V. Ilérold, — Ouverture de Zampa
VI. Bellini. — Puritani, duo exécuté par la princesse Élise el le prince Joseph Poniatowski.
\ II. Georgetti. — Variations sur un thème de la Son/nombala , exécutées sur le violon par monsieur Giovacchino Giovacchini
VIII. ISellini. — La Sonnambula, air final exécuté par la princesse Élise Poniatowski.
Comme on le voit, à part la coopération donnée par madameLaly et par monsieur Giovacchino Giovacchini, la ma tinée musicale était défrayée entièrement par les princes Po niatowski ; il était donc, on en conviendra, difficile de voir un concert plus aristocratique ; les exéculans descendaient e:i droite ligne d'un prince régnant il y a ù peine un demi-siècle. Il est vrai qu'ils avaient dans leur auditoire trois ou quatre rois détrônés. Cependant, comme une matinée musicale ne tire pas son principal charme du parfum d'aristocratie qu'elle répand autour d'elle, nous n'étions pas, il faut l'avouer, sans quelque crainte ù l'endroit de l'exécution. Pour mon compte, j'avais en mémoire certains concerts d'amateurs auxquels, a mon corps défendant, j'avais assisté en France, et qui m'avait laissé d'assez tristes souvenirs. La seule différence que je voyais entre ceux que j'avais entendus et celui que j'allais entendre était dans la qualité des artistes, et je ne croyais pas que le titre de prince fut une garantie suffisante pour la tranquillité de mes oreilles. Je ne m'en rendis pas moins à l'heure indiquée à la salle de concert située sur l'emplacement des Stinche, qui sont les anciennes prisons de la ville. Telle est la progression des choses dans celtebonne et belle Florence. Si Dante y revenait, il trouverait probablement son Enfer changé en salle de bal.
La salle, si grande qu'elle fut, était comble; cependant, grâce à l'attention des commissaires auxquels nous étions recommandés, nous parvînmes à trouver place. Bientôt la princesse Élisa entra, conduite par le prince Joseph ; madame Laty la suivait, conduite par le prince Charles ; à leur vue, la salle tout entière éclata en applaudissemens. Cela ne prouvait rien : dans tous les pays du monde on applaudit une jolie femme, et la princesse Élise est une des personnes les plus gracieuses et les plus distinguées qui se puissent voir.
Nos amateurs étaient visiblement émus ; en effet, dès que l'on veut monter au rang- d'artiste, il faut que le talent réponde à la prétention : un parterre, fùt-il composé individuellement de grands seigneurs, devient un corps essentiellement démocratique par le fait môme qu'il est un parterre. Au reste, cette crainte fut d'avance, pour moi, une preuve de supériorité : des chanteurs médiocres eussent eu plus d'aplomb.
Dès les premières notes, notre étonnement fut grand : ce n'étaient point des amateurs que nous entendions, c'étaient d'admirables artistes ; il serait peut-être impossible de trouver, même sur les meilleurs théâtres de France et d'Italie, trois voix qui se mariassent plus harmonieusement ensemble que celles de la princesse Élise, du prince Joseph et du prince Charles ; en fermant les yeux, on pouvait se croire aux Bouffes, et parier pour Persiani, Rubfni et Tamburini. En rouvrant les yeux seulement on se retrouvait en face de gens du monde. Tout le concert fut chanté avec cette supériorité d'exécution qui m'avait si prodigieusement étonné au premier morceau, et qui se soutint jusqu'au dernier. La séance finit comme elle s'était ouverte, par des tonnerres d'applaudisscmcns ; les illustres exéculans, rappelés dix fois, revinrent dix lois saluer leur frénétique auditoire. C'est que les princes Poniatowski appartiennent a une famille privilégiée, et que, s'ils perdaient leur fortune comme ils ont perdu leur trône, ils pourraient s'en refaire de leurs propres mains une aussi belle et peut-être bien aussi illustre que celle que leur père leur a léguée. En effet, on ne peu1 être à la fois plus grand seigneur et plus artiste que le prince Charles et le prince Joseph : le dernier en outre est poète el musicien; il a donné, pendant notre séjour à Florence, deux opéras de premier ordre, l'un sérieux, l'autre bouffe; le premier intitulé l'rocida; le second, Don Dmde-
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI
no ; tous deux ont obtenu un succès de fanatisme. Mais aussi il faut dire que le prince Joseph a un grand avantage sur la plupart des compositeurs : son opéra tini, il appelle son frère et sa belle-sœur, leur distribue à chacun leur partie, et garde la sienne. Tous trois se mettent à l'étude ; un mois après, toute la société florentine est invitée à la salle Steindich, qui est le théâtre Castellane de Florence. Là, l'opéra est joué et chanté devant un publicparfaitement mélomane, dont toutes les impressions sont étudiées par la maestro, auquel elles arrivent d'autant plus complètes qu'il est à la fois auteur et acteur. Il est vrai qu'il y a un point sur lequel on peut se tromper : c'est que, dans ces représentations préparatoires, l'opéra est souvent infiniment mieux exécuté qu'il ne le sera à la représentation définitive.
