‹ Une année `a FlorenceChapitre 46 sur 148 · HIPPOLYTE ET DIANORA · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE ET DIANORA

Si vous passez à Florence devant une petite église appelée l'église de Sainte-Marie-sur l'Arno, et située via dei Bardi, vous remarquerez sans doute un écusson placé entre deux livres, et représentant les armes du peuple florentin accompagnées de cette devise énigmatique : Fuccio mi feci. Si vous demandez alors qui a fait bâtir cette église, et ce que signifie cet exergue, on vous répondra que cette é?lise fut bâtie par Hippolyte de. Buondelmonte, et l'on vous racontera la légende suivante en explication de la devise.

Vers 122S, c'est-à-dire a l'époque où les premières haines guelfes et gibelines régnaient dans toute leur force, il existait à Florence deux familles qui s'étaient juré une haine mortelle : c'étaient les Buondelmonti et les Bardi.

Mais, vous le savez, au milieu de toutes ces haines de famille qui divisent les pères, il arrive toujours que quelque amour secret se glisse entre les enfans, pareil à la colombe de l'arche apportant le rameau d'olivier. Pyrame et Thisbé étaient voisins et se connaissaient dès l'enfance. Roméo et Juliette se rencontrèrent dans un bal, et jurèrent le même jour de s'aimer toute la vie, — d'être l'un a l'autre, ou de mourir ensemble. — Pyrame et Thisbé, Roméo et Juliette tinrent la parole donnée : ils s'aimèrent toute leur vie, moururent l'un avec l'autre, et, qui plus est encore, l'un pour l'autre.

Hippolyte et Dianora se rencontrèrent un malin au Baptistère de Saint-Jean. — Le jeune homme, depuis la via Rondinelli, suivait celte jeune fille à la démarche pleine d'élégance aristocratique ; elle entra au Baptistère, il y entra derrière elle ; elle leva son voile pour prendre de l'eau bénite, Ilippolyte la vit, elle vît Hippolyte, cl tout lui dit. Les jeunes gens lurent dans leurs yeux le sentiment qu'ils éprouvaienl : ils ne purent qu'échanger deux mois, leurs deux noms. Le jour où ils s'étaient rem ontré était le 1" janvier, qu'on appelle a Florence le jour 'lu pardon.

A partir de ce moment Hippolyte ii ■ gong ia plus qu'à re-

voir celle qu'il aimait a et n pas : » i t sous

partout où elle al lui i, le jeune homme se irou-

vail aussi; rien ne lui coûtait en patience, suit qu'il dût la

précéder on l'attendre des lieun - entières pour l'apercevoir

et toul 1 1 la ^ins antre r ouvent

qu'un s "<■'■, un coup d'œil, un'' parole ; car Dianora appar-

i unille 'i ■ mo i res, el < Ile i tali rigou-

irdée,

t n |o le DI in ira s'aperçut de ce qui se pas-

ei i- en prévint le père de la jeune

ii l'ordre de ne plus quitter la mai on,

Alors, aprê i i1, < p, ram ;, apn i les i êves dorés, vinrent i amour, Pendant quelque li top i

encore cependant Hippolyte ignora son malheur; il crut qu'une absence momentanée, qu'une indisposition subite l'éloignait de Dianora. II continua de passer sous ses fenêtres, d'aller où il espérait la rencontrer ; mais ce fut inutile, il ne put pas même l'entrevoir.

Les jours et les nuits se passèrent : les jours, à courir les églises; les nuits, à attendre, caché derrière un mur, l'instant où s'ouvrirait une des fenêtres de cet inexorable, palais Bardi. Enfin une nuit, une main passa à travers les planchettes de la jalousie, et un billet tomba aux pieds d'Hippolyte. 11 courut à une lampe qui brûlait devant une madono, et, ne doutant point que ce billet ne vînt de Dianora, il le baisa et rebaisa vingt fois; son cœur battait tellement, ses yeux étaient tellement obscurcis par le vertige, qu'il cul peine d'abord à déchiffrer ce qu'il contenait. Enfin il lut ca qui suit :

« Mon père sait que nous nous aimons ; il m'a défend i de vous revoir. Adieu pour toujours. »

Hippolyte crut qu'il allait mourir; il revint au palais Bardi, et demeura jusqu'au jour sous les fenêtres de Dianora, espérant que la jalousie allait se rouvrir; la jalousie resta fermée. Le jour vint; force fut à Hippolyte de rentrer chez lui.

Cinq ou six autres nuits se passèrent dans la même attente, suivies de la même déception. Hippolyte devenait de plus en plus sombre ; il répondait à peine aux questions qu'on lui adressait, et repoussait sa mère elle-même. Enfin il ne put supporter cette longue souffrance; les forces lui manquèrent, et il tomba malade.

On appela les meilleurs médecins de Florence, personne ne put deviner la cause des souffrances d'Hippolyte. A toutes les questions qui lui étaient faites, il répondait en secouant la tête et en souriant tristement. Les médecins reconnurent seulement qu'il était en proie à une fièvre ardente, et que si l'on ne parvenait à en arrêter les progrès, en quelques jours elle l'aurait dévoré.

La mère d'Hippolyte ne le quittait pas ; l'œil sans cesse fixé sur lui, la bouche entr'ouverte par une éternelle interrogation, elle suppliait son fils de lui révéler la cause de son mal. Car avec cette subtilité d'instinct que possèdent les femmes, elle sentait bien que cette maladie n'était point une simple affection physique, et qu'il y avait quelque grande douleur morale au fond de tout cela. Hippolyte se taisait; mais la fièvre se changea bientôt en délire, et le délire parla. La mère d'Hippolyte apprit tout; elle sut que son fils aimait Dianora de cet amour qui donne la mort quand il ne donne pas le bonheur. Elle quitta tout éperduele chevet du malade". La pauvre femme savait qu'il n'y avait rien à attendre du père de Dianora : elle connaissait cette haine profonde qui divisait les deux familles ; elle savait cet implacable entêtement des partis politiques. Elle ne songea pas même à s'adresser à son mari ; elle courut chez une amie commune aux deux maisons. Cette amie, qui se nommait Contessa dei Hardi, demeurait dans une maison de campagne à un demimille de Florence, appelée la villa Monlicelli.

Contessa comprit tout; les femmes, souvent si implacables dans leurs propres haines, ont toujours un coin du cœM ouvert pour plaindre l'amour, quand elles en suivent les tourmens chez les autres. Elle promu à la pauvre mère désolée qu'Hippolyte et Dianora se reverraienl.

ta mère d'Hippolyte revint au palais Buondelmonte. Son

(il; était toujours étendO Sur son lit de douleur, les yeux

fermés par l'abattement, la bouche ouverte parle délire. Le m-' i rin était incliné sur son chevet, el secouait la tète

comme un homme qui n'a plus d'espoir. La mère sourit. Puis, loi: que le médecin lui BOrli, elle reprit, sa place, s'in-

clina à son tour sur le lil de son enfant, puis baisant son front « ouvert t\'n\u' sueur glai ée :

—Hippolyte, • il elle a demi voix, tu reverras Dianora.

Le j e homme ouvrit des yeux hagards et fiévreux ; il

regarda sa mère avec cet air inquiet du condamné auquel on annonce sa grâce au moment où il met le pied sur la première marche de l'écliafaud ; puis Jetant ses bras autour du

mil de la pauvre femme ;

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALM1EIU

— O ma mère, ma mère! s'écria-t-il, prenez garde à ce que vous me dites!

— Je te dis la vérité, mon enfant; tu aimes Dianora, a'est-ce point?

— Oh ! si je l'aime, ma mère, si je l'aime 1

— Tu t'es cru à jamais séparé d'elle?

— Hélas! je le suis.

— Et c'est pour cela que tu veux mourir?

Hippolyte étouffa un sanglot en serrant sa mère contre son cœur.

— Eh bien! tu ne mourras pas, dit la mère; tu reverras Dianora, et, si elle t'aime, vous pouvez encore être heuieux.

Hippolyte n'eut pas la force de répondre ; il fondit en larmes. Son cœur, si longtemps oppressé par la douleur, semblait se briser au contact de la joie; puis il se fit tout dire, tout répéter, tout redire encore, ne se lassant jamais d'entendre ces douces paroles, et buvant l'espérance que lui versait sa mère, comme la fleur flétrie boit la brise du soir, comme la terre desséchée boit la rosée du matin.

Enfin il se souleva sur son coude, regarda sa mère, et, comme s'il ne pouvait croire à tant de bonheur:

— Et quand la reverrai-je? demanda-t-il.

— Quand tu seras assez fort pour aller jusqu'à la villa Monticelli, répondit sa mère.

— Oh ! ma mère, s'écria Hippolyte, a l'instant même. Et il essaya de se lever, mais c'était pour lui un trop

grand effort; il retomba épuisé sur son lit. La pauvre mère se laissa glisser à genoux, et pria tant qu'il prit patience et parut se calmer.

Le lendemain, le médecin, qui venait avec la crainte de voir Hippolyte mourant, le trouva sans fièvre. Le digne homme n'y comprenait plus rien, il dit que Dieu avait fait un miracle, et que c'était Dieu seul qu'il fallait remercier. La mère d'Hippolylc remercia Dieu, car c'était un cœur religieux, qui rapportait toute chose au Seigneur ; mais elle savait bien d'où venait le miracle, et comment il s'était accomp'i.

Les forces d'Hippolyle revinrent bien lentement au gré de son impatience ; cependant le lendemain il se leva, et trois jours après il était assez fort pour sortir.

Dans le même temps, on annonça par la ville une grande fête à la villa Monticelli; tous les Bardi qui étaient de la même famille que la maîtresse de la maison y avaient été invités; mais, comme on le pense bien, de peur de quelque éclat fâcheux, aucune famille guelfe ne devait se trouver à cette soirée, et surtout aucun Buondelmonte, puisque les Buondelmonli étaient chefs de la faction guelfe.

Dianora dei Bardi avait d'abord refusé de se rendre à celte réunion, carelle aussi était faible et souffrante. Mais sa cousine Conlcssa avait insisté, elle avait promis à Dianora qu'elle lui gardait pour celte fête une surprise qui la remplirait de joie, et Dianora, tout en secouant la tête en signe de doute, avait accepté. Puis Dianora s'élail parée à tout hasard; car si le cœur de la femme peut être triste, il faut toujours que son front soit beau. Elle vint donc à la villa Monticelli. La fêle était brillante. Toutes les grandes maisons gibelines étaient réunies à la villa Monticelli. Dianora chercha longtemps du regard la surprise annoncée. Enfin ne la découvrant pas, elle demanda a sa cousine quelle était donc cette surprise qui devait lui causer tant de joie.

Conlcssa lui fit signe de la suivre, la guida par un long corridor, et la fit entrer dans un chambre attenante a la chapelle. Ensuite, loi ayant dit d'attendre là un instant, elle referma la porte sur elle, et s'éloigna. Il y avait dans celle chambre deux portes: l'une qui donnait dans un petit cabinrl, l'autre qui donnait dans la chapelle. Au bout d'un instant, Dianora entendit un léger bruit ; elle tourna la tête du eôté d'où ce bruit venait, la porte du cabinet s'ouvril, et Hippolyte parut.

Le premier sentiment de Dianora fut l'effroi; elle jeta un ''ri et voulut fuir. Mais la porte était fermée a < lef; se retournant alors, elle vit Hippolyte a genoux, si pale ci si BUDpHanl «pie, malgré elle, elle lui tendit la main. Hippolyte se précipita sur celte main bien-aimée, la pi m cœur,

la baisa et la rebaisa cent fois. Puis les jeunes gens murmurèrent de ces vagues paroles d'amour sans suite et sans raison, mais qui disent tant de choses; enfin ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. A ce moment, la porte de la chapelle s'ouvrit : c'était le chapelain qui entrait par hasard dans celte chambre pour y enfermer les clefs du tabernacle. Les deux jeunes gens, qui ne s'attendaient pas a cette apparition, virent dans le prêtre un envoyé du ciel et tombèrent tous deux à ses genoux.

La chapelle était là; le chapelain les avait surpris dans les bras l'un de l'autre; l'homme de Dieu connaissait les haines qui séparaient les deux familles; il crut que c'était une porte de réconciliation que la Providence ouvrait aux pères par la main des enfans ; et lorsqu'ils le prièrent de les unir, il n'eut pas la force de refuser. Seulement les deux jeunes gens promirent de ne révéler son nom qu'à la dernière extrémité: les haines entre les Buondelmonti et les Bardi étaient si ardentes encore, que le pauvre chapelain pouvait payer sa complaisance de quelque coup de poignard. Tout le monde devait donc ignorer ce mariage, même la mère d'Hippolyte, même la cousine de Dianora. Ce serment fut fait sur l'Evangile. Puis, les deux jeunes gens unis, le prêtre disparut.

Alors les deux nouveaux époux arrêtèrent entre eux qu'ils se verraient chaque nuit. La maison qu'occupait Dianora était située dans une des rues les plus écartées et les p'us désertes de Florence; sa chambre donnait sur celte rue : elle laisserait pendre un fil de soie à sa fenêtre; Hippolyte y attacherait une échelle de corde ; Dianora fixerait cette échelle à la croisée, et, par ce moyen, le mari parviendrait jusqu'à sa femme.

Ces mesures venaient d'être arrêtées, quand Confessa re vint : Hippolyte avait entendu des pas qui s'approchaient, il était rentré dans son cabinet. Contessa trouva donc Dianora seule; mais elle n'eut pas besoin de l'interroger pour savoir si elle avait revu Hfppolyte. Dianora se jeta toute rougissante dans ses bras, en murmurant à son oreille: — Merci, merci. Puis elle rentra dans le bal, frissonnante de crainte et rayonnante de bonheur tout à la fois.

