‹ Une année `a FlorenceChapitre 18 sur 148 · OEUV. COMPL. —VIII · texte numérisé non relu

OEUV. COMPL. —VIII

de vingt sous un chat sur la carie. Explication demandée e reçue, nous apprîmes que c'était le dîner de Mylord.

Cette carte éclaircissait un point qui avait été souvent débattu d'avance entre Jadin et moi : c'était le prix que pourrait nous coûter un chat en Italie. Mylord, selon les habitudes qu'il avait transportées de Londres à Paris, et qu'il exportait maintenant de Paris à l'étranger, ne pouvait pas apercevoir un chat qu'en un tour de main le malheureux animal ne fût mis à mort. En France, cela avait encore été assez bien, en général les chats étant peu protégés par les aubergistes qui trouvent que, presque toujours, ils mangent plus de fromage que de souris. Mais en Italie, le changement de mœurs, et par conséquent de goûts, pouvait sur ce point nous amener mille difficultés, sans compter celle d'un surcroît de dépense à laquelle nous n'avions point songé en établissant notre budget. Nous étions donc enchantés qu'à peine le pied posé en Sardaigne une occasion se fût présentée de fixer un tarif. Nous fîmes en conséquence venir l'aubergiste, et nous lui demandâmes s'il croyait que le prix qu'il nous faisait payer son chat était le prix-courant des chais en Italie. Celui-ci crut que nous voulions marchander, et nous énuméra aussitôt toutes les qualités du défunt. Nous l'arrêtâmes au milieu de son apologie pour lui dire qu'il se méprenait à nos intentions, et que nous ne discutions pas la valeur de son animal, seulement que nous voulions savoir si cette valeur ne haussait pas ou ne baissait pas selon certaines localités. L'aubergiste secoua la tête, et nous assura que moyennant deux paules en Toscane, et deux carlins à Naples, il croyait que Mylord pouvait étrangler ce qu'il y avait de mieux dans la race féline, à l'exception cependant des chats angoras ou des chats savans, qui avaient dans tous les pays du monde une valeur de convention, et qu'il y aurait même de petits villages, loin de toute industrie et privés de tout commerce, où nous pourrions, pour ce prix, exiger la peau : c'était tout ce que nous désirions savoir. En conséquence, nous payâmes la carie, mais nous nous fîmes donner un reçu détaillé du chat; ce reçu était important puisqu'il devait faire planche. Après une mûre délibération, nous le rédigeâmes donc en ces termes :

«Reçu de deux messieurs français qui voyageaient avecun boule-dogue, vingt sous de Sardaigne ou un franc de France) qui font environ deux paules de Toscane ou deux carlins de Naples, en paiement d'un chat de première qualité mis à mort par ledit boule-dogue.

» Vintimiglia, ce 20 mai 4855.

» Francesco Biagioli , » padrone délia locanda délia Croce d'oro. »

Au bout de huit jours, nous avions trois reçus en règle, et parfaitement détaillés, où les chats étaient estimés au même prix, ce qui était pour nous une grande tranquillité pour le reste du voyage, attendu que lorsqu'on nous demandait davantage, ce qui arrivait souvent, nous tirions notre registre, en disant : Voyez, c'est le prix que nous les payons partout. Le propriétaire du mort jetait alors les yeux dessus, et, convaincu par les témoignages respectables que nous lui présentions, il finissait toujours par dire : — Duuque, va bene per due paoli. — Et les deux paules empochés par lui, nous nous remettions en roule avec sa bénédiction, qu'il nous donnait par dessus le marché, en regrettant au fond du cœur qu'au lieu d'un chat Mylord n'en eut pas étranglé deux.

