient nuisibles à la santé des habitans ; il lit défense au pi ince de Villa-Franca de continuer celle exploitation; le prince obéit, mit sa terre en froment et en coton, mais, comme cette exploitation est moins lucrative que l'autre, le revenu de la terre tomba de 72,000 francs à 0,000. Le prince de Villa Franea continue de payer le même impôt, 900 onces, c'est-à-dire 5,000 francs de plus que ne lui rapporte la terre.

En 1831, des nuées de sauterelles s'abattirent sur la Sicile , les propriétaires voulurent se réunir pour les détruire; mais, les réunions d'individus au-dessus d un certain nombre étant défendues, le roi fit savoir qu'il se chargeait, moyennant un impôt qu'il établissait, de la destruction des sauterelles. Malgré les réclamations, l'impôt fut établi. Le roi ne détruisit pas les sauterelles, qui disparurent toutes seules après avoir dévoré les récoltes, et l'impôt re^ta

Ce sont ces exactions donl Q0U8 venons de raconter les moindres qui qbI produit cette haine profonde qui existe entre les Siciliens et les Napolitains, haine qui surpasse celle de l'Irlande et de l'Angleterre, celle de la Belgique et de la Hollande, celle du Portugal et de l'Espagne.

Celte haine avait, quelque temps avant noire arrivée à Païenne, amené un fait singulier.

Un soldat napolitain avait, Je ne sais pour quel crime, éle condamné à être fusillé.

Comme les soldats napolitains, près des Siciliens surtout, or.rv. i o\n\ — ix.

ne jouissent pas d'une grande réputation de courage, les Siciliens attendaient avec une vive impatience le jour de l'exécution pour savoir comment le Napolitain mourrait.

Les Napolitains, de leur côté, n'étaient pas sans inquiétude : braves autant que peuple qui soit au monde lorsque la passion les exalte, les Napolitains ne savent pas attendre la mort de sang-froid ; si leur compatriote mourait lâchement, les Siciliens triomphaient, et ils étaient tous humiliés dans sa personne. La situation était grave, comme on le voit, si grave, que les chefs écrivirent au roi de Naples pour obtenir une commutation de peine. Mais il s'agissait d'une grave faute de discipline, d'insulte à un supérieur, je crois, et le roi de Naples, bon d'ailleurs, est sévère justicier de ces sortes de délits : il répondit donc qu'il fallait (pie la juslice eût son cours.

On se réunit en conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance. On proposa bien de fusiller l'homme dans l'intérieur de la citadelle, mais c'était tourner la difficulté et non la vaincre, et celte mort cachée e! solitaire, loin de faire taire les accusations que l'on craignait, ne manquerait pas au contraire de les motiver. Dix autres propositions du même genre furent faites, débattues et rejetées ï c'était une impasse dont il n'y avait pas moyen de sortir.

Il est vrai de dire que le malheureux se conduisait, de son côté, non seulement de manière à augmenter celte appréhension, mais encore de façon à la changer en certitude. Depuis que son jugement avait été lu, il ne faisait que pleurer, que demander grâce, et que se recommander à saint Janvier. Il était évident qu'il faudrait le traîner au lieu du supplice, et qu'il mourrait comme un capucin.

Sous difiërens prétextes on avait reculé le jour de l'exécution ; mais enfin tout sursis nouveau était devenu impossible. Le conseil était réuni pour la troisième fois, cherchant toujours un moyen et ne le trouvant pas. Enfin on allait se séparer, en remettant tout à la Providence, lorsque l'aumônier du régiment, se frappant le front tout à coup, déclara que ce moyen si longtemps et si vainement cherché parles outres, il venait de le trouver, lui.

On voulut savoir quel était ce moyen ; mais l'aumônier déclara qu'il n'en dirait pas le premier mot à personne, la réussite dépendant du secret. On lui demanda alors si le moyen était sûr; l'aumônier dit qu'il en répondait sur sa tête.

