‹ Une année `a FlorenceChapitre 27 sur 148 · LES FÊTES DE IA SAINT-JFAN A FLORENCE · texte numérisé non relu

LES FÊTES DE IA SAINT-JFAN A FLORENCE

Tendant notre séjour a Florence, nous nous aperçûmes un soir, en ouvrant notre fenêtre, que le Dôme et le Campanile étaient illuminés; cette illumination annonçait pour le lendemain le commencement des fêles de la Saint-Jean. Nous ne voulions perdre aucun détail deces fêles qu'on nous avait fort vantées d'avance à Gênes et .1 Livourne, cl nous sorti mes aussitôt. Quoique nous fussions logés à une extrémité de la ville, nous nous trouvâmes, en mettant le pied dans la rue, au milieu d'une foule qui devenait de (dus en plus compare à mesuivjjuc nous nous approchions du cœur de la cité. Cette foule a'écoulail avec une Bagesseel une convenance telles, que le silence de noire palaszino, situé, il est vrai, entrecour el jardin, n'avait pas été Iroulilé, cl si l'illumination du Mme ne nous avait annoncé la fête, nous au- 01.1 \ . cQMr — i\.

rions pu passer toute notre soirée sans nous douter un instant que Florence entière était dans ses rues. C'est là un trait caractéristique des Italiens de la Toscane : les individus sont parfois bruyans, mais la foule est presque toujours silencieuse.

Florence est magnifique à voir la nuit, par un beau clair de lune; alors ses colonnes, ses églises, ses monumens, prennent un caractère grandiose qui efface et rejette dans l'ombre tous ces pauvres édifices modernes qu'on dirait faits pour des voyageurs d'un jour. Nous suivîmes la foule, la foule nous mena place du Dôme ; il me sembla que je voyais l'église pour la première fois, tant ses proportions avaient grandi; le Campanile surtout paraissait gigantesque, et ses illuminations semblaient mêlées aux étoiles. Le baptistère de San-Giovanni était ouvert, et la châsse du saint exposée; l'église semblait pleine, et cependant on y entrait facilement; car à Florence, au lieu de réagir sans cesse contre les autres, comme on fait chez nous, chacun s'aide, chacun se presse, chacun se place, et ou finit par être à l'aise la où l'on aurait cru d'abord devoir être infailliblement étouffé.

La religion me parut empreinte de ce même caractère de douceur que j'avais déjà remarqué dans tous les actes extérieursdu peuple. Dieu est traité 1 Florence avec, une certaine familiarité respectueuse qui n'est point sans charmes, a peu près comme on traite le grand-duc, c'est-à-dire qu'on lui ôle son chapeau et qu'on lui sourit. Je ne sais, au reste, si on croit le premier beaucoup plus puissant que le second; niais, à coup sur, on n'a pas l'air de le croire meilleur.

Le Baptistère était magnifiquement illumine; aussi pûmesnous distinguer beaucoup de détails qui nous avaient échappé lors de noire première visite. i>;his les églises d'Italie, on y

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

voit en général beaucoup moins clair le jour que la nuit. Nous remarquâmes particulièrement une statue, l'Espérance de Donatello ; une Madeleine un peu maigre, d'une vérité un peu anatomique, du même auteur, mais pleine de repentir et d'humiliation; et enfin le tombeau de Jean XXIII, toujours de Donatello, dont l'épitapbe : Quondàm papa, souleva si fort la colère de Martin V, qu'il en écrivit au prieur, le marbre censuré ne devant, selon lui, conserver au défunt que le titre de cardinal, avec lequel il était mort.

C'est qu'aussi, il faut le dire, Ballhazar Cozza fut un singulier pape. Gentilhomme napolitain sans fortune, il tenta d'en acquérir une en se faisant corsaire ; un vœu faitau milieu d'une tempête le jeta dans les ordres, où, grâce à l'appui, aux recommandations et surtout à l'argent de Cosme rAncien,son ami, il fut nommé cardinal-diacre. Alors l'ancien corsaire se fit marchand d'indulgences, eC il paraît qu'il réussit mieux dans cette seconde spéculation que dans la première; car, à la mort d'Alexandre V, qu'il fut soupçonné d'avoir fait assassiner, il se trouva assez riche pour acheter le conclave. Cependant Ballhazar ne fut pas nommé, comme il s'y attendait, au premier tour de scrutin; alors il se revêtit lui-même de la toge pontificale, en s'écriant, comme par inspiration: Ego sum papa. Le concile, intimidé de son audace, confirma l'élection, sans même recourir à un second tour de scrutin, et Ballhazar Cozza fut exalté sous le nom de Jean XXIII. Cela faisait le troisième pape vivant: les deux autres étaient Grégoire XII et Benoit XIII.

