‹ Une année `a FlorenceChapitre 128 sur 148 · CHARLES D'ANJOU · texte numérisé non relu

CHARLES D'ANJOU

Il y a, à un mille à peu près de Palerme, sur les bords de l'Orètbe, et près du Campo-Santo actuel, nue petite églis • qu'on appelle l'église du Saint-Esprit. Elle n'a rien de ré marquante sons le rapport de l'art, mais elle garde pour les Palermitains un grand souvenir. C'est à la porte de celte église que commença le massacre des vêpres siciliennes. Aussi n 'avions-nous garde de manquera lui faire notre visite.

Que ceux qui m'ont suivi dans mes excursions pittoresques

veuillent bien m'accompaguer un instant dans cette excursion. historique, la chose en vaut la peine,

Le pape Alexandre IV venait de mourir. La balaille de Monte Apcrlo, au succèsde laquelle Manfred avail concouru en envoyant mille de ses cavaliers en aide aux gibelins, avait consolidé la puissance impériale en Italie, et avait placé Manfred à la léle du parti aristocratique. Urbain IV, en montant sur le trône pontifical, vit que, s'il voulait rendre à Rome son ancienne suprématie, c'était Manfred qu'il fallait frapper.

La chose était d'autant plus facile que Manfred donnait par sa conduite grande prise à la censure ecclésiastique. Ou le soupçonnait d'avoir accéléré la mort de son père Frédéric II (I), et de son frère Conrad En outre, au lieu de combattre les Sarrasins partout où ils les rencontraient, cpmme l'avaient l'ail ses prédécesseurs normands, il s'était allié avec eux, et il avait un corps d'infanterie et de cavalerie arabe dans son armée.

Urbain IV, de. son côté, devait être plus qu'aucun autre de ses prédécesseurs porté à soutenir le parti guelfe de tout son pouvoir. Né àTroyes en Champagne, dans les derniers rangs du peuple, il avait grandi soutenu par son seul génie. Évêque de Verdun d'abord, puis patriarche, de Jérusalem, il était revenu en 1201 de la Terre-Sainte, et avait trouvé le sainlsiége vacant. Huit cardinaux, dernier reste du sacré collège, étaient réunis en conclave pourélireun successeur à Alexandre IV, et venaient de passer trois mois à essayer inutilement de réunir la majorité sur l'un d'entre eux. Lassé de ces tentatives infructueuses, un des votans mit sur son billet le nom du patriarche de Jérusalem. Au scrutin suivant, ce nom réunit la majorité, et l'élu du sort devint le vicaire de Dieu sous le nom d'Urbain IV.

Il était temps que l'interrègne cessât ; des fenêtres du Vatican le nouveau pape pouvait voir les Sarrasins errans dans la campagne de Rome. Dr bai a IV non-seulement leur ordonna d'eu sortir, mais encore, les traitant comme leurs frères d'Afrique et de Syrie, il publia une croisade contre eux. Quelques-uns disent même que, couvert d'une cuirasse et le visage voilé par un casque, il prit rang parmi les chevaliers, et, joignant le tranchant du glaive à la force de la parole il les repoussa de sa main au-delà des frontières du saint siège.

Mais Urbain n'était pas homme à s'arrêter là. Manfred apprit en même temps que ses soldats avaient été repoussés et qu'il était cité à comparaître devant le pape, pour rendre compte de ses liaisons avec les Sarrasins, de son obstination à faire célébrer les saints mystères dans les lieux interdits, et des exécutions de deux ou trois de ses sujets, exécution que. la bulle pontificale qualifiait de meurtres. Manfred, comme on le pense bien, se rit de cet ordre et refusa d'obéir.

Alors Urbain IV se tourna vers la France, son pays natal. Le sniiit roi Louis régnait Le pape lui offrit le royaume de Sicile pour lui ou pour un de ses fils. Mais Louis avail un cœur d'or; c'étaient la loyauté, la noblesse, et la justice faites homme. 'Tout en révérant les décisions du saint-père, il lui sembla instinctivement qu'il n'avait pas le droit de prendre une couronne posée légitimement sur la tête d'un autre, et dont à défaut de cet autre son neveu était héritier. Il exprima des scrupules qu'une longue lettre d'Urbain IV ne put vaincre. Le pape alors se tourna vers Charles d'Anjou, frère du roi, et lui envoya le bref d'investiture.

Charles d'Anjou était une des puissantes organisations du Mil" siècle, qui a vu naître tant d'hommes de fer. Il pouvait avoir .1 c Ile t\ oque quarante-huit ans environ ; c'était le frère puîné de saint Louis, avec lequel il avait fait la croi-

(0 L/excommunicatlon contre la mal on de Souabe remontait a

Frédéric H Ce I il a propos de cette exe n Ication qu'un curé

de l'aris, chargé de proclamer l'interdit, et ne voulant pas se pr«r

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excommunie, .l'irnrr pourquoi J'ai appris seulement qu'il s avail n n grand différi ad i nire lui et le pape. Je ne sais de quel cotées!

le bon droit. En con iéqi et, autant que Je le puis, Je doi ma

bta dli s i' .n ;i celui de i di ai qui g raison, et J'oicommunts celui qui u tort.

siule d'Egypte, et dont il avait partagé la captivité à Mansourah. Il avail épousé Béalrix, la quatrième fille de Raimond lîéranger, qui avait marié les trois autres : l'aînée, Marguerite, à Louis IX, roi de, France; la seconde, Léonor, à Henri III, roi d'Angleterre ; el la troisième, à Richard, duc de C'.ornouailles et roi des Romains. Charles d'Anjou était donc, après les rois régnans, un des plus puissaes princes du monde, car, comme fils de France, il possédait le duché d'Anjou, et, comme mari de Béalrix, il avait hérité de la comlé de Provence.

