L'ÉGLISE DE SANTA- C.KOCE
Sanla-Croce est le Panthéon de Florence ; c'est là qu'elle honore après leur mort ceux qu'elle a proscrits pendant leur vie. (.'est la qu'après l'agitation de l'exil ses grands hommes trouvent au moins le repus de la tombe.
Il y a bonne compagnie de morts à Sanla-Croce, et peulêire aucune autre église du monde ne présenterait-elle léquivaieni de trois noms pareils a ceux de Dante, de Machiavel ei de Galilée, sans compter ceux de Taddeo Gaddl, de Filicaja ei d'Alllerl.
Sainte-Croix date du treizième siècle; c'est une de ces ma. gniiiques montagnes de marbre sur lesquelles Arnolfo di Lasso, le grand architecte de la république, écrivait son nom. Vers 1280, c'est-à-dire entre la naissance de Cimahué et de
IMPRPgfQNS pR VOVAd!:. - LA VILLA PALMIERI.
Dante, les bourgeois, faligués des insolences aristocratiques, s'y rassemblèrent un jour et résolurent de déposer le podestat. Ce qui fui dit fut fait. Le podestat fut déposé, et la république établie : les républiques étaient fort à la mode dans le treizième siècle.
Vue de l'extérieur, Santa-Croee présente un aspect assez médiocre. Sa façade, comme celles de la plupart des églises florentines, n'est point achevée et semble même plus fruste encore que les autres. Une fois qu'on a monté son perron et franchi son seuil, c'est autre chose : le vaste édifice s'offre à l'œil, sombre, nu, austère, et tel qu'il convient au Dieu mort sur la eroix, et aux tombeaux d'hommes morts dans l'exil.
Le premier de ces tombeaux, à droite en entrant, est celui de Michel-Ange. Ii représente la Peinture, la Sculpture et l'Architecture pleurant leur favori. Malheureusement, comme ces trois figures sont faites enacune par un artiste différent, la Peinture par Lorenzi, la Sculpture par Cioli, et l'Architecture par Jean d'ali'Opera, que chaque artiste s'est occupé de l'effet particulier de sa statue et non de l'ensemble général, elles n'ont aucune liaison entre elles et ont l'air de ne pas se connaître.
Le buste de Michel-Ange surmonte la bière de marbre qui renferme ses os. Il n'y a rien à dire du buste; il n'est ni bon ni mauvais, il est ressemblant. Au reste, grâce au coup de poing dont Torregiaui avait écrasé le nez du grand homme, il n'est pas permis à un buste et à un portrait de Michel Ange de ne pas lui ressembler.
Aux deux côtés du buste sont les armes des Buonarotii ; armes splendides qui portent à la fois les lis de la maison d'Anjou et les boules des Médieis.
Au-dessus du buste est un médaillon renfermant une fresque représentant le fameux groupe de Michel-Ange connu sous le nom de la Piélé.
Comme nous l'avons dit, Michel-Ange mourut à Rome. Il en résulta que Florence faillit être veuve de son corps, comme elle l'était déjà de celui deDante. Heureusement Cosmele' avait a Rome des émissaires adroits; ils volèrent le cadavre à Pie V qui ne voulait pas le rendre, et qui comptait le faire enterrer à Saint-Pierre.
Le second tombeau est celui de Dante. Pour celui-là, les Florentins furent moins heureux que pour celui de Michel- Ange. Le corps du sublime poète était trop bien gardé par Ravenne, il n'y eut pas moyen delevoler; ce fut la punition de Florence, mater parci amoris, comme le disait lui-même le pauvre exilé.
Ce monument avait été décrélé en 1596; il a été exécuté en 1812 ou 14, je ne sais plus trop bien. Il représente Dante assis et rêvant quelque terrible épisode de son terrible poème, et pour toute épilaphe ces trois mots :
Onorale l'altissimo poêla.
