LE PETIT HOMME ROUGE
Tous les samedis ù peu près je passais la soirée chez le prince de Montfort, seule maison véritablement française qui existe a Florence, seul salon véritablement parisien qu'il y ait dans toute l'ita te.
Un soir que nous avions beaucoup causé de la vie intime de l'empereur, de ses habitudes, de ses manies, de ses superstitions, je demandai au prince ce qu'il fallait croire du petit Homme Rouge.
— J'ai souvent entendu parler dans la maison de mon frère de cette singulière apparition, me dit-il ; mais il va sans dire que je n'ai jamais vu l'étrange personnage que l'on prétend s'être mis trois fois en communication avec l'empereur : la première fois à Dàmanhourcn Egypte; la seconde fois aux Tuileries, au moment où fui décidée la malheureuse campagne dé Russie, et la troisième fois pendant la nuit qui précéda la bataille de Waterloo. Mais à mon défaut, ajouta le prince en riant, voici la princesse Galilzin qui sait sur lui ses merveilleuses, qui lui ont été racontées par son \ii il ami Zaionczek.
1 regards se tournèrent vers la princesse.
Qu'on sache d'abord, je ne parle ici que pouf ceux qui n'ont pas riiimnciir de la connaître, qu'on sache d'abord que la princesse Galilzin, Polonais* de nal ince et par conséquent compatriote du fameux ; énéral dont le prince venaii de prononi i,esl une dés femmes les plus aimables el que je connàl se. Quand nous passions ■a soirée chez le prince Wladimir on Bis, dont je parlerai a son tour en temps el lieu, il est impossible de dire quel loin orl In il prenait la conversation, el comment trol ou quatre heures du malin Bonnaienl quand nous 1 qu'il n'était et ■ q le minuit. La princesse Galilzin qui, au reste, racontait tri bien, fui donc sommée de raconter a l'Instant même ce qu'elle savait sur le pi . I et son compatriote Zal i
Je voudrais pouvoir conserver le tour original que la princesse imprima à ce récit, qui peut-être n'a d'autre valeur que celui qu'elle lui dorfhait; mais c'est chose impossible, et il faudra que pour le moment nos lecteurs se contentent de ma simple prose.
Bonaparte avait mis le pied sur la terre d'Egypte dans la nuit du ter au 2 juillet, à une heure du matin, après avoir emporté Malte comme une bicoque, et être passé par miracle au milieu de la flotte anglaise. Le lendemain la ville d'Alexandrie était prise, et le nouveau César déjeunait au pied de la colonne de Pompée.
Le général en chef était entré dans la ville par une rue étroite, accompagné seulement de quelques personnes et de cinq ou six guides. Deux personnes pouvaient à peine passer de front par celle ruelle. Bourrienne marchait cote à côte avec lui, quand tout à coup un coup de fusil retentit, et le guide qui marchait devant Bonaparte tomba. Ce coup de fusil avait été tiré par une femme. Peu s'en fallut, comme ou le voit, que Bonaparte ne finit comme Cyrus.
Bonaparte resta six jours à Alexandrie; ces six jours lui suffirent pour organiser la ville et la province, le septième, il marcha vers le Kaire, sur la route duquel Desaix l'avait précédé, laissant Kléber blessé pour commander à la ville prise.
Le 8, Bonaparte arriva à Damanhour, et établit son quartier général chez le cheik. A peine installé dans cette maison, qui était grande, isolée, et devant la porte de laquelle s'élevait un sycomore au feuillage touffu, Bonaparte ordonna à Zaionczek, qui commandait sous mon père une brigade de cavalerie, de prendre une centaine de chasseurs el de pousser une forte reconnaissance sur la roule de Rhamanieh.
Quoique Zaionczek soit bien connu, disons rapidement quelques mots sur ce général, dont la fortune fut une des fortunes éclata' les de l'époque.