Lorsque nous partîmes de Florence, le prince Joseph, déjà salué par toute l'Italie du nom de maestro, composait un troisième opéra pour le théâtre de la Fenice à Venise.
Le concert avait fini à trois heures; nous avions juste le temps de rentrer chez nous, de diner, etd'allerprendrelafile au Corso. Le Corso, comme l'indique son nom, est une promenade dont le lieu varie selon les circonsiances. Cette fois elle s'étendait delà portealPratoau palais Pitti, passant d'une rive à l'autre de l'Arno et traversant le pont de la Trinité. Le Corso est, comme la Pergola, le réunion de toutes les élégances indigènes et exotiques. C'est le Longcliamps de Florence, avec un beau ciel et vingt degrés de chaleur au lieu de trois degrés de froid. Là tout ce qui a un nom soit en i ou en o, en off ou en ieff, en ka ou en ki, vient rivaliser de luxe. Il en résulte que Florence, proportion gardée, est peut-être la ville du monde où il y a non-seulement les équipages les plus nombreux, mais aussi les équipages les plus magnifiques. Là encore nous retrouvâmes toute la famille Poniatowski ; seulement les artistes étaient redevenus princes.
Pendant deux heures chacun se promène, non pas pour se promener, mais pour montrer sa voiture et ses livrées. Les équipages les plus riches et les plus élégans sont ceux des princes Poniatowshi, du comte Griffeo et du baron de la Gherardesca. Disons en passant que ce dernier est le seul descendant d'Ugolin, ce qui prouve, quoi qu'en dise Dante, que son aïeul n'a pas mangé tous ses (ils.
Le Corso fini, chacun rentre en toute bâte pour faire toilette; le Corso n'est qu'une espèce d'escarmouche, une affaire d'avant-garde; on s'est donné en passant rendez-vous à la Pergola pour le combat général. C'est que contre son habitude, la Pergola, ce soir-là, doit être parfaitement éclairée. C'est, nous l'avons dit, jour de gala. Or le gala consiste à ajouter à l'illumination ordinaire un faisceau de huit ou dix bougies pour chaque loge. Mais les loges s'entêtent, et plus la salle s'éclaire, plus elles restent obscures. C'est beaucoup plus commode pour être chez soi, c'est vrai, mais c'est beaucoup moins avantageux pour les femmes que nos loges découvertes.
Ce qu'il y avait ce soir-là de diamans et de dentelles à la Pergola est incalculable. Toutes les vieilles richesses de ces vieilles familles étaient sorties de leurs écrins et de leurs bahuts. La salle ruisselait de pierreries; cependant les victorieuses étaient la princessse Corsini, la princesse Élise Ppnialowski et la duchesse de Casigliano.
Je ne sais pas pourquoi on chante dans les salles d'Italie, à moins que ce ne soit par un de ces restes d'habitudes qu'on m' peut déraciner. Il n'y a pas, pendant les trois heures que dure le spectacle, une personne qui regarde ou qui écoute ce qui se passe sur la scène, à moins, comme je l'ai déjà dit, qu'il n'y ait ballet. Chacun cause ou lorgne, et la musique, on le comprend, ne peut que nuire à la conversation. Voilà le secret de la préférence que les Italiens ont pour les accompagnemens peu Instrumentés: ils ne pouvaient pardonner .1 Meyerbeer d'être obligés de l'écouter.
Les jours de gala, le grand-duc as- Isle régulièrement à la représentation avec sa famille. Aussitôt qu'il arrive dans sa loge, chacun se retourne, salue et applaudit ; puis chaonn se remet en place, se recouvre, el il n'en est plus question. Sa présence, au reste, n'inlhie ni sur les étantes, ni sur les succès, et elle n'opère ni sur les sifflets ni
sur les applaudis?emens. En Toscane, on ne sent la présen. ce du souverain que comme on sent celle du soleil, par la chaleur et le bien-être qu'il répand. Partout où il est, la joie est plus grande, voilà tout.
A onze heures et demi en général, le spectacle finit. Ce n'est qu'en Allemagne qu'on se couche à dix heures, et que l'on quitte la salle à huit heures et demie pour aller souper. En Italie, on mange peu, et on ne soupe que dans le carnaval ; les gourmands sont des exceptions, on les montre au doigt, et on les vénère.
Après la Pergola, il y a raoût; au lieu de sortir en presse, comme on fait chez nous, et d'attendre sa voiture dans le vestibule ou dans les escaliers, ou entre dans une grande salle attenante au théâtre, bien fraîche l'été, bien chaude l'hiver, et l'on organise la journée dulendemain.il y a là quelque chose de curieux, non-seulement à voir, mais à écouter: ce sont les noms qu'on appelle: en dix minutes, vous passez en revue les Corsini, les Pazzi, les Gherardesca, les Albizzi, les Capponi, les Guicciardini, tous noms splendidement historiques qui, depuis le douzième et le treizième siècle, retentissent dans l'histoire; vous vous croiriez encore au beau temps du Gonfalonat, et vous vous attendez à chaque instant à voir entrer ou sortir Laurent le Magnifique.