Nous continuions donc notre roule enchanlés de l'invention, lorsqu'on sortant de Borduguerra, nous fûmes distraits de ces idées par l'aspect du charmant petit village de San- Renio avec son ermitage de Sainl-Romulus tout entouré de palmiers. Nous nous arrêtâmes un instant pour reposer nos yeux, fatigués de ces éternels oliviers grisâtres et rabougris, sur cette belle végétation orientale. En ce moment un paysan s'approcha de. nous, cl, voyant avec queile satisfaction nous nous étions arrêtés dans cette petite oasis, il nous dit que le moment était mauvais pour regarder les palmiers de San-Remo, et qu'à celte heure nous les voyions à leur désavantage. En effet, ils venaient U'êire dépouillés de leurs plus belles palmes, qui avaient été envoyées à Rome pour la fête de Pâques. Je lui demandai alors à quel titre ces palmes

OEUVRES COMPLÛTES D'ALEXANDRE DUMAS

étaienl envoyées à Rome, et si 1rs habitans liraient de cet envoi quelque profit temporel ou spiriluel ; el alors j'appris que c'éiaii un droil de la famille Bre6ca, qui lui avait été conféré par Six'e-Quint, et qu'elle avait maintenu depuis. Voici à quelle occasion.

En 1586, il y avait encore à l'endroit où Pie VI a fait ba*tir la sacristie de Saint-Pierre, un m'agnifiqueobélisque, élevé autr. fois par Nuncoré, roi d'Egypte, dans la ville d'Iléliopolis, transporté par Calcula à Rome* et placé ensuite dans le cirque de Néron au Vatican, sur remplacement duquel Ouistaniin fil élever sa basilique* Or, jusqu'en 1586, c'est-àdire jusqu'à la seconde année du pontifical de Sixie-Quinl, cet obélisque était resté debout au milieu des constructions successives qu'avaient fait faille Nicolas V, Jules II, Léon X, et Sixle V, lorsque ce grand pontife, qui fit plus en cinq ans que cinq aulres papes n'en ont jamais fait en un siècle, résolut de faire transporter le gigantesque monolithe (I) sur cette belle place, que, soixante-dix ans plus lard, Bcrnin devait élreindre de sa magnifique colonnade.

Ce fui l'architecte Foniana, le plus habile mécanicien de son temps, qui fui chargé de celte grande Opération : il disposa ses machines en homme qui comprend (pie les yeux de toute une ville se fixent sur lui. Le pape lui dit de ne rien épargner pour réussir. Fontana opéra en conséquence: le transport seul, quoiqu'il fût de cent cinquante pas à peine, coula 200,000 Iranes.

Enfin tous les préparatifs achevés, Fontana indiqua le jour où il comptait dresser l'obélisque sur son piédestal, et ce jour fut publié à son de trompe par toute la ville. Chacun pouvait assister à l'opération, mais à la condition du plus rigoureux silence : c'était un point qu'avait réclamé Fontana, afin que sa voix à lui, le seul qui eût le droit de d tirer des ordres dans ce grand jour, pût être entendue des travailleurs. Or, comme Sixte-Quint ne taisait pas les choses à demi, la proclamation portail que la moindre parole, le moindre cri, la moindre exclamation serait punie de mort, quels que fussent le rang et la condition de celui qui l'aurait proféré.

Fontana commença son travail au milieu d'une foule immense; d'un côté était le pape et toute sa cour sur un écha- ■ faudage élevé exprés; de l'autre, était le bourreau et la potence; au milieu, dans un espace resserré et que faisait respecter un cercle de soldais, étaient Foniana et ses ouvriers.

La base de l'obélisque avait clé amenée jusqu'à son piédestal ; ce qui restait a faire, c'était donc d>; le dressef. Des cordes attachées a son extrémité devaient, par un mécanisme ingénieux, lui faire perdre sa po ilion horizontale pour l'adouce ni à une position perpendiculaire. La longueur des cordes avait été mesurée à cet effet; arrivées à leur point (l'arrêt, l'obélisque devait Être debout.