En outre, dit Jean Vil'ani, son historien, c'était un homme sage et prudent au conseil, preux et fort dans les armes, sévère et redouté des rois eux-mêmes, car il avait de hautes pen ces qui relevaient aux plus hautes entreprises; car il était persévérant dans le bonheur et inébranlable dans l'adversité ; car il était ferme et fidèle dans ses promesses, parlant peu, agissant beaucoup, ne riant presque jamais, ne prenant, plaisir ni aux mimes, ni aux troubadours, ni aux courtisans ; décent et grave comme un religieux, zélé catholique, et apte à rendre justice. Sa taille était haute et nerveuse, son teint olivâtre, son regard terrible. Il paraissait fait plus qu'aucun autre seigneur pour la majesté royale, demeurait douze ou quinze heures à cheval, couvert de son harnais de guerre, sans paraître fatigué, ne dormail presque point, et s'éveillait toujours prêt au conseil ou au combat.

Voila l'homme sur lequel Urbain IV, dans son instinct de haine contre les Gibelins, avait jeté les yeux. Simon, cardinal de Sainte-Cécile, partit pour la France, et, au nom du pape, lui remit le bref d'investiture.

Charles d'Anjou tenait ce bref à la main, lorsqu'en rentrant chez lui, il trouva sa femme en pleurs ; celte douleur l'étonna d'autant plus que Béalrix avait près d'elle, à cette époque, les deux sœurs qu'elle aimait le plus, Marguerite et Léonor. En apercevant son mari, qu'elle n'attendait point, elle essaya de cacher ses larmes; mais ce fut inutilement. Charles lui demanda ce qu'elle avail ; au lieu de lui répondre, Béalrix éclata en sanglots. Charles insista plus fortement encore, et alors Béalrix lui raconta que quelques minutes auparavant elle avait été faire une visite à ses deux sœurs, et qu'après les avoir embrassées, elle avait voulu s'asseoir auprès d'elles sur un fauteuil pareil au leur, mais qu'alors la reine d'Angleterre lui avail tiré ce fauteuil des mains et lui avait dit : — Vous ne pouvez vous asseoir sur un siège pareil au notre; prenez donc un tabouret ou tout au plus une chaise, car ma sœur est reine de France, et moi je suis reine d'Angleterre ; tandis que vous n'êtes, vous, que duchesse d'Anjou et comtesse de Provence.

Charles d'Anjou laissa errer sur ses lèvres un de ces sourires rares et amers qui assombrissaient son visage au lieu de l'éclairer; et, ayant embrassé Béalrix, il lui dit :

— Allez retrouver vos sœurs, asseyez-vous sur un siège pareil à leurs sièges; car, si elles sont reines de France et d'Angleterre, vous êtes, vous, reine de Naples et de Sicile.

Mais ce n'était pas le tout que de prendre un vain litre; il fallait en réalité conquérir le trône auquel ce titre était attaché. Charles leva un impôt sur ses vassaux d'Anjou et de Provence, Béatrix vendit tous ses bijoux, à l'exception de son anneau de mariage. Saint Louis lui-même, désireux de voir son frère occuper ailleurs qu'en France son esprit aclif et entreprenant, vint à son aide; el Charles, grâce à tous ces moyens réunis, aux promesses qu'il fil, etdonl son honneur el son courage étaient les garans, parvint à réunir une armée de cinq mille chevaux, quinze mille fantassins et dix mille arbalétriers. Mais, dans la hâte qu'il avait d'arriver à Home et de remplir dans la ville pontificale l'office de sénaleur, qui lui avait été déféré, il prit avec lui mille chevaliers seulement, s'embarqua sur une petite Hotte de vingt galères qu'il tenait prêle el ht voile pour Ostie, laissant la conduite de son urinée a Robert de lîélliiine, son gendre.

Manfred plaça à l'embouchure du Tibre le comte Guido Novello, qui commandait pour lui en Toscane. Le comte GuidO NovellO qui gouvernail les galères réunies de l'ise et il : h île, avait une Hotte triple de celle de Charles d'Anjou ; mais Dieu avait décidé que Charles dAnjou serait roi.

Il ouvrit la main et en laissa tomber la tempête; la tempête faillit jeter la flotte de Charles d'Anjou sur les côles de Toscane, mais elle éloigna ce:le de Guido Novello des côtes romaines. Charl-'S. d'Anjou poussa en avant avec son vaisseau, aborda seul àOstie; puis, se jetant sur une barque avec cinq ou six cbevaliers seulement, il remonta le Tibre et vint loger au couvent de Saint Paul hors-les-murs, bien plus comme un fugitif que comme un conquérant.

Pendant ce temps, Urbain IVétait mort ; mais, poursuivant son projet au delà de sa vie, il avait, avant de mourir, créé une vingtaine de cardinaux auxquels il avait fuit jurer de lui donner pour successeur le cardinal de Narbonne, Français comme lui, et de plus sujet immédiat de Charles d'Anjou. Les cardinaux avaient tenu parole, et Guido Fuleo, élu pies* qu'à l'unanimité pendant le temps même qu'il était en mission près de Charles, était monté sur le trône pontifical en prenant le nom de Clément IV.

Charles avait donc la certitude d'être bien reçu à Rome ; seulement, il n'y voulait l'aire son entrée qu'avec une suite digne d'un prince tel que lui. Il resta donc au couvent de Saint-Paul-hors-les-miirs, au risque d'être enlevé par quelque parti de Gibelins, jusqu'au moment où les plates qu'il avait perdues dans la nier de Toscane arrivèrent à leur tour à Ostie. Charles a sembla aussitôt ses ebeva tiers, et le 24 mai 1265. il fit son entrée dans la capitale du monde chrétien avec le titre solennel de défenseur de l'Église.