A une heure à peu près nous rentrâmes chez nous. Les cloches faisaient leur vacarme, mais cette fois je me bourrai les oreilles de coton, et dormis comme un sourd ; ce fut le soleil qui me réveilla.
Il y avait, ce jour-là, course en char, Corso, illumination sur l'Arno, et bal au casino de la Noblesse. Ce temps n'était pas encore trop mal employé. Les courses en char étaient fixées pour une heure; elles ont lieu sur la place Sainle- Marie-Nouvelle, dont toutes les fenêtres deviennent l'objet de l'ambition générale. Heureux, ou plutôt malheureux ceux qui demeurent sur cette place : il faut qu'ils trouvent place chez eux pour toutes leurs connaissances quinze jours à l'avance, c'est un travail à en perdre la tête.
Nous n'avions eu à nous occuper de rien ; l'étranger est l'élu de Florence. Pourvu qu'il soit bien recommandé, il peut vivre dégagé de tout soin. On le prend chez lui, on le mène en voiture, on lui fait voir les fêtes, on le conduit au spectacle, on le ramène à la maison. C'est un devoir presque national de l'amuser, et on fait tout ce qu'on peut pour cela. Malheureusement, l'étranger a en général le caractère morose et ingrat ; s'il s'amuse, il ne veut pas en convenir; et une fois qu'il a quitté la ville, il remercie ceux qui l'ont amusé en disant du mal d'eux. Par bonheur encore, les Florentins ne se découragent pas pour si peu; ce qu'ils font, sans doute ils le font parce qu'ils doivent le faire, et ils pensent que l'hospitalité, comme toutes les vertus, a sa récompense en elle-même.
Le prince Joseph Poniatowski nous donnait un gage de cette obligeance convenue, et cependant si mal récompensée : le prince s'était chargé de nous, et devait nous conduira chez monsieur Finzi, dont les fenêtres donnent sur la place Sainte- Marie-Nouvelle; il vint nous chercher, non pas à l'heure dite, mais une demi-heure auparavant. Ce n'était pas trop lot pour être sûr d'avoir des places sur le balcon.
La place Sainte-Marie-Nouvelle est une des plus gracieuses de Florence ; c'est là que s'élève cette charmante église que Michel-Ange appelait sa femme. La aussi Boccace a placé la remontre des sept jeunes Florentines qui, après la peste (h' 1548, forment le projet de se retirer à la campagne pour y raconter ces fameuses nouvelles qui donneraient une singulière idée des mœurs des dames de cette époque, s'il fallait en croire le poêle sur parole.
L'église de Satnte-Marie-Nouvellc tient au dedans tout ; ■ qu'elle promet au dehors; on y entre par une porte d'AIberli, comparable à tout ce qui a été fait de plus beau en ce genre ; et une fois entré, 011 y trouve une galerie de fresques et de tableaux d'autant plus curieuse, qu'elle s'étend des maîtres grées aux auteurs contemporains.
Le moment était bon pour voir ce qui reste des premiers : leurs peintures sont ensevelies dans uni' chapelle sonler-
ŒUVRAS COMPLÈTES I )'Al.i:X A NI (HIv DUMAS.
raine où restent en dépôt, pendanttroîs cent cinquante jours de Farinée, les estrades et gradins qu'on en lire tous les >ix mois pour en faire des amphithéâtres publies lors des courses des tiarhcri. Or, comme les courses devaient avoir lieu le lendemain, la chapelle était parfaitement vide; il est vrai «lue je n'en fus guère plus avancé pour cela : le temps et l'humidité ont fait chacun son office, et il ne reste que bien peu de traces de ces pinceaux byzantins auxquels Florence dut son Cimabué.
