‹ Une année `a FlorenceChapitre 63 sur 148 · LE PIZZO · texte numérisé non relu

LE PIZZO

Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces ratastiophes si inattendues, si retentissantes et si lembles, que leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent au milieu du siècle comme un de ces jalons historiques plantés par la main de Dieu pour l'élerniié : tel est le sort du Pizzo. Sans annales dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques de l'Iliade napoléonienne.

On n'ignore pas, en effet, que c'est dan> la ville du Pizzo que Mural vint se faire fusiller, là que cet autre AJax trouva

OEUV. COHP. — 1K.

une mort obscure et sanglante, après avoir cru un instant que. lui aussi, il échapperait malgré les dieux. (

Un mot sur celte fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des fautes qui s'attachent au nom de Murât, ce nom est devenu en France le plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.

Ce fut un sort étrange que celui-là : né dans une auberge, élevé dans un pauvre village, Murât parvient, grâce à la protection d'une famille noble, à obtenir une bourse au collège de Cahors, qu'il quitte bientôt pour aller terminer ses éludes au séminaire de Toulouse. Il doit être prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murât, lorsque, pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le renvoie à îa Bastide. L'a il retrouve l'auberge paternelle, dont il devient un instant le premier domestique. Bientôt celte existence le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal des logis; mais une faute conire la discipline la fait chasser du régiment comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang parmi ses serviteurs. En ce moment la garde constitutionnelle de Louis XVI est décrétée, Murât est désigné pour en faire partie ; il part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade se nomme Bessières : ce sera le duc d'Istrie.

Bientôt Murât quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé ; il écrit au club des Jacobins pour changer son nom de Murât en celui de Marat.Sur ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murât garde son nom.

Le 13 vendémiaire arrive, Murât se trouve sous les ordres de Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le commandement de l'armée d'Italie, Mural sera son aide de camp.

Alors Murât grandi tavecl'homme à la fortune duquel il s'est al taché. Il est vrai que Murât est de loutes les victoires; il charge le premier à la tête de son régiment; ilmontelepreaiier à l'assaut; il entre premier dans les villes Aussi est-il fait successivement, et en moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de l'empire, prince, grand-amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur, grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler Marat va s'appeler Juachim iïapoléon.

Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son casque une couronne ; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa le retrouvent tel que l'avaient connu la Coroua et le Tagliamento ; et le 16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 15 novembre 1805 il est entré le premier à Vienne.

Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de la grandeur de Murât et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre n'est qu'un homme. Napoléon va tomber. Murât va descendre.

Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murât. Napoléon a fait Mural ce qu'il est ; Mura! lui doit tout, grades, position, fortune : il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se liera Napoléon, s'il ne se fie point à Murât, ce garçon d'auberge qu'il a fait roi ?

L'heure des trahisons va venir; Murât la devance. Murât quitte l'armée, Murât tourne le dos à l'ennemi, Murât l'invincible est vaincu par la peur de perdre son trône. 11 arrive à Naples pour marchander sa couronne aux ennemis de la France ; des négociations se nouent avec l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Auslerlilz et de Marengo tombe maintenant, qu'importe 1 le fuyard de Wilna restera debout.

Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est debout pour une nouvelle lutte. Mural écoute

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

aveu inquiétude ce canon septentrional qui retentit encore au fond île la Saxe quand il croit l'élranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent jusqu'à lui et le font tressaillir : Lulzen, Baulzen. A ce bruit, Joaehim redevient Mural ; il redemande son sabre d'honneur et son cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voila qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caser te ou de Chiaramonte ; non pas, il coupe les roules de Freyberg et de Pyrna ; non pas, il esta Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie. Pourquoi Murât ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se noya-til pas à Leipsick comme Ponialowski ?...

Il n'eut pas signé le tl janvier 1814. avec la cour devienne, le traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 homme et à marcher à leur tète contre la France.

Moyennant quoi il resta roi de Naples, tardis que iNatoléon devenait souverain ds l'île d'Elbe.

Mais un jour Joaclrin s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône s'ébranle et vaci':e au milieu des vieux trônes. L'antique famille des rois rovg't du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère. Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Jc.achim.

En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île d'E'.be et marche sur ParLs. L'Europe 'e regarde passer.

Murât croit que le moment est venu de faire contrepoids a cet événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000 hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche ; mais ces 70,000 hommes ne sont plus des Fiançais. Au premier obslacie auquel il se heur te, il se brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.

Napoléon se contente de lui répondre: — Vous m'avez perdu deux fois: la première, en vous déclarant contre moi ; la seconde, eu vous déclarant pour moi. 11 n'y a plus rien de commun enire le roi de Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je tomberai sans vous.