La nuit du lendemain était la nuit des noces; il y avait, pour Hippolyte un bonheur profond dans ce mystérieux mariage. C'était bien lui qu'on aimait, puisque pour lui Dianora s'exposait à loutes les suites d'une pareille action : la jeune tille avait tout sacrifié à Hippolyte, et Hippolyte sentait qu'il était de son côté tout prêt à lui sacrifier sa vie. Le jeune Buondelmonte attendait avec impatience cette nuit où, pendant que tout le monde ignorerait son bonheur, il serait heureux de la béatitude des anges. Dès le malin, il acheta une échelle de corde; toute la journée, il regarda et baisa celte échelle, qui, le soir, devait le conduire au paradis. Puis, le soir venu, il attendit avec une suprême impatience que onze heures sonnassent : c'était l'heure convenue; a onze heures et quelques minutes Dianora devait ouvrir sa fenêtre.

Hippolyte traversa le Ponte-Vecchio, et s'engagea dans la via dei Bardi. La rue était sombre et déserte : pas une âme vivante ne troublait la solitude de la rue, et le bruit seul des pas d'Hippolyte qui effleurait la terre s'élevait presque insensible dans le silence de la nuit. Le jeune homme arriva sous la fenêtre ; quoiqu'il eût devancé l'heure, Dianora l'attendait depuis longtemps; le fil de soie descendit aussitôt tout tremblant, et trahissant ainsi l'agitation de celle qui le tenait. Hippolyte y attacha son échelle ; Dianora fixa l'échelle à la fenêtre. Mais à peine Hippolyte avait-il mis le pied sur le premier échelon, qu'une patrouille du Bargello parut; voyant un homme qui s'apprêtait à escalader une croisée, elle cria :

— Qui vive!

Hippolyte sauta a terre, arracha vivement l'échelle de corde du clou auquel il l'avait attachée, cl s'enfuit vers le Ponte- Vecchio. Malheuren entent, a moitié chemin il rencontra une autre patrouille qui le força de se rejeter en arrière; il se cacha alors sous une arcade qui faisait partie du palais Bardi; maU, pris entre les deux patrouilles qui s'avancèrent simultanément vers l'endroil où il avait disparu, il y fut découvert

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Florence n'était point alors cette Florence du seizième siècle, que durant cent années les Médicis avaient pétrie sous la corruption et la tyrannie : c'était la Florence antique, pure et sévère, comme Rome au temps des Lucrèce et des Cornèlie. Hippolyte, au lieu d'être relâché, comme il l'eût été du temps de Laurent de Médicis ou du duc Alexandre, fut conduit chez le podestat. Là il fut sommé de déclarer ce qu'il faisait par la ville à cette heure avancée de la nuit, et dans quel but il était muni de cette échelle de corde avec laquelle on l'avait vu cherchant a escalader une fenêtre du palais Bardi. Hippolyte répondit qu'il existait dans le palais Bardi un morceau de la vraie croix donné aux ancêtres du chef de la maison actuelle par l'empereur Charlemague. Comme il attribuait à ce saint talisman la supériorité qu'avaient eue les Bardi sur les Buondelmonli dans plusieurs rencontres, il avait voulu, assura-t-il, s'emparer de ce palladium.

— C'est donc pour voler que vous vouliez pénétrer dans le palais? demanda le podestat.

— Oui, répondit Hippolyte, inclinant la tête en signe de double aveu.

— Mais c'est impossible 1 s'écria le podestat.

— C'est ainsi, dit Hyppolite.

— Mais vous comprenez à quoi vous vous exposez par cet aveu ?

— Oui, répondit Hippolyte en souriant tristement; oui, je le sais : à Florence le vol est puni de mort.

— Et vous persistez?

— Je persiste.

— Emmenez le prévenu, dit le podestat. Et les gardes qui avaient arrêté Hippolyte conduisirent le jeune homme en prison.

Le procès d'Hippolyte s'instruisit bientôt, au grand étonnement de toute la ville : on ne pouvait croire que du jour au lendemain ce bon et noble jeune homme, dont chacun connaissait le cœur loyal, se fût laissé entraîner à une action déshonorante; mais il fallut bien que les plus incrédules abjurassent leur incrédulité, lorsque, les débats ayant été Ouverts, Hippolyte de Buondelmonte répéta en face de tous ce qu'il avait déjà dit au podestat, c'est-à-dire qu'il avait voulu s'introduire dans le palais des Bardi pour s'emparer de ce précieux morceau de la vraie croix. Il n'y avait pas longtemps que pareille chose était arrivée à Rome ; une femme, par un sentiment de foi mal dirigé, avait volé le miraculeux Iîambino de l'église d'Ara-Cœli. Le désir d'assurer la victoire à sa famille pouvait servir de motif plausible à la tentative d'Hippolyte, surtout dans ces temps de haine exaltée et de croyances profondes. Aussi commença-t-on de croire à Florence qu'effectivement Hippolyte de Buondelmonte avait essayé de commettre ce vol. Comme d'ailleurs au lieu de nier il affirmait, comme toutes les questions du juge amenaient sur ses lèvres la même réponse, il fallut bien que les juges portassent leur jugement. Hippolyte de Buondelmonte fut condamné à la peine de mort.

Quoique tout le monde connût le texte de la loi, la sensation nu profonde. On espérait que les juges acquitteraient l'ai U ié. Les juges hésitèrent en effet un instant ; mais devant les affirmations du prévenu ils ne purent faire autrement que de condamner. En effet, s'ils absolvaient, c nent

porter la même peine à l'avenir, par exemple, contre un véritable voleur qui nierait?

On pensa qu'Hippolyte ferait quelque aveu au prêtre chargé de le préparer à la morl ; mais il ne lui dit rien, sinon qu'il était un grand pécheur, et qu'il le suppliait de prier pour lui.

mère avait demandé a le voir: celle pauvre femme au ilr avail louj iurs j & qu m fils n'était ps i ou pable, et que, si elle le revoyait, elle saurait bien lui tirer moi se» ni do «Eur. Hais Hyppolyte se délia de sa faiblesse Qliale, el il Qt répondre à sa mère qu'ils se reverralent au ciel.

Blppolyte ne demanda qu'une seule chose : c'était que, la mon dea voleurs était infâme, la Belgneurii pi

mit qu'il eût la tête tranchée au lieu d'être pendu. La seigneurie accorda au condamné cette dernière faveur.

La veille du jour où il devait êlre exécuté, on lui apprit la fatale nouvelle à dix heures du soir. 11 remercia le greffier qui était venu la lui annoncer ; et comme derrière le greffier était un autre homme plus grand que lui de toute la tête, et vêtu mi-partie de rouge, mi-partie de noir, il demanda quel était cet homme : on lui dit (pie c'était le bourreau. Alors il détacha une chaîne d'or de son cou et la lui donna, en le remerciant de ce que le tranchant de son épée allait lui sauver l'infamie. Puis il fit sa prière et s'endormit.

Le lendemain en se réveillant Hippolyte appela le geôlier et le pria d'aller chez le podestat pour implorer de lui une grâce : c'était que le cortège mortuaire passât devant la maison des Bardi. Le prétexte qu'alléguait Hippolyte était le désir qu'il avait de profiter des derniers instsns qu'il avait à vivre pour pardonner à ses ennemis et recevoir leur pardon. Le motif véritable de sa demande, c'est qu'il voulait voir Diauora une fois encore avant de mourir. Les circonstances dans lesquelles Hippolyte présentait cette requête lui donnaient un caractère trop sérieux pour qu'elle fût refusée. Hippolyte obtint la permission de passer devant la maison des Bardi.

A sept heures du matin le cortège se mit en marche; la foule se pressait dans les rues que le condamné devait traverser ; la place sur laquelle était dressé l'éehafaud regorgeait de peuple depuis la veille au soir. Les autres quartiers de Florence ressemblaient à un désert.

Le cortège traversa le Ponte-Vecchio, qui faillit crouler dans l'Arno, tant il était surchargé de monde , puis il s'engagea dans la via dei Bardi. Des gardes marchaient en avant pour ouvrir le chemin ; le bourreau venait ensuite, son épée nue sur l'épaule ; puis Hippolyte, tout vêtu de noir, la tête nue et le col découvert, marchait, sans faiblesse comme sans orgueil, d'un pas lent mais ferme, et se retournant de temps en temps pour adresser la parole à son confesseur. Derrière Hippolyte s'avançaient les pénitens portant la bière dans laquelle, après l'exécution, son corps devait être déposé.

Tous les membres de la famille des Bardi s'étaient réunis devant le seuil de leur palais pour recevoir le pardon de Buondelmonte, et pour lui rendre à leur tour les paroles de paix qu'ils en devaient recevoir. Dianora, vêtue de noir commeune veuve, se tenait enire son père et sa mère. Quand le condamné s'approcha, tous les Bardi tombèrent à genoux. Dianora resta seule debout, immobile et pâle comme une statue.

Arrivé devant la maison, Buondelmonte s'arrêta, et, d'une voix- douce cl calme, dit le Pater, depuis Notre père qui êtes aux eieux jusqu'à cl pardo7inez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Les Bardi répondirent : Amen, et se relevèrent. Buondelmonte alors s'agenouilla à son tour. Mais en ce moment Dianora quitta son père et sa mère, et alla s'agenouiller près de Buondelmonte.

— Que faites-vous, ma filiaP s'écrièrent en même temps le père et la mère de Dianora.

— J'attends votre pardon, dit la jeune fille.

— Et qu'avons-nous a te pardonner? demandèrent les parens.

— D'avoir pris un époux dans la famille de vos ennemis : Buondelmonte est mon époux.

Tous les assistans Jetèrent un cri de stupéfaction.

— Oui, continua Dianora en élevant la voix ; oui, et que tous ceux qui sont ui l'entendent : Hippolyte n'a point commis d'autre crime que celui dont j'ai été la complice. Quand il a été surpris montant à ma fenêtre, c'était de concert avec moi. Il venait chez sa femme, et J'attendais mon époux. Maintenant, BOmmes-nous coupables? faites-nous mourir ensemble} sommes nous InnocensP pardonnez-nous à

Ions deux.

T'ont étall expliqué : Hippolyte avail mieux aimé se charger d'un crime honteux ei mourir sur l'éehafaud que de compromettre Dianora. Dix mille voix crièrent grâce â la

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI

fois. La foule se nia vers les deux jeunes gens, dispersa les soldats, chassa le bourreau, brisa le cercueil ; puis, prenant dans sesbrasHippolyteet Dianora, elle les porta en triomphe chez le podestat, où se trouvait la pauvre mère sollicitant encore la grâce de son fils.

Il n'est pas besoin de dire qu'a l'instant même la sentence fut révoquée. La seigneurie s'étant assemblée députa en même temps deux de ses membres aux Bardi et aux Buondelmonti pour les prier, au nom de la république, de se réconcilier et de consentir au bonheur des deux jeunes gens en gage de réconciliation. Si grands ennemis qu'ils fussent, les Buondelmonti et les Bardi ne purent refuser à la république, qui priait quand elle avait le droit d'ordonner. Ainsi s'éteignirent, pour un temps du moins, les haines qui divisaient les deux familles. C'est en mémoire de cet événement qu'Hippolyte de Buondelmonte fit bâtir la petite église de Santa-Maria-sopr'Arno.

SAINT ZANOBBI.

Une inscription gravée sur une pierre incrustée sous les fenêtres du palais Altoviti, et la colonne de la place du Dôme, communément appelée la colonne Saint-Jean, parce qu'elle est voisine du Baptistère, constatent les deux plus grands miracles qu'ait accomplis saint Zanobbi, évêque de Florence : l'un pendant sa vie, l'autre après sa mort; l'un l'an -500, l'autre l'an 428.

Saint Zanobbi naquit non-seulement d'une famille patricienne de Florence, mais encore qui avait la prétention de descendre de Zénobie, reine de Palmyre, qui vint à Rome sous le règne de l'empereur Aurélien. Saint Zanobbi était donc non-seulement de race noble, mais encore de race royale.

Il avait vingt ans à peu près lorsque la grâce le toucha. Il alla trouver le saint évêque Théodore, qui l'instruisit dans la foi du Christ, et lui donna le baptême en présence de tout le clergé florentin. Cette conversion, pour laquelle saint Zanobbi n'avait pas demandé le consentement de sa famille, irrita fort son père Lucien et sa mère Sophie, qui menacèrent le néophyte de leur malédiction ; mais saint Zanobbi, en entendant cette menace, tomba ù genoux, priant Dieu d'éclairer ses parens comme il l'avait éclairé lui-même ; et Dieu, miséricordieux pour eux comme pour lui, se manifesta si visiblement à leur esprit, qu'accomplissant eux-mêmes l'action qu'ils avaient blâmée dans leur lils, ils vinrent à leur tour trouver l'évêque Théodore, des mains duquel ils eurent le bonheur de recevoir tous deux le baptême.

Saint Zanobbi devint le favori de l'évêque, qui le fil successivement clerc-chanoine et sous-diacre. Bientôt sa réputation de piété et son amour du prochain se répandirent tellement, qu'on venait le consulter de toutes les villes d'Italie sur la voie la plus certaine à suivre pour gagner le ciel; et ses discours étaient si simples, sa morale si évangélique, ses conseils si selon le cœur de Dieu, que chacun s'en retournait émerveillé de tant d'humilité jointe à tant de sagesse.

