‹ Une année `a FlorenceChapitre 58 sur 148 · L* SORCIÈRE DE PALMA · texte numérisé non relu

L* SORCIÈRE DE PALMA

Le même jour, à quatre heures du soir, nous sortîmes du port. Le temps était magnifique, l'air limpide, la mer ù peine ridée. Nous nous retrouvions à peu près à la même hauteur de laquelle nous avions découvert en venant, six semaines auparavant, les côtes de la Sicile ; avec celte différence, quel nous laissions Stromboli derrière nous, au lieu de l'avoir à notre gauche. De nouveau, nous apercevions à la même distance, mais sous u\\ aspect différent, les montagnes bleues de la Calabre et les cotes capricieusement découpées de la Sicile, qui dominaient le cône de l'Etna, qui depuis notre ascension s'était couvert d'un large manteau de neige. Enfin, nous venions devister tout cet archipel fabuleux que Strom boli éclaire comme un phare. Cependant, habitués que nous étions déjà à lous ces magnifiques horizons, à peine jetionsnous sur eux, maintenant, un œil distrait Quant à nos matelots, la Sicile, comme on le sait, était leur terre natale, et ils passaient indifférons et insoucieux au milieu des plus riches aspects de ces mers que depuis leur enfance ils avaient sillonnées dans lous les sens. Jadin, assis ù côté du pilote, faisait un croquis de Strombolino, fragment détaillé de Stromboli par le même cataclysme peut-être qui détacha la Sicile de l'Italie, et qui achève de s'éteindre dans la mer ; tandis que, debout et appuyé sur la couverture de la cabine, je consultais une carte gréographique, cherchant quelle roule je pouvais prendre pour revenir à travers les montagnes de Reggio à Cosenza. Au milieu de mon examen, je levai la tête et je m'aperçus que nous étions à la hauteur du cap Blanc ; puis, reportant mes yeux de la terre sur la carte, je vis indiqué, comme éloigné de deux lieues à peine de ce promontoire, le petit bourg de Bauso. Ce nom éveilla aussitôt un souvenir confus dans mon esprit. Je me rappelai que dans nos bavardages du soir, pendant une de ces belles nuits éloilées que nous passions quelquefois tout entières couchés sur le pont, on avait raconté quelque histoire où se trouvait mêlé le nom de ce pays. Ne voulant pas laisser échapper celle occasion de grossir ma collection de légendes, j'appelai le capitaine. Le capitaine lit aussitôt un signe | n imposer silence :'i l'équipage, qui, selon son habitude, chaulait en chœur; ôla son bonnet phrygien, et s'avança vers moi avec celte expression de bonne humeur qui faisait le fond de sa physionomie.

— Votre Excellence m'a appelé? me dit-il.

— Oui, ca pi tai ne.

— Je suis à vos ordres.

— Capitaine, ne m'avez-vous point, un jour ou une nuit, je ne sais plus quand, raconté quelque cho e, comme une histoire, où il élail question du village de Ban >o

— Une histoire «le bandit?

ŒUVRES COMPLET!* I U.KX ANDRE DUMAS

— Oui, je crois.

— Ce n'est pas moi, Excellence ; c'esl Pietro.

Et se retournant, il appela Pietro. Pietro accourut, battit un entrechat, malgré l'état déplorable où les cendres de Stromboli avaient mis ses jambes, et resta devant nous immobile et la main à son front comme un soldat qui salue, et avec une gravité pleine de comique.

— Votre Exce.lence m'appelle? demanda-t-il.

Au même instant tout l'équipage, pensant qu'il s'agissait d'une représentation chorégraphique, s'approcha de nous, et je me trouvai former le point central d'un demi-cercle qui embrassait toute la largeur du speronare. Quant à Jadin, comme il avait fini son croquis, il poussa son album dans une des onze pocbes de sa veste de panne, battit le briquet, alluma sa pipe, monta sur le bastingage, se retenant de Chaque main à un cordage, afin, autant que possible, d'être sûr de ne point tomber à la mer, et commença à suivre des yeux chaque bouffée qu'il expectorait avec l'attention grave d'nn homme qui tient à acquérir des notions exactes sur la direction du vent. Au même instant, Philippe, le ménétrier de la troupe, qui, pour le moment, était occupé ù peler des pommes de terre dans l'entrepont, passa la tête par une écoulille et, faisant trêve pour un instant à ses travaux culinaires, se mit à siffler l'air de la tarentelle.

— il n'est pas question de danse pour le moment, dit le capitaine à Pietro ; c'est Sa Seigneurie qui se rappelle que tu lui as parlé de Bauso.

— Oh 1 reprit Pietro, oui, oui; à propos de Pascal Bruno, n'est-ce pas? un brave bandit. Je me le rappelle bien. Je l'ai vu quand je n'étais pas plus grand que le gamin du capitaine. Quand il avait peur de ne pas dormir tranquille chez lui, il venait demander l'hospitalité a mon père pour une nuit. II savait bien que ce n'étaient pas les pêcheurs qui le trahiraient. Alors, au moment où nous allions partir pour la pèche, nous le voyions descendre de la montagne; il nous faisait un signe, nous l'allendion , il se couchait au fond de la barque, sa carabine auprès de i. i, ses pistolets à sa ceinture, et il dormait aussi tranquille que le roi dans son château, et pourtant sa tête Vidait 8,000 piastres.

— Blagueur ! dit Jadin en laissant tomber l'accusation de toute sa hauteur et de tout son poids, entre deux bouffées de fumée.

— Comment ! qu'est-ce qu'il dit ? que c'esl pas vrai, votre ami : demandez plutôt au capitaine Aréna.

— C'est vrai, dit le capitaine

— Est-ce que \ijus ne pourriez pas nous raconter son histoire >

— Oh ' snii histoire, elle est longue.

— Tant mieux, répondis-je.

— c'e>i que je ne in ci ais pas bien, dit Pietro en se

grattant l'oreille : el puis, comme je suis prévenu que tout ce q e ja vo i 'lis sera imprimé un jour dans les livres, je ne voudrais pas vous conter (le menleries, voyez-vous. Nunzio, Nunzio I A. l'appel de l'ietro, nous nous tournâmes vers le point où nous savions que devait être celui qu'il appelait, et nous vîmes en effet sa tête apparaître de l'autre côté de la cabine.

NunsiOi lui dis- je, vous qui savez tout, savez-vous l'hisloire de Pascal Bruno '

— Quant È ee qui est de tout savoir, dit le pilote avec le

ton de gravité qui ne l'abandonnait |amais, il n'y a guère ; i Dieu qui, sans amour-propre, puisse se vanter d'en sa- ■ long, sans l'avoir appris. Mais, relativement a l'as? i .il Bruno, |e n'en sais pas grand' i hese, si ce n'est qu'il est ne i i lalvai i qu il est mon à Palerme.

— En ce cas, pilote, l'en sais encore plus que vous, il i Pietro.

— C'est possible, dit Nunzio en disparaissant graduclle-

l'ui derrière la cabine.

— Mais quel moyen y aurait n doue, continuai Je en Insistant, de se procurer des détails exacts sur cet homme > en connaissez vous quelques-uns voie, capitaine?

— Non, ma foi ! tonl ce que je sais, c'esl qu'il était en chanté

— Comment, enchanté?

— Oui, oui ; il avait fait un pacîe pour un temps avec le diable, de sorte que ni balles ni poignards ne pouvaient le tuer.

— Farceur de capitaine ! dit Jadin en crachant dans la mer.

— Comment, repris-je répondant a la chose avec le même sérieux qu'elle avait été dite, vous croyez qu'on peut faire un pacte?

— Je n'en ai jamais fait pour mon compte, répondit le capitaine ; mais voilà Pietro qui en a fait un.

— Comment, Pietro! vous avez vendu votre âme?