En revanche, si les fresques des maîtres sont à peu près perdues, le tableau de l'élève est parfaitement conservé: c'est cette fameuse Madone entourée d'anges que Charles d'Anjou ne dédaigna point d'aller visiter à l'atelier même de l'artiste, et qui fut portée à l'église, précédée des trompettes de la république et suivie de toute la seigneurie de Florence. On comprendra cet enthousiasme en faisant ce que j'ai fait, c'est-à-dire en passant des peintures byzantines à la peinture nationale. Autrement il serait difficile de se placer au point de vue des enthousiastes du treizième siècle. Puis, si l'on veut suivre les progrès de l'art, de la madone de Cimabué on passera à la chapelle des Strozzi, où André et Bernard Orgagna, ces deux géans de poésie, ont peint l'enfer et le paradis. Dans l'enfer, les chercheurs d'anecdotes reconnaîtront, ait papier qui décore son bonnet, l'huissier qui, le le jour même où André reçut la commande de Strozzi le Vieux, avait saisi les meubles de l'artiste ; de là ils iront chercher les fresques peintes en l'honneur des apôtres Philippe et Jean par frère Lippi; puis ils passeront derrière l'autel, et trouveront dans le chœur le chef-d'œuvre de Guirlandajo, celle chapelle où Michel-Ange rêva la chapelle Sixtine; ils termineront leurs investigations par le Saint Laurent de Marchetli, parle Martyre de sainte Catherine de BUgiardini, dontMichel-Ange a dessiné les soldais. Enlin ils s'inclineront devant les Crucifix de Giotto et de Brunelleschi, ces deux chefs-d'œuvre, l'un de naïve résignation, et l'autre de patiente souffrance; ce fut ce dernier qui lit dire à Donâlello : « C'est à toi, Brunelleschi, de faire des Christs, et à moi de faire des paysans. »
Ce n'est pas tout: après l'église viennent les cloîtres; après les fresques d'Orgagna, les grisailles de Paul TJecello; après la chapelle Slrozzi, la chapelle des Espagnols; après frère Lippi le peinlre naturaliste et charnel, Simon Memnii le peintre idéaliste et religieux ; tout cela, église, chapelles, cloîtres, peintures, est renfermé dans un circuit de cinq cents pas, avec cette profusion qui distingue l'Italie, et qui l'ait de charpie édifice religieux une histoire de l'art.
J'achevais ma visite, lorsque j'entendis de grands cris de joie sur la place : à Florence, on ne crie jamais qu'en signe de plaisir. Je présumai qu'il se passait quelque chose de nouveau, et je courus à la porte qui donne sur la place. En effet, une ligne de soldats faisait évacuer aux spectateurs le ni-, le desliné à la course des chars : mais le curieux de la chose éidii la façon dont les soldats s'y" prenaient pour obtenir ce résultat. En Toscane, nous l'avons dit, le peuple esj le maître : c'est lui qu'il faudrait appeler monseigneur si l'on voulait remettre réellement chaque chose à sa place ; au-si les si. Mais ne lui parlent-ils en général que le chapeau à la main. On le prie de s'écarter; on lui promet que c'est pour son plaisir qu'on le dérange, on lui assure qu'il s'amusera bien s'il veut obéir; et alors ce bon peuple, qu'on repousse en riant, recule en riant, échangeant avec les soldais mille lazzis de facétieuse hilarité. Là, jamais de coups de crosse sur les pieds, jamais de bourrades dans la poitrine; un soldat qui donnerait une chiquenaude à un hourrail a la salle de police pour huit jours. Il y a une école de gendarmerie!! hunier là, comme nous avons fondé
a lioiii ie 1 1 olc de peinture,
Je me hàiai d'aller prendre ma place au balcon de manieur iiii.o. i h m tant après, le grand due el toute la cour parurent à la loge de San Paolo, élégant portique élevé en l'égli e Sainte- Marie -Nouvelle par Brunelleschi ; p il une vingtaine de cavaliers, débouchant par Bargo < tgnisanii, aniioiu riviii l'arrivée des concurrent, Presque aussiloi quati i coct i" monh i i ur eur i bai », s'avam èrenl au
grand trot sur la place : les cocchl étalent vêtus à la roman e, et les chars taillés à l'antique. Les quatre faetioos du cirque y étalent représentées ; il y avait les rouges, les veris, les jaunes et les bleus. Rien n'empêchait île croire, en se rajeunissant de dix-huit cents ans, que l'on assistait à une fête donnée par Néron.
Malheureusement la police florentine, rpii tient avant lout à ce que les fêles ne changent jamais de caractère, el à ce que ceux qui sont venus pour rire ne s'en aillent pas en pleurant, décide à l'avance quel sera le vainqueur. En conséquence, les autres coccîii doivent laisser prendre les devons au privilégié du buon-governo, qui remporte lout doucement sa victoire, et qui console immédiatement ses rivaux de leur défaite en les emmenant avec lui au cabaret. Cela est d'autant plus facile à organiser à l'avance, que les chars et les chevaux appartiennent à la poste, et que les chefs des factions rouge, bleue, verte, jaune sont tout bonnement des postillons. Celte fois il avait élé décidé que ce serait le cocher rouge qui remporterait le prix : c'était son tour, il n'y avait rien a dire, le tour de chacun se représentant ainsi tous les cinq ans.
Mais un bruit aussi étrange que celui qui venait de parvenir à Achille lorsqu'il rencontra Agamemnon commençait à circuler dans la foule : on disait que le cocher rouge el le cocher bleu s'étaient pris la veille de dispute, et que le cocher bleu avait menacé tout haut le cocher rouge de ne pas lui laisser remporter sa victoire avec la facilité ordinaire. Le cocher rouge, qui savait d'avance que les deux meilleurs chevaux de la poste lui appartenaient de droit, s'élait moque de son compagnon ; ce qui fit que celui-ci, s'étant promis une seconde fois tout bas ce qu'il avait promis une première fois tout haut, avait préludé à celte concurrence en donnant à ses chevaux double ration d'avoine, et en leur taisant boire le fiasco de Montepulciano qu'on lui avait donné pour lui-même. Aussi les chevaux du cocher bleu monlraicntils une ardeur inaccoutumée ; el, si certain qu'il fût de la supériorité des siens, le cocher rôuge ne laissait pas de jeter de temps en temps sur eux un regard assez inquiet.