L'exécution fut fixée au lendemain, dix heures du matin. Elle devait avoir lieu entre monte Pellegrino et Castellamare, c'est-à-dire dans une plaine qui pouvait contenir tout Palerme.

Le soir, l'aumônier se présenta à la prison. En l'apercevant, le condamné jeta les hauts cris, car il comprit que le moment de faire ses adieux au monde était venu. Mais, au lieu de le préparer à la mort, i'aumônier lui annonça que le roi lui avait accordé sa grâce.

— Ma grâce ! s'écria le prisonnier, ma grâce I en saisissant les mains du prêtre.

— Votre grâce.

— Comment! je ne serai pas fusillé? comment! je ne mourrai pas; j'aurai la vie sauve? demanda le prisonnier, ne pouvant croire à une pareille nouvelle.

— Votre grâce pleine et entière, reprit le prêlre ; seule-, ment Sa Majesté y a mis une condition, pour l'exemple,

— Laquelle? demanda le soldat en pâlissant.

— C'est que tous les apprêts du supplice devront être faits comme si le supplice avait lieu. Vous vous confesserez, ce soir comme si vous deviez mourir demain, on viendra vous chercher comme si vous n'aviez pas votre grâce, on vous ((induira au lieu de l'exécution comme si on allait vous fusiller; enfin, pour conduire la chose jusqu'au bout et que l'exemple soil complet, on fera feu sur vous, mais les fusils ne seront chargée qu'à poudre.

— Est-ce bien sûr, ce (pie vous me dites là' demanda le condamné, à qui celte représentation semblait au moins

inutile.

— Quel motif aurais-je de vous tromper? répondit le prêtre.

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

— C'est vrai, murmura le soldat. Ainsi, mon père, repritil, vous me dites que j'ai ma grâce? vous m'assurez que je ne mourrai pas !

— Je vous l'aflîrme.

— Alors, vive le roi! vive saint Janvier 1 vive tout le monde! cria le condamné en dansant tout autour de sa prison.

— Que faites-vous, mon fils? que faites-vous? s'écria le moine; oubliez-vous que ce que je viens de vous découvrir était un secret qu'on m'avait défendu de vous dire, et qu'il est important que tout le monde ignore que je vous l'ai révélé, le geôlier surtout? A genoux donc, comme si vous deviez toujours mourir, et commencez votre confession.

Le condamné reconnut la vérité de ce que lui disait le prêtre, se mit à genoux et se confessa.

L'aumonier lui donna l'absolution.

Avant que le prêtre ne le quittât, le prisonnier lui demanda encore de nouveau l'assurance que tout ce qu'il lui avait dit était vrai.

Le prêtre le lui affirma une seconde fois; puis il sortit.

Derrière le prêtre le geôlier entra, et trouva le prisonnier» sifflottant un petit air.

— Tiens, liens, dit-il, est-ce que vous ne savez pas qu'on vous fusille demain, vous?

— Si fait, répondit le soldat; mais Dieu m'a accordé la grâce de faire une bonne confession, et maintenant je suis sûr d'être sauvé.

— Ohl alors, c'est différent, dit le geôlier, Avez-vous besoin de quelque chose?

— Je mangerais bien, dit le soldat.

Il y avait deux jours qu'il n'avait rien pris.

On lui apporta à souper; il mangea comme un loup, but deux bouteilles de vin de Syracuse, se jeta sur son grabat, et s'endormit.

Le lendemain il fallut le tirer par les bras pour le réveiller. Depuis qu'il était en prisen, le pauvre diable ne dormait plus.

Jamais le geôlier n'avait vu un homme si déterminé.

Le bruit se répandit par la ville que le condamné marcherait au supplice comme à une fête. Les Siciliens doutaient fort de la chose, et avec ce geste négatif qui n'appartient qu'à eux, ils disaient : Nous verrons bien.