Pendant ce temps, le reste de l'armée passait les Alpes, descendait dans le Piémont, traversait le Milanais, évitait Florence la gibeline, gagnait Ferrare, et, se recrutant partout des Guelfes qu'elle rencontrait sur son chemin, arrivait devant Rome dans les derniers jours de l'année 1263

Il était temps. Tous les sacrifices avaient été faits pour l'amener là : Charles d'Anjou et le pape y avaient épuisé leurs trésors; tous deux manquaient d'argent: il n'y avait donc pas une minute à perdre, il fallait marcher à l'ennemi, et payer les soldats par une victoire.

Charles d'Anjou ne voulut pas même attendre le retour du printemps : il se mil à la tête de son armée, et, dans les premiers jours de février, il s'avança vers Naples par la route de Ferenlino.

En arrivant à Ceperano, les Français aperçurent les avantpos'es ennemis, commandés par le comte de Caserle, beaufrère de Manfred : il défendait un passage du Garigliano. admirablement fortifié par la nature. Les Fiançais examinèrent la position et reconnurent sa supériorité ; décidés toutefois à traverser le fleuve, ils n'en marchèrent pas moins à l'ennemi ; mais l'ennemi ne les attendit pas, et à leur grand étonnement leur livra le passage. Alors Charles d'Anjou reconnut qu'il y avait folie ou trahison parmi les lieutenans de Manfred, et en remercia Dieu tout haut.

Le fleuve fut donc franc' i sans que l'on frappât un coup de lance, et l'on s'avança vers les deux forteresses de Roeca ei de San -Germano; celles-ci n'étaient point défendues par des Napolitains, mais par des Arabes : aussi la luire fut-elle longue et sanglante. Enfin toutes deux furent eseala comme les Sarrasins qui les défendaient ne purent pas fuir, et dédaignèrent de se rendre, ils furent massacrés jusqu'au dernier.

A la nouvelle de ees deux succès si inaMendus, le découragement e mil parmi les Apuliens. Aqnino ouvrit ses porte*, les gorges d'Alifes furent livrées, et Charles et ses soldats debout -lièrent dans les plaines de Bénévent, où les attendaient Manfred et son armée.

On peut dire, sans exagération aucune, que l'î'.urope tout eMièn avait les yeux Rxés sur ce petit coin de terre, où allait se décider la grande question guelfe et gibeline1, qui separti l l'Italie H l'Allemagne depuis un siècle et demi . c'étaient le pape et l'empereur aux mains dans la personne de leurs lieutenans, et ces lieutenans étaient, non seulement

data des pins grands pti s. mais encore deux des plus

bravas capitaines qui fa entaa monde.

àtsettH l'un ni l'antre ne faillirent i leur renommée ni à leur destin. Otaries d'Anjou, en apercevanl les soldats de Mjulred, se retourna mus si S chevaliers et dit : - Comtes,

barons, cbevaliers et hommes d'armes, voici le jour que nous tant désiré : donc, au nom de Dieu et de notre saintpère le pape, en avant !

Et alors il fit quatre brigades de sa cavalerie ; la première, qui était de mille chevaliers français commandés parGuy de Monlfort et le maréchal de Mirepuix ; la second*, qui était de neuf cents chevaliers provençaux et des auxiliaires romains, qu'il se réserva de mener lui-même ; la troisième, qui était de sept cents chevaliers flamands, brabançons et pirards, et qui fut mise sous les ordres de Robert de Flandres et de Gilles Lebrun, connétable de France ; enfin la quatrième, qui se composait de quatre cents émigrés florentins, vieux débris de Moute-Aperto, et que conduisait Guido Guerra, cet éternel ennemi des Gibelins.

Lorsque Manfred aperçut de son côté les troupes françaises, il s'arma, à l'exception de son casque, dont il attacha lui-même le cimier, qui était un aigle d'argent, afin de n'avoir plus qu'à le mettre sur sa tête; puis, montant à cheval, il s'avança au milieu de ses capitaines en disant : — Comtes et barons, c'est ici qu'il me faut vaincre en roi ou mourir en chevalier, quoique ce ne soit pas l'avis de quelques-uns de vous, je le sais ; je ne ferai donc pas un pas pour évilet ia bataille. Appareillez-vous sans plus tarder, car voici les Français qui viennent à nous 1

Et au même instant il disposa son armée en trois brigades : la première de douze cents chevaux allemands commandés par le comte Giordano Lancia, et la troisième de quatorze cents chevaux apuliens et sarrasins, dont il se réserva le commandement pour lui-même. — On voit que. pour l'un et l'autre parti, les historiens ne font aucun compte dé l'infanterie. — Le fleuve Calore, qui coule devant Bénévent, séparait les deux armées.

Au moment où Manfred prit ses dispositions pour soutenir la bataille et où il devint évident pour les Fiançais qu'ils al laienten venir aux mains avec leurs ennemis, le légal du pape monta sur un bouclier que quatre hommes élevèrent sur leurs épaules ; puis il bénit Charles d'Anjou et ses chevaliers, donnant à chacun l'absolution de ses péchés; et tous la reçurent à genoux comme devaient le faire des soldats du Cbiist et des défenseurs de l'Église.