Sur ces entrefaites, l'évêque Théodore mourut ; et quoique saint Zanobbi eût trente-deux ans a peine, il fut immédiatement promu à l'épiscopat. Il est vrai qne la réputation de saint Zanobbi était si grande, que saint Ambnnse vint de Milan A Florence pour le visiter, et prendre sur lui, disaitil, des exemples de sainteté.

Saint Damase régnait en ce même lemps'à'Rome. Il entendit parler des mérites de saint Zanobbi, et le voulut voir. Il l'invita donc a se rendre près de lui ; et saint Zanobbi, en lils soumis, s'empressa d'exécuter cet ordre et de se rendre aux pieds de Sa .Sainteté. Saint Damase récompensa la prompte

obéissance de saint Zanobbi en le nommant un des sept diacres de l'Eglise romaine.

Dieu ne tarda point à permettre qu'une preuve éclatante que cet honneur n'était point immérité parût au jour. Un jour que le saint pontife, en compagnie de son diacre Zanobbi, se rendait à Sainte-Marie au delà du Tibre, où Sa Sainteté devait dire la messe ce jour-là, il arriva que le préfet de Rome, dont le fils était tombé en paralysie, et avait épuisé, sans guérir, tout l'art des médecins, pensa qu'il ne lui restait d'espérance que dans un miracle, et fut illuminé de cette idée que ce miracle saint Zanobbi le pouvait faire. Il vint donc l'attendre sur son passage, et, tombant à ses pieds les larmes aux yeux, il le supplia au nom du Seigneur de rendre la santé à son fils. Humble et modeste comme il était, saint Zanobbi se récusa, déclarant qu'il se regardait comme trop insuffisant et trop indigne pour que Dieu daignât accomplir un miracle par ses mains. Mais le préfet insista tellement, que saint Zanobbi pensa qu'une plus longue résistance serait un doute de la puissance de Dieu, puisque Dieu se manifeste par qui il lui plaît, par les grands comme par les petits, par les dignes comme par les indignes. Il suivit donc le pauvre père, et, encouragé par le pontife lui-même, il s'agenouilla près du lit du malade, resta longtemps les mains jointes, les yeux au ciel, et absorbé par une profonde prière; puis, se relevant, il traça du bout du doigt le signe de la croix sur le corps du malade, et le prenant par la main :

« Jeune homme, dit-il, si la volonté de Dieu est que tu te lèves et que tu guérisses, lève-toi et sois guéri. »

Et le jeune homme se leva aussitôt et alla se jeter dans les bras de son père à la grande admiration du peuple, du clergé et du pontife, qui, à partir de ce moment, commencèrent à regarder Zanobbi comme un saint; opinion qui lui valut d'être envoyé par le pape ù Conslantinople pour combattre les hérésies qui commençaient à s'élever dans l'Eglise.

Dieu avait donné à Zanobbi le don des miracles, et par conséquent l'avait fait participant à sa nature divine. Aussi Zanobbi, pensant que mieux valait combattre les hérétiques par les faits que par les paroles, et que les yeux sont plus promptement convaincus que les oreilles, débuta parse faire amener deux possédés que tous les médecins avaient inutilement tenté de guérir et tous les prêtres vainement essayé d'exorciser. Mais Zanobbi eut à peine prononcé le nom de Jésus à leur oreille et fait le signe de la croix sur leur corps, que les démons s'envolèrent en jetant un grand cri, et que les possédés, à jamais délivrés de la possession, tombèrent à genoux et rendirent grâce au Seigneur.

Un pareil début, comme on le pense bien, répandit le nom de Zanobbi dans toute l'Eglise et parmi tout le clergé de Conslantinople. Depuis le temps des apôtres les miracles devenaient rares, et il était évident que ceux à qui Dieu en conservait le don étaient ses serviteurs bien-aimés. Chacun s'empressa donc d'écouter les paroles de l'évêque de Florence ; et l'hérésie, qui avait commencé de montrer sa lête au milieu de la sainte Eglise, disparut, sinon pour toujours, du moins momentanément.

Mais le moment approchait où Notre Seigneur Jésus-Christ allait permettre que la sainteté de Zanobbi éclatât dans tout son jour, en lui donnant l'occasion de faire un miracle pareil à celui qu'il avait fait lui même en ressuscitant la fille de Jaïrc chez les Géraséniens, et le frère de Marthe à Béthanie.

Zanobbi était revenu à Florence après son voyage d'Orient, el continuait, â la gloire de Dieu et à la propagation de sa renommée, de rendre la vue aux aveugles, la raison aux possédés et le mouvement aux paralytiques, lorsqu'une femme française, qui allait à Rome avec son fils pour accomplir un pèlerinage promis, l'ut forcée de s'arrêtera Florence, le jeune homme, fatigué du voyage, étant trop soutirant pour continuer son chemin.

Celte femme était une sainte créature, pleine de fol et de piété ; elle entendil parler des grandes vertus de Zanobbi et voulut le voir. Zanobbi fut puni elle ce qu'il était pour tous, le consolateur el le soutien des affligés, el la pèlerine recon-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

nut facilement que l'esprit de Dieu était dans cet homme. Aussi quelque amour qu'elle eût pour son fils, dont la santé allait toujours s'affaiblissant, lorsque le saint lui eut donné le conseil de continuer son chemin vers Rome et de laisser son enfant à Florence, elle obéit aussitôt, recommanda le jeune homme aux soins et aux prières du saint évéque, embrassa l'enfant, et partit, quoique, sentant son mal croître de moment en moment, l'enfant la suppliât de rester.

Le pauvre petit ne se trompait pas; le germe de la mort était en lui, et il alla chaque jour dépérissant, appelant sans cesse sa mère et répondant par ce seul cri : Ma mère ! ma mère ! aux secours des médecins et aux exhortations du saint évéque. Aussi, soit qu'il fût condamné, soit que cette douleur de se trouver seui dans une ville inconnue empirât encore son état, son mal fit des progrès si rapides, que quinze jours après le départ de sa mère il expira en l'appelant et en demandant à Dieu de la revoir une fois encore. Mais Dieu, qui avait d'autres projets sur lui, ne le permit pas.

Le jour même de sa mort, et comme des mains étrangères venaient de rendre au pauvre trépassé les derniers devoirs, sa mère, revenue de Rome, rentrait â Florence pleine de joie du bon et pieux voyage qu'elle avait fait, et pleine d'espérance de retrouver son enfant guéri.

Elle s'achemina donc rapidement vers sa demeure. Mais sans savoir pourquoi, à mesure qu'elle approchait, elle sentait son âme se serrer. A quelques pas de la maison, elle rencontra deux femmes qu'elle connaissait, et qui, au lieu de la féliciter de son bon retour, continuèrent leur chemin eu détournant la tête. Au seuil de la porte, elle sentit une odeur d'encens qui l'épouvanta malgré elle ; un instant elle demeura immobile et se demandant si elle devait aller plus avant. Enfin, jugeant que le mal le plus terrible qu'elle pût éprouver était l'angoisse qui lui brisait l'âme, elle s'êlahça dans la maison, monta rapidement l'escalier, et, trouvant toutes les portes ouvertes, elle se précipita dans la chambre de son enfant en criant à son tour: Mon fils! mon fils I

L'enfant était couché, les cheveux couronnés de (leurs, tenant d'une main une palme et de l'autre un crucifix ; et comme il était mort sans agonie, on eût dit tout simplement qu'il dormait.

La mère le crut aussi, ou plutôt elle essaya do le croire. Elle se jeta sur son lit, serra l'enfant dans ses bras, baisant ses yeux fermés et sa bouche froide, et lui criant de s'éveiller, et que c'était sa mère qui revenait auprès de lui pour ne le plus quitter. Mais l'enfant dormait du sommeil sans réveil, et ne répondit pas.

Alors le Seigneur permit que le cœur de la mère, au lieu de se livrer au désespoir, s'ouvrit à la foi ; elle se laissa glisser du lit mortuaire, et tombant sur ses deux genoux : Domine, Domine, s'écria-t-elle comme les sœurs de Lazare, si fiiiïxes hic, fîlius meus non fuisfet mWtuus; c'est-à-dire: Seigneur, Seigneur, si tu avais été ici, mon enfant ne serait pas mort. >

Puis alors un espoir lui revint. Comme à ses cris maternels les voisins étaient accourus, ei que l'appartement commençait à se remplir de monde, elle se retourna vers les assistons et demanda si personne parmi eux ne pouvait lui dire où ''ait saint Zanobbl. Tous lui répondirenl d'une m'- on i éli brail ce même jour la fête des bienheureux apûlres i ainl Pierre cl salni Paul, l'ëvêque était âvei tonl son cl rgé occupé de célébrer l'office divin a l'église de Saint-Pierre-Majeur, située hors les murs, après quoi h reviendrai) Bânedouleà l'église de Santâ-Beparata, au-

il le i"

itôt, avec eeiie foi qui soulève le i moBlaghes, elle leva les regards au ciel, adressa sa prière a Dieu, el l'on remarqua qu'à mesure qu'elle priait les larmes se Bêchaient dans ses yeux, et que le calme reparaissait sur : on puis la | i lie e releva, prit son fils i ontre : a

poitrine, el B'avançanl vers la porte : — Place, dit-elle à l'en-

tanl qui \;i lis mi h iln \ On la crut folle el on la Bulvll

Alors elle s'avança par le ru< de I 01 ! ; et, arrlv< <■ ■>

la via Borgo-degli-Albizzi, elle aperçut, au bout de la rue, saint Zanobbi qui revenait processionnellemcnl avec tout son clergé. Elle s'engagea aussitôt dans la rue, suivie d'une multitude de peuple presque aussi grande que celle qui suivait l'évêque, et l'ayant rencontré juste a l'endroit où se douve aujourd'hui le palais Altovili, elle déposa l'enfant devant lui, et se jetant à ses pieds :

— 0 saint homme du Seigneur ! s'écria-t-elle, les joues livides, les cheveux épars et la voix pleine de larmes ; — ô miséricordieux évéque ! ô père des pauvres ! ô consolateur des afiligés ! tu sais que dans la perte des choses humaines là est la plus grande douleur où étal t la plus grande espérance et le plus grand amour. Or, toute mon espérance, tout mon amour, je les avais mis dans cet enfant que voilà mort à mes pieds. Que voulez-vous donc que devienne une mère quand son enfant unique est mort P N'oubliez donc pas que c'est par votre conseil que j'ai continué mon voyage vers TiOme, que vous m'avez dit de laisser cet enfant entre vos mains, et que je l'y ai laissé. Et à cette heure, comment nie rendez- vous mon enfant? Vous le voyez, saint homme de Dieu, mort, mort ! Priez donc Dieu de renouveler pour moi le miracle qu'il a fait pour la fille de Jaïre et pour le frère de Marthe et de Madeleine. Je crois comme ces saintes femmes croyaient ; j'ai dans l'âme la même foi qu'elles avaient dans l'âme. Dites donc les paroles saintes: je suis à genoux, je crois, j'attends.

Et la pauvre mère levait en effet vers le ciel des yeux si pleins d'espérance que tout le monde pleurait autour d'elle en voyant une si profonde douleur jointe à une si pieuse croyance.

Quant ù saint Zanobbi, il s'était arrêté comme stupéfait d'un pareil espoir et dans l'humble doute toujours que le Seigneur daignât se servir de lui pour accomplir de si grandes choses. Mais tout le peuple, qui lui avait déjà vu faire tant de miracles, se mit à crier, partageant la confiance de la mère:

— Ressuscitez l'enfant, saint évéque, ressuscitez-le. Alors saint Zanobbi s'agenouilla, et, avec des larmes

d'une dévotion profonde, il demanda à Dieu de permettre que le ciel s'ouvrît et laissât tomber sur le fils de celte pauvre femme la rosée de sa grâce. Puis, cette prière lerminée, il fit le signe de la croix sur le corps de l'enfant, le souleva dans ses bras et le déposa dans ceux de sa mère.

La mère jeta un grand cri de joie et de reconnaissance : l'enfant venait de rouvrir les yeux; puis le dernier mot qui était sorti de sa bouche en sortit encore le premier, et l'enfant s'écria : — Ma mère !

Aussitôt tout le peuple se mit à louer Dieu, disant : Bencdicluses, Domine., Dcus patrûm noslrorum, el laudabilis, et glorio&us in sœcula, qui per sanctos miràbilia eperari non cessas. — C'est-à-dire : Sois béni, ô Dieu de nos pères ! sois béni et loué dans tous les siècles, toi qui ne cesses d'opérer des miracles par l'intermédiaire de tes saints I

Et tous ainsi chantant, et la mère tenant son fils par la main, ils accompagnèrent le saint homme jusqu'à l'archevêché. Puis la mère et l'enfant partirent pour la France, où tous deux arrivèrent en bonne sanlé, glorifiant le nom du Seigneur et celui du saint évéque qui les avait réunis l'un à l'autre quand ils se croyaient séparés pour jamais.

A l'endroit même où le miracle eut lieu, c'est-à-dire au pied du palais Altoviti, on voit encore aujourd'hui une pierre où csl gravée cette inscription :

H. Éeûobbus puerum sibi a maire

< . . 1 1 1 î ■ :i RoimO ennli

Civiiiiinn , alqué iblerea mortmim ,

Dnin sibi iiriiem lu trahti eadem

Revenu hoc loco oonquereda

Occurrltj si^no cruels ad vitam revocat,

Anno sai. cccc.