A sept heures, on vint chercher le prisonnier. Il était en train de faire sa toilette. Il avait fait blanchir son litige, il avait brossé à fond ses habits : il était aussi beau qu'un soldat napolitain peut l'être.

Il demanda a marcher jusqu'au lieu de l'exécution, et ù garder ses mains libres. Les deux choses lui furent accordées.

La place de la Marine, sur laquelle est située la prison, était encombrée de monde. En arrivant sur le haut des degrés, il salua fort gracieusement le peuple. Il n'y avait point sur son visage la moindre marque d'altération. Les Siciliens n'en revenaient pas.

Le condamné descendit les escaliers d'un pas ferme, et commença de s ;n ln'iiiiiicr par les rues, gardé par le caporal il les neuf hommes chargés de l'exécution. De temps en temps, sur sa roule, il rencontrait des camarades, et, avec la permis ion de son escorte, leur tendait la main; et quand ceux-ci le plaignaient, il répondait par quelque maxime consolante comme : la vie est un voyage ; ou bim par quelque vers équivalent :i ces beaux vers du Déserteur .-

Chaque minute, chaque pas, Ne mène-t-i) pris au 1 1

puis il reprenait sa roule.

Les Napolitains triomphaient.

a la porte d'un marchand de vin, il aperçut deux de ses camarades montés Bur une borne pour le regarder passer; il alla a eux. Ils iul offrirent de boire un dernier verre de lia ensemble, i e condamné accepta, lendit ton rarre elle ' il i remplir [usqu'au bord; puis, le levant sans que «a m»ln tremblât, sao qu'il se répandit une seule goutte de la i b liqueur qu'il contenait :

— A la longue et heureuse vie de Sa Majesté le roi Ferdinand ! dit-il d'une voix ferme et dans laquelle il n'y avait pas le plus léger tremblement.

Et il vida le verre.

Cette fois Siciliens et Napolitains applaudirent, tant le courage est chose puissante, même sur un ennemi.

On arriva nu lieu de l'exécution.

Là, pensaient les Siciliens, ce courage factice, résultat d'une exaltation quelconque, s'évanouirait sans doute. Tout au contraire ; en voyant le lieu marqué, le condamné parut redoublerdecourage.il s'arrêta de lui-même au point désigné ; seulement il demanda à n'avoir pas les yeux bandés et à commander le feu lui-même.

Ces deux dernières faveurs se refusent rarement, comme on le sait; aussi lui furent-elles accordées.

Alors son confesseur s'approcha de lui, l'embrassa, lui fit baiser le crucifix, lui offrit quelques paroles de consolation qu'il parut recevoir fort légèrement; puis il lui donna l'absolution et s'écarta pour laisser achever l'oeuvre mortelle.

Le condamné se posa debout, le visage regardant Païenne, et le dos tourné au monte Pellegrino. Le caporal et les neuf hommes reculèrent jusqu'à ce qu'ils fussent à dix pas de lui , alors le mol halte se fit entendre, et ils s'arrêtèrent.

Aussitôt le condamné, au milieu de ce silence profond, religieux, solennel, qui plane toujours au-dessus des choses suprêmes, commanda la charge, et cela d'une voix calme, ferme, parfaitement divisée dans ses commandemens.

Au mot Feu! il tomba percé de sept balles sans dire un mot, sans pousser un soupir ; il avait été tué raide.

Les Napolitains jetèrent un grand cri de triomphe : l'honneur national était sauvé.

Les Siciliens se retirèrent la tête basse, et profondément humiliés qu'un Napolitain put mourir ainsi.

Quant au prêtre, son parjure resta une affaire à régler entre lui et Dieu.

Cependant celte grande haine entre les deux peuples s'était un peu calmée dans les derniers temps. Je parle des années 1853, 1854 et 1855. Le roi de Naples, lors de son avènement au trône, élait venu en Sicile et avait fait précéder son arrivée à Messine de la grâce de vingt condamnés politiques; aussi, lorsqu'il mit le pied sur le port, les vingt graciés l'attendaient vêtus de longues robes blanches, et tenant chacun une palme à la main. La voiture qui devait conduiie le roi au palais fut alors dételée, et le roi traîné en triomphe au milieu d'un enthousiasme général.