Les Français s'avancèrent vers la rivière avec lenteur et précaution, car ils ignoraient par quel moyen ils pourraient la franchir, lorsqu'ils virent les archers sarrasins qui b-ur en épargnaient la peine en la traversant eux-mêmes et en venant au devant d'eux. Ces archers sarrasins passaient, avec les anglais, pour les plus adoils tireurs de la terre, ètllsêta'feni bien autrement légers et rapides que ceux-ci. Aussi l'Infanterie française, mal armée, sans cuirasses, et ayant à peine quelques jaques rembourrés ou quelque casques en cuir, ne put-elle tenircontre la nuée de flèches que les voltigeurs' a abes firent pleuvoirsur elle, et se retira t-elle en désordre. Alors Guy de Montfort et le maréchal deMirepoix. craignant que ce! i n'élu anlàt la confiance du reste de l'armée, fondirent sur les aichers avec la première brigade, en criant : Moilljoie, chevaliers ! Les archers n'essayèrent pas même de résister à cette avalanche de fer qui roulait sur eux: ils se dispersèrent dans la plaine, fuyant mais tirant toujours Les Cbevaliers français, ardtiis a leur poursuite, commet à se débander ; alors le comte Calvano, qui commandait la première brigade, pensant que le moment était venu décharger cette troupe en désordre, leva sa lance en crianl be, Souabe, chevaliers! et, descendant à son tour dans la plaine, vint donner dans le flanc de la brigade française, qu'il coupa presque en deux. Mais aussitôt le comte de <> il VâtfO se vil chargé lui-même par UuidO C.ueira et ses Guelfes , en même temps le cri : Aux Chevaux, aux chevaux ! < rculadans les brigades française el florentine. Lesche de Charles d'Anjou commencèrent à frapper les animaux au lieu de fiipper les hom nés : les chevaux, moins iiien armés que les cavaliers, se rertvérsèrenl les uns sur les autres ; le trouble commença de s.' mettre parmi les cavaliers allemands, la seconde brigade de Manfred, commandée par le comte Giordano Lancia, el composée de Toscans el deLom- \ m ,i leur se ours ; mais leur charge, ma! dirigée.

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

rencontra les Allemands qui commençaient a fuir, et, au lieu de rétablir le combat, ne fit qu'augmenter le désordre. En ce moment, Cbarles d'Anjou fil passer l'ordre à sa troisième bataille de donner. Les Allemands, les Lombards et les Toscans de Manfred se trouvèrent presque enveloppés : au milieu de tout cela, on reconnaissait les Guelfes, qui, ayant à venger la défaite de Monte-Aperlo, faisaient merveille et frappaient les plus rudes coups. Les arcliers sarrasins étaient devenus inutiles, caria mêlée était telle que leurs flècbes tombaient également sur les Allemands et sur les Français. Manfred pensa qu'il ne fallait rien mmns que sa présence et celle des douze cents hommes de troupes fraîches qu'il s'était réservés pour rétablir la bataille, et ordonna à ses capitaines de se préparer à le suivre. Mais, au lieu de le seconder, les barons de la Pouille, le grand-trésorier comte de la Cerraet le comte de Caserte tournèrent bride et s'enfuirent, entraînant avec, eux neufcenls hommes à peu près. C'est alors que Manfred vit que l'heure était venue, non plus de vaincre en roi, mais de mourir en chevalier : ayant regardé autour de lui, et voyant qu'il lui restait encore environ trois cents lances, il prit son casque des mains de son écuyer ; mais, au moment où il le posait sur sa tête, l'aigle d'argent qui en formait le cimier tomba sur l'arçon de sa selle. — C'est un signe de Dieu, murmura Manfred ; j'avais attaché ce cimier de mes propres mains, et ce n'est point le hasard qui le détache. N'importe ! en avant, Souabe, chevaliers 1 — Et, abaissant sa visière et mettant sa lance en arrêt, il alla donner dans le plus épais de l'armée française, où il disparut, n'ayant plus rien qui le distinguât des autres hommes d'armes Bientôt la lutte s'affaiblit de la part des Allemands. Les Toscans et les Lombards lâchèrent pied; Charles d'Anjou, avec ses neufs cents chevaliers provençaux, se rua sur ceux qui tenaient encore; les Gibelins, sans chef, sans ordres, appelant Manfred qui ne répondait pas, prirent la fuite ; les vainqueurs les poursuivirent pêle-mêle et traversèrent Bénévent avec eux. Nul n'essaya de rallier les vaincus, et en un seul jour, en une seule bataille, en cinq heures à peine, la couronne de Naples et de Sicile échappa aux mains de la maison de Souabe et roula aux pieds de Charles d'Anjou.

Les Français ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent las de tuer. Leur perte avait été grande, mais celle des Gibelins fut terrible. Pierre des Uberti et Giordano Lancia furent pris vivans; la sœur de Manfred, sa femme Sibylle et ses enfans, furent livrés et s'en allèrent mourir dans les cachots de la Provence ; enfin celte belle armée, si pleine de courage et d'espoir le matin, semblait s'être évanouie comme une vapeur, et il n'en restait que les cadavres couchés sur le champ de bataille.

Pendant trois jours on chercha Manfred, car la victoire de Charles d'Anjou était incomplète si l'on ne retrouvait Manfred mort ou vif. Pendant trois jours on examina un à un les cheva'iers qui avaient été tués; enlin un valet allemand le reconnut, mit son cadavre en travers sur un âne, et l'amena à Bénévent, dans la maison qu'habitait Charles ; mais, comme Charles ne connaissait pas Manfred, et craignait qu'on ne le trompât, il ordonna de coucher ce cadavre tout nu au milieu d'une grande salle, puis il appela près de lui Giordano Lancia. Pendanl qu'on obéissait a son ordre, Charles tira une chaise pris du cadavre et s'assit pour le regarder; il avait deux larges et profondes blessures, l'une à la gorge et l'autre au côté droit de la poitrine, et des meurtrissures par lotit le corps, ce qui Indiquait qu'il avait reçu un grand nombre de coupa avant de tomber.