Au reste, le dernier venu ne donna point un meilleur exemple que les autres ; étant cardinal, il avait fail des vers dans lesquels il niait l'immortalité de l'âme, l'enfer et le paradis; devenu pape, le premier acte de son pouvoir fut d'enlever à son mari une femme dont il était amoureux depuis longtemps, et avec lequelle il vécut publiquement ; cela ne l'empêcha point de censurer les mœurs de Ladislas, roi de Naples. Ladislas n'aimait point les censures; il répondit fort brutalement à son ancien sujet que, lorsqu'on menait une vie pareille à la sienne, on avait mauvaise grâce à reprendre les autres sur leur manière de vivre. Jean XXIII, qui, en sa qualité d'ex-corsaire, n'était pas pour les demi-mesures, excommunia Ladislas. Ladislas leva une armée et marcha contre le pape; mais, à son tour, le pape prêcha une croisade et marcha contre le roi. Ladislas fut battu, et détrôné par un bref. Ladislas alors fit ce qu'avait fait Jean XXIII: il racheta sa couronne, comme Jean XXIII avait acheté la tiare ; la paix se fit, mais ne fut pas de longue durée. Grégoire XII, tout exilé qu'il était el vivant des aumônes d'un petit tyran de Bimini, foudroyait rois et papes; ces excommunications perpétuelles tourmentaient Jean XXIII, qui voyait l'Eglise s'émouvoir do tous ses scandales. 11 demanda à Ladislas de lui livrer Grégoire, XII. Ladislas demanda Grégoire au seigneur de Bimiitt, qui répondil que o'élail son pape, à lui, le seul qu'il reconnut, le seul infaillible h ses yeux, et que par conséquent, au lieu de le livrer à ses ennemis, il le défendrait contre quiconque \oiidrait le lui prendre. Jean XXIII crut qu'il y avait de la faute de Ladislas dans le refus, el, au lieu de se fâcher eonlre le seigneur de Bimini, se fâcha contre. Ladislas. La guerre recommença dune ; mais cette fois Ladislas fut vainqueur ; Jean XXIII quitta Rome el s'enfuit; Ladislas s'eml'.na sans résistance de la ville éternelle : c'était la troisième lois depuis qu'il ''lait mi qu'il pillait le Vatican. Il poursuivit alors Jean Wlli Jusqu'à Pérouse, où il fut empoisonné, par le pare de sa maîtresse, d'une si étrange façon qu'elle peut :i peine si: raconter. Le père étail apothicaire; gagné, on devint par qui, il cherchait une occasion d'empoisonner le roi do Naples, lorsque sa fille Tint se plaindre à lui de ne

plus trouver d'amour chez Ladislas. Le père alors lui donna

uns certaine pommade avec laquelle il loi re< ommanda de se trotter, lui promettant que cette pommade aurait la vertu de

ramener son infidèle. La pauvre Site < rut son pire, et suivit

de peint en point se. Instructions. Le lendemain du jour où

elle avait eu l'OCCSSiOn de faire COI essai, elle était morle. Quand ;p LadislaB, il ne lui BUrvéCnl qui' huit jours.

Touf cela est fort immonde, comme on le voit. Enfin un concile s'assembla qui déposa les Irois papes d'un coup, el

en nomma un quatrième, Martin Y. Grégoire Ml envoya de Bimini son acte d'abdication volontaire; Benoît XIII était en Espagne cl continua de résister. Enfin Jean XXIII, d'abord président de l'assemblée, puis en lutle avec Sigismond, puis fugitif, puis prisonnier, puis déposé, finit par se réfugier pies de son ami Cosme, à Florence, où il mourut. Cosme, fidèle jusqu'après la mort de Jean à l'amitié qu'il lui portait, chargea Donatello de lui élever un tombeau, fit l'épitapbe lui-même, et, lorsque Martin V (enta de la faire gratter, se contenta d'adresser au p3pe légitime cette réponse à laquelle son laconisme n'ôtait rien de sa précision : Quod scripsi, icripsi. Plus heureux après sa mort que pendant sa vie, Jean XXIII, qui était redevenu cardinal par jugementdu concile, resla pape par l'épitapbe de son tombeau.