— Oh, que non pas' le diable en avait bonne envie, dit Pietro ; mais le fils de ma mère est aussi fin que lui. Imaginez-vous, j'avais dix-huit ans, j'étais ambitieux comme tout. Je voulais pêcher plus de poisson que n'en péchaient mes camarades; j'ai été pêcheur avant d'être matelot: donc, j'allai trouver une vielle sorcière, une stryge de Taormine ; elle me dit que je n'avais qu'à lui donner la moitié du poisson que je prendrais, et qu'elle me préparerait tous les soirs mes appâts. C'était dit. Ça dura un an. Pendant cette annéelà j'en ai pris, du poisson, quatre fois plein ce bâtiment-ci, voyez-vous. Au bout de l'année, je lui dis: Va toujours, hein ! la mère. — Oui, qu'elle me dit ; mais cette année je veux l'enrichir. L'année passée tu n'as péché que du poisson, cette année-ci je veux te faire pêcher du corail. — Non, mère, que je lui répondis ; j'ai un de mes camarades qui a été coupé en deux par un chien de mer, et je ne me seiis pas de vocation pour ça. — Eh bien ! dit la vieille, tu me signeras un papier, et je le donnerai un onguent avec lequel tu te frotteras, et les chiens de mer ne pourront rien sur loi. — Bon, bon, je lui ai dit; je connais votre drogue, en voilà assez, n'en parlons plus. Je pris mon bonnet, je courus i liez le curé, je lui fis chanter une messe, et tout fut dit. T.e lendemain, le surlendemain, je suis retourné à la pêciie ; bonsoir, pas un rouget. Alors, quand j'ai vu que ça ne mordait pas, je me suis fait marinier. Voilà quinze ans que je le suis. Et, comme vous le voyez, ça ne m'a pas mal profité, puisque j'ai l'honneur d'être au service de Votre Seigneurie.

— Vil flatteur ! dit Jadin en lui donnant un coup de pied d'amitié dans le dos.

— Eh bien, capitaine I pour en revenir à Pascal l'runo ; il paraît qu'il avait été moins scrupuleux que Pietro, lui.

— Oui, répondit gravement le capitaine ; et la preuve, c'est que, quand on l'a pendu à Païenne, le diable a jeté un si grand cri en lui sortant du corps, que mon père, qui, en sa qualité de capitaine de milice, assistait il l'exécution, s'est sauvé à la tête de sa compagnie, et que dans la bousculade on lui a volé sa giberne et les boucles d'argent de ses souliers. Ça, voyez-vous, par exemple, je peux vous le certifier, car il me l'a bien raconté cent fois.

— Écoulez, dit Pietro, qui, pendant le couplet du capi ■ laine, paraissait avoir profondément réfléchi, voqlez-vpus des renseignement sûrs et certains ?

— Mais sans doute, puisqu'il y a une heure que j'en demande.

— Eli bien I attendez. Nunzio, quand serons nous à Messine?

— Ce soir, deux heures après l'Ave-Maria.

— C'esl cela, vers les neuf heures, voyez-vous. Eh bien ! nous serons dune ce soir Si Mes ine sur les neuf heures. Ça C'est l'Evangile, puisque le vieux l'a dit Nous n'irez pas couchera (erre pelle nuit, vu qu'il sera trop lard pour que

le capitaine lasse viser ga patente; mais demain, au point du jour, vous pourrez dl cendre prendre une voilure, el

comme il n'y a que huit lieues de Messine à Itauso, vous y

serez eu trois heures.

— Pardleu I tis-je en l'interrompant, vous avez là une merveilleuse idée, mais je cois que J'en ai encore une meilleure,

— El laquelle f

— N'allons pas à Messine, et allons directement au cap

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — IE < AP1TAINE ARÉNA

Blanc ; c'est à peu près la même dislance, et le vent est favorable. Ht1 bien ! qu'avez-vous donc?

Cette question était motivée par l'effet que ma proposition venait de produire sur l'équipage. Pielro et ses cania rades, si gais il n'y avait qu'un instant, se regardaient avec une sorte d'épouvante. Philippe était rentré dans l'entrepont comme si le diable l'eût tiré par les pieds; le capitaine était devenu pâle comme un mort.

— Nous irons au cap Blanc si Votre Excellence l'exige, ditil d'une voix altérée ; nous sommes ici pour obéir à ses ordres; mais si la chose lui était égale, au lieu d'aller an cap Blanc, nous irions, comme nous en étions convenus d'abord, a Messine; nous lui en serions tous on ne peut plus reeonnaissans. N'est-ce pas, les autres?

Tous les matelots firent silencieusement un signe de tête approbalif.

— Puis-je au moins savoir le motif de votre répugnance? demandai-je.

— Pietro vous contera cela : il y était, lui.

— Eh bien ! mes enfans, allons àMessine.

Le capitaine me prit la main et me la baisa. Pietro respira comme si on lui eût enlevé le Stromboli de dessus la poitrine, et le reste de l'équipage parut aussi joyeux que si j'avais donné dix piastres de gralilication à chaque homme. On rompit aussitôt les rangs, et chacun retourna à son poste: à l'exception de Pietro, qui s'assit sur une barrique.

— En ce cas, dit Jadin en sautant du bastingage sur le pont, je ne vois plus aucun motif de ne pas faire frire des pommes de terre.

Et comme il comprenait assez médiocrement le patois sicilien, il descendit à la cuisine pendant que, pour ne pas perdre un mot de l'intéressant récit qui m'attendait, j'allai m'asseoir prés de Pielro.

Voyez-vous, me dit Pietro, il y a onze ans de cela; nous étions en 4824. le capitaine Aréna, pas celui-ci, son oncle, venait de se marier ; c'était un beau jeune homme de vingtdeux ans, qui avait un petit bâtiment à lui avec lequel il faisait le commerce tout le long des côtes. Il avait épousé une Bile du village délia Pace; vous le connaissez bien, c'est le pays qui est entre Messine et le Phare, et dont nous sommes quasi tous. Nous avions fait une noce enragée pendant trois jours, et le quatrième, qui était un dimanche, nous étions allés au lac de Panlana. C'était le jour de la procession de Saint-Nicolas, procession à laquelle vous avez assisté cette année, et ce jour-là c'est grande fête. On descend sa chaise comme vous savez ; on tire des feux d'artifice, des coups de fusil, et l'on danse. Antonio donnai t le bras à sa femme, lorsqu'il sent qu'on le coudoie et qu'il entend prononcer son nom. Il se retourna ; c'était une femme couverte d'un voile de taffetas noir, comme vous avez pu voir que les Siciliennes en portent, mais pour sortir dans les rues et non pour aller aux fêtes. Il croit qu'il s'est trompé, il continue sa roule. C'est bien. Cinq minutes après même répétition ; on le coudoie de nouveau et on répète son nom. Celle loislà il était bien sûr de son fait ; mai - comme il était avec sa femme, il ne fait encore si^ne de rien. Enfin ça recommence une troisième fois. Oh ! pour le coup il perd patience, liens, Pietro, qu'il me dit, reste auprès de ma femme; je vois làbas quelqu'un A qui il faut que je parle. .le ne ms !s f?.! pas dire deux fois; je prends la menotte de la mariée, je la passe sous mon bras, et me voilà lier comme un paon de promener la femme de mon capitaine, Quant à lui, il était iilé.

Tout en marchant, nous arrivons auprès d'un ménétrier qui la tarentelle sur >a guitare, Quand j'entends ce diaûle d'air, vous savez Je n'y peux pas tenir; faut que je saute. Je propose la ; elile contredanse à la femme du capitaine : nous nous mettons en face l'un de l'autre, el allez. Au bout de cinq minutes, on faisait cercle autour de nous. Tonl à coup, parmi ceux qui nous regardent, ('aperçois le capitaine \ntnnio, mais si pale, si pâle, que Je crus, ma parole d'honneur, que l 'était son ombre. J'en perds la mesure, et je tombe il aplomb les deux talons sur les pieds du pilote, a h ! Je lui 'lis, je vous demande excuse, Nunzio, c'est une crampe qui me prend. Dansez donc un instant .1 ma place. Il est très-

rompîaisant, tel que vous le voyez, le pilote, et si dur au mal, que c'est un bœuf pour la constance. Il se mit à danser sur un pied; je lui avais écrasé l'autre. Pendant ce temps, je fais un signe au capitaine ; il vient à moi. —Eh bien ! lui dis-je, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Je l'ai revue.

— Qui?

— Giulia.

— La jolie sorcière?

— Oui.

— Que vous a-t-elle dit?

— Rien ; des folies.

— Est-ce qu'elle vous aime toujours?

— Je ne sais ; mais j'ai eu tort de la suivre. Où est ma femme ?

— Ne la voyez-vous pas? elle danse la tarentelle avec Nunzio.

— Ali ! oui, c'est vrai. Crois-tu que ce qu'on raconte d'elle soit vrai ?

— De voire femme P

— Non, de Giulia. Crois-tu qu'elle soit sorcière?

— Dame ! on dit qu'à Palma elles sont toutes des stryges. Le capitaine se passa la main sur le front. Il suait à grosses gouttes. Dans ce moment la tarentelle finissait. Sa femme vint reprendre son bras. Antonio lui proposa de revenir à sa maison. Elle ne demandait pas mieux : une nouvelle mariée, vous comprenez, ça ne hait pas le tête-à-tête. Le capitaine me lit un signe qui signifiait : Pas un mot ! Je répondis par un autre signe qui voulait dire : Ça suffit. Et nous nous tournâmes le dos comme si nous ne nous étions jamais vus.