Pendant l'examen que faisait Charles de ce corps tout mutilé, la porte s'ouvrit, et Giordano Lancia parut. A peine eut il jeté un coup d'iril sur le cadavre, quoiqu'il eût le visage couvert de sang, qu'il s'écria en se frappant le iront :

— O mon maître! mon maître ! que sommes nous .Icvenus! Charles d'Anjou n'en demanda point davantage, il savait tout ce qu'il désirait savoir : ce cadavre était bien celui de Manfred.

Alors les chevaliers français qui avaient été quérir (iior -

dano Lanclat el qui étaient entrés derrière lui, demandèrent a Cbarles d'Anjou de faire au moins enterrer en lerre sainte

celui qui trois jours auparavant était encore roi de deux royaumes. Mais Charles répondit : — Ainsi ferais-je volontiers; mais, comme il est excommunié, je ne le puis. Les chevaliers courbèrent la tête, car ce que disait Charles était vrai, et la malédiction pontificale poursuivait l'excommunié jusqu'au-delà de la morl. On se contenta donc de lui creuser une fosse au pied du pont de Bénévent, et de rejeter la terre sur lui, sans mettre sur cette tombe isolée aucune marque de ce qu'avait été celui qu'elle renfermait. Cependant, les vainqueurs ne pouvant souffrir que le lieu où reposait un si grand capitaine restât ignoré, chaque soldat prit une pierre, et alla la déposer sur sa fosse ; mais le légat ne voulut pas même permettre que les restes de Manfred reposassent sous ce monument élevé par la pitié de ses ennemis ; il fit exhumer le cadavre, et, ayant ordonné qu'on le portât hors des États Romains, le lit jeter sur les bords de la rivière Verte, où il fut dévoré par les corbeaux et par les animaux de proie.

Avec Charles d'Anjou, le pape, et par conséquent les Guelfes, triomphaient par toute l'Halte; c'était à Florence qu'était pour le moment la puissance gibeline. Une révolte qui s'éleva le jour même où l'on apprit la bataille de Bénévent la renversa; puis, pour ne lui laisser ni le temps, ni les moyens de se reconnaître, Charles d'Anjou envoya un de ses lieutenans en Sicile et marcha surFlorenca.

Florence lui ouvrit ses portes comme elle devait le faire deux cents ans plus tard à Charles VIII; Florence lui donna des fêtes; Florence le conduisit voir, en grande pompe, son tableau de la Madone, que venait d'achever Cimabué.

Pendant ce temps les capitaines français se partageaient le royauiBe, et les soldats pillaient les villes; cette conduite, qui devait dépopulariser promptement le nouveau roi, rendit quelque espoir aux Gibelins: ils tournèrent les yeux vers l'Allemagne; là était la seule étoile qui brillât dans leur ciel. Conradin, fils de Conrad, petit-fils de Frédéric, neveu de Manfred, élevé à la cour de son aïeul le duc de Bavière, venait d'atteindre sa seizième année. C'était un jeune homme plein d âme et de cœur, qui n'attendait que le moment de régner ou de mourir : il bondit de joie et d'espérance lorsque les messages des Gibelins lui annoncèrent que ce moment était venu.

Sa mère, Elisabeth, l'avait élevé pour le trône; c'était une femme au noble cœur et à la puissante pensée : elle vil avec douleur arriver ces messagers ; mais, loin de mettre son amour maternel entre eux et son fils, elle laissa les hommes décider de ces choses souveraines dont les hommes seuls doivent être les arbitres.

Il fut décidé que Conradin marcherait à la tête des Gibelins, et, soutenu par l'empereur, tenterai! de reconquérir le royaume de ses pères.

Toute la noblesse d'Allemagne accouru! autour de Conradin. Frédéric, duc d'Autriche, orphelin comme lui, dépouillé de ses États comme lui, jeune et courageux comme lui, s'offrit pour être son second dans ce terrible duel. Conra lin accepta. Les deux jeunes gens jurèrent que rien ne les pourrait séparer, pas même la mort, se mirent à la tête de dix mille hommes de cavalerie, rassemblés par les soins de l'empereur, du duc de Bavière eldu comte de Tyrol, et arrivèrent à Vérone vers la lin de l'année t:2<J7.

Charles d'Anjou avait d'abord l'intention de fermer le passage de Rome à son jeune rival, el de l'attendre entre Lucques cl Pise, appuyé de toute la puissance des Guelfes de Florence. Mais les exactions de ses ministres, les violences de ses capitaines, et le pillage de ses soldats, avaient excité une révolte dans ses nouveaux Etats. Il avait bien écrit à Clément IV de l'aider de sa parole et de son trésor; mais Clément, indigné lui même de ce qui se passait presque sous ses yeux, lui avait répondu :

« Si ton royaume est cruellement spolié par les ministres, c'est a toi seul qu'on doit s'en prendre, puisque tu as conféré tous les emplois a des brigands el a des assassins, qui

eo lient d.uis les Etals des actions dont Dieu ne peut

supporter la vue. Ces hommes iniùuns ne craignent pasdi

se souiller par des viols, des adultères, d'injustes exactions,

el toutes sortes de brigandages. Tu cherches à m'atlendrir sur la pauvreté; mais comment puis-je y croire? Eh quoi I tu peux ou tu ne sais pas vivre avec les revenus d'un royaume dont l'abondance fournissait a un souverain tel que Frédéric, déjà empereur des Romains, de quoi satisfaire à des dépenses plus grandes que les tiennes, de quoi rassasier l'avidité de la Lombardie, de la Toscane, des deux Marches et rie l'Allemagne entière, et qui lui donnait en outre les moyens .d'accumuler d'immenses richesses! »

Force avait donc été à Charles d'Anjou de revenir à Naples et d'abandonner le pape, qui l'abandonnait. Quant à la révolte, à peine de retour dans sa capitale, il l'avait prise corps à corps, et l'avait vite étouffée entre ses bras de fer.