A partir de ce. moment, Joaehim cessa d'exister pour Napoléon. Une seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers sur le plateau de mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura : — Ah ! si Mural était ici !...

Murât avait disparu. Nul ne savait ce que Murât était devenu; il ne devait reparaître que pour mourir.

Entrons au Pizzo.

Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour niui presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréi ha1 Brune riait mou parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai lire les favoris de l'un et les moustaches île l'autre, et plus d'une fois j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coitfédu bonnetaux plumes éclatante^ du héros d'Aboukir.

[e venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les i es heures d'une des pi US cruelles agonies dont les de l'histoire aient conservé le souvenir.

.l'avais pris tomes mes précautions d'avance. A Vulcano, OU se. le rappelle, les lils du général Nunzianle m'avaient donné une lettre de reconnu. m lalion pour lechevalier Alc.ila. Le chevalier Alc.ila, général du prince de l'Inl'antado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habile encore, et il avait rendu a Mural prisonnier Ions les sei vices qu'il avait pu lui

i • miie. Pendant Loua, les ions de ta captivité il lui avait tait

visite, et enfin il avait pris congé de lui dan . un dernier

adieu, queiquei instans avaul sa mort.

J'eus £ p Ini m uns a monsieur lechevalier Alcala la lettre de recommandation dont J'étais porteur, qu'il comprit

l 'intérêt que |e .levai ■ prendre au moindres détails de .a i a

laslronhe donl je voulais me faire historien, et qu'il mit es souvenirs a ma disposition.

D'abord noua commençâmes par vl ilet Le Pizzo. Le Pizzo est une petite ville de 13 ou t,8(io Dotes, balle h le prolongement d'un .les contrefont de la grande ébat*

ne de montagne* qui pan de Apennins, un p u lu-detsv.

de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant loute la Calahre. Comme à Scylla, ce contrefort étend jusqu'à la mer une longue arête de roihers, sur le dernier desquels csi bâtie la citadelle.

Des deux côtés, le Pizzo don. ire donc la plage de la hauteur d'une centaine de pieds. A sa droite est le go'i'e de Saiute-Eiiphémie, à sa gauche est la côte qui s'étend jusqu au cap Lariibroni.

Au milieu du Pizzo est une grai de place de forme à peu près carrée, mal bâtie, et à laquelle aboutissent (rois ou quatre rues tortue. ses A son extrémité mci'dionale, celle rue est oinéede ia statue du toi Ferdinand, père de la reine Amé'ie et gi and père du roi de Naples actuel.

Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer; ù droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par un escalier cyelopéen, formé, comme ce'ui de Caprée, de larges dalles de granit.

Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.

Ce fut de celle pel le plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre pêcheurs, qui venaient détendre leurs filets, qu'ils ne comptaient pas uti ser de la journée, attendu que ce 8 octobre était î.n dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâiimeiis, qui après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient suivre, se dirigèrent tout à coup vers te Pizo. A cinquante pas du rivage à peu près, les trois bâiimens mirent en panne ; une chaloupe fut mise à la mer; trente et une personnes y descendirent, et la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient debout à la proue : le premier de ces dois hommes était Murât; le second, le général Franccschetli, et le troisième l'aide de camp Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient vingt cinq soldats et trois domestiques.

Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et ie trésor de Mural, elle était restée sous le commandement d'un nommé Barbara, Maltais de naissance, que Mural avait comblé de bontés, et qu'il avait nommé son amiral.

En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à terre ; mais Mural l'arrêta en lui posantla main sur la tête et en lui disant :

— Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.

A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général Franceschetti sauta après Murât, et Campana après Franceschelti ; les soldais débarquèrent ensuite, puis les valets.

Mural, était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la poitrine et aux poches; il avait un pantalon de Casimir blanc, des boites à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la ganse était formée de quatorze diamans qui pouvaient valoir chacun mille écus à peu près ; enfin, sous son bras gauche il portail roulée son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier ses nouveaux partisans.

A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murât trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper ; de l'endroit où II était débarqué il voyait parfaitement l'escalier gigantesque qui conduit à la place; il donna l'exemple à sa petite troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.

Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour Je-

Icr un coup d'o il sur la flottille ; il vil la chaloupe qui rejoi-

n, .il le bâtiment ; il crut qu'elle retournait l'aire un nouveau

chargement de soldais, et continua de monter.

Comme U arrivait sur la place, dix heures sonnaient. La place elait encombrée de peuple : c'était l'heure où l'on allait commencer la messe.

i.Yioiineineni fut grand lorsque l'on vii déboucher la petite ti i i duiie pai un homme i ri I nient vêtu, par un

IMPRESSIONS PE VOYAGE. - LE CAPITAINE ARÉNA

général et par un aide de car n. Murât pénétra jusqu au milieu de la place sans que pe-s.'i.re le recci'iûf, tant on était loin de s'ailendre à le revoir jamais. MuTat cet codant élait venu au Fizzo cinq ans auparavar», et à I épcae où il élait roi.