— Mais qu'est-ce que c'était que Giulia? inlerrompis-je.

— Ah ! voilà. Vous saurez qu'il y avait un an, à la fête de Palma, où le capitaine Aréna Anionio, toujours l'onde du nôtre...

— Je comprends bien.

— Élait allé malgré nous ; il prit parti pour une jeune fille qu'un matelot calabrais insultait : ça commença par des mots et ça finit par un coup de couteau que reçut le capitaine, mais un mauvais roup : trois pouces de fer. Heureusement c'était du côté droit ; si ça avait été aussi bien du côté gauche le cœur élait percé. On l'avait donc porté chez une vieille femme, et on avait tait venir le médecin, un brave médecin. Oh ! oh ! s'il était dans une grande ville il ferait sa fortune ; mais à Palma il n'y a pas assez de malades : ue sorte qu'il est obligé de faire un peu de tout. Il ferre les chevaux, il donne à boire, il...

— Parfaitement, je suis fixé.

— Il vit le capitaine, il l'examina, il fourra le doigt dans la plaie. Il n'y a rien à faire, dit-il; tous les médecins de Catan.'aro et de Cosenza seraient là, qu'ils n'y feraient ni chaud ni froid ; c'est un homme perdu ; tournez-lui le nez du côté du mur, et qu'il meure tranquille. Ce sont les gens qui étaient là qui oui répété depuis ses propres paroles au capitaine. Il n'entendait rien du tout, lui , il était sans connaissance, él pourtant il souffrait connue un damné. Ce qui fut dit fut fait : on alluma un cierge près de son lit, el la vieille se mit à dire son rosaire dans un coin : on le croyait mort.

Sur la mi-nuit, voilà que le capitaine, qui avait toujours les yeux fermés, sent quelque chose comme du mieux. Il respirait, quoi ! il lui semblait, il m'a raconté ça vingt fois, poivre capitaine! il lui semblait qu'on lui ôtail la cathédi.ile de Messine île dessus la poitrine. Ça lui faisait du bien it puis du bien, tant qu'il ouvrit les yeux et qu il crut qu'il rêvait. La vieille sé'iait endormie dans un coin en mar limitant s,>s prières; el à la lueur du cierge qui veillait, il vit une jeune tille penchée sur lui ; elle avaii la bouche appuyée contre sa poitrine et elle suçait sa plaie. Cornu. e la fenêtre elait ouverte cl qu'il vovait un beau ciel étoile, il crul que c'étali un ange qui était descendu d'en haut. Mois il ne du rien et la laissa faire, car ii avait peur, s'il parlait, que la jeune tille ne disparût, Au bout d'un iusiant, elle dé 1,1, ha sa bouche !'•' la plaie, prit dans un petit mortier un»

CEUVRIiS COMPLbll'.S l/ALIiXANURE DUMAS.

poignée d'herbes pilées et en pressa le suc sur la blessure, après quoi elle plia son mouchoir en quatre et le lui posa sur la plaie en guise d'appareil ; enfin, voyant qu'il ne bougeait pas, elle approcha sa ligure de la sienne, comme pour sentir s'il respirait. C'est alors seulement que le capilaine reconnut la jeune fille pour laquelle il s'était battu ; il voulut parler, mais elle lui mit la main sur la bouche et, portant le doigi à ses lèvres, elle lui indiqua qu'il fallait qu'il gardai le silence; puis, se retirant sans bruit, comme, si elle glissait sur la terre au lieu de marcher, elle ouvrit la porte et disparut Le capilaine, oh ! il me l'a dit, et ce n'était pas un meilleur, crut que c'était un rêve; il mit la main sur sa blessure pour voir si elle élail véritable, il sentit le mouchoir mouillé; il lui sembla alors qu'en le pressant contre sa poitrine il éprouvait du soulagement, et c'était vrai, à ce qu'il paraît, puisqu'il s'endormit d'un sommeil si tranquille qu'il se réveilla le lendemain dans la même position et la main toujours au même endroit. A peine avail-il ouvert les yeux, que le médecin entra.

— Eh bien! la mère, dit-il, notre malade est-il mon?

— Ma foi I je ne sais pas, dit la vieille ; seulement je sais qu'il n'a pas souffert.

Le capitaine lit un mouvement dans son lit.

— Ah ! le voila qui remue, dit le médecin ; eh bien I je vous en réponds, le gaillard a la vie dure ! A ces mots, il s'aprocha du lit, le blessé se retourna de son colé —Diable l dit le médecin, nous avons bon œil, ce me semble?

— Oui, docteur, dit le capilaine, ça ne va pas mal, et, si ce n'élait que je ne sais ce que j'ai fait de mes jambes, je pourrais marcher.

— Ah! lit le docteur, c'est la fièvre qui se soutient... Voyons un peu cela.

Le capilaine lui tendit le bras, ledocleurlui làta le pouls.

— Pas de lièvre, dit-il; qu'est-ce que cela veut dire? voyons la blessure.

Le capilaine relira sa main qu'il avait constamment tenue sur sa poitrine, le médecin souleva le linge, la blessure était ouverte encore, mais dans le meilleur état possible. Alors il vit qu'il s'était trompé et que le malade en reviendrait. 11 envoya aussitôt chercher des drogues, prépara un emplâtre et le lui appliqua sur le cou, en lui disant de se tenir tranquille et que tout irait bien. Deux heures après, le capitaine avait une fièvre de cheval ; il soutirait tant qu'un autre en aurait jeté des cris ; mais, comme il était né courageux, il se mordait les poings en disant: C'est pour ton bien Antonio, il faut souffrir pour guérir, mon bon ami ; ça t'apprendra à le mêler des choses qui ne te regardent pas; puis il disait ses prières pour ne pas jurer. Ça alla comme ça toujours en augmentant jusqu'à la nuit ; enfin, écrasé de fatigue, il s'endormit.

A minuit à peu près, car vous pensez bien qu'il n'avait pas songé à remonter sa montre, il sentit une douleur si vive qu'il se réveilla : c'était la jeune fille de l'autre nuit qui élail revenue et qui arrachait l'appareil du docteur. Elle lui fit signe, r onime la veille, de se taire; elle lira de sa poitrine un petit flacon, et laissa tomber sur sa plaie quelques gouttes d'une liqueur verdalre. Ça lui éteignit le feu qu'il avait dans la poitrine, puis, comme la veille, elle prit des herbes pilées, mai* celle fois elfe les lui mit sur la blessure, les y assujettit avec une bande, et, comme il étendait les bras vers elle, elle lui lii encore signe de ne pas s'agiter, et disparut ainsi que la première fois. Le capitaine si' sentait rafraîchi comme si on l'avait mis dans un bain de lait. Plus de douleur, plus de fièvre, rien que la maudite faiblesse. Enfin il se i ndormit.

il n'était pas encore réveillé le lendemain, quand le docteur lui lit - ■< \i lie. \u bru II de se> pas, h ouvrit les yeux,

— De mieux en i ux, dit b; médecin ; bon œil ; lirez la langue, bonne langue; donnez la main, bon pouls; voyons la

blessure.

— Mi' dit le capitaine en levant la compresse d'herbes el

tde qui la retenait, l'appareil s'est dérangé pendant la

nuit

— N'importe, voyons toujours.

La blessure allaita merveille, elle élait presque fermée! Le docteur proposa un second emplàlre pareil à l'autre, et chargea le vieille de l'appliquer sur le côté du malade. Mais à peine eut-il le dos tourné, que le capilaine, qui se rappelait ce qu'il avait souffert la veille, jeta le diable d'emplâtre par la fenêtre, remit sur sa blessure les herbes, loutes sèches qu'elles étaient, et, comme il se sentait bien, il demanda à prendre un bouillon ; mais la vieille lui dit que celait chose défendue. Il n'y avait pas à dire, il fallait s'en priver; il passa par tout ce qu'on voulut, et, comme ça allait de mieux en mieux, le soir il dit à la vieille qu'elle pouvait se coucher, qu'il n'avait plus à faire de personne, qu'elle laissât seulement la lampe allumée, et que s'il avait besoin d'elle il l'appellerait. La vieille ne demandait pas mieux, elle fit ce que désirait le capilaine, et elle le laissa seul.

Celte fois, au lieu de s'endormir, il demeura les yeux ouverts et fixés sur la porle. A minuit elle, s'ouvrit comme d'habitude, et la jeune fille s'avança vers lui.

— Vous ne dormez pas? dit-elle au capitaine

— Non, je vous attends.

— Et comment vous 1 1 ouvez-vous ?

— Oh ! bien, toute la journée et jncore mieux maintenant.

— Votre blessure?

— Voyez, elle est fermée.

— Oui.

— Grâce à vous, car c'e^l vous qui m'avez sauvé.

— C'était bien te moins que je vous soignasse, c'était pour moi que vous aviez élé blessé : grâce a Dieu, vous êtes guéri.

— Si bien guéri, répondit le capitaine, qui ne perdait pas de vue son bouillon, que je meurs de faim, je vous l'avouerai.

La jeune fille sourit, tira le flacon de la veille, seulement cette fois la liqueur qu'il contenait élait rouge comme du vin; elle le vida dans une petite tasse qu'elle prit sur le cheminée, et la présenta au capitaine.

Quoique ce ne fut pas cela qu'il demandait, il la prit tout de même, y goûta d'abord du bout des lèvres, mais, sentant que c'était doux comme du miel, il l'avala d'une seule gorgée. Si peu de chose que ce fut, ça lui endormit l'estomac; c'est unique : a peine la valeur d'un pelit verre de rosolio! Ce n'était pas tout, bientôt il sentit une bonne chaleur qui lui courait par tout le corps, il se croyait dans le paradis. Pauvre capilaine ! il regardait le jeune liile, il lui parlait sans savoir ce qu'il disait : enfin, sentant que ses yeux se fermaient, il lui pril la main et s'endormit.

— N'était-ce point la même liqueur, demandai-je, que, dans une occasion semblable, l'aubergiste Matteo donna a Oafitano Sferra P

— Juste la même. Il a habile ces pays-là, le vieux, et il a connu le pauvre tille, qui lui a donné sa recette; il faut croire, au reste, que c'est une boisson enchantée, car le capitaine fit des rêves d'or: il croyait être à la pèche du corail du côté de Panthellerie, et il eu péchait des branches magnifiques ; il en avait plein son bâtiment, il ne savait plus où en mettre: enfin il fallait bien se décider à aller le vendre. Il parlait pour Naples, et il avait un petit veut de demoiselle qui le poussait par derrière comme avec la main. En arrivant dans le port, ses cordages étaient en soie, ses voiles en taffelas rose, el son bâtiment en bois d'acajou. Le roi et la reine, qui étaient prévenus de son arrivée, l'attendaient et lui taisaient signe de la main. Enfin, il descendait à terre, on l'amenait au palais, cl là on lui faisait boire de laerymachristi dans des verres taillés, el manger du macaroni dans des soupières d'argent ; c'était un rêve enfin : on lui achetait son corail plus cher qu'il ne voulait le vendre, el il revenait riche, richissime, et toute la nuil, il n'y a pas à dire, toute la nuit comme ça.

— il avait pris de l'opium ? Interrompls-je.

— C'est possible. Si bien que le lendemain, lorsqu'on le réveilla, il se croyait le grand 'turc. Mais quand la vieille entra, il vit bien qu'il se trompait; il se rappela qu'il élail tout bonnement le capitaine Antonio Aréna. qu'il avait été

IMPRKSSIONS DE VOVAGE. — I.R ■ \PITA!NB ARÉN'A.

blessé, et que ce qu'il prenait pour du vin du Vésuve et du macaroni, était tout bonnement quatre gouttes d'une liqueur rouge qu'une jeune Bile lui avait versée dans la tasse qui était encore sur la chaise auprès de son lu : mais il i:e dit pas un mot de la chose, il demanda seulement a se lever, on lui mit un fauteuil à côté de sa croisée, il prit un bâton et, ma foi ! tant bien que mal il marcha : c'était crâne, tout de • même, trois jours après avoir reçu un coup de couteau pareil; enfin il avait l'air d'un président quand le docteur entra: il n'en revenait pas. pauvre cher homme ! c'était la plus belle cure qu'il eut faite de sa vie. Il s'assit auprès de son malade.

— Eh bien ! capitaine, lui dit-il, il parait que ça va de mieux en mieux?

— Vous voyez, docteur, parfaitement.

— Oh 1 il n'y a pas besoin de vous làkr le pouls, ni de vous regarder la langue ; il n'y a plus que patience a avoir, et les forces reviendront. Mais quand elles seront revenues, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus vous battre pour toutes les sorcières que vous rencontrerez, parce qu'il y en a quelques-unes en Calabre, voyez-vous.

— Qu'est-ce que vous dites ?

— Je dis que celle pour laquelle vous avez reçu le coup de couteau dont ma science vient de vous guérir, ne valait pas la vie qu'elle a failli vous coûter.

— Comment?

— Vous ne la connaissez pas ?

— Won.

— Eh bien, c'est Giulia.

— Giulia ! c'est son nom ? après ?

— Eh bien après... c'est le nom d'une sorcière, voilà tout.

— Elle ! elle est sorcière ! — Le capitaine pâlit. — Puis, comme il n'était pas convaincu encore: — Sorcière? repritil : docteur, en êtes-vous bien sur P

— Sûr comme de mou existence ; c'est une fille sans père ni mère d'abord. Puis, vo\ez-\ous, elle a été élevée par un vieux berger, un jeteur de sorts, un empoisonneur enfin.

— Mais ce n'est pas une raison pour que cette pauvre fille...

— Cette pauvre fille est une slryge, vous dis je ; moi, je l'ai rencontrée dans les champs, la nuit, en temps de pleine lune, cherchant les herbes et les plantes avec, lesquelles elle fait les maléfices. Quand il arrive un malheur sur la montagne ou sur la plage, qu'un marinier se noie eu qu'un homme reçoit un coup de couteau, elle va les trouver la nuit ; elle les fait revenir avec des paroles magiques ; elle leur donne des breuvages composés avec, des plantes inconnues, et quand les malades sont près de guérir, elle leur fait signer un pacte. — Eh bien! qu'avez-vous donc, capitaine, vous devenez blanc comme un linge.— Une sueur ! oïl ! oh! c'est de la faiblesse. Voyez-vous, vous vous êtes levé trop tôt. C'est égal, cela ira bien demain, je viendrai vous voir.

— Docteur, dit le capitaine, je voudrais régler mon compte avec vous.

— Bah! ce n'est pas pressé, répondit le doi leur.

— Si fait, si fait.

— Eli bien ! mais vous savez d'où je vous ai tiré : \ > >u3 me donnerez ce que vous voudrez, ce que vous croyez que ça Stérile; je ne fais jamais de prix, moi.

— Un ducat par visite, est-ce bien, docteur ?

— Va pour un ducat par visite.

— Le capitaine lui donna trois ducats, et le docteur sortit.

t ii quart d'heure après nous arrivâmes, à trois mariniers de l'équipage du capitaine. Nunzio,mon pauvre frère et moi. BOUS avions appris l'accident le jour même. ii nous avions sauté dans notre barque. Oh ! une petite barque soignée, aller, qui filait comme une hirondelle, et nous avions fait la traversée délia l'ace a Patina, il y a neul grandes lieui s, il faut vous dire, en trois heures et demie, pas une minute avec; c'est bien aller, cela, hein !

— Très-bien; mais il me. semble quovous vous écartez de voire récit, mon cher Pielro.

— C'est Juste. Ah ! dit le capitaine eu nous in rcevant,

on s . COVf-L, — i\.

soyez les bienvenus. Pauvre capitaine! nous lui baisions les main:, comme du pain. Voyez-vous, on nous avait dit qu'il était mort, et nous le retrouvions non-seulement vivant, mais encore levé et avec une bonne mine; c'est-à-dire que nous ne nous tenions pas de joie.

— Ce n'est pas tout cela, mes eufans, qu'il nous dit ; vous êtes venus avec la barque.

— Oui.

— Eh bien ! il faut la tenir prête pour repartir tous ensemble cette nuit.

— Celte nuit ?

— Chut !

— Capitaine, vous n'y pensez pas, blessé comme vous

êtes.

— Il le faut, je vous dis; pas de raisons, pas de propos, pas d'observations; quand je vous dis qu'il faut partir, c'est qu'il faut partir.

— Mais si le vent est mauvais ?

— Nous irons à la rame, el ça quand je devrais m'y mettre moi-même,

— Vous, capitaine, allons donc; c'est bon pour vous amuser, quand vous vous portez bien et qu'il y a bonace; mais quand vous êtes blessé, ça serait beau.

— Ainsi, c'est convenu

— Convenu.