Enfin le signal fut donné par une fanfare de Irompelles et par le déploiement du vieux drapeau de la république : aussitôt les quatre concurrens, qui devaient faire trois lois le tour de la place en passant chaque lois derrière les deux obélisques plaies à ses deux extrémités, s'élancèrent avec une rapidité qui fait honneur à la manière dont les postes de la Toscane sont servies. Mais du premier coup il fut facile de voir que la question principale se viderait entre le cocher rouge et le cocher bleu : les chevaux- du second, exciiés par leur double mesure d'avoine, par leur bouteille de vin, et plus encore par la haine de leur conducteur, qui était passée dans son fouet, avaient retrouvé leur vigueur première. Foi ce, par la disposition des chars réglée à l'avance par la police, de laisser ù son adversaire la meilleure place, c'est-à-dire celle qui lui permettait de raser de plus près les deux obélisques, il essaya dès le premier tour d'enlever cet avantage au cocher rouge. Les juges du camp commençaient bien à s'apercevoir de cette rivalité, à laquelle ils ne s'étaient pas attendus, mais il était Irop lard pour y remédier. Vers le milieu du second tour le cocher bleu essaya de couper le cocher rouge ; de son côlé, le cocher rouge se trompa : un coup de l'oiiel desliné à ses chevaux arriva droit sur la ligure de son adversaire; celui-ci riposta. A partir de ce moment, les deux concurrens frappèrent l'un sur l'autre, à la grande satisfaction de leurs chevaux, qui, partageant la rivalité de leurs maîtres, ne continuèrent pas moins de galoper de leur mieux. Mais un double accident résulta de ce changement : les deux cochers, trop occupés de frapper l'un sur l'autre pour conduire leurs chevaux, se trouvèrent lancés dételle manière qu'eu arrivanl à l'obélisque le cocher bleu accrocha la borne, el le cocher rouge accroi ba le bleu ; la choc fut si violent que les quatre chevaux s'abattirent.- le cocher bleu tomba, comme Hippolyte, embarrassé dans les rênes de» ,, g i iievaux. '.e cocher roiq e fui jeté à dix pas par dessus sou
char ; le cocher vert, qui voulut passer enlre les degrés (le
l'i lise el le cocher rouge, monta sur les deux premières
IMPRESSIONS BÉ VOYAGE. — LÀ VILLA PALMIER!
marches et versa. Quand au cocher jaune, qui, suivant le programme, devait arriver le dernier, et qui, par conséquent, se tenait à une distance respectueuse, il put s'arrête? à temps, et demeura sain et sauf, lui el son attelage.
Moins on s'attendait à ce spectacle, mieux il fut reçu par les spectateurs. Depuis les courses de Néron, on n'avait rien vu de pareil. Toute la place battit des mains. Ce bruit électrique rendit des forces au cocher rouge, qui n'avait fait, au reste, que toucher la terre, et qui, se relevant aussitôt, était remonté dans sa carriole ; quelques efforts lui suffirent pour la dégager, et il repartit au galop. Le cocher bleu Se remit à son tour sur ses jambes, et le suivit avec l'opiniâtreté du désespoir, mais celle fois sans pouvoir l'atteindre ; ses chevaux étaient dégrisés. Le cocher jaune passa entre son camarade versé et l'obélisque, et, au lieu d'êire le quatrième, se trouva le troisième ; il n'y eut que le malheureux cocher vert qui demeura en place, quelques efforts qu'il fît pour relever son char et mettre ses chevaux sur pied : pendant ce temps, le cocher rouge acheva sa carrière et arriva triomphalement au but.
Aussitôt la trompette sonna, et le porle-étendard monta dans le char du vainqueur, qui s'en alla recevoir je ne sais où le prix de sa victoire, suivi par les trois quarts de la foule ; l'autre quart resta pour consoler les vaincus. Il n'y eut, au reste, rien d'interverti dans les intenlions du buongoverno : le cocher rouge eut la couronne que la main paternelle.du gonfalonier avait tressée pour lui, et s'il y eut quel ques changemens dans le programme, ils furent, comme on le voit, tout à l'avantage du public.
Cependant , le grand-duc et les jeunes archiduchesses avaient eu grand'peur. On vint s'informer de leur part s'il n'était arrivé aucun accident sérieux : tout s'était borné heureusement à quelques égratignures. La foule s'écoula aussitôt : c'était l'heure du dîner, et Florence lout entière avait rendez-vous de huit heures du soir à deux heures du matin sur les quais qui bordent l'Àrno.