Zaionczek élait né le 1" novembre 1752 : c'était donc, vers l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à dire en l'an iv de la république française, un homme de quarante-cinq ans à peu près, Les premières années de sa vie s'étaient illustrées au milieu des guerres de l'indépendance polonaise, où il avait combattu sous les ordres de Kosciusko et côte à côte avec lui; après la confédération de Targowitza, au bas de laquelle le roi Stanislas avait eu la faiblesse d'apposer sa signature. Zaionczek fit ses adieux à l'armée polonaise et se retira à l'étranger avec Kosciusko et Joseph Poniatowski : mais au commencement de l'année 1794 une insurrection ayant éclaté en Pologne, les proscrits y reparurent plus grands de leur proscription. Alors commença celte nouvelle lutte de la Pologne, aussi glorieuse, aussi sanglante et aussi fatale à la nationalité polonaise que l'avait été celle de 1791 et que devait l'être celle de 1830. Le 4 novembre, Varsovie fut prise par Souwarow; les généraux Iasinski, Korsack, Paul Grabowski et Kwasniewki furent trouvés parmi les morts, el Zaionczek, emporté mourant du champ de bataille, alla expier pendant deux ans dans la forteresse deJosephstadt, d'où il ne sorti I qu'à la mort de l'impératrice Catherine, la part qu'il avait prise à l'insurrection de sa patrie.
Zaionczek, proscrit de Pologne, vint en France, celte éternelle lerre des proscrits, qui a donné tour à tour asile aux rois et aux peuples, et demanda du service dans les armées républicaines. Envoyé en Italie avec le grade de général de brigade, il y avait fait eu 1797, avec Joubertet mon père, la i ampa ;ne du Tyrol.
Lorsque la campagne d'Egypte fut résolue, et que mon père eût été nommé général en chef de la cavalerie, il choisit Zaionczek pour un de ses généraux de brigade.
\ oil.i quelle avail été JUS |iie la la vie du patriote polonais ;
vie glorieuse, mais persécutée. Bu outre, comme certains généraux dont la mauvaise ebance était devenue proverbiale, Zaionczek ne pouvait point paratlreau feu sans être blessé i il pouvail compter les batailles auxquelles il avait assisté par ses cicati
Zaïom zek se mit ù la tête de ses cent chasseurs, et s'avança sur la roule de Itliaiiiann h. A. peine eut-il l'ail une lieue (pi'il aperçut un gros de cinq cents mamelucks ù peu près, Zaioni zek les shargi I Ispersèt eut.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIERI
Zaionczek les poursuivit un instant, mais autant valait poursuivre un tourbillon de sable, essayer d'atteindre un nuage ; les Arabes disparurent dans le désert, leur éternel et constant allié.
Zaionczek fit encore une lieue; mais il n'aperçut pas un seul cavalier. Il revint donc à Damanliour.
En arrivant devant la maison du cheik, où demeurait le général en chef, il voulut entrer ; mais l'aide de camp Croisier et le général Desaix l'en empêchèrent.
Bonaparte était avec le petit Homme Rouge.
Zaionczek demanda ce que c'était que le petit Homme Rouge ; mais Croisieret Desaix n'en savaient guère plus que lui là-dessus ; Bonaparte avait dit seulement :
— J'attends le petit Homme Rouge, vous le laisserez entrer.
Une demi-heure après, un Turc haut de cinq pieds à peine, ayant la barbe et les sourcils roux, et vêtu d'une robe ponceau, s'était présenté à la porte: il avait aussitôt, selon l'ordre donné, été introduit près de Bonaparte, où il était encore en ce moment.
Plusieurs officiers-généraux se joignirent au groupe que formatent Croisier, Desaix et Zaionczek ; car l'étrange ap^arition de cet être inconnu et quelque peu fantastique préoccupait tous les esprits.
Dans ce moment Bourrienne sortit; comme Bourrienne était alors le secrétaire intime de Bonaparte, on l'accabla de questions sur le petit Homme Rouge ; mais Bourrienne, qui était chargé de faire expédier un courrier à Kléber, se contenta de répondre :
— Il parait que c'est un sorcier turc qui vient dire la bonne aventure au général en chef.
Et il continua son chemin.
Comme on le comprend bien, une pareille réponse n'était pas l'aile pour calmer la curiosité des assislans ; la croyance de Bonaparte au fatalisme était connue; on commençait ù raconter des prophéties qui lui auraient été faites dans son enfance et qui lui promettaient une haule fortune; il avait déjà, avec ses plus intimes, parlé deux ou trois fois de son étoile. Celte étoile, lui seul la voyait; mais tous commençaient à y croire.
Aussi, les jeunes officiers, dont quelques-uns, à l'âge de vingt ou vingt-cinq ans, étaient déjà arrivés au grade de colone! ou lie général de brigade et de division sous un général en chef de vingt huit ans, et qui, par conséquent, eux aussi, rêvaient bien intérieurement quelque haute fortune, résolurent-ils de ne pas laisser passer le petit Homme Rouge sans l'interroger, curieux de savoir s'ils accompagneraient dans sa lumineuse révolution l'astre dont ils étaient les satellites.