— Faites venir du vin, et du meilleur; c'est moi qui paie. Nous finies venir du petit vin de Calabre et des marrons ;

voyez vous, quand vous y passez, en Calabre, n'oubliez pas cela ; car il n'y a que cela de bon dans le pays, le muscat, et les châtaignes. Quant aux hommes, de véritables brigands, qui ont trahi Joachini, et qui l'ont fusillé après.

— Mais il me semble, repris-je. que vous en voulez beaucoup aux Calabrais.

— .Oh ! entre eux et nous c'est une guerre à mort ; je vous en raconterai sur eux. soyez tranquille ; mais pour le moment revenons au capitaine: il prît plein un dé à coudre de vin; ça lui lit un bien infini. Il sentait ses forces revenir, que c'était une bénédiction ; enfin, à huit heures, nous le quittâmes pour aller tout préparer. A onze heures nous étions revenus : il s'impatientait beaucoup, le capitaine; il était levé et prêt à partir.

— Ah ! dit-il, j'avais peur que vous ne tardassiez jusqu'à minuit. — liions.

— Sans rien dire à personne?

— J'ai pa\é le médecin, et voilà deux piastres pour la vieille.

— Vous faites les choses grandement, capitaine.

— Pourvu qu'il me reste en arrivant à la Pac.e deux carlins pour faire dire une messe, c'est tout ce qu'il me faut. En roule.

— Oh ! avec, votre permission, capitaine, vous ne marcherez pas, nous vous porterons.

— Comme vous voudrez ; mais partons.

Nunzio le prit sur son dos comme on prend un enfant, et, attendu qua nous n'étions pas à plus de cent pas de l'endroit où nous avions amarré le canot, en dix minutes nous fûmes arrivés. Au moment où nous posions le capitaine dans la barque, nous vîmes une ligure blanche se lever lentement sur un des rochers du rivage; elle nous regarda un instant, puis elle nous sembla glisser le long de la grande pierre, et elle vint vers nous. Pendant ce temps nous poussions la péniche à la mer, ce qui lui donna le temps de s'approcher; elle n'était plus qu'à quinze pas â peine, lorsque le capitaine l'aperçut.

— La barque est-elle i (loi '.' s'écria-t-il en se soulevant, et d'un voix aussi forte que s il était plein de santé.

— Oui, capitaine, répondimes-nous tous ensemble.

— Eh bien ! à la raine, mes amis, et au large, vivement au large!

La femme poussa un cri : nous nous retournâmes.

— Qu'est-ce que cette femme? demanda Nunxio

i nesorcl re, répondit le capitaine en faisant le signe de la < roix.

Le canot bondit sur la nier, et i s'il avait des

ŒUVRES COMPI.KTKS D'ALEXANDRE DUMAS.

ailes; quant à la pauvre créature que nous laissions en ar rière, nous la vîmes s'affaisser sur le sable el elle y resta étendue comme si elle élail morle.

Quant au capitaine, il était retombé évanoui au fond de la barque.

UNE 'iiiOMBE.

— A. table! dit Jadin en reparaissant sur le pont une langouste d'une main, un plal de pommes de terre de l'autre, et une bouleille de vin de Syracuse sous chaque bras. Mais ce jour-la Jadin msngea seul; le capilaine élail triste, et il était facile de voir que sa tristesse venait des souvenirs que j'avais éveilles en lui par ma proposition d'aller au cap Blanc. Quant à moi, j'étais préoccupé du récit de Pietro, dans lequel je cherchais la réalité sous la teinte trompeuse dont il l'avait recouverte. Du reste, les obscurités jelées sur certaines parties, obscurités que l'esprit superstitieux du narrateur, au lieu d'éclaircir, épaississait à chaque question nouvelle, |a difficulté que j'éprouvais même parfois a comprendre le palois dans lequel le récit m'élait fait tout concourait à transporter les individus, qui s!agi (aient dans ce drame simple, sur une scène immense, et, dans ce cadre gigantesque, des ombres poétiques qui paraîtraient d'une forme insolite el d'une couleur étrange au milieu de notre civilisation. J'éprouvais, du reste, un charme extrême à voir, aux mêmes lieux qu'habitaient autrefois les croyances profanes, errer aujourd'hui, comme des ombres du moyen-âge, les superstitions chrétiennes qui, exilées de nos villes et de nos villages, se réfugient sur l'Océan et enveloppent d'une même atmosphère le vaisseau du matelot breton qui vogue vers le Nouveau-Monde, el la barque du marinier de la Méditerranée qui rame vers l'Ancien. Je tenterai donc de faire partager à mes lecteurs les sensations que j'ai éprouvées sans les rationaliser pour eux plus que je ne suis parvenu à le faire pour moi ; afin que, blasés comme ils le sont et comme je l'étais sur ces faits positifs de la politique el sur les découvertes exactes de la science, ils respirent comme moi le souffle de celle atmosphère nouvelle, au milieu de laquelle les hommes et les choses |>erdent leurs contours secs et arrêtés pour nous apparaître avec le vague, la mélancolie el le charme que répandent sur eux la dislance, la vapeur el la nuit.

On comprendra donc facilement qu'aussitôt, et même avant la lin du dîner, je me levai et lis signe à Pietro de me suivre. Nous allâmes nous asseoir à l'avant du bà'iment et, tendant la main vers l'horizon, je lui montrai sur les côtes de la Calabre Palma, qui se dorail aux derniers rayons du soleil.

— Oui, oui, me dit-il, je vous comprends, et je n'ai même rien mangé île peur que mon dîner ne m'étouffe en vous racontant ce qui rue reste a vous dire, parce que c'est le plus triste, voyez-vous.

— Vous en étiez a l'évanouissement du capilaine.

— Oh! il ne fui pas long, la fraîcheur iU- la nuit le lil bientôt revenir. Nous arrivâmes sur les quatre heures au villa^'r ; le même matin, Anlonio >e confessa; huit juins après.

il in dire, une messe el au bout d'un an, comme Je vous l'ai raconié, il épousa sa cousine Francesca.

— N'avaii il pas revu Giulia pendant cel intervalle?

— Non. mai* il avait souvent entendu parler d'elle De

puis l'aventure du coup de couteau, elle était devenue encore

plus errante el plus solitaire qu'auparavant; et on di ai!

qu'elle aimait le capitaine : voue jugez bien l'eiTel que ça lui (H quand il la remontra près du lac, et qu'il n'est pas éton-

nant qu'il soil revenu de son entrevue avec elle t i pâle et si effaré.

Il faut vous dire qu'au moment de se marier, le capitaine allail faire un petit voyage; nous devions transportera Lipari une cargaison d'huile de Calabre, et le capitaine avait relardé sa traversée alin de pouvoir charger en repassant de la passoline à Sromboli ; de cette manière il n'y avait rien de perdu., ni allée ni retour, et il avait projeté du moment' qu'il avait à lui pour se marier avec sa cousine qu'il aimait depuis long-temps

Trois ou quatre jours après sa rencontre avec Giulia, il me fit venir.

— Tiens, Pietro, me dit il, va l-en à Palma à ma place, lu t'entendras avec monsieur Piglia sur le jour où l'huile sera envoyée à San-Giovanni, où il est convenu que nous Tirons prendre. Tu comprends pourquoi je n'y vas pas moi-même. — C'est bon, c'est bon, capilaine, répondis-je, j'entends: la sorcière, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien ! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En effet, le lendemain je pris la barque; je dis à mon frère ci à Nunziode m'acconipagner, et nous parlimes. Arrivé à Palma, je les laissai a bord et je, montai chez monsieur Piglia. Oh ! avec lui les arrangemens sont bientôt faits ; c'est un homme fidèle et sur, monsieur Piglia. Au bout de cir.q minutes tout était fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait pas gardé à dîner. Il est comme çà, lui, riche à millions, mais pas fier; il fait mettre un matelot à sa table, et il trinque avec lui. Dame, nous avions trinqué pas mal. Tout à coup, j'entends sonner neuf heures ù la pendule; ça me rappelle que les autres m'ailendent. —Eh bien ! dis-je, c'est convenu, monsieur Piglia; d'aujourd'hui en bail jours l'huile sera à San-Giovanni. — Oh ! mon Dieu, vous pouvez l'aller prendre, qu'il me répond. — Alors, je me lève, je salue la société, je m'en vas.

Il faisait nuit noire fout à fait; mais je connaissais mon chemin comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit à la mer, et je me mis en route en sifflant. Tout à coup j'aperçois devant moi quelque chose de blanc, qui élail assis sur un rocher; je m'arrête, ça se lève; je continue mon chemin, ça se met en travers de ma roule. Oh I oh ! que je. dis, il y a du louche là-dedans ; les demoiselles qui se promènent à celte heure-ci ne sont pas sorties pour aller à confesse. C'est drôle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voilà que je sens mes jambes qui tremblent, et puis une sueur froide qui me prend à la racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est égal, je vas toujours. — Vous devinez que c'étail la sorcière, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Eh bien ! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas là l'étonnant; c'est qu'en armant près d'elle: — Pielro, qu'elle me dit — elle savait mon nom, comprenezvous? — Eh bien ! oui, Pielro, que je réponds, après ?...

— Pietro, répéta-t-ello, lu fais partie de l'équipage du capitaine Aréna.

— Pardieu ! belle malice I C'est connu, ça; si vous n'avez pas autre chose à m'apprendre, ce n'est pas la peiné de m'arrêter.

— Tu l'aimes.

— Oh ! ça, comme un frère.

— Eh bien I dis-lui de ne faire aucun voyage pendant celle lune-ci ; c'est tout. Ce voyage lui sciait lalal, à lui et à ses compagnons.

— Bab ! vous croyez?

— J'en suis sûre.

— Eh bien I je lui dirai ça.

— Tu me le promets '

— Ma parole !

C'e .1 bien, passe.

Mors elle se dérangea ; Je me lis mince pour ne pas la loucher; Je continuai ma roule pendant \ i n •: I pas, pas plus vile les ut:s que les autres, pour ne pas avoir l'air d'avoir

IMPRESSIONS DE VOYAGE. - LE CAPITAINE ARÉNA

peur ; mais, au premier tournant, je pris mes jambes à mou cou ; et je délaie un peu vite, allez, quand je m'y mets.

— Oui, oui ; je connais vos moyens.

La barque m'attendait. Quand Nunzio et mon frère me virent arriver tout essoufflé, ils se doutèrent bien qu'il y avait quelque chose; alors ils me prirent chacun par un bras pour m'aider à monter plus vite, et ils se mirent à ramer comme s'ils faisaient la pèche de l'espadon. Ça n'aurait pas pu durer long- temps comme cela ; mais une fois hors de la crique le vent s'éleva, nous hissâmes la voile, et nous arrivâmes vivement au village. J'avais envie d'aller éveiller le capitaine tout de suite, maisje pensai que le lendemain malin il serait temps. D'ailleurs je ne voulais rien dire devant sa femme. Le lendemain j'allai le trouver et je lui contai l'affaire.

— Elle ma déjà dit la même chose, me répondit il.

— Eh bien I est-ce que vous n'attendrez pas l'auire lune, capitaine?

— Impossible. On commence déjà à faire sécher la passoline, et si nous attendions pus long-temps nous arriverions derrière les autres, ce qui fait que nous aurions plus mauvais et plus cher.

— Dame, c'est à vous de voir.

— C'est tout vu. Tu dis que samedi prochain les huiles seront à San-Giovanui, n'est-ce pas?

— Samedi prochain.

— Eh bien ! samedi prochain nous chargerons, et lundi à la voile.

— C'est bien, capitaine.

Je ne fis pas d'autres observations : je savais qu'une fois qu'il avait arrêté une chose dans sa tête, il n'y avait ni dieu ni diable qui pût le faire changer de résolution ; aussi il ne fut plus ouvert la bouche de la chose : le samedi à cinq heures du matin nous allâmes charger à San-Giovanni. A hii|it heures du soir les cinquantes barriques d'huile étaient à bord, et à minuit nous étions de retour à la Pace. Le capitaine trouva sa femme en larmes, il lui demanda pourquoi elle pleurait, et alors elle lui raconta qu'au jour tombant elle était montée dans le jardin pour aller cueillir des figues d'Inde : le temps d'en ramasser plein son tablier et la nuit était tombée ; en revenant, elle avait rencontré sur la roule une femme enveloppée d'un grand voile de laine blanche, et cette femme lui avait dit que si son mari parlait avant la nouvelle lune il lui ai riverait malheur.

— C'était toujours Giulia? demandai-je.

— Vous jugez, pauvre femme ! l'état où elle était. Le capitaine la tranquillisa tant bien que mai, car il n'était pas trop rassuré lui-même; et au fait il n'y avait pas de quoi l'être. Mais Francesca eut beau dire et beau faire, Anlonio ne voulut entendre a rien: le bâtiment élait chargé, le prix était l'ail, le jour arrêté, c'était fini ; lotit ce qu'elle put obtenir ç'esl qu'il entendrait avec elle le lendemain une messe qu'elle avait été commander à l'église des Jésuites à l'intention de son heureux voyage.

Le lendemain, qui était un dimanche, ils allèrent tous les deux à l'église, la messe Mail pour huit heures: quelques minutes avant qu'elles ne sonnassent ils étaient arrivés ; ils se luirent à genoux et commencèrent à dire leurs prières. Loi qu'ils eurent fini, ils levèrent la lêle, et au milieu du rhrr-ur ils. virent une bière couverte d un drap noir avec des 1 1 i ges tout autour : un enfant de chœur vint les allumer, et i lui demanda quelle était la messe qu'an allait dire. LVnfani de chœur répondit que c'était celle sommai dêe par

la I. mine du capitaine, il, comme en ce moment le piètre m n'ait à l'autel, il ne lui fit pas d'aulre question. Au même inslanl la messe commença.

Aux premières paroles que prononça le prélre le eapitaîi ne el sa femme se regardèrent en pâlissant. Cependant loua deux se remirent il prier ; mais loi sque les chantres entonnèrent le Oe profmdis, la pauvre Francesca ne put résister plus long-temps à sa lerreur, elle jeta un cri et s'évanouit. Ce cri éiaii si douloureux que le prêtre descendit de l'autel ei s'approcha de celle qui l'avall poussé.

Mais, dit le capitaine d'une voix altérée, quelle diable

de messe nous cbantei-vous la P

— L'office des morts, répondit le prêtre.

— Qui vous l'a commandé?

— Francesca.

— Moi ! un office des morts ! s'écria la pauvre femme. Oh ! non, non ! Je vous ai commandé une messe de bon retour, et non un service funèbre.

— Alors j'ai mal compris, et je me suis trompé, répondit le prêtre.

— Sainte Vierge, ayez pitié de nous 1 s'écria Francesca.

— Que la volonté de Dieu soit faite, dit avec résignation le capitaine.

Le surlendemain nous partîmes.

Jamais nous n'avions eu un plus beau temps pour appareiller. Nous passâmes devant le Phare fiers comme si nous avions eu des ailes. Le capitaine avait l'air aussi tranquille que s'il n'avait rien eu au fond du ccuir. Mais moi, qui savais la chose, je le vis, quand nous eûmes doublé la tour, jeter deux ou trois coups d'œil du côté de Palma. Enfin il demanda sa lunette, on la lui apporta, il regarda longtemps le rivage, eî, sans dire un mot, il me passa l'instrument. Je regardai après lui, et, malgré Pa dislance, je vis Giulia aussi distinctement que je vous vois : elle était assise sur le haut d'un rocher dont la base trempai; dans la mer, regardant le bâtiment, et de temps en temps s'essuyant les yeux avec un mouchoir.

— C'est bien elle, dis-je en rendant la longe-vue au capitaine.

— Oui, je l'ai reconnue.

— Esl-ce qu'elle va rester longtemps là? c'est qu'elle m'of. fusque.

— Crois-tu véritablement qu'elle soit sorcière?

— Si elle l'est, capta ce I j'en mettrais ma main au teu 1

— Cependant elle ne m a jamais fait de mai ; au contraire, sans elle ..

— Après ?

— En bien ! sans el'e, je ne naviguerais plus aujourd'hui. Elle ne peut me vou'o'r du mal, car, lorsque je l'ai vue au bord du lac, elle ne n eraçait pas, elle priait, elle pleurait.

— Pard'eu I si ce n est que cela, elle pleure encore, on le voit bien.

Le capitaine reporta la luiette à son œil, regarda, plus attentivement encore que la pren ièie. fris ; puis, poussant un soupir, il renfonça sa lunette avec la paume de sa main, et passant son bras sous le mien : — Abons faire un tour sur l'avant, me dit il.

— Volontiers, capitaine.

L équipage n'avait jamais été plus gai; on riait, on racontail des histoires ; et puis, voyez-vous, quand nous allons dans les îles, cesl une fêle ; nous y avons des connaissances, comme vous avez pu voir, de sorie que chacun parlait de sa chacune, et il ne faut pas demander si on riail Aussitôt qu'ils m'aperçurent : — Al'ons Pielro. la larcnlelle. — Oh! je ne suis pas en train de danser que je leur réponds.

— Bah ! nous le ferons bre. danser malgré loi, dit mon pauvre frère. Oh! un bon garçon, voyez vous, dix ans de moins que moi; jel'ainaiscon nie mon et tant Alors il se met à siffler, les aulres à chai 1er, et moi, nia foi, je sens la plante des pieds qui me déu ai ge ; je commence à danser d'une jambe, puis de l'autre, el me voilà parti. Vous savez, quand je m y mets, ce n'est pas pour un peu : ils allaient toujours, et moi aussi; au bout il une demi-heure je tombe sur mon denière, jetais rendu. — Ah ! je dis, un verre du muscat, ça ne fera pas de n al. On nie passe la bouteille.— A la sanlé du capitaine et de son henieux voyage! Où est-il donc, le capitaine? — A l'arrière, medil Nunzio. — Eh! qu'est -ce que tu fais là, pilote ? — Tu \ois bien, je me croise les bras. le capitaine s'esl chargé du gouvernail.— Ah ! ah! Sur ce, je me lève, et je vas le rejoindre. Il avait une main sur le limon et il tenait sa ioigurite delautrr. La nuit commençait à tomber.

-- Fb bien! opila'ne?

— File y esl toujours.

Je mis ma m. un sur mes yeux, je vis un petit point blanc. pas an! re chose,.

OEUVRES COMPLÈTES l/ALEXANDRE DUMAS.

— C'est drôle, que Je dis au capitaine, je crois que vous vous i rompez, ce n'est pas une femme ça, c'est trop petit, ça m'a l'air d'une mouette.

— C'est la dislance.

— Oh ! j'ai de bons yeux, je n'ai pas besoin de longuevue, moi... je m'en tiens à ce que j'ai dit, moi... c'est une mouelie.

— Tu le trompes.

— Eh ! tenez, la preuve, c'e-.t que la voilà qui s'envole. Le capitaine jeta un cri, s'élança sur le bastingage. — Eh bien! dis-je en le retenant par le fond de sa culotte, qu'estce que vous allez donc faire?

— C'est juste, elle aurait le temps de se noyer dix fois avant que j'arrivasse. Et il retomba plutôt qu il ne redescendit.

— Comment?

— Elle s'est jetée à la mer.

— Bah!

— Regarde.

Je pris sa lorgnette : inutile, il n'y avait plus rien.

— Eh bien I dis je au capitaine, que voulez-vous! voilà. Il se désolait. Allons, soyez un homme, et que les autres ne s'aperçoivent pas de cela.

— Va les trouver et dis à Nunzio qu'il peut dormir cette nuit, je resterai au gouvernail. 11 me tendit la main, je la pris et je la serrai.

— Au bout du compte, lui dis-je, ce n'est qu'une sorcière de moins.

— Est-ce que tu crois qu'elle était sorcière? répéia-t-il-

— Dame! capitaine, vous savez mon opinion là-dessus, voilà trois fois que je vous le dis.

— C'est bien, laisse-moi. Je lui obéis.

— Vous pouvez vous coucher tous, leur dis-je, le capitaine veillera.

Ça faisait l'affaire de tout le monde, de sorte qu'il n'y eut pas de contestation. Le lendemain on se réveilla àLipari ; quant au capitaine, il n'avait pas fermé l'œil.

Nous y restâmes trois jours, non pas à décharger l'huile, ça fut fini en vingt-quatre heures, maisà faire la noce; puis après ça nous partîmes pour Mromboli légers comme lièges. Là nous chargeâmes, comme ça avait été dit, la valeur d'un millier de livres de passoline; non pas que nous eussions assez d'argent pour payer ça comptant, mais le capitaine avait hou crédit et il était sûr de s'en défaire avantageusement rien qu'à Mélazzo ; il en avait déjà près de deux cents livres placées d'avance. Alors, vous concevez, au lieu de revenir de Stromboli à Messine, on manœuvra sur le cap Blanc. Voilà que nous arrivons à la chose ; voyez-vous, je l'ai retardée tant que j'ai pu, mais ici il n'y a plus à s'en dédire : faut marcher I

— Un verre de rhum, Pielro 1

— Non, merci. C'était en plein jour, à midi, il faisait un magnifique soleil de la fin de septembre ; le temps à la bonace, un petit courant d'air, voilà tout. Le capitaine fumait ; le frère de Philippe, vous savez, le chanteur, il jouait à la inorra avec mon pauvre frère Baptiste. Moi, j'étais de cuisine. Je mets par hasard le nez hors de la cantine : — Tiens, |e dis, voilà un singulier nuage et d'une drôle de couleur. Il était comme vert, couleur de la nier, et tout seul au ciel.

— Oui, me répond le capitaine ; et il y a déjà dix minutes que je le regarde. Vois donc comme il tourne, Nun/.io.

— Vous me parlez, capitaine? dit le pilote en levant la tête au-dessus de la cabine.

— Vois-tu?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu penses de cela?

— Rien de bon.

— Si nous niellions toutes nos voiles dehors, peut-être arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage.

— Ce n'esl pas un erage, capitaine : il n'y a pas d'orage en l'air; le lemps est au beau ii x <• , la luise vient «le la Grèce; voyez plutôt la fumée de SlrOmuoll qui va contre le veut.

— C'est vrai, dit le capitaine.

— Eh I tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage, comme elle crépite.

— Tout le monde sur le pont, cria le capitaine.

En un moment nous filmes là tous les douze, les yeux fixés sur l'endioit en question , l'eau bouillonnait de plus en plus. De son côté, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'était comme un immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors nous reconnûmes que c'était une trombe ; au même moment, l'immense machine commença de se mettre en mouvement. On eût dit un serpent gigantesque aux écailles reluisantes qui aurait marché tout debout sur sa queue, en vomi saut de la fumée par sa gueule. Elle hésita un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre. Enfin, elle se décida avenir sur nous. En même lemps le vent tomba.

— Aux rames ! cria le capitaine.

Chacun empoigna l'aviron ; nous n'avions que vingt pa< à faire pour que la trombe passât à l'arriére. Il ne faut pas demander si nous ménagions nos bras ; nous allions, Dieu me pardonne ! aussi vite que quand le vent du diable souffle. Aussi, nous eûmes bientôt gagné sur elle; si bien qu'elle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre sillage. Quant à nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos; de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en être quittes. Tout à coup nous entendîmes Nunzio qui criait : — La trombe ! la trombe ! Nous nous retournâmes.

Soit que notre course rapide eût établi un courant d'air, soit que le sillon que nous creusions lui indiquât sa roule, elle avait changé de direction et s'était mise à notre poursuite. On eût dit un de ces géants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna, et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaiseaux qui avaient le malheur de relâcher à Catane ou à Taormine. Nous n'avions plus de bras, nous n'avions plus voix, nous n'avions que des yeux. Quanta moi, je me rappelle que j'étais comme un hébété; je suivais du regard un grand oiseau de mer qui avait été entraîné dans la trombe, et qui tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions devant elle ; si bien que nous nous trouvâmes tous entassés sur l'avant du navire, excepté le pilote qui, ferme à son poste, était resté à l'arrière. Tout à coup le bâtiment trembla comme si, lui aussi, il avait eu peur. Les mâts plièrent comme des joncs, les voiles se déchirèrent comme des toiles d'araignée ; le bâtiment se retourna sur lui-même. Nous étions tous engloutis.

Je ne sais pas le, temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus calculer, j'ai bien plongé à une trentaine de pieds deprofondeur. Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte que je n'étais pas encore trop ébouriffé en revenant à la surface de la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la première chose que je vis, c'était noire pauvre bâtiment floltanl cap dessus cap dessous, comme une baleine morte. Au même instant je m'entendis appeler; je me retournai, c'était le capitaine. Allons, allons, courage! que je lui dis ; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la grâce de Dieu, nous pouvons nous en tirer.

— Oui, oui, dit le capitaine ; mais en voilà encore un qui reparait derrière toi : c'est Vicenzo.

— A moi ! cria Vicenzo ; je sens que j'ai la jambe cassée, je ne puis pas me soutenir sur l'eau.

— Poussons-le au bâtiment, capitaine ; il se mettra à cheval dessus, et, tant qu'il ne sera pas coulé tout à fait, eh bien! il aura la chance d'être vu par quelque barque de pêche. Courage ! Vicenzo, courage I

Nous le primes chacun par-dessous un bras, et nous le soutînmes sur l'eau ; puis, arrivé au bâtiment, il s'y cramponna, et, à l'aide de ses deux mains et de sa bonne jambe, il parvint à se jucher sur la quille. — Ah ! dit-il quand il lut assuré sur sa machine, je vois les autres : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, vous deux ça fait dix, et moi ça lait onze : il n'en manque qu'un. Celui qui manquait

s'appelait Jordano ; non! n'en entendîmes Jamais parler.