Quelque temps après, il acheva d'accomplir les espérances des Siciliens, en envoyant son frère à Païenne avec le rang de vice-roi.

Le comte de Syracuse était non-seulement un jeune homme, mais même presqu'un enfant; il avait, à ce que je crois, dixhuit ans à peine. D'abord cette extrême jeunesse effraya ses sujets; quelques espiègleries augmentèrent les inquiétudes; mais bientôt, au frottement des affaires, l'enfant se fil homme, comprit quelle haute mission il avait à remplir en réconciliant naples et Palerme; il rêva pour celle pauvre Sicile ruinée, abattue, esclave, une renaissance sociale et artistique. Deux ans après son arrivée, l'île respiîail comme si elle soriait d'un sommeil de fer. Le jeune prince était devenu l'idole îles Siciliens.

Mais il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance : les hommes qui vivaient du désordre, de la ruine et de l'abaissement de la Sicile, virent que leur règne élait uni si celui du prince continuait. La bonté naturelle du viceroi devint dans leur bouche un calcul d'ambition, la reconnaissance du peuple une lendiiuce à la révolte. Le roi, 011 touré, circonvenu, tiraillé, conçut des soupçons sur la lidé. lité politique de son frère.

Sur ces entrefaites, le carnaval arriva. Le comte de Syraune beau garçon, aimant le plaisir, étail de toutes les fêtes, ei saisit avec empressement l'occasion de profiter de celles qui se présentaient. Napolitain, el par conséquent habitués un carnaval bruyant el animé, Il organisa une ma. gniflque cavalcade dans laquelle il prit le coslume de Ri-

chard-Cœur-de-Lion, et invita tous les seigneurs siciliens qui voudraient lui être agréables à se distribuer les autres personnages du roman d'Ivanlioë. Le comte de Syracuse n'était point encore en disgrâce, par conséquent chacun se bâta de se rendre à son invitation. La cavalcade fut si magnifique, que le bruit en arriva jusqu'à Naples.

— Et comment était déguisé mon frère ? demanda le roi.

— Sire, répondit 1: porteur de la nouvelle, Son Altesse Royale le comte de Syracuse représentait le personnage de Richai'd-Cœur-de Lion.

— Ahl oui, oui, murmura le roi, lui Richard-Cœur-de- Lion, et moi Jean Sans-Terre ! Je comprends.

Huit jours après, le comte de Syracuse était rappelé.

Cette disgrâce lui avait donné une popularité nouvelle en Sicile, où chacun, l'ayant vu de près, rendait justice à ses intentions., et où personne ne le soupçonnait du crime don on l'avait accusé près de son frère.

De son côté le roi Ferdinand, sachant qu'il avait perdu par cet acte une partie de sa popularité en Sicile, boudait ses sujets insulaires. Pour la première fois depuis son avènement au trône, il laissait passer la fête de sainte Rosalie sans venir assister dans la cathédrale à la messe solennelle qu'on célèbre à cette époque.

Voilà au milieu de quels sentimens je trouvais la Sicile, sans que ces préoccupations politiques nuisissent cependant d'une manière ostensible à sa propension vers le plaisir.

Le Corso dura jusqu'à deux heures. A deux heures du malin, noïs rentrâmes au milieu des illuminations à moitié éteintes, et des sérénades à moitié éloufl'ées.

Le lendemain, à neuf heures du matin, on frappa à nia porte. Je sonnai le garçon de l'hôtel qui entra par un escalier particulier.

— Ouvrez mes volets, et voyez qui frappe, lui dis je. Il obéit, et entr'ouvrant la porte :

— C'est il signer Mercurio, me dit-il après avoir regardé, et en se retournant de mon côté.