Nous continuâmes de suivre la foule qui s'écoulait, foujours pressée el silencieuse, par la via dei Cerretani; puis, comme elle se séparait en deux Ilots, nous prîmes à gaurlie, et au bout d'un instant nous nous trouvâmes en face du magnifique palais Strozzi, qui, à plus juste tilre que beaucoup d'autres monunn ns, éveillait la verve laudative de Vasari.

En effet, le palais Strozzi n'est pas seulement grandiose et magnifique, il est prodigieux ; ce ne sont point des pierres jointes par la chaux et le ciment, c'est une masse taillée dans le roc. Aucune chronique, si élégante, si détaillée, si pittoresque qu'elle soit, ne fera comprendre comme ce livre de pierre les habitudes, les mœurs, les coutumes, les jalousies, les amours et les haines du quinzième siècle. La féodalité tout entière, avec sa puissance individuelle, est là ; lorsqu'une fois un homme était assez riche pour se faire bâtir une pareille forteresse, rien ne l'empêchait plus de déclarer la guerre, a son roi.

Ce fut Benoît de Majano qui, sur l'ordre de Philippe Strozzi le Vieux, lit le plan et jeta les fondations de ce beau palais; mais il ne conduisit les travaux que jusqu'au second étage. Il en était lu lorsqu'il fut forcé de partir pour Borne. Heureusement, à celte époque même, arriva à Florence un cousin de Pollajolo, que l'on avait surnommé Cronaca, ou la Chronique, à cause de l'habitude qu'il avait prise de raconter h tout venant et à tout propos son voyage de Borne. Ce voyage, quelque ridicule qu'il eût jeté sur l'homme, n'avait cependant point été inutile à l'artiste. Cronaca avait profondément étudié les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et il en donna une preuve en faisant le magnifique entablement interrompu à la moitié de son exécution par les troubles de Florence et par l'exil des Strozzi. »

Tout est remarquable dans ce beau palais, tout, jusqu'aux lanternes que, suivant le privilège de la noblesse, ses puissans maîtres allumaient les jours de solennité. Ibest vrai que j ces anneaux et ces lanternes sont l'ouvrage de Nicolas Grosso, que Laurent le Magnifique avait surnommé Nicolas des Arrhes (Caparra), nom qui lui resta, parce qu'il ne voulait rien faire qu'il n'eût reçu des arrhes, ni rien livrer qu'il n'eût touché la totalité du paiement. 11 faut dire aussi que jamais sobriquet ne fut plus mérité. Nicolas des Arrhes avait fait peindre une enseigne qu'il avait mise au-devant de sa boutique el qui représentait des livres de compte au milieu des flammes. Chaque fois qu'on lui demandait crédit, ne fût-ce que pour une heure, il conduisait l'indiscrète pratique sur le pas de sa porte, lui montrait son enseigne, et lui disait : — Vous voyez bien que je ne puis pas vous faire crédit, mes registres brûlent

Il va sans dire que celte rigidité de principes s'appliquait a toute personne indistinctement. Un joui', la seigneurie lui avait commandé une paire de chenets, et, selon la règle posée par Nicolas, lui avait donné à litre d'arrhes la moitié du prix. Les chenets terminés, Nicolas fit prévenir la Seigneurie qu'elle pouvait envoyer le reste de l'argent, attendu (pie 1rs chenets étaient prêts. On vint alors dire à Nicolas, de la part du provéditeur, qu'il apportât les chenels et qu'on lui réglerait son compte; ce à quoi Nicolas répondit que les chenets ne sortiraient pas de sa boutique que leur prix ne fût encaissé. Le provéditeur furieux envoya un de ses sergens avec ordre de dire à JNicolas que son refus était étrange, attendu «pie sa fourniture lui était déjà payée

EMPRESSIONS RE VOYAGE. - LA YILl.A PALV1ERI.