L'opéralion commença au milieu du plus profond silence; l'obélisque lentement soulevé obéissait comme par magie à la force attractive qui le niellait en mouvement. Le pape, m" i comme les .'unies, encourageait la manreûvre par des

Signes de têle; la voix de l'architecte donnant des ordres retentissait seule au milieu de ce silence solennel. L'obélisque moulait toujours, un OU deux louis de roues encore, cl il était établi sur sa base Toui a coup, Foniana s'aperçoit que le mécanl >me ne tourne plus-, la mesure des cordes avait ictemenl prise, mais les cordes avaientété distendues par ii ma e, et elles se irouvaienl maintenant de quelques pieds trop longues; nulle force humaine ne pouvait supp éer à la force qui m inquai t. C'était une opération manquée, une réputation perdue-, Fontana pressai! les ordres, multipliait

Il où 1rs coules ii'allir.iieut

plus l'obéll iji p ait d'un double poids sur les

cordi . Fontana pi rta le maim i on front, il Ile voyait aucun moyen de remédiera on il se trouvait, il Il qu'il devenait fou. En ■ ■•■. ibles se

0) n o BOlxànlc-felze pieds de haut et la croix qui leiui

Tout à coup, un homme s'écrie dans la foule : Aqua aile corde, -— de l'eau aux cordes, — et , traversant l'espace, va se remettre aux mains du bourreau.

Le conseil est un trait de lumière pour Fontana. Sur loule la longueur des cables il l'ait aussitôt versi r des Beaux d'eau. Les cordes se res-erreni naturellement, sans effort, et comme parla main de Dieu: l'obélisque se remel en mi ment el s'assied sur sa base, au milieu des applaudis' de la multitude.

Alois Foniana court à son sauveur, qu'il trouve, la corde au cou et entre les mains du bourreau; il le prend dans ses bras, l'embrasse, l'entraîne, l'emporte aux pieds de SlX<ê« Quint, et demande pour lui une graCB déjB accordée. Mais ce n'élail pa» le toui d'accorder la graCè, il fallait une récompense. Le pape demande à l'êlràttgerde fixer lui-même celle qu'il désire. L'étranger répond qu'il esi de la famille Bresca, qui esi riche, et qui par conséquent n'a point de faveurs pécuniaires à demander; mais qu'il habile San-ltrmo, village fameux par ses palmiers, et qu'il demande le privilège d'envoyer tous les ans gratis les palmes nécessaires pour la fêle de Pâques à Rome. Sixte-Quint accorda ce privilège, et y ajoula une pension de six mille écus romains affi'ciée à l'entretien des palmiers.

Depuis ce temps, la famille Bresca. qui existe toujours, a usé du. privilège d'envoyer tous les ans à Rome un Vaisseau chargé de palmes; et depuis '245 ans que ce privilège a été accordé, elle en a joui sous la protection visible du ciel; car jamais le moindre accident n'est arrivé à aucun des 243 vaisseaux qui oui héréditairement et annuellement transporté la sainte cargaison.

Nous arrivâmes à Oreille à neuf heures du soir, car notre relturino nous ayant promis de nous déposer à Gênes, le troisième jour à deux heures, à la porte des Quatre-Nations, faisait ses journées en conséquence. Il en résulta que nous repartîmes d'Oneille le lendemain au point du jour. Nous n'en dirons pas grand'chose, si ce n'est que c'e.it la pairie du grand André Doria, ce qui n'empêche pas, à eu juger par celle où nous couchâmes, que ses auberges n'en soient détestables.

Au point du jour nous nous remîmes en route. Nous commencions à nous réveiller, lorsque nous traversâmes Alessio, où nous vîmes pour la première fois les femmes coiffées de mezzaro génois, voile blanc, qui, sans le cacher, encadre leur visage. Quant aux hommes, c'étaient autrefois de hardis marins, qui prirent part avec Pizarre à la conquête du Pérou, et avec di n Juan d'Autriche à la victoire de Lépante.

Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Albenga, ville au doux nom, mais à laquelle ses remparts croulans et ses tours en ruines donnent un aspi et des plus sombres. C'eslà Albenga, s'il faut en croire madame de. Genlis, que la duchesse de Cerifalco fut enfermée pendant neuf ans dans un souterrain par son mari.

Un autre point historique plus sérieusement arrêté, c'est que ce fut a Albenga que naquit ce Proculus qui disputa l'empire h Probus, et Decius Pertinax, qu'il ne faut pas confondre avec le Pertinax qui devint empereur.