Clément IV, qui ne pouvait pas compter sur Rome, mal forti liée et incapable de soutenir un siège, se retira a Viterbe. De là il envoya trois fois à Conradin l'ordre de licencier son armée et de venir pieds nus recevoir, aux genoux du prince des apôtres, la sentence qu il lui plairait de porter contre lui. Mais le fier jeune homme, tout enivré des acclamations qui l'avaient accueilli à Pise, et qui de Pise le suiT^ieni jusqu'à Sienne, n'avait pas même daigné répondre aux lettres du saint-père, et Clément, le jour de Pâques, avait prononcé la sentence d'excommunication contre lui et 6es partisans, qui le déclarait déchu du titre de roi de Jérusalem, le seul que lui eût laissé son oncle Manfred en le dépouillant de ses Etats, et qui déliait ses vassaux de leur serment de fidélité.

Quelques jours après, on vint annoncer à Clément IV que Conradin venait de battre à Ponlavalle Guillaume de Péselve, maréchal de Charles. Clément était en prière ; il releva la tête, et se contenta de prononcer ces mots :

— Les efforts de l'impie se dissiperom en fumée.

Le surlendemain, on vint dire au pap^ que l'armée gibeline était en vue de la ville. Le pape monta sur les remparts, et de là il vit Conradin et Frédéric qui, n'osant pas 1 attaquer, faisaient du moins passer orgueilleusement leurs dix mille hommes sous ses yeux. Un des cardinaux, effrayé de voir tant de braves hommes d'armes de fière mine, s'écria alors :

— O mon Dieu ! quelle puissante armée!

— Ce n'est point une armée, répondit Clément IV; c'est un troupeau que l'un mène au sacrifice.

Clément parlait au nom du Seigneur, et le Seigneur devait ratifier ce qu'il avait dit.

Comme l'avait prévu Clément, Rome ne fit aucune résistance; le sénateur Henri de Caslille vint ouvrir la porte de ses propres mains. Conradin s'arrêta huit jours dans la capitale du monde chrétien pour y faire reposer son armée et retrouver les trésors que son approche avait fait enfouir dans les églises; puis, à la tête de cinq mille gens d'armes, il passa sous Tivoli, traversa le val de Celle el entra dans la plaine de Tagliacozzo. Celait là que l'attendait Charles d'Anjou.

Malgré le besoin que le prince français aurait eu en parei'le occasion de toutes ses bonnes lance.-, il n'avait pu les réunir autour de lui, forcé qu'il avait clé de mettre des garnisons dans toutes les villes de Ca'abre el de Sicile ; mais il avait tourné les yeux vers un allié tout naturel : c'était Guillaume de Villehardoin, prince de Morée; il lui avait donc, ci i il pour lui demarder du secours, et Villehardoin, traversant l'Adriatique, était accouru avec, trois cents hommes.

Villehardoin était près de Charles d'Anjou, avec son grand-connéiahle Jadie, et messirc Jean de Totirnay, seigneur de Calavrita, lorsqu'on commença d'apercevoir l'armée de Conradin Vêtu d'un costume léger, moitié grec moitié français, moulant un de ces rapides coursiers d'Elide cl' m i Homère vante la vélocité, il demanda à Charles d'Anjou la permission de panir en éclaireur, pour reconnaître l'armée allemande ; cette permission accordée, Guillaume de VUlehardoin lâcha la bride à son cheval, et, suivi de deux des siens, H alla se meure en observation sur un monticule «l'on il dominai! taule la plaine.

L'armée de Conradin était d'un tiers plus forte à peu près que celle du duc d'Anjou, et toute composée des meilleurs

chevaliers d'Allemagne. Guillaume revint donc trouver Charles avec un visage sérieux, car, si brave prince qu'il fût, il ne se dissimulait pas toure la gravité de la position.

Le roi causait avec un vieux chevalier français, plein de sens et de courage, bon au conseil, bon au combat; c'était le sire de Saint- Valéry : le sire de Saint-Valéry, tout éloigné qu'il était resté des Allemands, n'avait pas moins remarqué la supérioiité de leur nombre, et il essayait de calmer l'ardeur du roi, qui, sans rien calculer, voulait s'en remettre à Dieu et marcher droit à l'ennemi, lorsque, comme nous l'avons dit, Guillaume de Villehardoin arriva.

Aux premiers mots que prononça le prince, Saint-Vtle y vit que c'était un renfort qui lui arrivait, el insista davantage encore pour que Charles d'Anjou se laissât guider parleurs deux avis. Charles d'Anjou alors s'en remil à eux, el Guillaume de Villehardoin et Allard de Saint-Valéry arrêtèrent le plan de bataille, qui fut communiqué au roi, el adopté par lui à l'instant même.

On forma trois corps de cavalerie légère, composés de Provençaux, de Toscans, de Lombards et de Campauiens; on donna à chaque corps un chef parlant sa langue el connu de lui, puis on mil ces trois chefs sous le commandement de Henri de Cosenze, qui était de la taille du roi, et qui lui ressemblait de visage; en outre, Henri revêtit la cuirasse de Charles d'Anjou et ses ornemens royaux, afin d'attirer sur lui tout l'effort des A'Iemands.

Ces trois corps devaient engager la bataille, puis, la bataille engagée, paraître plier d'abord et fuir ensuite à travers les tentes que l'on laisseraient tendues et ouvertes, afin que les Allemands ne perdissent rien des richesses qu'elles contenaient. Selon toute probabilité, à la vue de ces richesses, les vainqueurs cesseraient de poursuivre les ennemis et se mettraient à piller. En ce moment, les trois brigades devaient se rallier, sonner de la trompette, et à ce signal Charles d'Anjou, avec six cents hommes, et Guillaume de Villehardoin avec trois cents, devaient prendre en flanc leurs ennemis cl décider de la journée.