A son lour, après une vie toute 'le lionnes œuvres, saint Zanobbi mourut, mais comme il devait mourir, consolant el

ml Jusqu'il sa dernière heure. Ce lui vers l'an 434, disent Us uns, cl -'.ilO, disent les autres, qu'arriva cet éviSno-

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI

ment, qui plongea Florence dans le deuil. Son corps, embaumé avec les parfums les plus riches et les aromates les plus précieux, fut déposé dans le cercueil revêtu de ses habits pontificaux, et transporté, ainsi qu'il l'avait demandé luimême, dans l'église de Saint-Laurent.

Mais trois ans après, saint Zanobbi ayant été canonisé, son successeur, qui se nommait André, et qui était un homme d'une piété suprême, résolut de lui rendre les honneurs qui }ui étaient dus en transportant son corps de la modeste église où il avait été enterré dans la cathédrale de Saint-Sauveur. Le jour de cette translation fut fixé au 26 du mois de janvier, c'est à dire quatre ans environ après sa mort.

On se prépara à celte grande solennité par un jeûne général. Toute la nuit du 23 au 26 janvier les cloches sonnèrent sans s'arrêter un seul instant.

Enfin, vers les six heures du matin, l'évêque et tout le clergé se rendirent* l'église Saint-Laurent, où le cercueil était disposé dès la veille sur un riche catalalque tout brodé d'ornemens et rout garni de franges d'or.

Les diacres et les évèques prirent alors le catafalque sur leurs épaules; et, précédés de l'évêque de Florence, mitre en tête, crosse en main, du clergé et des chantres qui disaient les hymnes saints, des enfans de chœur qui agitaient les encensoirs, des jeunes tilles qui jetaient des fleurs, s'avancèrent pr-ocessionnellement de l'église Saint-Laurent à la cathédrale de Saint-Sauveur, situé où est aujourd'hui le Dôme. Et derrière eux marchait une grande multitude dépeuple, au milieu de laquelle on se montrait les aveugles auxquels le saint avait rendu la vue. les paralytiques auxquels le saint avait rendu le mouvement, les possédés auxquels le saint avait rendu la raison.

Et tous louaient le Seigneur.

Or, il advint, car une pareille solennité ne pouvait pas se passer sans miracle, qu'en arrivant sur la place il se précipita par une des rues latérales un tel flot de peuple que, obéissant malgré eux à l'impulsion donnée, les évêques et les diacres qui portaient le corps firent un mouvement de côté : de sorte que le catafalque sur lequel était couché le corps alla heurter un grand orme, qui s'élevait sur la place et qui, tout dépouillé de ses feuilles, car, ainsi que nous l'avons dit, celle procession avait lieu le 26 janvier, semblait un ml rv mort. Mais voilà qu'à peine le catafalque eut louché l'arbre qu'au même instant l'arbre se couvrit de bourgeons qui s'ouvrirent aussitôt, et en quelques secondes devinrent des feuilles aussi vertes, aussi fraîches, aussi touffues que celles que ce même arbre avait portées au mois déniai précédent. Alors de grands cris relentirent, et chacun se précipita vers l'orme qui venait de reverdir si miraculeusement pour en arracher les feuilles, pour en casser les branches : si bien qu'au bout d'un instant ce ne fut plus qu'un tronc dépouillé, et ce tronc lui-même fut scié à son tour, et du bois qu'il fournit on fit des tableaux d'autel ; car autrefois, on se le rappelle, presque tous les tableaux d'église étaient sur bois. Au reste, un de ces tableaux resta longtemps dans la chapelle même du Baint. Il représentait saint Zanobbi cuire ses élèves bien-aimés, saint Eugène et saint Crescent; et aux pieds du digne évèque étaient écrits ces mots en Caractères romains :

Facta de ulmo qua> floruit tempore beati Zanobbi.

C'est en mémoire d< 661 orme, qui lleurit ainsi que nous venons de le dire et qu'en un instant le peuple dé] ouilla, que fut dressée la colonne de marbre encore debout aujourd'hui près du Baptistère Saint-Jean, et sur laquelle on lit l'inscription suivante :

Anno :ili iflcârnatlonè Dômlhl -108 (1),

Die 20 januaiïi, lempore

ImperCtoris Arcadii, el Hondrii,

A i undi eimo, quinlo meuse ,

Dura île basilioa aaocli Laurentii Ad majorent icclesiam i-'iurcuiinam

Corpus sancli Zauobb i, I ele.il llllll

(i) Il y a erreur dam la date, saint Zanobbi n'étant ni irl qu'en

43t, et mente quelque •«** disent en 42c.

Episeopi, fœretro portaretur,

Hic in loco ulnnis arbor

Arida tune existeiis, quam cum

Fœreirum sancti corporis tetigisset,

Subito frondes et flores

Miraculose produxit, in cujus

Miracnli memoria Christiani

Cives Florentini in loco sublata;

Arboris hic hanc columnara

Cum cruce in signo notabili erexerunt.

Mille ans venaient de s'écouler pendant lesquels, par des mirac'es successifs, le corps de Zanobbi avait continué de donner aux Florentins la preuve que son âme veillait sur eux. La vieille basilique avait disparu pour faire place au nouveau Dôme. Brunelleschi venait de couronner de sa coupole le monument d'Arnolfodi Lapo. Enfin Sainte-Marie-dcs- Fleurs était érigée depuis t420 en église métropolitaine par le pape Martin V, lorsque l'archevêque de Florence, Louis Scampieri, de Padoue, qui avait commencé par être valet de chambre et médecin du pape Eugène IV, et qui depuis fut cardinal et patriarche, songea à tirer le corps de saint Zanobbi des catacombes de l'ancienne basilique, et à le mettre dans un lieu digne de la haute renommée dont il jouissait. Malheureusement, pendant que l'on bâtissait la nouvelle cathédrale, les travaux fondamentaux du monument avaient tout bouleversé ; et, comme trois ou quatre générations s'étaient écoulées entre la première pierre, posée par Amolfo di Lapo, et la dernière pierre posée par Brunelleschi, on avait complètement oublié en quel lieu de l'ancienne crypte avaient été déposées les saintes reliques, dont, comme on se le rappelle, la translation avait déjà eu lieu de Saint-Laurent à Saint-Sauveur en l'an 429. En conséquence, l'archevêque rassembla tout son clergé, espérant que parmi les plus vieux chanoines de l'église ily en aurait qui pourraient lui donner quelques renseignemens, et déclara dans celte première assemblée que son intention étail que la translation du corps âe saint Zanobbi eût lieu le 26 avril 1439.

Celte époque avait été fixée par le digne archevêque parce qu'à celte époque justement, un conciie ayant été assemblé pour réunir définitivement l'Eglise grecque à l'Église romaine, Florence se trouvait être devenue momentanément le séjour des plus grands personnages de la chrétienté. In effet, se trouvaient alors à Florence le pape Eugène IV, Jean Paléologue, empereur des Grecs ; Démélrius, son frère ; Joseph, patriarche de Constantinople, et tout le collège des cardinaux, des évêques et des archevêques grecs et lat'ns. C'étaient de dignes assistans pour une pareille fête. Aussi monseigneur Scampieri avait décidé que la translation se ferait avant leur départ.

Les plus vieux chanoines, en rappelant leurs souvenirs, avaient cru pouvoir indiquer à peu près à l'archevêque l'endroit où, par tradition, ils avaient entendu dire dans leur jeunesse que se trouvait le corps du saint. Msis cette difficulté levée, il s'en présentait une autre: on craignait que ces grands eonrans d'eaux, que ces profondes sources sou- (erraines, reconnus par Arnolfo di Lapo lorsqu'il avait jet»'' les fondations de son monument, n'eussent, par leur humidité, putréfié le corps du saint. Or, quel scandale pour toule l'Église si ce corps, qui avait fait tant de miracles, se présentait à la vue de tous fétide et corrompu !

On résolut donc, pour obvier à cet inconvénient, de s'assurer de la Vérité d'abord ; puis, si le cadavre du saint était dans l'élat où on craignait de le voir, d'en prévenir le pape, qui alors déciderait dans sa sagesse re qu'il y avait à faire.

En conséquence, la veille du jour où la translation devait avoir lieu, If préposé de l'église, Jean Spinellino, homme grave et sur la discrétion duquel on pomait compter, descendll d. les lis souterrains avec deux maîtres de chapelle,

deux prêtres munis de llambeaux, el quatre ouvriers armés de pioches. Leafouilles devaient eue faites eu deux endroits, d'abord sur uni pierre marquée de la lettre s. que l'un présumai! vouloir dire saflûtus, puis sous un autel où l'en , royail plus Colimuhémci t ijud le sainl avait été enterré.

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Les excavations commencèrent. Malgré le signe que nous avons dit, on ne trouva rien sous la pierre que quelques débris de cercueil. Là avait été autrefois une tombe, il est vrai ; mais la poussière était redevenue poussière, et il était impossible de séparer l'argile de l'argile. On abandonna donc cette première fouille, et l'on se tourna vers l'autel.

Là ce fut autre chose : à peine le devant de l'autel fut-il enlevé que l'on aperçut dans la profondeur un cercueil de marbre. On ne douta plus que ce ne fût celui de saint Zanobbi. On le tira du caveau où il avait reposé mille ans, et on l'ouvrit.

Alors, non-seulement il n'y eut plus de doute, mais l'identité du saint fut reconnue par un nouveau miracle. Lois de la première translation , on avait parsemé son corp; de (leurs et de feuilles de l'orme qu'il avait ravivé en le touillant. Or, sur son corps, aussi intact que le jour de l'inhumation, on retrouva ces feuilles aussi vertes et ces fleurs aussi fraîches que le jour où elles avaient été cueillies.

A l'instant le pape Eugène fut prévenu de l'événement, et se rendit, avec tout le collège des cardinaux, des évêques et îles archevêques, dans les souterrains du Dôme, où il trouva à genoux autour du cercueil les ouvriers qui l'avaient exhumé, les prêtres qui tenaient les flambeaux, etle préposé Jean Spinellino, lesquels ne pouvaient croire à ce qu'ils voyaient, et remerciaient le Seigneur qui avait daigné donner en présence du saint-père lui-même cette preuve que son esprit n'avait pas encore abandonné la terre.

Le lendemain, la translation des reliques eut lieu ; et, après huit jours d'adoration sur le maître-autel, le corps du saint fut transporté dans la chapelle souterraine qui lui avait été destinée.

Aujourd'hui encore, outre les reliques du saint que l'on adore dans la cathédrale, on conserve trois choses révérées comme sacrées : son anneau épiscopal, propriété de la famille Girolami ; le buste, d'argent qui renferme un os de sa tête, et le chapeau que portait habituellement le saint, lait en forne d'un chapeau de cardinal. Le chapeau se conserve dans l'église de San-Giovanni-Batista, dite délia Calza, et située près de la porte Romaine. Il jouit toujours d'une grand* réputation, et journellement les malades l'envoient chercher, comme on envoie chercher à Rome le saint Bambino dAra-Cœli.

Le buste est au Dôme : le 25 mai de chaque année, on apporte des bouquets de roses qui, sanctifiés par son contact, deviennent pour tout le reste de l'année un remède certain contre les douleurs rhumatismales, les alfections des yeux, et surtoit les maux de tête.

Quanta l'anneau de saint Zanobbi, il fit, vers la fin du quinzième siècle, c'est-à-dire cinquante ans environ après les événemens que nous venons de raconter, un voyage en France par lequel nous terminerons cette légende.

Noire bot roi Louis XI était fort malade; et comme il avait déjà grandement usé du crédit de Notre-Dame-d'Embrun, de saint Michel et de saint Jacques, ses patrons habituels, il eut ia crainte, s'il s'adressait à ecx, que lassés de B68 prières antérieures, et dégoûtés de lui rendre service par son peu d'exactitude à remplir les promesses qu'il leur avait faites, Us ne le laissassent dans l'embarras. Il songea ilors :i saint Zanobbi qui, sans doute, ayant moins entendu parler do lui, serait peut-être plus disposé à lui rendre service, et -'adressa a Laurent le Magnifique pour qu'il obtint de la Camille Girolami qu'elle lui envoyai son anneau.

Laurenl accepta l'ambassade et mena la négociation à bien ; la famille Girolami consenti! a se séptrer momentail de la préi li '< elle i»i envoyée en France

par l'entremise du chapelain de la famille, qui lit sei menl de ne point la pei Iro de vue une seconde et de ne poinl s'en ,i .sir un seul m tant, En effet, le chapelain suspendit l'anneau à Bon cou avec une chaîne d'or, et pendant toute ii i -nie ne s'en ■ épara al Jour ni nuit.

Arrivé û la frontière, le bapelain trouva nue escorte qui devaii I ran< e Jusi u'au Plessl • lès-

Tours, c'est i.i que le vieus roi, abandonné de ses méde-

cins, ne croyant plus aux saints français, attendait l'anneau miraculeux dans lequel résidait sa dernière espérance.

Quoique le chapelain lût habitué aux massives constructions de la Florence populaire, quoiqu'il eût parcouru les sombres corridors du Palais-Vieux, quoiqu'il eût sondé les murs épais du palais de Corne, in via Larga, et du palais Strozzi, place de la Trinité, il ne put s'empêcher de frémir en franchissant ces ponts-levis, en traversant ces herses, en s'engageant dans ces chemins couverts qui défendaient les abords de Plessis-lès-Tours. Ajoutons que les autres objets qui s'offraient à chaque pas sur son chemin n'étaient pas de nature à le rassurer : c'étaient dans la forêt qu'il venait de traverser des squelettes de pendus, dont les os cliquetaient au vent, et dont les corbeaux se disputaient les derniers débris ; c'éiaient dans les salles basses le bourreau Tristan et ses deux acolytes; c'était, à la porte de la chambre royale, l'ex-barbier Olivier Le Daim, qui venaK d'être fait comte; c'était enfin derrière tout cela le vieux tigre mourant, et, tout mourant qu'il était, capable de faire jeter le pauvre chapelain dans quelque cage de fer pareille à celle du cardinal La Balue, si l'anneau de saint Zanobbi ne produisait pas l'effet qu'il en avait espéré.