Mais si personne ne le re<crr\ t, il reconnut, lii, parmi les paysans, un ancien sergent qui avait sew' dar.isa garde a Naples. Murât, comme la plupart des so..vtra:ns, avait 'a mémoire des noms. Ilmarcha droit à ex se rgen', i i in't la main sur l'épaule, et lui dit : — Tu .'at ; e 'es Tave a ?

— Oui, dit celui-ci ; que me vou'ez ous?

— Tavella, ne me reconnais tu pas? cHinja M.'at Tavella regarda Murât, mais ne répordi*. pc i f,

— Tavella, je suis Joachim Mural, dit le roi. A to . Unneur de crier le premier Vive Joachim !

La petite troupe de Murât cria à l'instant Vive Jeachim! mais le Calabrais resta immobile et silencieux, ei pas un des assistansne répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait donné lui nême le signal ; bien au contraire, ure rumeur sourde commençait à courir dans la foule. Mural comprit ce frémissen ent d'orage, et s'ai'ressan' de nouveau au sergent :

— Tavella, lui dit-il, va rae chercher un cheval, et, de sergent que tu étais, je te fais capitaine.

Mais Tavella s'éloigna sans répondre, s en'erça dans une des rues tortueuses qui abolissent à la p ace, rerira chez lui et s'y renferma.

Pendant ce temps, Murât était demeuré sur la place, où la foule devenait de plus en plus épaisse. Alors le gérerai Franceschetli, voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au contraire les figures sévères des assistans s'assombrissaient de minute en minute, s approcha du roi :

— Sire, lui dit-il, que faut-il faire?

— Croislu que cet homme m'amènera un cheval 1

— Je ne le crois point, dit Framesohetti.

— Alors, allons à pied à Monteleone.

— Sire, il serait pius prudent peut-être de reioirner à bord.

— Il est trop tard, dit Murât ; les dés sont jetés, que ma destinée s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone !

— A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui montrant le chemin, marchait à sa tête.

Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu En même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés, non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza,mais qui se trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à la tête de la population et d'arrêter Murât. Trenta Capelli avait aussitôt compris quels avantages résumeraient immanquablement pour lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il riait eu uniforme, tout prêt d'assister a la messe; il s'élança de chez lui, suivi de Pellegrino, courut sur la pl;;ce, proposa à toute la population, déjà en rumeur, de se mettre a la poursuite de Murât. Le cri; Auxarmesl retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue, en sortit avec un fusil, et, guidée parl'renta Capelli et Georges Pellegrino, toute celle foule s'élança sur la roule de Monteleone, coupant la retraite a Murât et ,1 sa petite troupe.

Murât avait atteint le pont qui se trouve à (rois cents pas à peu près en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne savait pas fuir, il attendit.

Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vil Murât s'arrêter, il ne voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier île sa main ; il fit donc signe A la populall le se h nlr où

elle était, et s'avaiçart seul cedre Mua», qui de son côté s'avarc.a'1 seul vers lui :

— Vous voyez que la retra'te vous est coupée, lui dit-i! ; vous vovezquencus soirmes lier.te contre un, el queparconséuuert il n'y a pas moyen pour vous de résister; rendezvous dote, et vous épargnerez l'effusion du sang.

— J ai quelque cl ose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour Mural ; suivez-moi, réunissez vous à moi avec cette (roupe, et il y a les épauleltes de gérerai pour vous, et pour chacun de ces hommes c.'rquante louis.

— Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous sommes tois dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort ; vous ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre ci de Vive Joachim ! n'est-ce ras ? Écoutez.

Et Trenla Cape'H, levant son éfée en l'air, cria :

— Vive Ferdinand !

— Vive Ferdinand! répéta d'une seule vo'x toute la ptp.*- Ialion, à laque'ie commença'ent à se mêler 'es femmes et les enfans, qui accouraient et s'amassa'en! à l'arrière-garde.

— Il en sera dece ce que D'eu voudra dit Joachim, mais je ne me rendrai pas.

— Alors, dit Trenta Cape ;i, que le sang retombe sur ceux qui le feront couler.

— Dérangez-vous, capitale, dit Murât, vous empêchez cet homme de m'ajuster.

Et il lui montra du doigt Georges Fe egrino qui le mettait en joue.

Trenta Cape"i se jeta de côté, lecocp partit, mais Murât n'en fut point atteint.