Je ne dirai rien comme art du monument. Je crois que l'architecte vit encore. Seulement j'aimerais mieux qu'il eût été exécuté par Michel-Ange, comme Michel-Ange s'y était offert (I).
Le troisième tombeau est celui d'Alfieri. Contre son intention, ,a l'épitaphe faite par lui-même, et qui avait au moins l'avantage de donner une idée de son bizarre caractère, une épilaphe pleine d'innocence a élé substituée. La voici :
Vittnrio Alficrio s'ensi
Atoisia, e principibus Slolbergis,
Albanie comitissa.
M. I>. C. AN. MDCCCX.
Le monument est de Canova, et par conséquent passe pour
(l) En t lo, las Ploreatins supplièrent Lêan X de leur rendre le
corps île Dante. Une i>éiition lui «dressée ■■<<> pai i sujet ; ci
an nombre des signatures était celle de Michel Inge, accompa gwée île cène apostille :
t lo Mlchel-Angele srultore il medessimoa Votra SanHia supi lli io, oflerendonil ;>i divin pocta fare la sepultura sua eoodecuiiie e m loco onorevole la quests citlï.
« MienEL-ANGELO. >
un chef-d'œuvre. Cependant il y aurait peut être bien quelque chose à dire sur la statue qui pleure. Celte statue représente l'Italie, et l'Italie d'Allieii, du moins celle qu'il rêvait dans ses désirs ardens de liberté; cette Italie, la mère des Scipiuus et des Capponi, doit pleurer comme une déesse et non comme une femme.
Le quatrième tombeau est celui de Machiavel. Celui-là aussi est moderne. Les os de l'auteur de la Mandragore, des Décades de Tite-Live et du Prince restèrent près de trois cents ans sans obtenir les honneurs du monument. Enfin, en 1787, on avisa que c'était un peu ingrat que d'agir ainsi, et l'on ouvrit une souscription approuvée par le grand-duc Léopold. 11 est vrai que de mauvaises langues disent que cette idée, toute simple qu'elle est, ne vint point aux compatriotes du grand homme, mais bien à lord Nassau Clavering, comte Cooper, éditeur des œuvres de Machiavel. Il est vrai que ces diables d'Anglais sont si orgueilleux que ce pourrait bien être eux qui firent courir ce bruit. Le fait est que le nom du noble pair se trouvait en tête de la liste.
Il n'y a que deux bonnes choses dans le monument : la plume qui, posée dans la balance, emporte le pic; et l'épitaphe, réparation tardive delà postérité,
Tanto nomini nullum par elogium.
Les armes de Machiavel étaient la croix et les clous de Notre Seigneur.
Après avoir vu lé tombeau d'Alfieri, on est curieux de visiter celui de la comtesse d'Albany. qu'on sait être enterrée dans la même église. Celui-ci est plus difficile à trouver, et il faut l'aller chercher dans la chapelle de la Cène. Comme celui d'Allieii, il est veuf de l'épitaphe qui lui était destinée.
En traversant l'église dans toute sa largeur, on se trouve en lace du tombeau de l'Arétin ; non pas de cet Arétin qui pesait la chaîne de Charles-Quint au poids de la sottise qu'elle était destinée à faire oublier, mais d'un autre Arétin, lettré, historien et quelque peu poêle, mais poète chaste, historien honnête, et lettré plein de convenance : ce qui n'a pas empêche madame de Staël, à la gramle indignation de son ombre, de le confondre avec son cynique homonyme.
Après le tombeau de Léonard Bruni l'Arétin, en revenant du chœur à la porle, est 'e monument de Galilée, placé juste en face de celui de Michel-Ange mort deux jours avant la la naissance de l'illustre mathématicien. Le ma heur qui avait poursuivi Galilée pendant sa vie ne l'abandonna point après sa iiiorl. Son mausolée est un des plus mauvais qui soient à Satiîa-Croce, où cependant il y en a de bien mauvais.