Nous étions invités, comme nous l'avons dit, à voir les fêles nocturnes des fenêtres du palais Corsini. La duchesse de Casigliano, belle-fille du prince, l'une des femmes les plus artistes et les plus spirituelles de Florence, avait bien voulu nous faire inviter au nom de son beau-père. Nous nous étions étonnés de cetie invitation, car nous savions le prince à Rome. Mais la première personne à qui nous en parlâmes nous répondit que, sans aucun doute, le prince reviendrait de Rome pour faire les honneurs de son palais, non-seulement à ses compatriotes, mais encore aux étrangers attirés à Florence par la solennité des fêtes patronales de Saint-Jean. En effet, nous apprîmes chez monsieur Finzi que le prince venait d'arriver.
Le prince Corsini est de nom et de façons un des plus grands seigneurs qui existent au monde; il descend, je crois, d'un frère ou d'un neveu de Clément XII, auquel les Romains reconnaissans élevèrent, après un pontificat de neuf ans, une statue de bronze qui fui placée au Capitule. De ce pontificat date pour les Corsini le litre de prince, mais l'illustration historique de la famille remonte aux premiers temps de la république. C'était une Corsini cette femme si fière qu'avait épousée Machiavel, et qui lui inspira son joli conte de Belphégor.
Napoléon, qui seconnaissail en hommes, el qui accaparait à son profit toutes les capacités, remarqua le prince Corsini. Il l'attira en France, le lit conseiller d'élat el officier de la légion d'honneur. Sous Napoléon, ce n'était point assez d'être quelque chose pour avoir droit à de pareilles laveurs, il fallait encore être quelqu'un ; |e prince Corsini était à la fois quelqu'un et quelque chose. Aussi ce fut à lui que Napoléon recommanda la princesse Klisa lorsqu'elle partit pour
Florence, 00 t'attendait la couronne de grande duchesse.
Napoléon tomba et entraîna toute sa famille dans sachule. Le prince Corsini, que l'on avait fait Français, redevint lialien. Home alors le nomma sénateur, comme la France l'avait fait conseiller d'état. Le prince Corsini fil mui entrée à Rome ; c'était une occasion offerte au pi Ince de faire honneur a son nom. à mui rang i il la saisit comme il saisi! toujours
les occasions de ce genre. Pendant trois jours les fontaines du Capitole versèrent du vin ; pendant (rois jours des tables publiques furent dressées sur le Forum. On n'avait pas vu pareille chose depuis César; 45,000 écus y passèrent. 45,000 écus font environ 270,001! francs de notre monnaie.
Aussi, lorsque le grand-duc de Toscane songea a faire demander en mariage la sœur du roi de Naples, ce fut le prince Corsini qu'il chargea des négociations. Le prince Corsini accepta l'ambassade à la condition qu'il en ferait seul tous les frais. Le grand-duc comprit ce qu'il y avait de princier dans une pareille exigence ; il laissa carte blanche au prince Corsini, qui parut a la cour de Naples comme l'envoyé d'un empereur. Seulement, le mariage conclu, le grandduc donna au prince Corsini la plaque de Saint-Joseph en diamans.
Tous les deux ou trois ans le prince Corsini donne un bal ; ce bal lui coule de 40 à 30,000 francs. Quelques jours avant mon départ de Florence, j'ai assisté à une de xes fêtes : nous étions quinze cents invités; il y eut pendant toute la nuit souper constamment servi pour tout le monde, et pas un valet, pas une pièce d'argenterie , pas un candélabre, pas une banquette, qui ne fût à la livrée ou aux armes des Corsini. Le vieux palais pouvait, disait-on, fournir encore toutes choses à cinq cents personnes de plus.
Maintenant, on ne s'étonnera pas que le prince fut revenu tout exprès de Rome pour faire à Florence les honneurs de ces fêtes, qui, se passant sous son balcon, semblent être données bien plus encore en son honneur qu'en celui de saint Jean.
L'entrée du palais Corsini est magnifique; en montant l'escalier, que domine la statue de Clément XII, on pourrait se croire à Versailles : mille personnes tiendraient et danseraient a l'aise dans l'antichambre. A peine fûmes-nous entrés, que la princesse Corsini, que nous ne connaissions point encore, vint droit à nous avec une affabilité et une grâce toutes françaises. La princesse Corsini est Russe ■ elle a quitté l'Italie d'Asie pour l'Italie d'Europe, la Crimée pour la Toscane, Odessa pour Florence; c'est une jeune et belle femme de grand air, à qui ses robes de brocart d'or et ses rivières de diamans donnent l'aspect d'une châtelaine du moyen-âge. Aussi je ne sais rien de plus en harmonie avec ce beau palais, tout tapissé de Tiliens, deRaphaéls et de Van-Dycks, que la maîtresse, qui semble s'être détachée d'une de leurs toiles pour en faire les honneurs.