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARÉNA

— Allons! dis-jc au capitaine, il faut nager de concert, et piquer droit au cap. C'est un peu loin, dame ! et il y en a quelques-uns qui resteront en roule; mais c'est égal, il ne faut pas que cela vous effraie. —Allons, en avant la coupe et la marinière.

— Bon voyage ! nous cria Vicenzo.

— Encore un mot, vieux.

— Hein ?

— Vois-tu mon frère ?

— Oui, c'est le second là-bas.

— Dieu te récompense de ta bonne nouvelle ! — Et je me mis à ramer vers celui qu'il m'avait indiqué, que le capitaine en avait peine à me suivre. Au bout de dix minu'es, nous étions tous réunis, et nous nagions en ligne comme une compagnie de marsouins. Je m'approchai de mon frère. — Eh bien 1 Baptiste, que je lui dis, nous allons avoir du tirage.

— Oh ! répondit-il, ça ne serait rien si je n'avais pas ma veste; mais elle nie gêne sous les bras.

— Eh bien I approche-toi de moi et ne me perds pas de vue; quand tu te sentiras faiblir, tu t'appuieras sur mon épaule. Tu sais bien que je ne suis pas gros, mais que je suis solide.

— Oui, frère.

— Eh bien ! pilote, c'est donc vous?

— Moi-même, mon garçon.

— Tiens, tiens, liens, vous n'êtes pas si bête, vous, vous êtes tout nu.

— Oui, j'ai eu le temps de me déshabiller ; mais si j'ai un conseil a te donner, c'est de ne pas user ton baleine à bavarder, tu en auras besoin avant une heure.

— Un dernier mot : ne perdez pas de vue le capitaine.

— Sois tranquille.

— Maintenant, motus.

Ça alla comme ça une heure. Au bout de ce temps, voyant mon frère inquiet : — Est-ce que tu te fatigues? que je lui dis.

— Non, ce n'est pas ça, mais c'est que je ne vois plus Giovanni. Celait le frère de Philippe.

Je me retournai, je regardais de tous les côtés; peine perdue, il était allé rejoindre Jordano. Et ça, sans dire un mol, de peur île nous effrayer.

Voilà ce que c'est que les marins ; pourtant je dis en moimême un Ave Maria, moitié pour lui, moitié pour moi, et je me mis à faire un peu de planche pour me reposer. Ça alla comme ça encore une heure; de temps en temps je regardais mon Irère, il devenait de plus en plus pale.

— Est-ce que tu es fatigué, Baptiste?

— Non, pas encore, mais nous ne sommes plus qye huit.

— Une barque, cria le capitaine.

En effet, à l'extrémité du cap, nous voyions poinler une voile qui venait de notre côté ; ça nous redonna des forces, et nous nous remimes à nager bravement. Elle venait à nous, mais elle devait être encore plus d'une heure avant de nous rejoindre.

— Je n'irai jamais jusqu'à elle, dit Baptiste.

— Appuie -toi sur moi.

— Pas encore.

— Alors ne te presse pas et respire sur la brassée.

— C'est ma diable de veste qui me gêne.

— Du courage.

Ça alla bien comme ça trois quarts d'heure. La barque approchait à vue d'œil ; elle ne devait pas être ù plus d'une lieue de nous. J'entendis Baptiste qui toussait; je me retournai virement.— Ce n'est rien, dil-ii, ne ce n'est rien.

— Si fait, c'est quelque chose, que je lui répondis ; allons, allons, pas de bravade, et mets la main sur mon épaule, ça soulage.

— App-oche-loi de moi alors, car je sens que je m'engourdis. En deux brassées je l'avais rejoint ; je lui mis la main sur mon cou, ça le soulagea.

— La barque nous a vus, cria le capitaine.

— Entends-tU, Baptiste? la barque nous a vus; nous sommes sauvés.

— Pas tous, car voilà Gaëlano qui se noie.

— Allons, allons, ne l'occupe des autres, chacun pour sui, frère.

— Alors pourquoi ne me laisses-tu pas là?

— Parce que toi, c'est moi.

— Taisez-vous donc, dit le pilule, vous vous exténuez.

Il avait dit vrai. Le pauvre l'aptiste ! il ne pouvait plus aller; il me pesait comme un plomb, de sorte que je n'allais plus guère non plus, moi. Cependant la barque avançait toujours ; nous voyions déjà les gens qui étaient dedans, nous entendions leurs cris, mais Nunzio seul leur répondait. On aurait dit qu'il avait des nageoires, quoi ! le vieux chien de mer; il ne se fatiguait pas. Quant à Baptiste, c'était autre chose ; il avait les yeux à moitié fermés, et je sentais son bras qui se raidissait autour de mon cou ; je commençais moimême à siffler en respirant, — Pilote, que je dis, si je n'arrive pas jusqu'à la barque, vous, ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas? Je n'avais pas achevé, que je sens que mon frère entre dans l'agonie. — A moi, pilote! à... Va le promener ! j'avais de l'eau par dessus la tête. Vous savez, on boit trois bouillons avant d'aller au fond tout à fait. — Bon, que je dis, j'en ai encore deux à consommer. Effectivement, je revins sur l'eau. J'avais le soleil en face des yeux et il me semblait tout rouge ; je voyais la barque dans un brouillard, je ne savais plus si elle était près ou si elle était loin ; je voulais parler, appeler : oui, c'est comme si j'avais eu le cauchemar. Si ce n'avait été Baptiste, j'aurais peutêtre encore pu me retourner sur le dos; mais avec lui, impossible, je sentais qu'il m'entraînait, que j'enfonçais. — Bon, je dis, voilà mon se>ond bouillon, je n'en ai plus qu'un; enfin je rassemble toutes mes forces, je reviens sur 1 eau, le soleil était noir. Ah ! vous ne vous êtes jamais no)é, vous?

— Non. Continuez, P.etro.

— Que diable voulez-vous que je continue? je ne sais plus rien. Je ne connaissais plus mon frère, qui me tenait au col ; je sentais que je roulais avec une chose qui m'entraînait au fond, aveu une chose qui me noyait, et je voulais me débarrasser de cette chose. Je ne sais comment je fis, mais, Dieu nie pardonne! j'y réussis. Alors j'eus un moment de bien-être ; il me sembla que je respirais, qu'on me pressait, puis qu'on me retournait. Quand j'ouvris les yeux, nous étions à la pointe du cap Blanc, que vous voyez là-bas ; j'étais pendu par les pieds et je crachais l'eau de mer gros comme le bras. Nunzio était près de moi, qui me frottait la poitrine et les reins.

— El les autres?

— Il y en avait quatre de sauvés, et moi et Nunzio ça taisait six.

— Et le capitaine?

— Le capitaine, il nes'élailpasnoyé,lui ; mais des efforts qu'il avait faits en mettant le pied dans la barque sa blessure s'était rouverte. Elle ne voulut jamais se refermer ; pendant trois jours il perdit tout le sang de son corps, et le troisième jour il mourut : preuve que Giulia était une sorcière.

Et Vicenzo, que vous aviez laissé sur le bâtiment avec

une jambe cassée ?

— C'est le même que voilà là, et qui cause avec votre ca> maraile et le cuisinier; mais c'est égal, vous comprenez maintenant pourquoi nous ne nous soucions plus d'aller au cap Blanc.

En effet, je comprenais.

En ce moment le capitaine s'approcha de nous, et voyanl à noire silence que nous avions lini :

— Excellence, me dit-il, je crois que votre intention est de loucher terre seulement à Messine et de retourner immédiatement à Naples par la Calabre.

— Oui. Y aurait-il quelque empêchement?

— Au contraire, je venais proposer à Votre Excellence lie descendre directement à San Giovanni pour ne pas payer deux patentes pour le speronare ; nous traverserons le détroit dans la chaloupe.

— A merveille.

— A. San Giovanni, vieux, dit le capitaine en se tournant vers le pilote.

Nunzio III un signe de tête, imprima un léger mouvement

(EUVRKS COMPLETES D'ALhXANllUli DUMAS.

au gouvernail, et !e petit bâtiment, docile comme un cheval de manège, tourna sa proue du côte de la Caiabre.

A dix heures du soir, nous jetâmes l'ancre à vingt pas de la côte.

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