Une chose remarquable, et qui peut-être n'a frappé personne, c'est que le buste de l'illustre trépassé est placé en quelque sorte entre deux blasons: celui qu'il s'est fait luimême et celui qu'il a reçu de sa famille, celui qu'il a dérobé au ciel et celui que ses aïeux lui ont légué. Au-dessous du buste, tournent dans un médaillon d'azur les étoiles d'or des Médieis ; au dessus du buste, se dresse surécu d'or l'échelle de gueules des Galilei.
En taisant quelques pas encore, et en l'allant chercher derrière la porte où il se cache, est le tombeau de Filicaja, céli lue jurisconsulte, mais moins connu peut-être par ses études sur le droit que par son sonnet sur l'Italie.
En face de lui, et de l'autre côté, se dérobe avec non moins de modestie le tombeau de Philippe Buonarotti, mort en 1735 C'était de son temps un fort grand homme, fort oublié aujourd'hui, auquel le voisinage de son grand-oncle porte quelque préjudice ; cela n'empêcha point que ses contemporains ne lui décernassent une médaille avec cet exergue :
Quem nulla a-quavent œtas.
Il est vrai qu'il élaii auleur de soixante volumes manuscrits qui ne furent jamais imprimes.
Il n'y a si lionne compagni i ne parvienne a se glisser
quelque vilain. Ci si ce qui arrive malheureusement à Santa- Croce. Près du mausolée de Machiavel s'élève celui de INardini.
Qu'est-ce qucNardini ? nie dirc/.-vous.
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— Nardini est un charmant joueur de violon, qui exécutait touie une valse sur la chanterelle, et dont le voisinage, comme on le comprend bien, doit fort réjouir l'ex-ambassadeur de Florence près de César Borgia, pour peu que de son vivant il ait eu le goût de la musique.
Maintenant, arrêtons-nous un instant à un fait assez curieux :
Près de la colonne qui soutient un des deux bénitiers, on lit, à demi rongé par le temps, Le nom de :
Buonaparte.
Sans doute ce nom faisait partie d'une inscription qui indiquait ce que c'élait que celui qui dormait sous cette pierre. Mais tous les autres mots ont été effacés, et ce nom seul, à peine visible qu'il est aujourd'hui, ne peut guider le curieux ù la recherche de l'identité de celui qu'il désigne.
C'élait un aïeul de Napoléon, voila tout ce qu'on en sait. Quand est-il né, quand est-il mort, qu'a-t-il fait de bien ou de mal entre le jour où il ouvrit les yeux et celui où il les ferma, on l'ignore.
A l'autre exirémité de l'église, dans une modeste chapelle faisant face à la porte d'entrée, s'élève un tombeau.
Ce tombeau est tout moderne, le marbre en est sculpté d'hier ; et on y lit cette épitaphe :
Ici repose Charlotte Napoléon Bonaparte
Digne de son nom,
Né à Paris, le 31 octobre 1802.
Celle ci, on sait qui elle est. C'est la fille de Joseph Napoléon, deux fois roi de deux royaumes; c'est cette charmanie princesse Charlotte que la France n'a point connue, et que Florence a pleurée comme si elle était sa fdle.
L'histoire du monde est renfermée entre ces deux tombeaux, sur chacun desquels est écrit le nom de Bonaparte.
Il y a encore à Santa-Croce beaucoup de choses à voir.
11 y a un Crucifix et une, Vierge couronnée de la main du Christ, par le Giotto
Il y a une Madone de Lucca de la Robbia.
Il y a une Annonciation de Donalello.
Il y a les fresques de Taddée Gaddi.
Il y a la chapelle desNiccolini, chef-d'œuvre de Vollerrano.
Il y a enfin, au-dessus de la grande porle de la façade, îme statue en bronze représentant un saint Louis qu'il ne faut pas confondre avec, le grand roi.
Ce saint Louis est un autre saint Louis fort connu au ciel, mais fort ignoré sur la terre, et qui était tout bonnement évéque de Toulouse.