Je me rappellerai toute ma vie l'impression que je ressentis lorsque, du milieu de ces salons tout resplendissans de lumière, je jetai les yeux sur l'Arno tout flamboyant d'illuminations. Les Italiens ont un art particulier pour disposer les flambeaux qui éclairent leurs fêtes. Le fleuve, lout chargé de gondoles pavoisces glissant au son des inslrumens, el portant de joyeux convives qui se renvoyaient des santés d'une barque à l'autre, était littéralement entre deux murs de llanime. Partout où l'on apercevait l'eau, l'eau réfléchissait le feu : l'Arno, comme le Pactole, semblait rouler des flots d'or.
Le feu d'artifice tiré, chacun prit congé du prince. A neuf heures et demie, il y avait bal au Casino, el, comme la cour venait à ee bal, il était convenable que l'aristocratie florentine lût là pour la recevoir. Je pris a mon grand regret congé, non pas du prince et de la princesse que j'allais retrouver, mais de leur palais, que je me promis bien de icmir. Au reste, la séparation ne devait pas être longue : nous y dînions le lendemain.
Comme on était venu chez le prince Corsini en toilette de cour, on n'eut que cent pas à taire pour se trouver au Casino. J'entends par toilette île cour cravate Manche, croix, crachats et cordons. Quant à l'uniforme, le due ne l'exige pas, même pour les bals au palais l'itti. 11 n'est de rigueur
qu'aux réceptions du premier jour de l'an et ans concerts du carême.
Il était impossible de trouver un contraste plus parfait
(pie celui qui nous attendait. Rien do plus riche que le palais Corsini, rien de plus simple que le Casino, t'est un appartement donnant d'un côté sur le quai, de l'autre sur la
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
place de la Trinité, et composé de quatre ou cinq chambres peintes simplement à la détrempe. Une de ces chambres est consacré au bal, les autres au billard et au whist.
Lorsque nous entrâmes, la cour venait d'arriver. Les différens ambassadeurs attendaient leurs compatriotes respectifs dans la première pièce, et les présentaient successivement au chambellan de service. C'était tout le cérémonial. Cette formalité accomplie, ils pouvaient entrer dans la salle du bal. Rien, au reste, ne distingue le grand-duc et sa famille de ceux qui les entourent; toute la différence qu'il y a entre eux et les autres invités, c'est que des fauteuils sont réservés aux archiduchesses, et qu'au lieu d'attendre les invitations, elles choisissent elles-mêmes et font inviter parleurs chambellans les cavaliers avec lesquels elles désirent danser. Ces invitations ne sortent pas d'un très petit cercle, et s'adressent ordinairement aux personnages qui occupent des charges au palais Pitti. Les privilégiés sont donc, en général, les fils du prince Corsini, les lils du comte Martelli, le marquis Torrigiani, et le comte Cellani. Il va sans dire que, s'il y a dans la salle quelque prince étranger, les invitations vont à lui de préférence.
A trois heures, la cour quitta le bal, ce qui n'empêcha point les acharnés de continuer de danser. Comme nous n'étions point de ceux-là, nous nous retirâmes immédiatement, et regagnâmes notre palazzo.
La journée du 25 était un peu moins chargée que celle du 24, il n'y avait que Corso, course de barberi, et Pergola. Nous étions en outre invités, comme nous l'avons dit, à dîner chez le prince Corsini. Il y avait donc moyen de faire face à tout.
Le Corso était le même que les deux jours précédens ; je It'ai plus rien à en dire à mes lecteurs. A trois heures, nous étions chez le prince Corsini ; le dîner avait été avancé d'une heure ou deux, afin que nous pussions assister à la course îles barberi.
Une des choses les plus rares à rencontrer à l'étranger e»t, pour un Français, cette bonne et franche causerie parilienne, dont on ne sent le prix que lorsqu'on l'a perdue et qu'on la cherche vainement. Je me rappelle qu'un jour une provinciale demandait devant moi à madame Nodier, qui lui parlait de nos soirées de l'Arsenal : « Madame, faites-moi le plaisir de me dire qui mène la conversation chez vous? — Oh ! mon Dieu, répondit madame Nodier, personne ne la mène, ma chère amie ; elle va toute seule. » Cela étonna beaucoup la provinciale, qui croyait que la conversation, comme une fille honnête, a besoin d'être dirigée par une gouvernante.
Eh bien ! cette conversation insoucieuse, frivole, profonde, colorée, légère, poétique, Protée aux mille formes, fée insaisissable, ondine bondissante, qui naît d'un rien, s'attache à un caprice, s'élève par l'enthousiasme, retombe avec une plaisanterie, se prolonge par l'intimité, meurt par l'insouciance, se rallume à une étincelle, brille de nouveau comme un incendie, s'éteint tout â coup comme un météore pour renaître, sans que l'on sache pourquoi ni comment ; cette conversation, dont notre esprit altéré était plus avide que l'estomac le plus exigeant ne le sera jamais d'un bon dîner, nous la retrouvâmes chez le prince Corsini. Le prince se rappelait Paris, la duchesse de Casigliano le devinait; quant a la princesse, elle est Russe, et l'on sait la difficulté que nous avons nous-mêmes à distinguer une Russe d'une Française. On parla de tout et de rien, de bal, de politique, de jockey-club, de toilette, de poésie, de théâtre, de métaphysique, et on se leva de table après avoir, sans qu'aucun de nous pût dire de quoi il avait été question, échangé assez d'idées pour défrayer pendant une année une petite ville de province.