Alors Murât ccn>[rit que si un seul coup de fusil élait tiré de son côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes seraient mis en morceaux • <1 voyait qu'il s'était trompé sur l'es prit des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa floit1 le. Il fit un signeàFranceschetti et à Campana, et s'élançant du haut du pont sur la plage, c'est-à-d're d'une hauteur de treDteà trenie-cine, pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire aucun mal : Campana et Franceschetli sautèrent après lui et eurent le même bonheur que lui Tous trois aiors se mirent à courir vers le rivage, au milieu des vociféralions de toute la populace qui, n'osant les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo pour regagner le large escaiier dont nous avons parlé et qui conduit a la plage.

Murât se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur le rivage el la Houille à la place où il l'avait laissée; mais en levant les yeux vers la mer il vit la flotliile qui l'abandonnait et gaguait le large, enim?:ianl la chaloupe amarrée à la proue du navire amiral que monlait Barbara. Ce misérable livrait son maître pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du roi.

Mural ne put croire à tant de trahison ; il mit son drapeau au bout de son épée et lit des signaux, mais les signaux lestèrent sans réponse. Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont pleuvaient autour de lui. tandis qu'on commençait à voir déboucher far la place la tête de la colonne qui s'était mise a la poursuite des fugitifs. Il n'y avait pas de temps a perdre, une seule chance de salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en trouvait a vingt pas, et de faire fore? de rames vers la flottille, qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Muni et ses compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau : en ce moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenla Capelli, Pellegrino elioute leur suite n'étaient pius qu'à cinquante pas de la barque, Franceschetli sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna l'éloigua de deux ou trois pas du rivage. Mural voulut sauter à son tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes fortunes, les éperons de ses bolles à l'écuyère restèrent accrochés dans un lilet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan, Mural ne put atteindre la barque, et tomba le visage

dans l'eau. Au même instant, el avani qu'il eùl pu se relever, toute la population était sur lui: en une seconde ses épauleltes furent arrachées, son habit en lambeaux «i sa ligure

UhlNUliS COMPLETES U'ALliXANURK DUMAS.

en sang. La curée royale se fût faite à l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents, siTrenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Fer-; dinand, les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent que Murât serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui ; il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui, mais prisonniers pour vols et pour assassinats, L'ex-grand-duc de Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le cachot des condamnés correctionnels.

Un instant après, le gouverneur du château entra ; il se nommait Maiiei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il était.

— Commandant, s'écria alors Murât en se levant du banc où il était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, difes, est-ce que c'est là une prison à mettre un roi?

A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses, ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits d'élonnement ; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur ancien roi.

— Sire, dit Maltei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre qu'il élai-t défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je vais vous conduire dans une chambre paniculière.

— Il re Joachimo! il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.

— Oui, leur dit Murât en se levant de toute la hauteur de sa grande laille ; oui, le roi Joacbim, et qui, tout prisonnier et sans couronne qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son passage.

A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans attendre les remercîmens des misérables dont il avait été un instant le compagnon, il fit signe au commandant Maltei qu'il était prêt à le suivre.

Le commandant marcha le premier, lui lit traverser une petite cour, et le conduisit dans une; chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.

— Je voudrais un bain parfumé, et des tailleurs pour me refaire des habits.

— L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, générai, reprit Matlei lui rendant celte fois le litre officiel qu'on était convenu de lui donner.

— Eli ! pourquoi ceia ? demanda Murât.

— Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi les tailleurs du Pizzo, il n'y en a pas un capable de taire à Votre Excellence autre chose qu'un costume du pays.

— Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et làii' s \rnir (les tailleurs de Munteleone : je veux un bain parfumé, |e le paierai cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voila tout. Quant aux habits, faites venir 1rs tailleurs, et je leur expliquerai ce que je désire.

Le commandant sortit en Indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les ordres qu'il venait de recevoir.

i n m tant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils

apportaient des rideaux de damas pour mettre aux fenêtres,

lises et des fauteuils pareils, et enfin «1rs matelas, des

draps etdes couverlures-^our le lit. La chambre dans la-

be trouvait Mural étant celle du concierge, tous ces

manquaient ou étaient en si mauvais étal que de gens

de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir. Mu-

i ii demanda de quelle pan lui venait cette attention, el on

lui ré| ondil que i élall de la pari du chevalier U< al i

Bientôt on apporta à Mural le bain qu'il avait demandé. Il était encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante : c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami; mais la position du général Nunzianle était fausse, et Murât s'aperçut bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant le prisonnier; el, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât se contenta de répondre :

— Vous voulez savoir d'où je viens et où je vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir du bain.

Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus longtemps sans faire céder tout à fait les convenance* à un devoir un peu rigoureux peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples, et envoya à Murât ce qu'il demandait.