à moitié : — C'est juste, dit Nicolas ; e! il donna au sergent un des deux chenets. Ne pouvant tirer de lui autre chose, le sergent porta son échantillon au provéditeur, et celui-ci en trouva le travail si merveilleux qu'il envoya aussitôt le reste de l'argent pour avoir l'autre; il était temps, le malheureux chenet était entre l'enclume et le marteau, et le féroce Nicolas des Arrhes levait déjà le bras pour le briser.

Quelle époque admirable que celle où tout le monde aimait les arts, même les seigneuries, et où tout le monde était artiste, même les serruriers 1 Au-=si voyait-on s'élever des palais dont toute une ville était si lière, que, lorsque Charles Tilt fit son entrée à Florence, la seigneurie, malgré la préoccupation du prince, voulut lui faire admirer sa merveille, et dirigea sa marche vers le chef-d'œiwre de Benoit de Majano. Mais le rustique roi de France élait encore tant soit peu barbare, de sorte qu'il se contenta de jeter un coup d'oeil sur le splendide édifice, et se retournant vers Pierre Capponi qui l'accompagnait : — C'est la maison de Stiozzi, n'est-ce pas? lui dit-il. — Oui, monsieur, lui répondu Pierre Capponi, commettant à l'égard du roi lamême in • solence que le roi, à son avis, commettait à l'égard du palais.

Ce palais appartient en effet à cette grande famille des Slrozzi, qui existe encore aujourd'hui, et qui donna un maréchal a la France. Jusqu'à l'abolition de la pairie héréditaire, nous avons eu un pair de ce nom ; et le chef de la famille Slrozzi, se regardant toujours comme Français, écrivait au roi de France au jour de l'an et au jour de sa fête.

Il y a quelque temps que les enfans du duc actuel, en jouant dans des chambres abandonnées depuis longtemps, trouvèrent un appartement composé d'une douzaine de pièces et parfaitement inconnu au propriétaire de cet immense hôtel. La porte avait éié murée il y avait quelque deux ou trois cents ans, et personne ne s'était jamais aperçu, tant ce palais est vaste, qu'il y manquait le quart d'un étage.

Ce fut le fils du fondateur de ce beau palais, le fameux Philippe Slrozzi, qui accueillit l'assassin d'Alexandre de Médicis, Lorenzino, à son arrivée à Venise, en l'appelant le Brulus de Florence, et en lui demandant la main de ses deux sœurs pour ses deux fils. C'est que, tout marié qu'il était à une lille de Pierre de Médicis, Philippe Strozzi n'en était pas moins resté un des plus fermes défenseurs de la république. Ai^si, lorsque la liberté florentine tomba, le jour où Alexandre fit son entrée dans la capitale de son duché, Philippe Slrozzi, inhabile à la servitude, se retira à Venise, où bientôt il apprit que le bâtard de Laurent l'avait mis au ban de l'Etat. L'accueil qu'il fit à Lorenzino avaU donc un double motif: non-seulement Lorenzino venait de délivrer Florence de son oppresseur, mais encore il rouvrait au proscrit (du moins il le croyait ainsi) le chemin de sa patrie, liais pendant que les bannis joyeux se réunissaient et discutaient le niny n le plus prompt et le plus sur de rentrer dans Florence, ils apprirent que Cosme avait été nommé chef et gouverneur de la république, et qu'une des quatre conditions auxquelles il avait été élu était de venger la mort d'Alexandre. Ils comprirent dès lors que leur rentrée dans la patrie ne serait pas aussi facile qu'ils l'avaient espéré ; cependant, songeant que le nouveau gouverneur n'avait que dix-huit ans, ils espérèrent tout de. l'ignorance et de. la légèreté que semblait annoncer son ;ïge. Mais l'enfant joua les barbes grises au jeu de la politique et au jeu de la guerre. Toutes les conspiralions furent découvertes et déjouées, et comme enfin les proscrits s'étaient réunis et avaient décidé de risquer une bataille, après onze ans d'attente et de tentatives infructueutes, Alexandre Vitelli, lieutenant de Cosme, remporta sur eux, à Miiulemurlo, une victoire complète. Pierre Slrozzi n'échappa à la mort qu'en se couchant parmi les cadavres, el Philippe, pris sur le champ de bataille qu'il ne voulut point abandonner, fut ramené à Florence el enfermé dans la citadelle.