Or, comme on les avait prévenus que le petit HommeRouge élait sorcier, ils formèrent un grand cercle à la porte, afin que le petit Homme Rouge ne put pas leur échapper; chose qui, d'après les dispositions prises par les meilleurs stratégistes de l'époque, ne pouvait arriver que dans le cas où il s'envolerait au ciel ou s'enfoncerait dans la terre.
Le petit Homme Rouge sortit. Il était bien comme on l'avait dit, et sa barbe et son costume justifiaient parfaitement le nom qu'un lui avait donné. Il ne parul aucunement étonné de voir les dispositions prises pour le bloquer, et ne parut désiier en aucune façon d'échapper à ceux qui le gardaient à vue, car, bien au contraire, s'arrêtant sur le seuil de la maison :
— Citoyens, dit-il en adoptant la locution encore en usage à celle époque, vous m'attendez pour que je vous raconte l'avenir de la France et le vôtre. L'avenir de la France, je viens de le dire à votre général en chef; le voue : que trois d'entre vous s'avancent, el je le leur dirai.
Croisier, Desaix el Zaionczek s'élancèrent. Le resle des assislans demeura S sa place.
— Il y a un précepte de votre religion, reprit le petit lli e Rouge, qui dit que les premiers seront les derniers ;
Liez-moi de retourner ce précepte, et de dire que les derniers seront les premiers.
Et il s'avança vers Croisier qui n'était qu'aide de camp.
Croisier lui tendit la main*
Le petit Homme Rouge l'examina et secoua la tête.
— On t'appelle brave parmi les braves, dit-il, et cela est vrai. Cependant il y aura un jour, une. heure, un moment où ton courage t'abandonnera, et tu paieras ce moment de ta vie.
Croisier se recula, le sourire du dédain sur les lèvres. Le petit Homme Rouge s'avança vers Desaix ; le jeune général n'attendit point sa demande et lui tendit la main.
— Salut, dit le sorcier, au vainqueur de Kehl, qui, avant quinze jours, aura encore rattaché son nom à une autre victoire. Trois journées te feront immortel; mais défie-toi du mois de juin, et crains le curé de Marengo.
— Tu es bien obscur, sorcier mon ami, dit en riant Desaix ; et combien demandes-lu de temps pour que tes prédictions se réalisent?
— Deux ans, répondit le prophète.
— A la bonne heure ! répondit Desaix ; allons, ce n'est pas trop long, et l'on peut attendre.
Le petit Homme Rouge s'avança vers Zaionczek qui lui tendit la main à son tour.
— Enfin, dit il, voilà une de ces mains comme j'aime à en voir, un de ces horoscopes comme j'aime à les dire ; un avenir glorieux qu'il m'est doux de rattacher à un glorieux passé.
— Diable 1 dit Zaionczeck, voilà un début qui promet.
— Et qui tiendra, dit le petit Homme Rouge.
— Oui, si quelque balle ou quelque boulet ne l'emporte pas avec lui.
— En effet, dit le prophète, tu as du malheur au feu, et, si je compte bien, tu as déjà reçu sept blessures.
— C'est, ma foi ! mon compte, dit Zaionczek.
— Oui, tu as raison... et cependant ce serait malheureux. Trente ans encore à vivre, vingt champs de bataille à traverser, une vice-royauté à atteindre ; oui, tout cela peut, comme tu le dis, être détruit par une balle qui dévie, par un boulet qui se trompe. Oui, tu as raison, oui, je vois le dan ger; il existe, il menace. Mais... mais, écoute : ta destinée est une de ces destinées qui importent, non-seulement à une famille, mais à un peuple. As-tu confiance, Zaionczek t*
— En quoi? dit le général.
— En ce que je te dis.
Le Polonais sourit.
— Pour le passé, tu m'as assez bien dit la vérité ; mais mon passé appartient à l'Europe et n'est pas difficile à connaître. Cependant, s'il faut croire, eh bien I je croirai.
— Crois, Zaionczek, dit le prophète; il croit bien, lui. Et il étendit la main vers la maison qu'habitait Bonaparte.
— Eh bien I que faut-il croire ?
— Il faut croire à mes paroles. Comme je te l'ai dit, il y a un jour, une heure, un moment qui menace ta glorieuse vie ; ce moment passé, lu n'as rien à craindre ; mais ce moment, je ne puis te dire quand il viendra.
— Alors, dit Zaionczeck, ton avis, lu en conviendras, ne m'est point d'un grand secours.
— Si fait, car je puis te préserver de ce danger.
— Et comment cela?
— Tu vas le voir.
Le petit Homme Rouge fit signe à un tambour d'apporter sa caisse el de la déposer à terre ; puis il s'agenouilla devant le sonore instrument,- et il tira de sa ceinture un encrier, une plume el un bout de parchemin sur lequel il se mit à écrire, dans une langue inconnue, quelques mots à l'encre rouge.
— Tiens, dit alors le prophète en se relevant et en tendant à Zaionczek le précieux parchemin, voici le talisman que je t'ai promis, prends le, porte le toujours sur loi, ne. le quille dans aucune circonstance, et tu n'auras rien à craindre, ni des balles, ni des boulets.
Tous les assislans se mirent à rire, et Zaionczek comme les autres,
— N'en veux-tu point i> dit le petit Homme-Rouge en fronçant le sourcil.
— Si l'ait, si fait, s'écria Zaionczek. Diable I quelle susr
IH
0EUVRK8 COMPLI ŒS D UîAANDRB DUMAS.
ceptibililé ! Et tu dis donc, mon cher prophète, que je ne dois pas quitier ce petit parchemin ?
— Pas un instant.
— Ni jour ni nuit?
— Ni jour ni nuit.
— El si par hasard je le quittais ?
— Il deviendrait sans force contre le péril dont il est chargé de te préserver.
— Merci, dit Zaionczek en tournant et en retournant le talisman entre ses mains. Et que te faut-il pour cela?
— Crois, dit le petit Homme Rouge, et je serai récompensé.
Alors le prophèle fit signe de la main qu'on lui ouvrît un passage; les assistans s'écartèrent avec un sentiment de terreur superstitieuse dont ils ne furent pas les maîtres, et le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu à l'angle d'une maison.
Aucun de ceux qui l'avaient vu ce jour-là ne le revit jamais, exceplé Bonaparte.
Mais voilà ce qui arriva :
Le lendemain, tandis que Bonaparte dictait à Bourrienne quelques ordres queCroisier s'apprêtait à porter, le général en chef aperçut par les fenêtres ouvertes une petite troupe d'Arabes qui venait insolemment assisler le quartier général. C'était la deuxième fois que les mamelucks se permettaient pareille facétie ; cela impatienta le général en chef.
— Croisier, dit-il sans s'interrompre de ce qu'il faisait, prenez quelques guides et chassez moi cette canaille-là.
Aussitôt Croisier sortit, prit quinze guides el s'élança à la poursuite des Arabes.
En entendant le galop des chevaux qui partaient, Bonaparte s'interrompit, et allant à la fenêtre pour examiner ce qui allait se passer :
— Voyons un peu, dit-il à Bourrienne, comment se battent ces fameux mameluks, que les journaux anglais affirment être la première cavalerie du monde; ils sont cinquante, je ne suis pas fâché qu'à la vue de l'armée mon brave Croisier leur donne la chaise avec ses quinze guides. Et il cria comme si Croisier eût pu l'entendre : — Allons, Croisier I en avant ! en avant !
En effet, le jeune aide de camp s'avançait à la lête de ses quinze guides ; mais, soit que la supériorité du nombre intimidât la petite troupe, Croisier et ses hommes chargèrent mollement, ce qui n'empêcha pas les Arabes de plier devant. Craignant sans doute que l'ennemi ne voulût l'attirer dans une embuscade, Croisier, au lieu de les poursuivie en vainqueur, s'arrêta à l'endroit même d'où il venait de les débusquer. Cette hésitation rendit le courage aux mamelucks, qui chargèrent à leur tour, et à leur tour les guides plièrent.
Bonaparte devint pâle comme la mort; ses lèvres minces se pincèrent et blêmirent. Il porta, par un mouvement machinal, la main à la poignée de son sabre, et toujours, comme si son aide de camp eût pu l'entendre, il cria d'une voix sourde .
— Mais en avant doncl Mais chargez doncl Mais que font-ils ?
Et. avec un mouvement de colère terrible, il referma la fenêtre.
Un instant après Croisier rentra ; il venait annoncera Bonaparte que les Arabes étaient disparus: il trouva le général en chef seul.
A peine la porte se fut-elle refermée sur Croisier que l'on entendit retentir la voix stridente de Bonaparte. Ce qui ^ |, i ,i entre >->i\ nul ne le sait; mais ce qu'on sait seulement, c'esl que le Jeune homme sortit les larmes aux yeux et en disant :
— Cest lion ! Ali ! l'on doute de mon courage ; eh bien I je me ferai tuer !
Pen lanl dix mol i t ni brel je, aux pyramides, a Jaffa, Ci 1er tii i" il ce qu'il put pour tenir la parois qu'il avait donnée. Mai, le brave jeune homme avait beau se Jetei mi insensé au milieu du danger, le danger lui faisait plan' , il
avait beau, étrange amant qu'il était, courtiser la mort, la mort ne voulait pas de lui.
Enfin l'on arriva devant Saint-Jean-d'Aere : trois assauts eurent lieu ; à chacun de ces assauts, Ooisier, qui accompagnait le général en chef dans la tranchée, s'était exposé comme le dernier soldat ; mais on eût dit qu'il avait fait un pacte avec les boulets et les balles ; plus le jeune homme était désespéré, plus il semblait invulnérable.
A chaque fois Bonaparte le querellait sur sa témérité et le menaçait de le renvoyer en France.
Enfin arriva l'assaut du 10 mai. A cinq heures du malin le général en chef se rendit à la tranchée ; Croisier l'accompagnait.
C'était un-assaut décisif ; ou le soir la ville serait prise, ou le lendemain on lèverait le siège. Croisier n'avait plus (pie cette dernière occasion de se faire tuer : il résolut de ne pas la perdre.
Alors, sans nécessité aucune, il monta sur une batterie, s'offrant tout entier au feu de l'ennemi.
Aussitôt Croisier devint le but de lous les coups ; la cible humaine n'était pas à quatre-vingts pas des murailles.
Bonaparte le vit. Depuis le jour fatal où il s'élait laissé emporter à sa colère, il avait bien vu que le jeune homme, frappé au cœur, ne demandait rien que de mourir. Ce désespoir du brave l'avait plus d'une fois touché profondément, et il avait souvent essayé par des paroles de louanges de faire oublier à son aide de camp les paroles de blâme qui lui étaient échappées. Mais, à chacun de ces retours, Croisier souriait amèrement et ne faisait aucune réponse.
Bonaparte, qui examinait quelques travaux en retard, se retourna et l'aperçut debout sur la batterie.
— Eli bien I Croisier, s'écria-t-il, que faites-vous encore la? Descendez, Croisier, je vous l'ordonne! Croisier, ce n'est pas là votre place !
Et a ces mots, voyant que l'entêté jeune homme ne bougeait point, il s'avança pour le faire descendre de force.
Mais, au moment où il étendait le bras vers Croisier, le jeune homme chancela et tomba en arrière en disant :
— Enfin !
On le ramassa ; il avait la jambe cassée.
— Alors ce sera plus long encore que je ne le croyais, ditil lorsqu'on le transporta au camp.
Bonaparte lui envoya son propre chirurgien. Celui-ci ne jugea point l'amputation nécessaire, et l'on eut l'espoir nonseulement de sauver la vie du jeune homme, mais encore de lui sauver la jambe.
Lorsqu'on leva le siège, Bonaparte donna les ordres les plus précis pour que rien ne manquât au blessé. On le plaça sur un brancard, et seize hommes, en se relayant par huit, le portaient alternativement.
Mais, entre Gazah et El-Arych, Croisier mourut du tétanos.
Ainsi s'accomplit la première prédiction du petit Homme Rouge.
Passons à Dcsaix.
Desaix, après avoir fait des merveilles aux Pyramides; De aix, après avoir reçu des Arabes eux-mêmes le titre de sultan Juste, quitta l'Egypte et passa en Europe, où Bonaparte l'avait précédé.
L'homme du destin suivait le cours de la fortune prédite il avail fait le l« brumaire; il était premier consul, il rêvaii le trône.
I ne grande bataille pouvait le lui donner; Bonaparte avait décidé que cette autre Pharsale aurait lieu dans les plaines de MarengO.
Desaix avail rejoint le. premier consul à la Slradella : Bonaparte l'av iii reçu les bras ouverts et lui avait confié une iii\ ion en lui commandant de marcher sur San Giuliano.
I e 14 |uin, à cinq heures du malin, le canon autrichien réveille Bonaparte et l'attire sur le champ de bataille de Marengo, qu'il doll perdre el regagner dans la même journée.
On eiinii.iii les détails de cette étrange bataille, perdue à trois heures, gagnée à cinq.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LA VILLA PALMIER;
Depuis quatre heures l'armée française était en retraite : die reculait pas à pas, mais elle reculait.
Ce qu'attendait Bonaparte, nul ne le savait : mais, en le voyant se retourner de temps vers San-Giuliano, chacun se doutait qu'il attendait quelque chose.
Tout à coup un aide de camp arrive ventre à terre, annonçant qu'une division paraît à la hauteur de San-Giuliano.
Bonaparte respire : c'est Desaix et la victoire.
Alors Bonaparte tire du fourreau son sabre qu'il n'avait pas tiré de la journée, ce même sabre qu'au retour de la ■ampagne, il donna à son frère Jérôme, pour le consoler de ne pas l'avoir emmené avec lui, et allongeant le bras, il fit entendre le mot : — Halte !
Ce mot électrique, ce mot si longtemps attendu courut sur le front de la ligne, et chacun s'arrêta.
Au même moment Desaix arrive au galop, devançant sa division ; Bonaparte lui montre la plaine couverte de cadavres, toute l'armée en retraite, et à trois cents toises en avant la garde consulaire qui, pour obéir à l'ordre donné, tient comme une redoute de granit.
Puis, lorsque les yeux de son compagnon dVr.ies ont successivement erré d'une aile à l'autre, se soit portés de notre armée à l'armée ennemie :
— Eh bien I lui dit Bonaparte, que penses-tu de la bataille?
— Je pense qu'elle est perdue, dit Desaix en tirant sa montre ; mais il n'est que trois heures et nous avons le temps d'en gagner une autre.
— C'est aussi mon avis, répond Bonaparte. Puis, passant sur le front de la ligne :
— Camarades ! s'écrie-t-il au milieu des boulets qui le couvrent de terre lui et son cheval ; c'est assez de pas faits en arrière : le moment est venu de marcher en avant! En avant donc ! et souvenez-vous que mcn habitude est de coucher sur le champ de bataille !
Alors les cris de : Vive Bonaparte ! Vive le premier consul ! s'élèvent de tous côtés, et ne s'éteignent que dans le bruit des tambours qui battent la charge.
Desaix prend congé de Bonaparte et en le quittant lui dit adieu.
— Pourquoi adieu ? dit le premier consul.
— Parce que, depuis deux ans que je suis en Egypte, dit Desaix en souriant avpc mélancolie, les balles et les boulets d'Europe ne me connaissent plus.
Voilà ce que Desaix dit tout haut, puis tout bas il répéta les paroles du petit Homme Rouge :
— Crains le mois de juin, et défie-toi du curé de Marengo. Mais les ordres de Bonaparte ont été aussitôt suivis que
donnés. D'un seul mouvement nos troupes ont repris l'offensive sur toute la ligne ; la fusillade pétille, le canon mugit, le terrible pas décharge retentit accompagné par la Uarseillaise; une batterie établie par Marmont se démasque et vomit le feu ; Kellermann s'élance à la. tête de trois mille cuirassiers, et fait trembler la terre sous le galop de fer de ses chevaux ; Desaix, qui s'anime au bruit et à la fumée, saule les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite éminence, et se retourne pour voir si sa division le suit.
En ce moment un coup de feu part de la lisière d'un petit bois, et Desaix, frappé au cœur, tombe sans prononcer une parole.
C'était le 14 juin, et la tradition veut encore aujourd'hui que le funeste coup de fusil ait été tiré par le curé de Marengo.
Ainsi s'accomplit la seconde prédiction du petit Homme Bouge.
Passons maintenant ;ï Zaiourzek. ■---•-
Zaionczek étuit resté en Egypte; il apprit la mort de Croisier à Sainl-Jean-d'Acre, et la mort de Desaix à Marengo : c'était a la lettre ce qu'avait prédit le sorcier turc, de sorte que Zaionczek, sans en rien dire à personne, commença à comprendre la véritable valeur de son talisman; si bien qu'à chaque côté du parchemin il lit coudre un ruban