Albenga possède deuxmonumrns antiques, son baptistère, qui rcmonie, assure-t-on, à Proculus et sen ponte longo qui fui bâti par le général romain Constance. Une chose remarquable au reste, c'est que les habitans d'Albenga, l'ancienne Albingaunum, s'élant alliés avec Magon, frère d'Annibal, furent compris dans le traité de paix qu'il lii avec le consul romain PubliuS /Elius; el depuis ce temps jusqu'au xii» siècle, en vertu de ce traité, se gouverhèrenl par leurs propres lois, frappant monnaie comme un Étal indépendant. Au xn« siècle, les l'isans en guerre avec les Génois prirent Albenga cl la saccagèrent. Rebâtie par les Génois, elle resta

depuis ce temps en leur pouvoir, San cire brûlée, c.'esl vrai, mais aussi sans être rebâtie, ce qui l'ail qii'Albrnga aurait :,-: uin d'être brûlée une second,- fois, Le route continuait au reste à eue délicieuse et pleine

d'accldens plus pittoresques les uns que les autres ; avec la mer à notre droite, calme comme un lac ci resplendissante comme un miroir; et à notre gauche, tantôt des roches à pic,

tantôt de charmans vallons avec des haies de grenadiers et de grosses touffes de lauriers roses ; tantôt de grandes échappées de vue, avec quelque village pittoresque, se détachant sur des fonds bleuâtres comme on n'en voit que dans le pays des montagnes. Il en résulta que. sans fatigue aucune, nous arrivâmes à Savone où nous devions coucher.

Savoue est une espèce de vil'e a qui il reste une espèce de port que les Génois ont laissé se. "combler peu a peu malgré les réclamations des habitans, alin que le commerce de Savone ne nuisît point au commerce de Gènes. Il en résulte que Savoue est à peu près ruinée. Comme toutes les puissances tombées et forcées de renoncer à leur avenir, la ville est toute orgueilleuse de son passé. En elïet, Savone a donné naissance à l'empereur Perlinax, à Grégoire VII, » Sixte IV, à Jules II, et à Chiabrera, qui passe pour le plus grand poète lyrique que l'Italie moderne ait jamais eu. De toutes ces grandeurs, il reste à Savone la façade du palais de Jules II, attribué à l'architecte San Gallo, et le bas-relief de la Visite de la Vierge à sainte Elisabeth, l'un des meilleurs du Bernin. Le sacristain montre en outre au voyageur un tableau de la Présentation de la '\ ieige au temple, comme éiatu du Dominicain. Déliez-vous du sacristain de Savone, payez comme s'il vous avait montré un Vasari ou un Gaëtano, et vous serez encore volé.

A trois ou quatre lieues de Savone, nous trouvâmes Cogoletlo, petit village qui prétend mieux savoir que Colomb lui-même où Colomb est né, et qui réclame le grand navigateur comme un de ses enfans, quoiqu'il ait dit dans son testament : Que siemlo yo naa'do en O'enora, como nataral d'alla porque de ella sali y en ellu naci. L'argument eût peut-être été concluant pour tout autre que Cogoletto, mais Cogolelto est entêté, et il répondit à Colomb en écrivant sur la porte d'une espèce de cabane qu'il prétend être la maison du grand magistrat :

Proviucia di Savona, Communa di Cogoletto, Pallia di Colombo, Scropitor del nuovo mondo.

Puis, à tout hasard, et comme ne pouvant pas faire de mal, il ajouta ce vers latin de Gagluiffi :

Unus erat mundus : duo sint, ait iste : fuere [V.

Enfin, pour accumuler les preuves, on déterra un vieux portrait qui représentait le visage vénérable de quelque haiili de Cogoletto, et on 1 installa en grande pompe à la maison communale comme étant le portrait de Colomb.

Ceux qui passeront à Cogoletto sont priés de faire au cicérone qui leur montrera ce portrait l'aumône de linéiques coups de canne, en mémoire du pauvre Colomb, si cruellement persécuté pendant sa vie, et si traîtreusement calomnié après sa mort.

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