Aussi, en voyant tout cela, le pieux messager aurait-il bien voulu n'avoir jamais quitté Florence; mais il était trop tard pour reculer : il était venu jusque-là, il fallait aller jusqu'au bout.

Olivier Le Daim ouvrit la porte, et le chapelain vit à terre, couché sur un lit de cendres, le corps enveloppé d'une robe de moine, les yeux ardens de fièvre, celui devant qui la France tremblait, et qui tremblait lui-même devant la mort. Au premier aspect, on eût dit qu'il ne restait au royal agonisant que le temps de dire un Pater avant de mourir, tant il était maigre, hâve et livide. Mais Louis XI n'était pas un de ces rois qui meurent ainsi tant qu'il leur reste un angle de la vie auquel ils peuvent se cramponner, et qui quittent la terre au premier appel de Dieu. Non, il avait mis toute son espérance dans saint Zanobbi ; il s'était répété vingt fois, cent fois, mille fois, dans ses veilles fiévreuses et dans ses terreurs nocturnes, que, si l'anneau arrivait avant qu'il fût mort, il éiait sauvé. A la vue du chapelain, il sentit donc ses forces revenir, et, sans l'aide de personne, se relevant sur ses deux genoux :

— Venez vite à moi, mon père, dit-il, venez vite. Vous êtes un digne homme, et Zanobbi un grand saint. Où est l'anneau? Où est l'anneau ?

Alors, le chapelain tout tremblant s'approcha du roi, lui présentant le message dont l'avait chargé Laurent; mais ce n'était pas une lettre du Magnifique qu'attendait Louis XI ; aussi l'écarta-t-il si violemment, qu'elle alla tomber de l'autre côté de la chambre, et se cramponnant à la main du prêtre :

— C'est l'anneau que je demande, dit-il ; n'as-tu pas l'an ■ neau, prêtre maudit?

— Si fait, sire, si fait, se hà|a de répondre le chapelain ; et tirant de sa poitrine l'anneau miraculeux il le montra à Louis XI, qui se précipita dessus et le baisa ardemment, faisant en même temps avec lui des signes de croix multiplié-.

Puis, ce premier mouvement de joie passé, Louis XI demanda au chapelain qu'il lui confiât l'anneau; mais celui-ci lui dit alors à quelles conditions formelles l'anneau lui était envoyé. Celait ce que lui expliquait dans sa lettre Laurent le Magnifique.

Le roi ordonna à Olivier Le Daim de ramasser la lettre et de lui en faire la lecture : Olivier obéit, et Louis \l l'ôcoula d'un bout à l'autre, secouant la tête du haut en bas en signe d'adhésion, el de temps en temps se retournanl pour baiser l'anneau et pour faire encore avec lui le signe de la croix!

Puis on porta le roi dans son lit, le chapelain tenant la chaîne, et le roi lenant l'anneau. Et comma le roi ne voulait pas quitter l'anneau el que le chapelain ne voulait pas quitter la chaîne, le chapelain s'assit au chevel du roi, où il resta trois Jours el troll • nulls, buvant, mangeant ef dormant

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à la même place. Car pendant ces tros jours et ces trois nuils le malade ne voulut point quilter la bague, ne cessant de la baiser, de faire des signes de croix avec elle, et de prier le bienheureux saint Zanobbi de lui rendre la santé.

Or, au bout de trois jours, le bon roi Louis XI était, sinon guéri, du moins hors de danger.

Alors il rendit la liberté au chapelain, lui fit force cadeaux, et ordonna que son orfèvre particulier exécutât, pour renfermer la bague miraculeuse, un des plus riches reliquaires qui eussent jamais été vus.

El le chapelain revint à Florence, rapporlant non-seulement l'anneau du saint, sur lequel il avait fait si bonne garde, mais encore le reliquaire donné par le bon roi Louis XI, lequel était si précieux, que, du prix qu'en tira la famille Girolami, elle fonda au Dôme un canonicat.

SAINT JEAN GUALRERTI.

En sortant de Florence par la porte de San-Benito, et en suivant la roule qui monte à la charmante église de ce nom, le promeneur aperçoit a droite, et au point où celle route se divise en deux branches, un petit monument en forme de tabernac'e. Ce monument renfeime une peinture représentant un chevalier qui, tout couvert de fer, armé de pied en cap, l'épée nue à la main, s'apprête à frapper un homme sans amies, agenouillé devant lui, demandant grâce. Au second p an s'élève un crucifix. Voici l'hisloire de ce crucifix, de cet homme sans armes et de ce chevalier armé :

Il y avait dans les environs de Florence, vers la fin du dixième siècle, un noble homme que l'on appelait le chevalier île Petrojo, parce qu'il habitait un de ses chftleaux qui portait ce nom. Ce château, fief de l'Empire, concédé ù lui et a sa descendance, est situé sur le chemin de Rome, à dix milles environ de la ville.

Ce chevalier de Petrojo, dont le vrai nom était Gualberti, ne s'était pas relire dans ce château sans des motifs sérieux que nous allons indiquer.

Le chevalier de Petrojo avait deux fils : l'un (c'était l'aîné) se nommait Hugo, l'autre (le cadet) s'appelait Giovanni. Ces deux fils étaient l'espoir de sa maison, qui, puissante jusqu'alors, prometlait d'atteindre encore un plus haut degré île splendeur, car une vieille parente du chevalier, jugeant que ces jeunes gens seraient un jour la gloire de leur race, avait laissé a Hugo et ù Giovanni toute sa fortune, qui était immense, à l'exclusion d'un de ses neveux nommé Lupo, qui lui paraissait donner de moins belles espérances.

Elle avait cependant posé celle condition, qu'en cas de mort des deux jeunes gens, celle fortune reviendrait à celui qui, sans eux, en eùl élé le propriétaire naturel. Quoi qu'il en soit, par suite de ce legs, mess ire Gualberti se trouvait un des plus nobles et des plus riches seigneurs de Florence.

L'aîné de ses fils avait quinze ans, et le cadet neuf; tous deux étaient élevés en jeunes seigneurs destinés aux armes : aussi, bien que sortant à peine de l'enfance, Hugo promet. tait-il de marcher dignement sur les traces de ses ancêtres; il manœuvrait un cheval, maniait une épée, et lançaii un faucon de manière à faire envie à plus d'un chevalier qui avait le double de son âge. Monter à cheval, courir les tournois, oiseler, comme on disait a celte époque, étaient ses seuls plaisirs ; et son père, messire Gualberti, le poussait fort a tous ces exercices, lui disani que, lorsqu'un chevalier savait ces trois choses et prier Dieu, il n'ignorait rien de ce qu'un noble homme doit savoir.

<>r, il arriva qu'un jour Hugo projeta, avec plusieurs jeune* S|,i^ 's de ses amis, une grande chasse au sanglier

dans les M ;i rem mes. Lâchasse au sanglier se faisait ordi

OUUV. CO.WP. — IX.

nairement en grande compagnie; car, comme on le sait, elle n'est pas exemple de quelques dangers : le sanglier, forcé et tenant aux chiens, s'atiaquait à l'épieu, et c'était alors une lutte corps a corps dans laquelle l'homme n'était pas toujours le vainqueur.

Le jeune Hugo se faisait une grande fête de cette chasse ; et lorsqu'il vint prendre congé de son père, il avait un certain air triomphant qui fit sourire le bon chevalier. Son père ne lui en fit pas moins la leçon sur la manière d'attaquer l'animal ou de l'attendre ; mais Hugo, qui avait déjà mis à mort une vingtaine de monstres de la même espèce, écouta les recommandations de son père en souriant ; et, comme il tenait son épée à la main, il fit avec cette arme deux ou trois évolutions qui prouvaient que le plus habile chasseur n'avait rien à lui apprendre sur ce sujet.

Trois jours après, cette affreuse nouvelle arriva à messire Gualberti, que son fils, s'étant emporté à la poursuite d'un énorme sanglier, avait élé tué par lui en le tuant lui-même, et retrouvé mort près du sanglier mort. Le désespoir de messire Gualberti fut profond. Ce fut néanmoins celui d'un homme craignant le Seigneur. Il leva les deux mains au ciel: Dieu me l'a donné, dit-il ; Dieu me l'a ôté. .. le saint nom du Seigneur soit béni. Puis il fit rapporter le corps qu'on avait mis dans un cercueil, et le fit déposer dans le caveau de la famille.

Mais bientôt de nouveaux bruits se répandirent. On dit que le même jour on avait vu deux hommes masqués, dont l'un était tout ensanglanté, fuir à grande course de cheval a travers les Vlaremmes. Ces hommes venaient du point précis où le cadavre du jeune Hugo avait élé retrouvé. L'homme blessé s'était même trouvé si faible en arrivant aux environs de Volterra, qu'il avait élé obligé de s'arrêter dans la maison d'un paysan, qui lui avait donné un verre devin. Son compagnon alors l'avait gourmande sur sa faiblesse, l'avait fait remonter achevai; et tous deux, repariant au grand galop, avaient disparu par la route de Sienne.

Alors messire Gualberti avait fait venir les deux médecins de Florence, les avait conduits au caveau de sa famille, et, ouvrant lui-même le cercueil de son premier-né, il avait déroulé le linceul qui l'enveloppait pour mettre au jour les blessures qui avaient causé sa mort.

Les médecins sondèrent les blessures, et reconnurent qu'elles avaient élé faites, l'une avec, une épée, l'autre avec un poignard. Au premier abord, on avait pu s'y tromper et croire que les défenses d'un sanglier les avaient faites; mais, en y regardant de plus près, la véritable cause de la mort du jeune Hugo se révélait clairement. Il n'avait pas été tué par accident dans sa lutte avec une bête sauvage, mais frappé avec intention par des assassins.

Quels pouvaient êlre ces assassins P Voilà ce qu'ignorait entièrement messire Gualberti. Sur qui devait tomber la vengeance? C'est ce qu'un miracle de Dieu pouvait seul révéler, Dieu permit que le miracle s'accomplit.

Trois mois après ce! assassinat, comme messire Gualberii venaii de l'aire la prière du ^oir, recommandant à Dieu le seul fils qui lui restait, on frappa â la porte du palais. Les serviteurs allèrent ouvrir, et rentrèrent avec un moine. I ine s'approcha de messire Gualberti, et lui dit qu'un

malheureux, qui était sur le point de mourir, avait une révélation à lui faire.

Mes ire Gualberti se leva aussitôt, et suivit le moine.

Le moine le conduisit dans une de ces petites rues de Florence qui sont situées du côté de Porta-alta-Croce, et qui donnent par un bout sur les remparts. Arrivé la, il ouvrit la porte d'une maison de pauvre apparence, monta deux étages, et introduisit messire Gualberti dans une chambre tapissée d'armes de différenles espèces, où, sur un grabat tout ensanglanté gisait un homme presqu'a l'agonie.

Au bruil que firent en entrant le moine et messire Gualberti, il se retourna.

— Est-ce le pèreP demanda- 1- II.

— Oui, dit le moine.

— Alors qu'il se hâte, dit le inouranl ; car vous avez bien

ŒUYKbS COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

lardé, et je ne sais pas si j'aurai la force d'aller jusqu'au bout.

— Dieu vous la donnera, dit le moine.

Et il lit signe à messire Gualberli de s'asseoir au chevet du lit.

Alors le moribond se souleva. Il fit d'abord promettre à messire Gualberli que son pardon lui serait accordé, quelque chose qu'il eût à lui révéler.

Alors il lui raconta tous les détails de la mort de son fils : l'assassin élait le parent déshérité auquel, en cas de mort des deux enfans, la fortune devenait revenir, et l'homme qui allait mourir élait son complice.

Messire Gualberli jeta un cri d'horreur, et se recula vivement. Mais le mourant lui fit signe qu'il n'avait pas loul dit. — Le lendemain on devait assassiner Giovanni comme on avait déjà assassiné Hugo ; le sbire avait même reçu d'avance de Lupo la moitié de la somme promise. C'est ce qui avait tout perdu. Il était allé boire au cabaret avec quelquesuns de ses camarades ; là il s'élait pris de dispute, et avait reçu un coup de couteau. Aussitôt, comme il était connaisseur en pareille matière, et qu'il avait senti pénétrer le coup à fond, il s'était fait reporter chez lui, avait envoyé chercher un moine, et s'était confessé. Le moine lui avait dit que c'élait non à lui, mais au père du jeune homme assassiné de l'absoudre. Il avait donc couru chercher messire Gualberli, et l'avait amené près du lit du moribond.

Messire Gualberli n'avait qu'une parole. Il avait promis de pardonner, il pardonna. D'ailleurs il songea à part lui que le vrai coupable n'était pas celui qui avait déjà reçu la punition de son crime, mais bien l'homme qui avait tout conduit. Il dit donc au sbire de mourir tranquille, et qu'il réservait sa vengeance pour plus puissant que lui. Alors il s'en retourna chez lui pensif et à pas lents, tandis que le moine aidait le meurtrier à mourir.

Messire Gualberli avait élé dans son temps un puissant chevalier, qui n'eût craint homme qui fùl au monde ; mais il avait vieilli, l'âge avait appesanti ses bras; il songea que s'il alla i L présenter le combat au meurtrier d'Hugo, qui était alors dans toule la gloire de la jeunesse, il pouvait être tué dans la lutte, et laisser ainsi son petit Giovanni sans défense. Il résolut donc de prendre un autre parti. Ce que lui avait dit le sbire des intentions. du meurtrier lui fit songer qu'il fallait avant tout soustraire le jeune Giovanni à ses assassins. Sans rien dire à personne de la découverte qu'il avait faite, il quitta donc Florence le Lendemain, se retira dans son château de Pelrojo, et emmena Giovanni avec lui. Oulre le désir de sauver son iils, il en avait un autre : c'était de faire de Giovanni le vengeur d'Hugo.

Malheureusement Giovanni ne semblait destiné en rien par la nature à un pareil but : c'était un enfant doux, bon, patient, miséricordieux, et donl on pouvait dire, comme de Job, que la compassion était sortie en même temps que lui du ventre de sa mère. En outre, au lieu d'être porté, comme l'était son frère aîné, vers tous les plaisirs violens, il n'aimait, lui, que la lecture, la contemplation, la prière, et jamais il n était plus heureux que lorsque, dans quelque chapelle retirée, au milieu de la solitude, SOUS l'oeil de Dieu, il feuilletait quelque beau missel aux pages enluminées, ou quelque vieille Bible représentant Dieu le Père en costume il empereur.

ire Gualberli pensa que son Iils était encore en âge d'être pour ainsi dire refait el repétri : aux livres mystiques, Il substitua les livres de chevalerie; aux miracles du Sei-

les grandes actions des hommes, il lui d ta à lire

ire de Tours, Luitprand, le moi le Saint-Gall ; et

cette belle el jeune organisation se prit bientôt d'admiration

pour les liants faits d'Alboin et île ( liai leni;i;'iie connue elle

1 prise d'amour pour 1rs souffrances de Ji us-( Ihrl i c'était le point ou mé ire Gualbei il voulait I a i 01 |u"ii le mi arrivé :i cet êl il >i i illallon guerrière, il lui fit faire une armur mplêie pour a taille; III habitua a

en supporter peu a peu le pold (l'ai oui pendant ipielques

instans, ensuite pendant des journées tout entières Comme

il était un Maître habile en lui d'armes, il es, ira chaque

matin son élève à la lance, à l'épée et à la hache. Il lui fit mouler successivement tous ses destriers, depuis le cheval le plus doux jusqu'au cheval le plus emporté de ses écuries. A l'âge de quinze ans, Giovanni non-seulement avait acquis toutes les qualités guerrières de son frère, mais encore, soumis régulièrement chaque jour à un exercice qui avait développé ses forces, il était devenu vigoureux comme un homme de trente ans.

Pendant tout ce temps, messire Gualberli n'était pas revenu une seule fois à Florence, et n'avait quiité son châleau que pour faire, avec son fils, et (oujours suivi d'une escorle nombreuse et bien armée, de petites courses dans les envi rons : aussi avait-on complètement oublié qu'il s'appelait messire Gualberli, et on ne l'appelait plus, comme nous l'avons déjà dit, que le chevalier de Petrojo.

En oulre, tous les malins, le chapelain disait une messe basse pour l'âme de messire Hugo Gualberli, traîtreusement assassiné; et tous les matins le père, la mère et le frère du défunt assistaient à cette messe, mêlant leurs prières à celles de l'homme de Dieu ; puis, le jour anniversaire de l'assassinat, on tendait la chapelle de noir, et l'on disait une grand'messe, qu'entendaient non-seulement les assistans habituels, mais tous les paysans qui relevaient du domaine de Petrojo.

Giovanni avait donc atteint l'âge de quinze ans. Son père, qui avait vu s'opérer un grand changement dans son corps, remarqua qu'il se faisait un changement non moins grand dans son esprit : le jeune homme paraissait, chaque matin, en écoutant la messe mortuaire, en proie à des idées plus sombres que la veille. Après la messe il demeurait pensif toute la journée. Souvent son père le surprenait dans la salle d'armes, où il passait la moitié de sa vie, non pas maniant des épées ou des haches ordinaires, mais s'exerçant avec quelqu'une de ces armes gigantesques que les traditions disaient avoir appartenu à ces chefs barbares descendus des plateaux de l'Asie, au quatrième et au cinquième siècle, sur les traces d'Alaric, de Genseric et d'Attila. Peu de casques, si bien trempés qu'ils fussent, résistaient à un coup d'épée donné par Giovanni, et il n'était pas de boucliers qui ne volassent en éclats sous un coup de masse asséné par lui.

Messire Gualberli voyait toutes ces choses et remerciait Dieu. Mais ce qu'il suivait surtout avec la plus grande attention, c'était ce pli de la pensée qui se creusait chaque jour davantage au front du jeune homme ; c'était ce frémissement riui courait par tout son corps lorsque le matin le prêtre prononçait les prières sacramentelles : c'était celle pâleur qui couvrait son visage chaque fois qu'il voyait pleurer sa mère, et sa mère pleurait souvent, car elle connaissait son mari, el, quoiqu'il ne lui eût fait aucun aveu, ses projets, inconnus à tout le monde, n'étaient point un secret pour elle.

Cette situalion se prolongea jusqu'au septième anniversaire de la mort d'Hugo. Cette fois Giovanni écouta la messe mortuaire avec plus de recueillement el de tristesse encore que d'habitude. Seulement, la messe finie, il retint messire Gualberli, et ayant laissé sortir tout le monde, il demeura seul avec lui.

Messire Gualberti, qui h'avail pas perdu de vue Giovanni pendanl toul le lemps qu'avait duré l'office, se douta de ce qui allait se passer ; le fils et le père échangèrent, un regard, et tous deux comprirent que l'heure solennelle attendue par l'un éiail arrivée pour l'autre.

,o tire Gualberti lendit la main à son fils, qui la baisa respectueusement; puis Giovanni sir relevant aussi lot ■

— Mon père, lui dit le jeune homme, vous devinez les questions qui' j'ai a vous faire i'

— Oui, mon (ils, répondit le vieux chevalier, et me voilà prél a y répondre.

— Mon frère a été traîtreusement assassiné? demanda Giovanni.

— h las ! oui. répondil h' père.

— I >:i us quel but J

— pour s'emparer de sa torlune.

IMPRESSIONS DE VOYAGE. - LA VILLA PALMILRI

— Par qui ?

— Par Lupo, voire cousin à lous deux.

Le jeune ho ni me tressaillit, car parmi les souvenirs de sa jeunesse il se rappelait qu'il avait un sentiment d'antipathie pour un seul homme, et cet homme c'était Lupo.

— Tant mieux, dit il, j'aime mieux que ce soit par lui que par un autre.

— Et pourquoi cela P demanda le père.

— Depuis que je me connais, j'ai*détesté cet homme, moi qui ne déteste personne ; et il m'en coûtera moins de le tuer que de frapper un autre.

— Tu le tueras donc? s'écria le vieux chevalier avec un cri de joie et en serrant Giovanni dans ses bras.

— N'est-ce pas dans cet espoir que vous m'avez élevé, mou père? demanda le jeune homme, comme s'il eût été étonné d'une semblable question.

— Oui, oui, sans doute; mais je doutais que tu m'eusses deviné.

— Depuis un an seulement, c'est vrai ; jusqu'alors j'avais vicu machinalement. J'avais regardé sans voir, j'avais écoulé sans entendre. Il ne faut pas m'en vouloir, mon père : jusque-là j'étais un enfant, aujourd'hui je suis un homme.

— Ainsi donc, tu le tueras? s'écria une seconde fois le vieillard.

Le jeune homme étendit les bras vers le crucifix.

— Sans pitié, sans miséricorde, comme il a tué ton frère?

— Par ce crucifix, je le jure! mon père, s'écria Giovanni.

— Ohl bien, bien, s'écria le vieillard; tout est dit, me voilà tranquille, et mon fils sera vengé.

Et tous deux sortirent de l'église, le cœur aussi léger et ia figure aussi joyeuse que s'ils ne venaient pas de commettre une action sacrilège ; et pointant c'était une action saorilége que ce serment de vengeance prêté devant l'autel du Dieu de la miséricorde. Mais telles étaient les âpres idées d'honneur de cet âge de fer, que presque toujours les senliniens religieux pliaient devant elles.

Cependant, à celte joie qu'avait éprouvée messire Gualbcrli avait presque immédiatement succédé une grande inquiétude : Lupo avait trente-huit ans, il était dans toute la tune de l'âge; Giovanni en avait seize : c'était encore un enfant. Aussi le lendemain du jour où s'était passée la scène que nous venons de raconter, le père vint-il trouver son lils dans la salle d'armes où il s'exerçait, et lui fit-il promettre de passer encore toute une année sans rien tenter contre Lupo. Giovanni se débattit un instant, mais, vaincu par les prières de son père, il promit ce que son père demandait.

L'année se passa donc, comme les précédentes, à entendre la messe mortuaire, à s'exercer aux armes, et y faire des

, dans les environs du château ; puis l aimée é le jeune homme rappela à son pire qu'il avait dix-sept ans.

Mats le vieillard secoua la tête.

Il n'est pas encore temps, accorde-moi une autre année.

Le jeune lininuie résista plus \iiilennnent encore qu'il n'avait f;iil la première lois ; mais, comme la première luis, il céda enfin, et accorda à sou père l'aimée qui' celui-ei de mandait.

Celle année s'éeoula comme les autres : la force de Giovant i s'était tellement accrue qu'elle était devenue provcrbiiiie. Cependant raina force ne rassurai I pas encore son

pi Te : aussi, quand l'année fut terminée, Giovanni d, ■•manda congé au vieillard pour aller combattre Lupo ; il le vit hériter encore. Alors, devinant ^el douie retenait son père, il

lira le gantelet de fer qu'il portait ; posant sa main tlUC : ni un bloc de macignb, c'a t-l-dire sur un gfafifl des plus durs mie l'on connaisse, il appuya sans apparence d'effort, ci la pierre, se creusant c ne de la glaise, garda l'emprt Inte de

I 'lu lenips ,1c Franchie , qui a écrit la Vie île s.-iinl .teau '■"■' l'ili, en munirait encore celle ni rre » l'abbaye de Montes- Uàlari.

Se retournant aussitôt vers le vieillard : — Voyez, dil-tl.

Messire Gualbcrti compritque l'heure était venue, et, sans faire aucune autre observation, il embrassa son fils et lui permit de faire ce qu'il voudrait. Giovanni, qui était tout armé comme d'habilnde, remit son gant , se fit amener son cheval, sauta dessus, cl, piquant des deux, prit, suivi d'un seul écuyer, le chemin de Florence. C'était le neuvième jour anniversaire de la mort de son frère Hugo.

Arrivé a San-Miniato-al-Monte, Giovanni entra dans l'é» glise, s'agenouilla devant le maître-autel, et fit sa prière ; ensuite il revint sur le seuil de l'église, et s'arrêta un instant pour regarder Florence, qu'il n'avait pas vue depuis neuf ans. Enfin, après un moment de cette pieuse contemplation que tout enfant au cœur filial accorde à sa mère, il remonta à cheval, et, toujours accompagné de son écuyer, il suivit l'étroit chemin qui de la basilique descend à Florence.

A l'autre extrémité de la route, un homme venait à sa rencontre à cheval comme lui, mais vêtu de drap et de velours, et sans autre arme que son épée. Quand Giovanni fut à cinquante pas de cet homme à peu près, il leva la tête, fixa ses yeux sur lui, et tout à coup frissonna tellement des pieds à la tête que son armure en rendit un son. Quoiqu'il y eut neuf ans qu'il n'eût vu Lupo, il avait cru le r< connaître, et, comme un voyageur qui aperçoit un serpent, il avait, par un mouvement instinctif, arrêté son cheval. Quant à Lupo, il ignorait complètement quel élait ce cavalier qu'il avait devant lui ; il continua donc son chemin, insoucieux et sans soupçon. A mesure qu'il s'approchait, Giovanni s'assurait dans sa certitude «t remerciait intérieurement Dieu ; car, dans son aveuglement, il ne doutait pas que Dieu ne fût le complice de sa vengeance. Enfin, quand Lupo ne fut plus qu'à quelques pas de Giovanni, il ne resta plus à ce dernier aucune incertitude. Saisissant son épée avec un cri de rage, il la tira du fourreau et la secoua au dessus de sa tête en se dressant sur ses étriers.

— A moi ! Lupo, à moi ! s'éeria-t-il.

— Qui es-tu, et que veux tu? demanda Lupo étonné et s'arrêtant juste en face d'un tabernacle dans lequel élait un crucifix pareil à celui qui se trouvait dans la chapelle du château de Petrojo, et devant lequel Giovanni avait proféré son serment de vengeance.

— Qui je suis! dit le jeune homme, qui je suis ! Écoute bien : Je suis Giovanni Gualberli, frère d'Hugo, que lu as assassiné il y a aujourd'hui neuf ans. Ce queje veux, je veux (pie lu aies ma vie ou avoir la tienne.

A ces mots, piquant son cheval des deux, il s'élança l'épée haute contre Lupo; et comme celui-ci, pétrifié par la crainte, était resté immobile à sa place, en deux bonds il se Prouva lires de l'assassin, qui sentit la poinie de l'épée vengeresse sur sa poitrine. .

Alors, se laissant glisser de son cheval, Lupo tomba sur ses genoux, cl saisissant les pieds du j - une homme, il lui demanda

— Gr ce i s'en ia Giovanni, grâce! El lui as lu Ml

à lui, misérable assassin? Non, non, tu l'as lue sans pilié, fans miséricorde ; meurs donc à ton tour sans miséricorde 1 1 sans pilié !

il leva le bras pour le frapp r ; mais Lupo li un lel effort que, d'un seul bond, il se retrouva de l'aulr côté du chemin, au pied du crucifix qu'il entoura rtesesbrasi

— Grâce! s'écria l-il ; nu nom du Christ, grâce 1 Giovanni Éclata de rire, et, eicobnl sou épée vers le crucifix :

— Eh bien! lui dit-il, puisque lu demandes grâce au nom du Chrisl, que le Chrisi i ci;-: e connaître par un signe qu'il le parttenne, ci je te pardonnerai.

Alors (que le Seigneur Dîeu Fasse grâce à ceux qui douieroul de sa toute-puissauiv), alors le Christ, qui avait la tête inclinée sur l'épaule droite, releva la lèle, el l'abaissa deux fois sur sa poitrine eu signe qu'il pardonnai! a l'assassin.

A cette vue, Giovanni resta un testant Biuel et immobile; son épée s'échappa de ses mains; puis, descendant à son

lourde cheval, il s'avMiea j,s bras oiiwrls vers Lupo :

— Relève-toi, Lupo, lui dii-il d'uni' Voix douce, et cm-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

brasse-moi ; car, à l'avenir, puisque le Christ veut que ce soit ainsi, tu nie tiendras lieu de mon pauvre frère Hugo que tu as assassiné.

Et à ces paroles il pressa sur sa poitrine le meurtrier tout tremblant, qui n'osait quitter le Christ miraculeux, et qui ne. pouvait croire qu'une si profonde miséricorde eût pris si promptementla place d'une si terrible colère. Mais bientôt il n'eut plus de doute ; car Giovanni, lui avant amené lui-même son cheval, lui fit signe de s'en retourner vers Florence, tandis que lui reprendrait la route deSan-Minialo.

Son écuyer lui tit observer qu'il oubliait son épée sur la route ; il lui dit de la ramasser et de la déposer au pied du crucifix, pour témoigner qu'il renonçait a jamais non-seulement ù sa vengeance, mais encore a toucher une aime destinée à donner la mort.

En effet, au lieu de retourner chez son père, Giovanni s'arrêta au couvent de San-Miniato-al-Monte;ei, ayant demandé à l'abbé de l'entendre en confession, il lui raconta l'événement qui venait de se passer; il ajouta qu'il ^e sentait touché de ia grâce de Dieu, et qu'il avait résolu de se faire moine.

L'abbé de San-Miniato se rendit à l'instant même au château de Pelrojo, où il trouva Gualberti, qui, depuis le départ de son enfant (tant dans le cœur d'un père l'amour remporte sur tout autre sentiment), n'avait pas goûté une minute de repos: aussi ù peine eut-il aperçu le bon abbé que, croyant qu'il venait lui annoncer la mort de son fils, il se sentit près de défaillir. Mais l'abbé s'empressa de dire à messire Gualberti comment son fils avait rencontré le meurtrier de son frère, comment il avait voulu l'égorger, selon sa promesse, sans pitié ni miséricorde, et comment enfin, sur un signe du Christ, il lui avait pardonné.

Messire Gualberti vivait en une sainte époque, où l'on croyait aux miracles; et, quoiqu'il vît l'espérance de la moitié de sa vie lui échapper, il répéta les paroles qu'il avait dites en apprenant la mort d'Hugo.

— Le Seigneur est grand et miséricordieux! Que le nom du Seigneur soit béni 1

Cependant il résolut de tenter un effort suprême pour détourner Giovanni de se faire moine. Giovanni était le seul fils qui lui restât, et en lui s'éteignait sa race si Giovanni prononçait ses vœux. Il partit donc pour San-Miniato avec sa femme. Mais Giovanni avait été trop profondément touché par la grâce pour retourner en arrière : il supplia ses pareils de ne point s'opposer à sa vocation ; et tout ce que ceux-ci purent obtenir de lui, c'est qu'il ne prononcerait pas ses vœux avant l'âge de vingt et un ans. Ce pauvre père espérait que dans l'intervalle son fils changerait de résolution.

Il n'en fut pas ainsi ; au lieu de chanceler dans la foi, Giovanni s'affermit dans sa vocation, et le jour même où s,i vingt et unième année s'accomplit, il prononça les vœux qui le séparaient â lout jamais du monde. Quelque temps après, Giovanni, ayant donné au couvent l'exemple de toutes les vertus chrétiennes, fut élu abbé de San-Minialo. Ce fut lui qui fonda, but la place même où était l'ermitage d'Aguabella, l'abbaye de La Vallombreuse. Il y mourut dans une telle odeur di- sainteté que Grégoire \ Il le canonisa, et que Clément vin Introduisit son nom dans le calendrier.

Peu de jours après l'< vénemenl que nous venons de. raconter, touie la ville de i loreni e, conduite par l'assassin Lupo qui marcbail pieds nus, ceint (l'uni' corde el la lête couverte do cendres, étall agenouillée autour du tabernacle miraculeux. Le clergé en retirail le crucifix miraculeux pour le transporter dans l'église de la Trinité, ou on l'adore encore aujourd but.

Quanl au tabernacle, il resta vide jusqu'en 1859, époque ù laquelle le grand-duc Léopold II y lii exécuter la peinture qu'on y voil ;i celle beure. Oa y a représenté Giovanni l'épée levée, qui s'api i le ■> Frapper le meurtrier de son lui . Audessous de celle i einture esl gravée l'ini cri pilon Bulvahte:

Qiiœ sacra tisumpill tempui monumen :> parentunt, Nunc redlm i plein , reddii el arie cslorj Sic lanil vn il Gualberti ul gloria factl

Suies ,nr rrpiriil qu.v rn.i !.■ Iniipll» agit. Arino bomiiii « mit,

CAUEGGI.

Quelque envie que j'eus=e de redescendre de Fiesole patcette belle roule que j'avais prise pour y monter, force me fut de me contenter de l'ancien chemin. Je voulais voir la sainle pierre sanctifiée par le martyre de saint Romuald et de ses compagnons; la fameuse villa Mozzi, où devaient être assassinés Laurent et Julien, si tous deux eussent accepté le diner qu'on leur y offrait ; les sources de Boccace, qui ne coulent plus, je ne sais sous quel prétexte; et enlin les fontaines de Baccio Bandinelli qui coulent si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Ce fut pendant qu'il sculptait, en face de l'auberge des Trois- Pucelles qui existe encore, ces deux têtes de lion, que Benvenuto Cellini vint à Panco, et lui lit par ses menaces une si grande peur, qu'il fallut lui donner une garde pour qu'il se décidât à les continuer.

Devant l'église Saint-Dominique nous trouvâmes notre voilure, qui était tranquillement descendue par la route de la Noblesse, et qui nous attendait à l'ombre du porche. En un instant nous fûmes à la villa Palmieri, charmante habitation qu'une tradition populaire désigne comme celle où Boccace se relira pendant la peste de Florence, avec cette délicieuse suite de beaux seigneurs et de gentilles femmes qu'il avait rencontrés dans l'église de Sania-Maria-Novella, â Florence, et qui tour à tour, sous de beaux et frais ombrages, raconient les graveleuses nouvelles du Décaméron.

Je dis qu'une tradition populaire indique cette maison comme la retraite de Boccace, attendu que je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité d'une affirmation ; on l'avait cru, c'est vrai, et cette croyance donnait du pittoresque à la villa Palmieri, déjà fort jolie sans cela. Mais celte tradition a mis martel en tète aux savans florentins ; ils ont fouillé les bibliothèques, compulsé les registres, grignoté les manuscrits, et ils ont fini par découvrir que Boccace n'était pas en Toscane à l'époque de la pesie : Boccace était à Rome, dit l'un, et à Venise, dit l'autre. Il est vrai que Boccace dit positivement qu'il était à Florence; mais, selon toute probabilité, c'est Boccace qui se trompe, et ce sont les savans qui ont raison. Ne croyez donc pas ceux qui vous diront que la villa Palmieri est la villa du Décaméron.

Décidément c'est une race bien poétique que celle des savans.

Au moins sur Careggi il n'y a pas de doute. C'est bien lu que sont morts Cosine le Vieux et Laurent le Magnifique; c'est bien là qu'a été élevé Léon X : aussi on peut visiter U villa Careggi de confiance, d'autant plus qu'il y a des éti* quelles dans les chambres.

Careggi fut bâti par Cosme le Vieux sur les dessins do Mirhelloz/o Michellorzi : il y avait alors par toute ITlalij une recrudescence classique, une rage de latin et de grec, el une hydropbobie de littérature nationale. Dante était proscrit une seconde fois : c'élait le sort de ce grand roi d'être tantôt régnant, tantôt exilé.

Les Grecs venus de Conslaniinople el les statues tirées des fouilles romaines avaient opéré ce miracle : puis les mœurs se corrompaient petit à petit; la morale de la mythologie était plus commode que celle de l'Évangile, et les aventures

de Léda, l'enlèvement d'Europe , la séduction de Danaé,

peints sur les murs d'une chambre à coucher, étaient de moins sévères témoins de ce qui s'y passait, que la Madone au pied (le la croix, ou le repentir de la Madeleine.

Le vieux Cosme destina donc Careggi à devenir l'asile de tous les savans proscrits qui chercheraient un toit et du pain. Au contraire de cet âpre escalier de l'exil dont parle Danle, celui qu'il étendit vers eux fui o'un accès facile et doux ; et Cosme mourut chargé d'ans et de bénédictions, après avoir donné à la peinture el à l'architecture l'impulsion païenne qui ;< changé le caractère de l'une et de l'autre,

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIER!

et qui les a faites toutes deux magnifiquement copistes au lieu d'être saintement originales.

Laurent hérita des richesses et du goût de son père ; bien plus, Laurent renchérit encore sur l'amour de l'antiquité : Laurent fit de jolis petits vers païens que ne se serait jamais permis le sévère arithméticien de la Via Larga ; Laurent rassembla autour de lui tous les hellénistes et tous les latinistes de l'époque, lesErmolao Barbaro, les Ange Politien, les Pic de La Mirandole, les Maisilio Ficino, les Michèle Mercati ; Laurent enfin rétablit à la villa Careggi les séances du jardin d'Acadème ; et un de ces académiciens ayant découvert que, le 17 novembre de chaque année, les disciples de Platon célébraient à Athènes la naissance de ce grand philosophe, il institua un pareil anniversaire, qui fut célébré chaque année à la villa Careggi, à grand renfort de lampions, de musiciens et de discussions philosophiques.

Ces discussions roulaient plus particulièrement sur l'immortalité de l'âme, cet éternel objet de discussion ; et ceux qui s'enfonçaient le plus avant dans cet abîme psychologique élaient presque toujours Marsilio Ficino et Michèle Mercali; si bien qu'un jour, désespérant de rien apprendre de certain sur un pareil sujet tant qu'ils seraient vivans, ils se firent la promesse positive que le premier des deux qui mourrait viendrait donner a l'autre des nouvelles de son âme. Ce point convenu, les amis furent plus tranquilles.

Mais celui qui devait le premier approfondir ce grand mystère était Laurent le Magnifique lui-même. Un matin, il se sentit tout à coup fort indisposé d'une furie fièvre combinée avec une attaque de goutte ; il était alors en son palais de Via Larga : il partit aussitôt pour sa belle villa de Careggi, emmenant avec lui un médecin fort en réputation qu'on appelait Pierre Leoni, de Spolèle.

Celui-ci vit tout une fortune à faire dans la cure du Magnifique. Il déclara que le malade était atteint d'une indisposition toute particulière, qui devait se traiter avec des infusions de perles et des décompositions de pierres précieuses. On ouvrit à l'empirique les trésors de Laurent, il y P'Msa à pleines mains, ce qui n'empêcha point Laurent d'aller de plus mal en plus mal; ce que voyant le Magnifique, il commença à oublier l'Olympe, le-; douze grands dieux, Platon, Zenon et Aristote, pour se faire lire l'Évangile et penser quelque peu à son salut.

Mais tout en faisant de petits vers au fleuve Omhrone, tout en commandant des statues à Michel-Ange, tout en donnant des fêles ù Platon, Laurent le Magnifique avait fait ou laissé faire une foule de pelites choses qui ne laissaient pas que de lui charger la conscience, si bien qu'au moment de momir, il pensa à un saint homme qu'il avait fort oublié pi ndant sa vie, ou auquel il n'avait pensé que pour en rire avec les esprits forts qui l'entouraient. Cet homme était le dominicain Jérôme Savonarole.

Or, Laurent hésita longtemps a l'envoyer chercher, car, à cet homme surtout, il lui coûtait de se confesser. Nos lecteurs le connaissent déjà : c'était, politiquement, un républicain sévère, qui eût voulu ramener Florence aux mœurs du douzième siècle-, c'était, religieusement, un moine ascétique qui, pissant sa vie dans le jeune et dan- ' promettait pas d'être plus tendre pour les autres qu'il ne l'était pour lui-môme. Du fond de son cloître il av;iit - i\i Laurent dans la double corruplii u artistique et sociale qu'il a\ait exercée sur Florence, et du fond de son génie il • oyait ihnis l'avenir l'Italie conquise et Florence asservie. Voilà l'homme qu'au moment de mourir envoyait chercher Laun nt.

Le moine arriva grave el sombre, car il pensait bien qu'il

allait se passerentre lui ei Laurenl une de ces scèm i d'où

lenl non-seulemeni la perte ou le salul d'une an e, mais

âge ou la liberté d'une nation. I aurcnl tres-

au bi uil de es sand îles, puis t pa set l'a r-

lement a cote du sien, i e I a-dire dan . la t il::; ibre où était

morts n père C smele Vieux, Politien et Pi e la liran-

dole qui causaient au chevet de son lit. A peine furenuils

sortis par une porte, que l'autre porte B'ouvrit et que le

moine entra.

Savonarole s'approcha du lit du moribond, fixant sur lui son regard perçant ; et dans ce regard, Laurent lut comme dans un livre tout ce qui se passait dans le cœur du moine.

— Mon père, dit-il, je vous ai envoyé chercher, ayant été touché de la grâce du Seigneur, et ne voulant recevoir l'absolution que de vous.

— Je ne suis qu'un pauvre moine, répondit Savonarole, mais c'est à un plus pauvre que moi encore que le Seigneur a dit : Ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.

— Je puis donc espérer que le ciel me pardonnera, mon père? demanda Laurent.

— Oui le ciel te pardonnera, dit le moine; oui, je me fais garant de sa miséricorde, dit le prophète ; mais à trois conditions, entends-tu bien, Laurent.

— Et ces trois conditions, quelles sont-elles? demanda le moribond.

— La première, c'est que tuleras profession de foi avant que de mourir.

— Oh ! cela bien volontiers, mon père, s'écria Laurent, et soyez témoin et garant que je meurs dans la foi catholique, apostolique et romaine.

— La seconde, continua Savonarole, c'est que tu rendras tout le bien que, dans tes banques et dans tes usures, tu auras injustement gagné ou retenu.

Laurent hésita quelques minutes; puis, faisant un effort sur lui-même :

— Eli bien! dit-il, il sera fait comme vous le désirez, mon père; je n'aurai pas le temps de faire cette restitution moimême, niais je donnerai l'ordre qu'elle soit faite après moi.

— La troisième, reprit l'enthousiaste, la troisième, c'est que tu rendras la liberté à Florence, et que tu remettras la république dans le même état d'indépendance où ton père l'a prise.

Il se fit une contraction terrible sur la figure du mourant; puis enfin, surmontant toute crainte :

— Jamais, s'écria Laurent, jamais 1 il en sera de mon âme ce que Dieu ordonnera, mais je ne détruirai pas d'un mot l'œuvre de trois générations ; les Médicis seront ducs de Florence.

— C'est bien, dit le prophète, je savais d'avance ce que tu me répondrais; c'est bien, meurs damné, et que les choses résolues dans la sagesse du Seigneur s'accomplissent en la terre comme au ciel.

Et il sortit sans ajouter un mot a sa menace, et sans que de son côté Laurent fit un geste pour le rappeler.

Lorsque Politien et Pic de La Mirandole rentrèrent dans la chambre du- moribond, ils le trouvèrent tenant entre ses bras un Christ richement sculpté qu'il venait d'arracher de la muraille, et dont il baisait les pieds avec les étreintes puissantes de l'agonie.

Deux heures après, Laurent était mort, sans qu'il eût fait autre chose que de prier, depuis le moment où Savonarole l'avait quitté, jusqu'au moment oit il avait rendu le dernier soupir.

Dn assassinai s ngulier suivit cette mort. Nous avons dit que Laurent avait pour médecin un certain Leoni de Spolèle: A pi ine le bruil que Laurent venait d'expirer st fut-il répandu, que le médecin, craknanl q Ton ne lui lit quelque mauvais parti, essaya de s'enfuir; mais déjà de terribles soupçons s'étaie i répandus sur lui, et sur un mot do Pierre de Médicis, fils de Laut enf, 'es serviteurs i\u Magnifique se jetèrent sur ce malheut b i • el le précipitèrènl dai s un puits. i t de 1 :'ii;.'!:: fu un -i" al de deuil pour toute l'Italie. Mi iccusera pas d'enthousiasme pour les puissans de ce monde, la regarde comme le signal des Ire non-seulement sur Fli entière, et, c e \ h gile au temps de César, rai i I

I n de ci • prodiges, le \>U;-. miraculeux de ions, est sans dil celui que nous allons dire, et qui est consl des témoins ocul e antérieure

aux i ïénemens qu'il prédisait.

La irenl avait pour familier de sa maison un certain Car-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

diere, musicien et improvisateur, qu'il faisait ordinairement venir le soir quand ii était couché, et qui le distrayait en chantant sur son luth Cet homme avait ses entrées à toute heure près du Magnifique; mais depuis que la ma'adie de Laurent avait pris un caractère sérieux, on avait éloigné de lui cet homme que l'on regardait comme un bouffon. La nuit qui suivit la mort de Laurent, Cardiere était couché, lorsqu'il entendit ouvrir la porte de sa chambre, qu'il vit venir .à lui un spectre qu'il reconnut pour celui de Laurent; il était vêtu de noir, avait le visage triste et un manteau déchiré. Cardiere, frappé de terreur, ouvrit la bouche pour appeler ; mais le spectre lui fit signe de se taire, et d'une voix lente et sourde, que cependant le musicien reconnut bien pour être celle de son maître, il lui ordonna d'aller prévenir Pierre, son tils, que de grands malheurs le menai. ■dent lui et sa famille, et qu'entr'autres malheurs il devait se préparer à un prochain exil ; puis, cette recommandation achevée, le spectre s'évanouit sans que Cardiere pût voir par Où il avait disparu.

Le pauvre improvisateur se trouvait dans une singulière position; il connaissait Pierre pour un jeune homme d'un caractère brutal et emporté qui, s'il prenait mal l'avis, pouvait l'envoyer rejoindre Leoni de Spolète. Or, ayant tout bien pesé, et ayant reconnu qu'il avait encore plus peur du vivant que du mort, du moins il résolut, jusqu'à nouvel ordre, de garder l'avis pour lui seul. D'ailleurs, au bout de quelques jours, en y mettant de la bonne volonté, Cardiere était parvenu à se faire accroire à lui-même qu'il avait été dupe de quelque erreur des sens, et que la prétendue apparition n'avait jamais existé que dans son esprit.

Mais Cardiere ne devait pas en être quitte ainsi : une nuit, sa porte s'ouvrit de nouveau, le même spectre s'avança de son pas muet, puis de la même voix lente et sombre, mais avec le feu de la colère dans les yeux, il lui répéta la même prédiction et lui renouvela le même ordre. Mais cette lois, et pour que l'improvisateur ne prît pas ce qu'il voyait pour un jeu de son imagination, le spectre ajouta à la recommandation un vigoureux soufflet; après quoi, comme la première fois, le spectre sembla se dissoudre et disparut en fumée.

Celte fois, Cardiere résolut de ne plus plaisanter avec son ancien patron : il passa la nuit en prières, et, le jour venu, il courut chez Michel-Ange Buonarotti, qui était encore à celte époque un jeune homme de dix-sept ans; et, comme il savait que Laurent avait eu une grande amitié pour lui, et que lui, «le son côté, conservait une grande reconnaissance à Laurent, il lui raconta ce qui s'était passé. Michel-Ange lui donna le eil d'aller tout dire à Pierre de Médicis.

Cardiere était a Florence; il sortit aussitôt de la vile Ct prit la roule de la villa Careggi, A moitié chemin, il vit venir une troupe de cavaliers, se composant de belles dames et déjeunes seigneurs, au milieu desquels il reconnut Pierre dicis. Abus il s'avança vers le jeune homme, lui disant que, s'il voulait bien rester un instant à l'écart avec lui, il ■ ail de t lio tes <lc la plus haute importance à lui communiquer. Mais Pierre de Médicis, croyant que c'était pour le prier il ■ le cou erver près de lui au même litre et aux mê i nditions qu'il était chez son père, lui dit de parler tout haut, attendu qu'il n'avait ras de secrets pour l'honorable compagnie avec laquelle il se trouvait. Cardiere insista alors oui le respect possible ; mais/! im me il vit que le rouge Pierre, et que celui ci lui ordonnait impérativement de dire tout haut ce qu'il avait à dire, glor il n'hésita point davantage, el pûi ont: k apparitions

[elles qu'elles s'étaient passées, ainsi que les prophéties du : pectre Mais ces prophéties n'eurent d'autre résultai que Be faire rire aux éclats Pierre el sa suite ; el Bemardo I qui fut depuis le cardinal Bibbiet ■ te toute cette

histoire n'était qu'uni' invention de Cardiere pour se donner il i importance, lui demanda comment ii se taisait que i au. renl au lieu d'apparaître directemi nt à son flls, avait été clioi- ■ i pour son intermédiaire un misi rable loueur de luth comme lui. Cardiere répondit que la chot était trop Im

I même de lui i liercher une explication ; • ité toute la vérité, rien que la vérité, el

que c'était à Pierre ,à croire ou à ne pas croire, et dans l'un OU l'autre cas a agir connue bon lui semblerait.

Pierre de Médicis continua son chemin, en disant à Cardiere qu'il le remerciait de sa peine, et qu'il préparait en considération un avis qui lui venait par un si rrcommandable ambassadeur.

Mais, comme on le comprend bien, Pierre de ' i avait oublié d^s le même soir, dan ; une de ces orgies qui lui étaient si habituelles, la recommandation et celui qui la lui avait faite.

Quatre ans après, la prédiction du Magnifique s'accomplit . Charles VIII traversa les Alpes, et Pierre de Médicis et sa famille furent chassés de Florence, où ils ne rentrèrent que dans la personne du duc Alexandre.

Mais ce n'est pas tout; puisque nous en sommes aux revenans, reprenons l'histoire de Michèle Mercati et de Marsilio Ficino où nous l'avons laissée.

Les deux amis, on se le rappelle, après une longue et profonde discussion sur l'immortalité de l'âme, s'étaient promis que le premier qui mourrait viendrait donner a l'autre des nouvelles de la mort. Ce fut Marsilio Ficino qui paya le premier le tribut de l'humanité; il trépassa en 99 à la villa Careggi. où il avait coutume de demeurer même après la mort de Laurent.

Pendant ce temps, Michèle Mercati était a San-Minialo-al- Monte, où il achevait un travail dont il était occupé depuis trois ans.

Or, le soir m-'me de. la mort de Marsilio Ficino, comme à la lueur d'une lampe il veillait courbé sur son manuscrit, il entendit le galop d'un cheval qui allait sans cesse se rapprochant. Arrivé devant la maison qu'il habitait, le galop s'arrêta, puis il entendit le bruit de trois coups frappés à inter valles égaux par le marteau de la porte; et malgré lui, à ce bruit inattendu, il tressaillit de tout son corps.

Alors, comme il était tout ému de crainte sans savoir d'où lui venait cette émotion, il alla ouvrir sa fenêtre, et vit à la porte un cavalier arrêté: il était monté sur un cheval blanc, était drapé dans un linceul comme dans un manteau, et tenait la tête levée, attendant que Michèle Mercati ouvrit la fenêtre.

Dès que la fenêtre fut ouverte, le cavalier cria trois fois : Elle est ! elle est ! elle est I puis il repartit au galop et disparut au bout de la rue opposé à celui par lequel il éiait venu.

C'était l'esprit de Marsilio Ficino qui venait s'acquitter de sa promesse, et annoncer a Michèle Mercati que son Sine était immortelle.

Aujourd'hui, quoique distraite du domaine delà couronne et appartenant à un si ni pie particulier monsieur Orsi, la villa bftlie par Cosme l'Ancien, la maison favorite de Laurent le Magnifique, l'Académie platonicienne du quinzième siècle, e.st conservée avec, un religieux respect dans sou ancienne distribution. A gauche en entrant, sous l'impluvium, que dans son amour pour l'antiquité Cosme avait l'ait bâtir tout autour de la cour intérieure, est le puits où se précipita, ou plutôt où fut précipité le malheureux Leoni de Spolète' \n premier' étage, à droite du grand salon, est la chambre où, après la scène que nous avons racontée entre lui ct Savonarole, expira Laurent le Magnifique; la chambre qui suit esl celle Où mourut son grand-père Cosme le Vieux; enfin la terrasse entourée de colonnes et au plafond peint à fresques dans le goùl des loges Vaticanes, est la même où se rassemblait l'Académie platonicienne, el où l'hôte splcndide du lieu célébrait, entouré de Politien, de Pic de la Mjrandole, d'Er-

mo ao tlarbaro, de Michèle Mercati cl de Marsilio Ficino, l'anniver aire de la naissance du philosophe dont ils avaient l'ail leur Dieu.

a l'entrée du Jardin sont deux statues de nains, dont les originaux étaient sans doute, avec le joueur de luth Cardiere, destinés a distraire la docte assemblée; l'un est monté sur un limaçon, l'autre chevauche sur un hibou ; tous deux sont bilieux a voir, avec leur groi e lête rat lâchée à leur pelil corps parmi cou qui semble n'avoir pas la force de |» porter

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIEIU

.ri.r,

Le jardin, avec ses allées en mosaïques qui représentent une chasse, de temps en temps interrompues par des écussons chargés des boules rouges des Médicis, a conservé son classique dessin et sa forme académique. A son extrémité, sont deux bosquets de lauriers touffus, dans l'épaisseur desquels on a pratiqué des espèces de salles de verdure, rafraîchies par des fontaines : il est vrai que dans les grandes chaleurs de l'été les malheureuses naïades subissent la loi commune aux déesses des eaux étrurienues, leurs sources se desséchent, et elles n'ont plus d'eau que celle dont le jardinier les gratifie a grand renfort deseaux et d'arrosoirs.

Ce jardinier, qui porte le nom bucolique de INicoletto, est un descendant du jardinier de Laurent de Médicis.

La villa de Careggi, toute meublée, avec ses riches souvenirs, une vue magnifique qui domine Florence, et un air toir jours frais, même au milieu de l'été, se loue cent sequins c'est-à-dire onze à douze cents francs par an.

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