C'était un uniforme completd'officier napolitain. Murât s'en revêtit en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes, et à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.

Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait, passa des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets: il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia en leur faisant promettre que ses vêlemens seraient prêts pour le dimanche suivant.

Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres .- c'était celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut voir encore aujourd'hui à fleur rie terre. Murât chercha vainement à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point souper. Murât l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.

— Oh! ce n'est rien, répondit le concierge.

— Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murât en insistant.

— Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.

Mural se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons, et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était passé d'une façon si rapide el si imprévue qu'à peine s'il avait eu le temps de remarquer les circonstances les plu» importantes qui avaient immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc, encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le groupe, entrer dams le petit fortin, et en sortir cinq minutes après portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé de ses vêlemens : c'était celui de Campana.

Murât tomba sur une chaise, et laissa aller sa tète dans ses deux mains : cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui venait de tomber pour lui dans une écliauffourée sans gloire, el que des indifférons enterraient comme un chien sans même demander BOn nom.

Au bout d'un quart d'heure Mural se releva et f^c rappro • ha de nouveau de la fenêtre. < lelte l'ois la plage, n part quel quel eurieu* attardés, élall ii peu près diserte; seulement,

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARÉNA

à l'endroit que couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée, indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré.

Deux grosses larmes silencieuses coulaient des yeux de Murât, et il était si profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin, a un mouvement que le bonhomme lit pour attirer son attention, Murât se retourna.

— Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.

— Bien, dit Murât en secouant la tête comme pour faire tomber la dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.

— Son Excellence le général Nunzianle demande s'il lui serait permis de dîner avec Votre Excellence.

— Parfaitement, dit Murât. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.

Murât employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace d'émotion, de sorte que le général Nunzianle entra lui-même ii la place du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant, qu'on eût dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé.

Le dîner était préparé dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murât était toute superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul ; et, supposant que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près a table, Murât, ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le désir de se retirer dans sa chambre, et d'y rester seul et tranquille jusqu'au lendemain. Le général Nunzianle s'inclina en signe d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le seuil, Murât se retourna et lui présenta la main ; puis il rentra, et la porte se referma sur lui.

Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement et l'arrestation de Murât. Cette dépêche ordonnait la convocation immédiate d'un conseil de guerre. Murât devait être jugé militairement, et avec toute la rigueur de la loi qu'ii avait rendue lui-même en 1810 contre tout bandit qui serait pris dans ses Etats les armes a la main.

Cependant celte mesure paraissait si rigoureuse au général Nunziante, qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche écrite. De celle façon, le prisonnier cul un sursis de trois jours, ce qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva Elle élait brève et précise ; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici :

■■ Naples, 9 octobre 181.1.

» Ferdinand, par la grâce de Dieu, elc.

» Avons décrété et décréions ce qui suit :

» art. i". Le général Murât sera jugé par une commission militaire dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

» art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demiheure pour recevoir les secours de la religion. »

Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation, qu'on avait déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la mort.

Un second arrêté élait joint a celui-ci. Ce second arrêté, qui découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour composer le conseil de guerre.

Toute la journée s'écoula sans que le général Nunzianle eût le courage d'avertir Murât des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12 au 15, la commission s'assembla ; enfin, comme il fallait que le 13 au malin Murât parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher pins long-

temps la situation où il se trouvait; et le 15, à six heures du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée et la liste de ses juges lui fut communiquée.

Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que Murât, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y eût été préparé, et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette lecture achevée, Murât déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal composé de simples officiers ; que si on le traitait en roi, il fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en maréchal de' France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce qui élait le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un jury de généraux.

Le capitaine Straii n'avait pas mission de répondre aux interpellations du prisonnier : aussi se contenla-t-il de répondre que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que, le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.

— C'est bien, dit Murât; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez, et dites à la "commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me rendrai pas au tribunal ; et si l'on m'y porte de force , aucune puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.

Strati s'inclina et sortit. Murât, qui élait encore au lit, se leva et s habilla promptement : il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation et son supplice une demi heure seulement lui était accordée. Il se promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco Froyo, rapporteur de la commission, entra : il venait prier Mural, au nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un instant; mais Mural renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.

A cette question, Murât se retourna, et avec une expression de hauteur impossible à décrire :

— Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera : assassiné au Pizzo. Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne de sortir.

Le rapporteur obéit.

Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son tour supplier Murât de paraître devant la commission, mais il fut inébranlable.

Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Mural resta enfermé seul et sans que personne fût introduit près de lui ; puis sa porte se rouvrit, et le procureur royal La Caméra entra dans sa chambre, tenant d'une main le jugement de le commission, et de l'autre la loi que Murât avait rendue luimême contre les bandits, et en vertu de laquelle il avait été jugé Mural étaitassis ; il devina que c'était sa condamnation qu'on lui apportait : il se leva, et, s'adressant d'une voix ferme au procureur royal : Lisez, monsieur, lui dit-il. je vous écoule.

Le procureur royal lut alors le jugement : Mural était condamné ù l'unanimité moins une voix.

Cette lecture terminée : — Général, lui dit le procureur royal, j'espère que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que vous ne vous en prendrez qu'à vous même de la loi que vous avez faite.

— Monsieur, répondit Mural, j'avais lait cette loi pour des brigands et non pour des tries couronnées.

— La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.

— Cela peut être, dit Murât, lorsque cela est utile à certaines gens; mais quiconque a élé roi porte avec lui un caraclère sacré qui mériterait qu'on y regardai à deux fois

avant de le traiter co ie le commun des hommes. Je faisais

cet honneur au roi Ferdinand de croire qu'il ne me ferait

œuvrfp roMPr êtfs n'Ai fxandre dumas.

pas fHSiller comme un criminel; je me trompais : tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles, j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire adieu à ma femme et à me* enfans. Allez, messieurs ; et il ajouta en souriant, comme au temps où il élait roi : Et que Dieu vous ait dans sa sainte et digne garde.

Resté seul, Murât s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer, et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.

« Chère Caroline de mon cœur,

» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices : dans une heure tu n'auras plus d'époux, et nos enfans n'auront plus de père ; souveneï-vous de moi et n oubliez jamais ma mémoire.

» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

» Adieu mon Achille, adieu ma Laetitia, adieu mon Lucien, adieu ma Louise.

» Montrez-vous dignes de moi ; je vous laisse sur une terre et dans un royaume plein de mes ennemis; monlrezvous supérieurs à l'adversité, et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en songeant à ce que vous avez été.

» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire ; rappelez-vous que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle de mourir loin de mes enfans, loin de ma femme, et de n'avoir aucun ami pour me fermer les yeux.

» Adieu, ma Caroline, adieu mes enfans; recevez ma bénédiction paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.

» Adieu, adieu, n'oubliez point votre malheureux père! • Pizzo, ce 13 octobre 1815.

i JOACHIM MURAT. »

Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit : Murât se retourna et reconnut le général Nunziante.

— Général, lui dit Mural, seriez-vous assez bon pour me procurer une paire de ciseaux? Si je la demandais moimême, peut-être me ia refuserait-on.

Le général sortit, et rentra quelques secondes après avt c l'instrument demandé. Murât le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la lettre et présentant celle lettre au jiciiéral :

— (iénéral, lui dit-il, me donnez- vous votre parole que cette lettre sera remise a ma Caroline?

— Sur mes épaulelies. je vous le jure! répondit le général.

Et il se détourna pour cacher son émotion.

— Eh bien! cli bien ! général, dit Muret en lui frappant

sur l'épaule, qu'est-ce dono que cela? que diable I nous

- neaeoldata tous les deux; nous avons vu la mon eu

face. Eh bien ! je \ais la revoir, vol II tout, el celle rois elle viendra à mon commandement, oe qu'elle ne fall pas toujouis, ear )'espèM qu'on me laissera commander le feu, n'estce pa 1

Le 'lierai fil signe île la tête que oui

Maintenant, général, continua Murât, quelle «si l'heure nr mon eiieutlon t

— i)é ignet la vou mime, répondit le général.

— Ce i vouloir que |e ne vous fasse pas allendre.

— .le pire que vous ne croyez pas que o'esl ce motif.

< rai |e plaisante, voilà loul

Murât tira sa montre de son gousset : c'était une montre enrichie de diamans,sur laquelle élait le portrait de la reine; le hasard fil qu'elle se présenta du côlé de l'émail.

Murât regarda un instant le portrail avec une expression de douleur indéfinissable, puis avec un soupir :

— Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante. Puis il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout à coup pour quelle cause il l'avait tirée :

— Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est trois heures passées ; ce sera pour qualre heures, si vous voulez bien ; cinquante-cinq minules , est-ce trop!

— C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fi.» un mouvement pour sortir en sentant qu'il étouffait.

— Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Mural en l'arrêtant.

— Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais vous m'en dispenserez, n'est ce pas, général? je n'en aurais pas la force...

— C'est bien ! c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat ; vous me donnerez la main en passant, et ce sera tout.

Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait deux prêlres.

— Que veulent ces hommes? demanda Murât, croient-ils que j'ai besoin de leurs exhortations, et que je ne saurai pas mourir?

— Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé ù la royauté.

— Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murât.