Le diner avait duré jusqu'à quatre heures et demie ; à cinq heures avaient lieu les courses. Le prince Corsini avait mis û notre disposition le casino de son second fils, le marquis de Layatlco, gouverneur de Livourne. Comme les courses partaient de la porte al Pra'lo, les chevaux passaient justement suiis ses fenêtres : nous ne quittions donc une hospitalité qu« pour eu recevoir une autre.
Le casino du prince Corsini serait en France un palais. Nous entrâmes par la porte du milieu; ce qui n'est pas un détail de mœurs indifférent, car la porte du milieu ne s'ouvre que pour le grand-duc, les archiducs et le prince Corsini. Ce jour-là il y avait double raison pour que la porte d'honneur fût ouverte. C'est du balcon du casino du prince Corsini que les jeunes archiducs doivent voir la course. Je dis doivent, car je crois que c'est entre le palais Pitti et le palais Corsini une vieille convention de prince à prince; le petit-fils du prince Corsini, qui est un bel enfant de cinq ou six ans, en faisait les honneurs aux jeunes archiducs, qui sont à peu près de son âge.
L'heure de la course approchait; nous nous plaçâmes aux fenêtres et aux balcons latéraux, la fenêtre et le balcou du milieu étant réservés aux archiducs. La rue présentait un aspect dont on ne peut se faire une idée. De chaque côté était dresséun amphithéâtre de gradins qui s'élevaient à la hauteur des premiers étages, dont les fenêtres semblaient faire le dernier degré. Il en résultait que, comme les fenêtres du second succédaient aux fenêtres du premier, le toit aux fenêtres du second, et que degrés, fenêtres eltoits, étaient touschargés d'hommes, de femmes et d'enfans, il n'y avait aucune interruption de spectateurs sur un espace de plus de cinquante pieds de haut. Ajoutez à ce tableau vivant, inquiet et bariolé, les longs rideaux fiottans de damas de mille couleurs que dans toutes les fêtes publiques les Italiens ont l'habitude de laisser pendre leurs balcons, et vous aurez une idée du spectacle qui s'offrait à nous aussi loin que la vue pouvait s'étendre."
Bientôt notre regard se fixa sur les concurrens ; c'étaient cinq jolis chevaux de petite taille, nés en Toscane, car les chevaux toscans seuls peuvent concourir pour le prix, dont partie est un don du grand-duc et partie le résultat d'une poule. Chacun d'eux portait sur la cuisse le numéro sous lequel il était inscrit, tandis que sur le dos et le long de leurs flancs flottaient des espèces de châtaignes de fer, dont les pointes aiguës comme des aiguilles étaient destinées à activer leur course. Ils s'avançaient conduits par leurs maîtres respectifs, qui les firent ranger derrière une corde ; à un signal donné, cette corde devait tomber et leur livrer passage. La distance à parcourir était à peu près de deux milles. Le point de départ était, comme nous l'avons dit, la porta al Prato, et le but la porta alla Croce. Un, deux, trois, quatre ou cinq coups de canon devaient annoncer la victoire et indiquer le vainqueur, le nombre des coups correspondant toujours à son numéro.
Au'signal donné la corde tomba, les cinq chevaux partirent au galop et diparurent dans Borgo-Ognisanti. Cinq ou six minutes après on entendit deux coups de canon, c'était le n° 2 qui avait gagné. Aussitôt tout le peuple se dispersa, et cela sans bruit, sans rumeur; s'écoulant, non pas comme l'eau d'un torrent, mais commme l'eau d'un lac ; joyeux cependant, mais joyeux de cette joie intérieure qui n'a pas besoin pour se compléter ou plutôt pour s'étourdir d'une bruyante expression. Tout peuple qui s'amuse à grand bruit est un peuple qui souffre.
Le spectacle en lui-même n'avait pas duré cinq secondes, et cependant la ville s'était mise sur pied pour y assister. C'est que, comme nous l'avons déjà dit, tout est prétexte à spectacle à Florence: On s'y amuse plus du plaisir que l'on aura ou du plaisir que l'on a eu que du plaisir que l'on a.
La journée se termina par la Pergola pour l'aristocratie, par le cocomero pour les bourgeois, et par le théâtre de liorgo-Ognisauti et de la Piazza-Vecchia pour le peuple.
Il y eut bien le lendemain et le surlendemain quelques restes de fêle, comme après les tremblemens de terre le sol est quelque temps encore à frémir; mais bientôt tout rentra dans son état ordinaire; enfin les grandes chaleurs de juillet arrivèrent, et chacun partit pour les eaux de Lucques, de Via-ReggiÔ ou de Montc-Cattini.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI