‹ Une année `a FlorenceChapitre 5 sur 148 · FRERE JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

FRERE JEAN-BAPTISTE

Nous ne pouvions pas être venus si près de la ville d'Hyères sans visiter le paradis de la Provence; seulement nous hésitâmes un instant si nous irions par terre ou par mer. Notre irrésolution fut fixée par le commissaire de la marine, qui nous dit qu'il ne pouvait pas nous prêter les forçats pour une si longue course, attendu qu'il ne leur était pas permis de découcher.

Nous emoyàmesdonc tout bonnement retenir nos places à la voiture de Toulon à Hyères, qui tous les jours passait vers les cinq heures du soir, à quelque cent pas de notre bastide.

Rien de délicieux comme la route de Toulon à Hyères. Ce ne sont point des plaines, des vallées, des montagnes que l'on franchit, c'est un immense jardin que l'on parcourt. Aux deux côtés de la route s'élèvent des haies de grenadiers, au dessus desquelles on voit de temps en temps flotter, comme un panache, la cime de quelque palmier, ou surgir, comme une lance, la fleur de l'aloès ; puis au delà de cette mer de verdure, la îner azurée, toute peuplée, le long de ses côtes, de barques aux voiles latines, tandis qu'à son horizon passe gravement le trois mâts avec sa pyramide de voiles, où file avec rapidité le bateau à vapeur, laissant derrière lui une longue traînée de fumée, lente à se perdre dans le ciel.

En arrivant à l'hôtel, nous n'y pûmes pas tenir, et notre premier mot fut pour demander à notre hôte s'il possédait un jardin, et si dans ce jardin il y avait des orangers. Sur sa réponse affirmative, nous nous y précipitâmes ; mais si la gourmandise est un péché mortel, nous ne lardâmes point à en être punis.

Dieu garde tout chrétien, ne possédant pas un double radelier de Désirabode, de mordre à pleines dents comme nous le fîmes, dans les oranges d'Hjères.

En revenant vers notre bastide, nous aperçûmes de loin, debout sur le seuil de la porte, un beau moine carmélite à figure austère, à longue barbe grisonnante, couvert d'un manteau levantin, et le corps entouré d'une ceinture arabe. Je doublai le pas, curieux de savoir ce qui me valait cette étrange visite. Le moine alors vint au devant de moi, et me saluant dans le plus pur romain, me présenta un livre sur lequel étaient inscrits les noms de Chateaubriand et de Lamartine. Ce livre était l'album du mont Carmel.

Voici l'histoire de ce moine ; il y en a peu d'aussi simples et d'aussi édifiantes.

En 4819, frère Jean-Baptiste (I), qui habitait Rome, reçut mission du pape Pie VII de partir pour la Terre-Sain le, et de voir, en sa qualité d'architecte, quel moyen il y aurait à employer pour rebâtir le couvent du Carmel.

Le Carmel, comme on le sait, est une des montagnes sain tes; ainsi que l'Horeb et leSinaï, il a été visité par le Seigneur. Situé entre Tyr elCésarée, séparé seulement de Saint-Jean-d'Acre par un golfe, à cinq heures fle distance de Nazareth, et à deux journées de Jérusalem : lors de la division des tribus, il échut en partage à Azcr, qui s'établit a son septentrion, à Zabulon, qui s'empara de son orient, et

(1/ Bon nom laïque était Cassiui ; c'olaii uu cousin iku do germait! du uikbn; gcufciapliu.

à Issachar qui posa ses tentes au midi. Du côté de l'occident, la mer vient baigner sa base qui s'avance, fait une pointe entre les flots, et se présente de loin au pèlerin qui vient d'Europe, comme le point le plus avancé de la Terre-Sainte, sur lequel il puisse poser ses deux genoux.