De son côté, Conradin divisa son armée en trois corps, afin que le mélange des racps n'amenât point de ces querelles si fatales un jour de combat ; il donna les Iia'iens à Galvano de Lancia, frère de cet autre Lancia qui avait été fait prisonnier à la bataille de Bénévent; les Espagnols à Henri de Castille, le même qui avait ouvert les portes de Rome; enfin, il prit pour lui et Frédéric les Allemands, qui l'avaient suivi du fond de l'empire.

Ces dispositions prises de chaque côté, rharles jugea que le moment était venu de les mettre à exécution; il renouvela à Henri de Cosenze et à ses trois lieutenans les instructions qu'il leur avaient déjà données, et celte poignée d'hommes, qui pouvait monter à deux mille cinq cents cavaliers, s'avança au devant de Conradin.

Les chefs de l'armée impériale, voyant au premier rang l'étendard de Charles d'Anjou et croyant le reconnaître luimême à ses ornemens royaux et son armure dorée, ne doutèrent point qu'ils n'eussenl pn face d'eux toute l'armée guelfe. Or, comme il était facile de voir qu'elleélail de moitié moins nombreuse que l'armée gibeline, leur courage s'en augmenta; el Conra lin ayant rail entendre le cri de Si chevaliers l mil sa lance en arrêt, el chargea le premier sur les Provençaux, les Lombards cl les Toscans.

Le choc lui rude; on avait dit aux chers de ne tenir (pic le. temps suffisant pour faire croire aux impériaux à une victoire sérieuse-, mais, quand tant de braves chevaliers se virent aux mains, ils curent bonté de lâcher pied, même pour faire tomber leurs ennemis dans une embuscade ; ils se défendirenj donc avec tant d'acharnement, (pie Charles d'An - Jou, ne comprenant rien à la non exécution de ses ordres,

quitta le petit vallon où II étal l cach4 avec ses six cents quitta le petit vallon où il était caché avec ses si\ i hommes, ci monta sur une colline pour voir ce qui se passait.

l a luiieéiaii terrible; lous les efforts des impériaux s'. talent concentrés sur le point où ils avaient cru reconnaître le roi; Henri de Cosenze avait été entouré, ci craignant

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

s'il se rendait, qu'on ne reconnût qu'il n'était pas le vrai roi, il voulait se faire tuer. De leur côté, ses lieutenans et ses soldais ne voulaient point l'abandonner, et au lieu de fuir tenaient ferme. En les voyant entourés ainsi et lutter si courageusement contre des forces doubles des leurs, Charles d'Anjou voulait abandonner le plan de bataille et courir à leur secours ; mais Allard de Saint Valéry le retint. En ce moment Henri de Cosenze tomba percé de coups, et les autres lieutenans, perdant l'espoir de le sauver, donnèrent l'ordre de ia retraite, qui bientôt se changea en déroute.

Alors ce qui avait été prévu ai riva, les soldats de Charles d'Anjou et ceux de Conradin se jetèrent pêle-mêle à travers le camp, les uns fuyant, les autres poursuivant; mais a peine les impériaux eurent-ils vu les tentes ouvertes, qu'attirés par les étoffes précieuses, par les vases d'argent, par les à> mures splendides qu'elles renfermaient, croyant d'ailleurs Charles d'Anjou tué et son armée dispersée, ils rompirent leurs rangs et se mirent à piller. Vainement les deux jeunes gens firent ils tous leurs efforts pour les maintenir; leur voix ne fut point entendue, ou ceux qui l'entendirent ne l'éçoulèrent point, et à peine si de leurs cinq mille hommes d'armes, il en resta autour d'eux cinq cents avec lesquels ils continuèrent de poursuivre les fugitifs; tous les autres s'arrêtèrent, et, rompant l'ordonnance, s'éparpillèrent par la plaine.

C'était le moment si impatiemment attendu par Charles d'Anjou. Avant même que les fuyards donnassent, en sonnant de la trompette, le signal convenu, il se dressa sur ses arçons, et, criant : Montjoie! Montjoie, chevaliers! il vint donner avec ses six cents hommes de troupes fraîches au milieu des pillards, qui étaient si loin de s'attendre à cette surprise, que, le prenant pour un détachement des leurs qui rejoignait le corps d'armée, ils ne se mirent pas même en défense. De son côté Villehardoin arrivait comme la foudre; en même temps on entendit la trompette des troupes légères : l'armée de Conradin était prise entre trois murailles de fer.

Avant que les Allemands eussent reconnu le piège dans lequel ils venaient de tomber, ils étaient perdus ; aussi n'essayèrenl-ils pas même de résister, et commencèrent-ils à fuir par toutes les ouvertures que leur présentaient entre elles les trois batailles de leurs ennemis. Conradin voulait se /aire tuer sur la place; mais Frédéric et Galvano Lancia prirent chacun son cheval par la bride, et l'emmenèrent au galop, malgré ses efforts pour se débarrasser d'eux.