Par un étrange jeu de fortune, cette citadelle était la même que, dans une discussion secrets tenue devant le pape Clémenl VU, Philippe Slroazi watt conseillé à ce pontife de faire bâtir, et cela contre l'avis du ianiin.il Jacepo Salviali. Ce demie*, surpris «le cette obstination singulière, qui sem-

blait avoir un caractère providentiel et fatal, ne put s'empêcher de dire à Philippe : « Plaise à Dieu, Strozzi, qu'en faisant bâtir celte forteresse tu ne fasses pas bâtir ton tombeau! » Aussi, à peine Strozzi fut-il enfermé entre ces murs qui étaient sortis de terre à sa voix, que la prophétie de Sal viati lui revint en mémoire, et qu'à compter de ce moment il regarda le terme de sa vie comme arrivé.

Maisjl cette époque on ne mourait pas ainsi; il fallait avant tout passer par la torture. Philippe Slrozzi, à qui on voulait faire avouer qu'il avait eu part à l'assassinat du duc Alexandre, fut mis plusieurs fois à la question; mais, au milieu des tourmens les plus terribles, son courage ne se démentit pas un instant, et il dit constamment à ses bourreaux qu'il ne pouvait confesser une chose qui n'était pas vraie. Mais si, ajoutait-il, l'aveu de l'intention leur suffisait, il était mille fois plus coupable que celui qui avait lue Alexandre, car il aurait voulu le tuer mille fois. Enfin, les bourreaux lassés allaient peut-être obtenir de Cosme decesser sur Strozzi des lorlures inutiles, lorsqu'un jour un des soldats qui avaient accompagné le geôlier déposa, soit par hasard, soit à dessein, son épée sur une chaise, et sortit sans la reprendre. La résolution de Strozzi fut prompte ; il n'espérait plus de liberté ni pourlui ni pour sa patrie: il alla droit à l'épée, la tira du fourreau, s'assura de la pointe et du tranchant, revint à une table où étaient du papier el de l'encre qu'on lui avail laissés dans le cas où il se déciderait à faire des aveux, écrivit quelques lignes d'une main aussi ferme et aussi assurée que si ce n'eût point été les dernières qu'il dût tracer ; puis, appuyant la poignée de l'épée au mur et la pointe à sa poitrine, il se laissa tomber dessus. Cependant, quoique l'épée lui eût traversé le corps, il ne mourut pas sur le coup, car on trouva Iracé sur le mur, avec son sang, ce vers de Virgile :

Exoriare aliquis nosliis ex ossibus aller.

Quant aux quelques lignes écrites sur le papier, en voici la traduction littérale :

« AU DIEU LIBÉHATElIl.

» Pour ne pas demeurer plus longtemps au pouvoir de. mes ennemis, et pour ne point davantage être tourmenté par des tortures dont la violence me ferait peut-être dire ou faire des choses préjudiciables à mon honneur et aux intérêts de parens el d'amis innocens, chose qui est arrivée ces jours derniers au malheureux Giuliano Gondi ; moi, Philippe Strozzi, je me suis décidé, quelque répugnance que j'éprouve pour un suicide, à finir mes jours par ma propre main.

« Je recommande mon âme au Dieu de toute miséricorde, le priant humblement, s'il ne veut m 'accorder d'autre bonheur, de permettre au moins qu'elle habite le même lieu qu'habitent Calon dTliqùe et les autres hommes vertueux qui sont morts comme lui et comme moi. »

A quelques pas du palais du vaincu est la colonne élevie par le vainqueur : cette colonne avait été donnée à Cosme par le pape Pie IV ; il la fit dresser à la place même où il apprit le résultat de la bataille de Monlemurlo ; ele est surmontée d'une statue de la Justice. Peut-être Cosme eût-il mieux fait de la placer autre part, ou de la garder pour une meilleure occasion.