Ce fut sur le sommet du Carmel qu'Elie donna rendezvous aux huit cent cinquante faux prophètes envoyés par Achab, afin qu'un miracle décidât, aux yeux de tous, quel était le véritable Dieu, de Baal ou de Jehovah. Deux autels alors furent élevés sur la plateau de la montagne, et des victimes amenées à chacun d'un. Les faux prophètes crièrent à leurs idoles qui restèrent sourdes. Élie invoqua Dieu, et à peine s'était-il agenouillé, qu'une flamme descendit du ciel et dévora tout à la fois, non seulement le bois et la victime, mais encore la pierre du sacrifice. Les faux prophètes, vaincus, furent égorgés par le peuple, et le nom du vrai Dieu glorifié : cela arriva 900 ans avant le Christ.

Depuis ce jour, le Carmel est resté dans la possession des fidèles. Élie laissa à Elisée non seulement son manteau, mais encore sa grotte. A Elisée succédèrent les fils des prophètes, qui sont les ancêtres de saint Jean. Lors de la mort du Christ, les religieux qui l'habitaient passèrent de la loi écrite à la loi de grâce. Trois cents ans après, saint Bazile et ses successeurs donnèrent à ces pieux cénobites des règles particulières. A l'époque des croisades, les moines abandonnèrent le rit grec pour le rit romain, et de saint Louis à Bonaparte, le couvent bâti sur l'emplacement même où le prophète dressa son autel, fut ouvert aux voyageurs de toute religion et de tout pays, et cela gratuitement, à la glorification de Dieu et du prophète Elie, lequel est en égale vénération aux rabbins, qui le croient occupés à écrire les événemens de tous les âges du monde, aux Mages de Perse, qui disent que leur maître Zoroaslre a été disciple de ce grand prophète; et enfin aux Musulmans qui pensent qu'il habite une oasis délicieuse dans laquelle se trouve l'arbre et la fontaine de la vie qui entretiennent son immortalité.

La montagne sainte avait donc été vouée au culte du Seigneur pendant deux mille six cents ans, lorsque Bonaparte vint mettre le siège devant Saint-Jean-d'Acre; alors le Carmel ouvrit, comme toujours, ses portes hospitalières, non plus aux pèlerins, non plus aux voyageurs, mais aux mourans et aux blessés. A huit cents ans d'intervalle, il avait vu venir à lui Titus, Louis IX et Napoléon.

Ces trois réactions de l'Occident contre l'Orient furent fatales au Carmel. Après la prise de Jérusalem par Titus, les soldats romains le dévastèrent ; après l'abandon de la Terre- Sainte par les Chrétiens, les Sarrasins égorgèrent ses habi» tans; enfin, après l'échec de Bonaparte devant Saint-Jeand'Acre, les Turcs s'en emparèrent, massacrèrent les blessés français, dispersèrent les moines, brisèrent portes et fenêtres, et laissèrent le saint asile inhabitable.

•Il ne restait donc du couvent que ses murs ébranlés, et de la communauté qu'un seul moine qui s'était retiré à Railla, lorsque frère Jean-Baptiste, désigné par son général au pape, reçut de Sa Sainteté l'ordre de se rendre au Carmel, et de voir dans quel étal les infidèles avaient mis la sainte hôtellerie de Dieu, et quels élaient les moyens de la réédifier.

Le moment élail mal choisi. Abdallah-Pacha commandait pour la Porte, et ce ministre du sullan portait une haine profonde aux Chrétiens; cette haine s'augmenta encore de la révolte des Grecs. Abdallah écrivit au sublime empereur, que le couvent du Carmel pourrait servir de forteresse à ses ennemis, et demanda la permission de le détruire ; elle lui fut facilement accordée. Abdallah fit miner le monastère, et l'envoyé de Rome vit sauler les derniers débris de l'édifice qu'il était appelé à reconstruire. Cela se passait en 1821. Il n'y avait plus rien à faire au Carmel, le frère Jean-Baptiste revint à Rome.

Cependant il n'avait point renoncé à son projet. En 18-20, il partit pour Constanlinople, et grâce au crédit de la France et aux instances de l'ambassadeur, il obtint de Mahmoud un lirman qui autorisait la reconstruction du monastère. Il revint alors à Kaiffa et trouva le dernier moine mort.