[Is firent quarante-cinq milles ainsi, ne s'arrêtant qu'une i is pour faire manger leurs chevaux; enfin ils arrivèrent ii Astur, villa située à un mille de la mer. Là, ils fu renl reconnus pour des Allemands par des gens du seigneur de Frangipani, a qui appartenait celle villa, et qui allèrent ir leur maître que rinq ou six hommes, couverts de sang ei de poussière, .raient mis pied a terre et venaient de faire prix avec un pêcheur pour les conduire en Sicile : le dépari était fixé a la nuit suivante.

i" 'i neur de Frangipani, après quelques questions sur

la manière donl les Mlemands étaient velus, ayant appris

qu'ilsél ient couverts de cuirasses dorées et portaient des

couronn i eut a ques, ne douta plus que ce ne fussent

d'illustres fugitifs; il fut encore confirmé dans celle idée

appril dans la journée que Conradin avait éléballu

par Charles d'Anjou. Mois, l'idée lui vint que l'un de ce?

fugitifs était peut-être le prétendant lui même, el il comprit

i cela étail ainsi, el s'il pouvait le livrer a Charles

u, celui >i lui paierait son ennemi 'tel au poids

En conséquence, s'élanl Informé a quelle heure les fugi,

:! s'embarquer, il fit prépâi r i ne barque du

rai de que celle qui leur élail de llnée, y lit

r une vingtaine d'hommes d ai mi i y rendit iui-

ii1 que la nuil comment a de tomber, et, cai bé dans

une petite crique il attendu que le pfii heur mil a la voile :

■' peine y fut il, qu'il appareilla a : on tour, et, coi i

■ il de moitié plu li qu'il pour ui-

i ilore il ■ e

mit en travers, et, coupanl le chemin aux i gitife, il leur ordonna de se rendre. Conradin essaya de se mettre en défense, mais il n'avait que quatre hommes avec lui, et le seigneur de Frangipani en avait vingt; il fallut donc, céder au nombre, et les deux jeunes gens furent ramenés prisonniers, avec leur suite, à la tour d'Aslur.

Le seigneur de Frangipani ne s'était pas trompé : il reçut de Charles d'Anjou la seigneurie de Pilosa, située entre Naples et Bénévent, et livra, en échange, ses prisonniers au roi de Sicile.

Une fois maître du dernier rival qu'il crût devoir craindre, Charles d'Anjou hésita entre la mort et une prison éternelle : la mort était plus sûre, niais aussi c'était un exemple bien terrible à donner au monde, que de faire tomber la tête d'un jeune roi de dix-sept ans sous la hache du bourreau. Il crut alors devoir en référer au pape, et lui fit demander conseil.

L'inflexible Clément IV se contenta de répondre cette seule ligne, terrible par son laconisme même.

Vita Corradini, mors Caroli. — Mors Corradini, vita Caroli.

Dès lors Charles n hésita plus; un crime autorisé par le pape cessait d'être un crime et devenait un acte de justice. Il convoqua donc un tribunal : ce tribunal se composait de deux députés de chacune des deux villes de la Terre de Labour et de la Principauté. Conradin fut amené devant ce tribunal, sous l'accusation de s'être révolté contre son souverain légitime, d'avoir méprisé l'excommunication de l'église, de s'être allié avec les Sarrasins, d'avoir pillé lescouvens et les églises de Rome.

Une seule voix osa s'élever en faveur de Conradin : celui qui donna cette preuve de courage s'appelait Guido de Lucaria ; un seul homme se présenta pour lire la sentence : l'histoire n'a pas conservé le nom de celui qui donna cette preuve de lâcheté. Seulement, Villani raconte que ce juge avait à peine fini la lecture régicide, que Robert, comte de Flandre, propre gendre de Charles d'Anjou, se leva, et, tirant son estoc, lui en donna un coup à travers la poitrine en s'écriant :

— Tiens, voici pour t'apprendre à oser condamnera mort un aussi noble et si gentil seigneur.

Le juge tomba en jetant un cri, et expira presqu'au même instant. Et il n'en fut pas autre chose de ce meurlre, ajoute Villani, le roi et toute sa cour ayant reconnu que Robert de Flandre venait de se conduire en vaillant seigneur.

Conradin n'était pas présent lorsque l'arrêt fui prononcé ; on descendit alors dans sa prison, et on le trouva jouant aux échecs avec Frédéric.

T. es deux jeunes gens, sans se lever, écoutèrent la sentence que leur lut le greffier; puis, la lecture achevée, ils se remirent à leur partie.

Le supplice était fixé pour le lendemain huit heures du malin : Conradin y fut conduit accompagné de Frédéric, duc d'Autriche, des comtes Gualferano et Barlolomeo Lancia, Gérard el Gavano Donoratico de Pise. La seule grâce que Charles d'Anjou lui eût accordée était d'être exécuté !e premier.

Arrivé au pied de IVrhafaud, Conradin repoussa les deux bourreaux qui voulaient l'aider à mouler l'échelle, et moula seul d'un pas ferme.

Arrivé sur l-i plaie-forme, il détacha son manteau, puis, ':r mouillant, il pria un ihslant.

l'endaul qu'il priait, ayanl erttèndu le bourreau qui s'approchait de lui, il lit signe qu'il avait fini, et, se relevant en effet :

— n ma mère! ma mère! dil-il a haute voix, quelle profonde douleur te causera la nouvelle qu'on va te porter de mol !

\ ce mots, qui fifrenl entendus de la foule, quelques sanglots éclatèrent; Conradin vit que parmi ce peuple il lui rcsdes .-unis, el pcul Mie (les vengeurs.

Alors il lira > main, cl le jetant an milieu de

1 1 place :

— Au phi bra

El il présenta sa tête au bourreau.

Frédéric fut exécuté immédiatement après lui, et ainsi s'accomplit la promesse que les deux jeunes gens s'étaient faite, que la mort même ne pourrait les séparer.

Puis vint le tour de Gualferano et de Barlolomeo Lancia, et des comtes Gérard et Gavano Dnnoratico de Pise.

Le gant jeté parConradin au milieu de la foule fut ramassé par Henri d'Apifero, qui le porta a don Pierre d'Aragon, seul al dernier héritier de la maison de Souabe comme mari de Constance, fille de Manfred.

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