— Dites-lui que je suis au lil, répondis-je un peu impatienté de cette insistance.

— Il dit qu'il veut attendre que vous soyez levé, répondit le domestique.

— Alors dites-lui que je suis fort malade.

— Il dit qu'il veut savoir de quelle maladie.

— Dites-lui que c'est de la migraine.

— Il dit qu'il veut vous proposer un remède infaillible.

— Dites-lui que je suis à l'extrémité.

— Il dit qu'il veut vous dire adieu.

— Dites-lui que je suis mort.

— Il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.

— Alors faites-le entrer.

Il signor Mercurio entra avec un assortiment de pipes de Tunis, une collection de produits sulfureux des îles Eoliennes, une foule d'ouvrages en lave de Sicile, et, enlin, une partie, comme on dit en termes de commerce, d'écharpes de Messine, le tout posé en équilibre sur sa télé, appendu à ses mains, ou roulé autour de son cou. Je ne pus m'em Bêcher de rire.

— Ah çà I lui dis-jc, savez-vous, seigneur Mercurio, que vous avez un grand talent pour forcer les portes?

— C'est mon état, Excellence.

— Et. cela vous réussit-il souvent?

— Toujours.

— Mais enlin, chez les gens qui tiennent bonP

— J'entre par la fenêtre, par la cheminée, par le trou de la serrure.

— Et une fois entré v

— Oh I une fois entré, je vois à qui j'ai affaire, et j'agis en conséquence.

— Mais à ceux qui, comme mol, ne veulent rien acheter?

— le leur vends toujours quelque chose, quolqu'avec Votre Excellence je ne veuille pas avoir de i ei rets. Gèa pipes, ces échantillons, ces écliarpes, toute celte roba enflu n'esl qu'un prétexte -, ma vraie profe ion, Excellcn e...

— Oui, »>ui , je la connais ; mais je \ >us ai dil que | ir\ n ai que faire

— Alors, Excellence, voyez ces pipes.

— Je ne fume pas.

— Voyez ces écliarpes.

— J'en ai six.

— Voyez ces échantillons de soufre.

— Je ne suis pas marchand d'allumeltes.

— Voyez ces petits ouvrages en lave.

— Je n'aime que les chinoiseries.

— Je vous vendrai pourtant quelque chose ?

— Oui, si tu veux.

— Je veux toujours, Excellence.

— Vends-moi une histoire : tu dois en savoir de bonnes, au mélier que tu fais.

— Allez demander cela aux confesseurs des couvens.

— Pourquoi nie renvoies-tu à eux ?

— Parce que la discrétion fait mon crédit, et que je ne veux pas le perdre.

— Donc tu n'a pas d'histoire à me raconter ? •

— Si fait, j'en ai une.

— Laquelle?

— J'ai la mienne; comme elle est à moi, j'en peux disposer. En voulez-vous ?

— Tiens, au fait, elle doit être assez curieuse ; je te donne deux piastres de ton histoire.

— Je dois prévenir Voire Excellence qu'il n'est pas le premier auquel je la raconte.

— Et combien de foisl'as-tu déjà racontée?

— Une fois à un Anglais, une fois à un Allemand, et deux fois à des Français.

— Mets-tu la même conscience dans toutes tes fournitures, signor Mercurio ?

— La même, Excellence.

— Alors, comme tu es un homme précieux, je ne rabattrai rien de ce que j'ai dit; voilà tes deux piastres.

— ■ Avant d'avoir l'histoire?

— Je m'en rapporte à toi.

— Oh ! si Votre Excellence voulait m'honorer d'une confiance pareille à l'endroit de...

— L'histoire, signor Mercurio. l'histoire?

— La voilà, Excellence.

Je sautai en bas de mon lil, je passai un pantalon à pieds, je chaussai mes pantoufles, je m'assis à une table où l'on ve nait de me servir des oeufs frais et du thé, et je lis signe au signor Mercurio que j'étais tout oreilles.

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