Alon, il gravit tout seul la montagne saiule, s'assit sur uu

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — ONE ANNÉE A FLORENCE

débris de colonne Bysantine, et là, son crayon à la main, architecte élu pour la maison du Seigneur, il lit le plan d un nouveau couvent plus magniûque qu'aucun de ceux qui avaient jamais existé, et après ce plan le devis. Le devis montait à 250,000 fr.; puis enfin, le devis arrête, 1 architecte miraculeux, qui bâtissait ainsi avec la pensée sans s'occuper de l'exécution, alla à la première maison venue demander un morceau de pain pour son repas du soir.

Le lendemain, il commença à s'occuper de trouver les 250,000 fr. nécessaires à l'accomplissement de son œuvre

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La première chose à laquelle il pensa fut de créer un revenu à la communauté qui n'existait point encore. Il avait remarqué, à cinq heures de distance du Carmel et à trois heures de Nazareth, deux moulins à eau abandonnés, soit par les suites de la guerre, soit parce que l'eau qui les faisait mouvoir s'était détournée. Il chercha si bien qu'à une lieue de là il trouva une source que, par le moyen d un aqueduc, il pouvait conduire jusqu'à ses usines. Cette trouvaille faite, et certain qu'il pouvait mettre ses moulins en mouvement, le frère Jean-Baptiste s'occupa d'acquérir 1rs moulins. Ils appartenaient à une famille de Druses : c'était une tribuquidescendaitdecesisraélitesquiadorèrentleVeaudOr; ils avaient conservé l'idolâtrie de leurs pères. Les femmes , aujourd'hui encore, portent pour coiffure la corne d'une vache. Celte corne, qui n'est relevée d'aucun ornement chez les femmes pauvres, est argentée ou dorée chez les femmes riches. La famille druse, qui se composait d'une vingtaine de personnes, ne voulût pas se défaire du terrain légué par ses ancêtres, quoique ce terrain ne rapportât rien; elle aurait cru faire une impiété. Le frère Jean-Baptiste lui offrit de louer ce terrain qu'elle ne voulait pas vendre. Le chef consentit à cette dernière condition. Le revenu des moulins devait être divisé en tiers : un tiers aux propriétaires, et les deux autres tiers aux bailleurs.

En effet, les bailleurs devaient être deux : lun apportait son industrie, et celui-là, c'était frère Jean-Baptiste: ; mais il fallait qu'un autre apportât l'argent nécessaire aux frais de réparation des moulins et de construction de 1 aqueduc. Le frère Jean-Baptiste alla trouver un Turc de ses amis qu il avait connu dans son premier voyage, et lui demanda neuf mille francs pour mettre à exécution sa laborieuse entreprise. Le Turc le conduisit à son trésor, car les Turcs, qui n ont ni rentes, ni industrie, ont encore à celte heure, comme dans les Mille et une Nuits, des tonnes d'or et d'argent. Le trère .Tean-Baptistf: y prit la somme dont il avait besoin , affecta au remboursement de cette somme le tiers delà vente des moulins: et grâce à cette première mise de fonds faite par un musulman, l'architecte put jeter les fondemens de son hôtellerie chrétienne. D'intérêts, il n'en fut pas question, el cependant il fallait au moins douze ans pour que sa part dans la rente couvrit le bon mahométan de l'avance qu il venait de faire ; quant au contrat, ce fut chose toute simple, les conditions en furent arrêtées de vive voix, et les deux contractans jurèrent par leur barbe, l'un au nom de Mahomet, l'autre au nom du Christ, de les observer religieuse; ent.

Savez-vous rien de plus simplement grand que ce chrétien nui s'en va demander de l'argent à un Turc pour rebâtir la maison de Dieu, et rien de plus grandement simple que ce Turc qui le prête sans autre garantie que le serment du chrétien P . , , C'est que la réédification du Carmel était non seulement une question de religion, mais encore d'humanité ; c'est que le Carmel est une hôtellerie sainte, où sont reçus, sans paj ex, les pèlerins de toutes les croyances, les voyageurs d ions les pays, et où celui qui arrive n'a qu'à dire pour trouver, un Ht et un repas : — Frère, je suis l'aligné et j'ai faim.