Derrière la colonne est l'emplacement de l'ancien palais de ce Buondelmonle dont le nom se rattache aux premiers troubles qui agitèrent les deux factions guelfe et gibeline de Florence ; en face de la colonne est la sombre et magnifique forteresse des comtes Arciajoli, derniers ducs d'Athènes- Il y a certains quartiers de Florence dans lesquels on ne peut faire un pas sans heurter un souvenir; seulement le passé y est lani soit peu déporiisé par le présent : le palais Huomie monte, par exemple, est devenu mosMnel IHtératre, et la forteresse des ducs d'Athènes s'est ■étmorplMede en auberge.

Cette forteresse, au reste, était on ne peut plus judicieu semeni placée; elle commandaH l'ancten ponl de la Trinité

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALF.XANI)KE DUMAS

bâti en 1252, et qui, ayant été ruine! en 1557 par une crue de l'Arno, fut relevé par l'Ammanato sur un dessin de Michel- Ange. C'est peut-être un des ponts les plus gracieux et les plus légers qui existent.

En cet endroit la foule se divisait, laissant ce beau pont de la Trinité presque vide, comme si ce n'eût point élé fête de l'autre côté de l'Arno ; elle remontait vers le Ponte-Vecchio et le Ponte-alla-Caraja. Nous suivîmes le (lot qui descendait avec le fleuve, et nous passâmes successivement devant les fenêtres du casino de la Noblesse, devant la maison où Alfieri, après y avoir passé les dix dernières années de sa vie, mourut en 1805; devant le palais Gianligliazzi, occupé aujourd'hui par le comte de Saint-Leu, ex-roi de Hollande ; et devant le palais Corsini, magnifique édifice du temps de Louis XIV, qui occupe à lui seul la moitié du quai, et qui préparait alors, dans le silence et l'obscurité, la royale hospitalité qu'il devait donner le surlendemain à la moitié de Florence.

Il commençait à se faire tard, et nous étions tant soit peu fatigués de nos courses de la journée. Notre course du soir ne nous promettait pas d'autre variété qu'une promenade plus ou moins longue ; nous nous acheminâmes vers notre palazzo, de plus en plus émerveillés de la joyeuse humeur de ce bon peuple toscan, qui se met en fête dès la veille, sur la promesse d'une fêle pour le lendemain.

La nuit fut terrible : les cloches, qui ordinairement n'allaient que les unes après les autres, s'étaient mises en fête à leur tour, et sonnaient toutes en même temps. Il n'y avait pas le plus petit couvent, pas la plus chélive église, qui ne jouât sa partie dans ce concert aérien, si bien que je doute fort qu'il y ait une seule personne qui ait fermé l'oeil à Florence dans la nuit du 22 au 25 juin. Quant à nous, nous la passâmes à peu près tout entière à regarder les illuminations du Dôme et du Campanile, qui ne s'effacèrent qu'avec les premiers rayons du jour; il en résulta pour notre collection un magnifique dessin que Jadin fit au clair de lune.

Toutes les heures de la journée étaient prises d'avance : il y avait à dix heures grand déjeuner chez le marquis Torrigiani, à midi concert à la Philharmonique, à trois heures Corso, et a huit heures théâtre avec grand gala.

Nous n'avions point encore été présentés au marquis Torrigiani, et par conséquent nous ne pouvions être de son déjeuner; ce que nous regrettions fort, non point, comme on pourrait le croire, pour son cuisinier, mais pour le marquis lui-même. En effet, le marquis ïorrigiani, dont la noblesse remonte aux premiers jours de la république, a l'une des maisons les plus aristocratiques de Florence. Une invitation au palais ïorrigiani l'hiver, et au casino Torrigiani l'été, est la consécration obligée de tout mérite supérieur, que ce mérite soit légué par les ancêtres ou acquis personnellement. Quand on a été invité chez le marquis Torrigiani, il n'y a plus d'informations à prendre sur vous; on peut être, on doit même être invité partout ; vous avez vos preuves signées par d'Hozier.

En revanche, nous étions invités au concert de la Philharmonique. Que nos lecteurs nous permettent de mettre textuellement le, programme sous leurs yeux, et ils jugeront euxmêmes si les biliels devaient être recherchés.

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