Bientôt le frère Jean-IJapiisic partit pour sa première course laissant le soin de l'exécution de son aqueduc el la réparation de ses moulins à un néophitc Intelligent Lu parlant, il écrivit que ceux qui voulaient se réunir au supérieur des Carmelcts d'Orient n'avaient qu'à venir, cl que, dans quelque temps, un monastère s'élèverait pour les recevoir. Alors il parcourut les côtes de l'Asie mineure, de l'Archipel, elles

rues de Constantinople, demandant partout l'aumône au nom du Seigneur, et, six mois après, il revint, rapportant une somme de vingt mille francs, suffisante aux premières dépenses de son édifice. Enfin, le jour de la Fête-Dieu, sept ans heure pour heure après qu'Abdallah-Pacha avait fait sauter les murs de l'ancien couvent, frère Jean-Baptiste posa la première pierre du nouveau.

Mais, avant la fin de l'année, cette somme fut épuisée ; alors le père Jean-Baptiste repartit pour la Grèce et pour l'Italie; et porteur d'une somme considérable, il revint une seconde fois, ramenant la vie au monument qui continua de grandir, et qui déjà à cette époque était assez avancé pour donner l'hospitalité aux voyageurs. Lamartine, Taylor, l'abbé Desmazures, Cnampmartin et Dauzatz, y furent logés pendant leurs voyages en Palestine.

Et c'est ainsi que, sans se lasser de la fatigue, sans se rebuter des refus, offrant à Dieu ses dangers et ses humiliations, le frère Jean-Baptiste, quoique âgé aujourd'hui de 65 ans, poursuivit son œuvre. Il partit onze fois du Carmel et y retourna onze fois. Pendant dix ans que durèrent ses courses, il visita tout un hémisphère : il alla à Jérusalem à Damas, à Jaffa, à Alexandrie, au Caire, à Rama, à Tripoli de Syrie, à Smyrne, à Malte, à Athènes, a Constantinople, à Tunis, à Tripoli d'Afrique, à Syracuse, à Palerme, à Alger, à Gibraltar. Il pénétra jusqu'à Fez et jusqu'à Maroc, il parcourut toute l'Italie, louie la Corse, toute la Sardaigne, toute l'Espagne, et une parlie de I Angleterre, d'où il revint par l'Irlande et le Portugal, si bien qu'à la dixième fois il était retourné au Carmel avec le complément dune somme de 250,000 francs. Mais son devis, comme tout devis doit être, se trouvait d'une centaine de mille francs au dessous de la réalité, de sorte qu'il arrivait, parti pour la douzième fois du Carmel, afin de faire une dernière quête en France, ayant gardé le royaume très chrétien pour sa suprême ressource.

Et ce qu'il y avait d'admirable dans cet homme, c est que, pendant dix ans qu'il avait fait la quête du Seigneur, pas une obole de ces 250 000 francs qu'il avait recueillis ne s etait détournée de la masse commune au profit de ses besoins personnels. S'il avait eu à franchir les mers, il avait reçu son passage gratis sur quelque pauvre bâtiment, qui avait espéré, par celle bonne œuvre, obtenir une mer calme et un vent favorable. S'il avait eu des royaumes à traverser, il les avait traversés, soit à pied, soit dans la voiture de pauvres rouliers qui lui avaient demandé pour toute récompense de crier pour eux; s'il avait eu faim, il avait demandé du pain à la chaumière , et s'il avait eu soif, de l'eau à la fontaine : chaque presbytère lui avait prêté un lit pour sOn repos de quelques heures. Et ainsi parti du même lieu que le Juif errant avec une bénédiction au lieu d'un anaiheme, il venait, après avoir vu presqu'autant de pays que lui, terminer se> courses par la France.

J'offris mon offrande au frère Jean-Bapt.ste, houleux de la lui faire si faible ; mais je lui donnai des lettres pour des amis plus riches que moi.

Aujourd'hui, frère Jean-Baptiste est retourné demander une tombe à cette montagne qu'il a dotée d'un palais

Et maintenant, Dieu garde le couvent du Mont-Carmel d'Ibrahim , d'Abdul-Medjid , et surtout du commodore Napier.

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