Les deux prêlres entrèrent : l'un d'eux se nommait Francesco Pellegrino, et élait l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était cause de la mort de Murât ; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.

— Maintenant, messieurs, leur dit Murât en faisant un pas vers eux, que voulez-vous? dites vile; on me fusille dans trois quarls d'heure, et je n'ai pas de temps à perdre.

— Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez mourir en chrétien?

— Je mourrai en soldat, dit Murât. Allez.

Pellegrino se relira à celle première rebuffade; mai-s don Antonio Masdea resla. C'était un beau vieillard a la figure respectable, à la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment d'impatience en voyant qu'il ne suivait pas son compagnon; mais, en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa physionomie, il se contint.

— Eh bien! mon père, lui dit il, ne m'avez-vous point entendu ?

— Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis, sire ; il est vrai qu'a celle époque vous éliez roi, et que je venais vous demander une grâce.

— Au fait, dit Murât, votre figure ne m'est pas inconnue : Où vous ai-je donc vu ? Aidez ma mémoire.

— Ici même, sire. Lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810, j'allai vous demander un secours pour achever noire église : je. sollicitais 23,000 francs, vous m'en envoyâtes 40,000.

— C'esi que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant Murât.

— Eh bien ! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il vous demande?

— Laquelle P

— Celle de mourir en chrétien.

— Vous voulez qUfl Jfl me confesse? eh bien! écoule? : Étant enfant, j'ai délObél :'i mes parens qui ne voulaient pas

que je me tisse soldat. Voila la seule chose iiont j'aie à me repentir.

— Mais, sire, voulez-vous nie donner une attestation que vous mourez dans la foi catholique1

— Oh! pour cela, «ans difficulté, dit Mural; el allant

IMPRKSSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARÉNA

s'asseoir à la table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant :

« Moi, Joachim Murât, je meurs en chrétien, croyant à la » sainte église catholique, apostolique et romaine.

» JOACHIIU MIHAT. »

Et il il remit le billet au prêtre.

Le prêtre s'éloigna.

— Mon père, dit Murât, votre bénédiction.

— Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais de cœur, répondit le prêtre.

Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.

Mu^at s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient à une prière ; puis il lit signe à don Masdea de le laisser seul. Celte fois le prêtre obéit.

Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution s'écoula sans qu'on put dire ce que fit Mural pendant cette demi-heure. Sans doute il repassa (ouïe sa vie, à partir du village obscur, et qui, après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le général Nunziante i'enlra il trouva Murât prêt comme pour une parade; ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front, et encadraient sa figure mâle et tranquille ; il appuyait la main sur le dossier d'une chaise, et dans l'attitude de l'attente.

— Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il ; tout est-il prêt?

— Le général Nunziante ne put lui répondre tant il élak ému, mais Murât vit bien qu'il était attendu dans la cour ; d'ailleurs, en ce moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur ks dalles.

— Adieu, général, adieu, dit Murât ; je vous recommande ma lettre a ma chère Caroline.

Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il sortit de la chambre et entra dans la cour.

— Mes amis, dil-il aux soldais qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander le feu ; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste : visez à la poitrine, sauvez le visage.

Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur, et exhaussé sur une marche.

Il y eut un kislant de tumulte au moment où il allait commencer de commander le feu : c'étaient les prisonniers correctionnels qui, n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient pour être à celte fenêtre.

L'ollicier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se lurent.

Alors Mural commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte ni relard, comme il eût [ail ;i un simple «.ercice. Au mot Feu, trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats intimidés, six n'a. vaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de la tète.

C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murât un demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie. Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois : Murât en avait pour mourir deux lois, lui !

— Merci, nies amis, dil-il, merci du sentiment qui vous a l';iil m 'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez dû commencer, recommençons, el cette fois pas de grâce, je vous prie.

Kl il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme el sonore, regardant entre chaque commandement le portrait delà reine; enfin le mol Feu se fil entendre, ■"i\i d'uni' détonation, et Mura ton) lia percé de trois balles. H était tué raide : une des balles avait traverse I C08itr< (in le releva, Bl en le relevant OH trouva dans s;; main la

montre qu'il n'avait point lâchée, et sur laquelle éinit le

polirait, .l'ai vu celle montre ,'i Florence entre les mains de madame Muret, qui l'avait rachetée, 2,400 fr.

On porta le corps snr le lit, el, le procès-verbal de l'exélion rédigé, oh reforma la porte sur lui.

Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs sacs de chaux ; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui depuis ce temps ne fut pas rouverte.

Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines traditions verbales , la tête fut portée à Naples et remise à Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin que si quelque aventurier profitait jamais de cette tin isolée et obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim, on pût lui répondre en lui montrant la têle de Mural.

Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tète du lit de Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef, si bien que ce ne fut qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils François ouvrit cette armoire, el découvrit le secret paternel.

Ainsi mourut Murât, a l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île d'Elbe.

Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.

Après avoir recueilli de la bouche même des témoins oculaires toutes les notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des localités qui y sont signalées. D'abord, notre première visite fut pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille chaloupe que Jlurat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la carcasse est encore trouée de deux balles.

En avant du petit fortin, nous nous finies montrer la place où est enterré Campana ; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs : elle est recouverte de sable comme le reste de la plage.

De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus de trente-cinq pieds de hauteur.

De là nous revînmes au château ; c'est une petite forteresse sans grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris entre deux murs ; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu occupa Murât, et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Mural était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six balles ont traversé le corps du condamné.

Nous entrâmes dans la chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux ou trois enfans couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans un coin ; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission militaire, des soldais chantaient à lue-lèle. f

L'homme, qui nous faisait les honneurs de celle triste habi ta lion était le fils de l'ancien concierge ; c'était un homme de trente cinq on trente-six ans. Il avait vu Mural pendant les cinq jours de sa déleiiiion, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à celte époque quinze ou seize ans.

Au reste, aucun souvenir matériel n'éiail reslé de celle grande catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.

Je pris ;i la chambre Olalre un dessin très exact de cette cour. Il est diflieile de voir quelque Chose de plus triste d'aspect <iue ces murailles blanches, qui Be détachent en cou lours arrêtés su:- un ciel d'un bleu d'indtj "

Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre sce1-

OEUVRES COMPLÛTES D'ALEXANDRE DUMAS

lée sur le cadavre de Murât n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été prise sur lui.

A. mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année, madame Murât, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de Lipona, sachant que j'arrivais du Pizzo, me (it prier de passer chez elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris au Pizzo.

Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et que Murât tenait dans sa main lorsqu'il tomba... Quant a la lettre qu'il lui avait écrite peu d'instans avant sa mort, elle ne l'avait jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.

J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au gouvernement napolitain, la ville de Pizzo est exemptée pour toujours de droits et d'impôts.

MAIDA.

Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés, séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la plage même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où est enterré Campana ; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureuœent il était trop tard pour remonter à la ville ; l'eau tombait par torrens, et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage et venaient mourir à dix pas de notre auberge.

On nous dressa des lits de sangle ; mais, quelques recherches que l'on fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la place, et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises. Peut-être y seraisje parvenu si j'avais eu des contrevens à la chambre, mais il n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus, qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin j'appelais nos matelot a grands cris, mais à cette heure je priais Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le pcrl.

Le jour vint enlin sans que j'eusse ferme l'œil ; c'était la iro-sième nuit que je ne pouvais dormir ; j'étais écrasé de t ligne, Comme Mural, j'eusse donné cinquante ducats d'un bain ; mais il fut impossible, dans tout ie Pizzo, de trouver mie baignoire : le chevalier Alcala seul en avait une, probabablemenl celle qui avait servi au prisonnier. Mais quelque enfle que j'eusse d'agir en roi, je n'osai pousser l'indiscrétion fiisque-la.

Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très froid, et le lemps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais étendu sur le sable de la mer ri j'aurais enlin dormi, mais le table de la nier élait (eut détrempé, h il était devenu une plaine de boue pareille aux

volcans des Maccalubi. [Nous n'en sortîmes pas moins de noire bouge aiin de chercher notre nourriture, que nous Animes par trouver dans une petite auberge située sur la p ii >■ Pendant que nous étions ;i déjeuner, nous demandâmes si ion ne pourrait pas nous coucher la nuit suivante : on

nous répondit, comme toujours, affirmativement, et en nous montrant une chambre où du moins il y avait l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer notre carte à l'auberge de la plage, et nous fîmes transporter notre roba dans notre nouveau domicile.

Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente, s'en alla prendre une vue générale du Pizzo ; pendant ce temps, je fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne pouvais dormir.

Mais alors se renouvela l'histoire des draps : les draps sont une grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier coup on vous donne une paire de draps blancs ; presque toujours on essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le mm avis de Juvénal, c'est le phénix de la princesse de Babylone.

Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon honneur. Celte, fois, je n'y lins pas; indiscret ou non, j'écrivis à monsieur le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps. Il accourut luimême pour nous offrir d'aller coucher chez lui ; mai» comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon ; et le garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec les bienheureux draps tant ambitionnés.

Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée ; il fallait donc continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le capilaine : une à l'auberge de la place, l'autre a l'auberge du rivage, et l'autre à monsieur le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous à San-Lucido.

Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à arriver de l'intérieur de la Calabre :on disait que Cosenza et ses environs avaient beaucoup souffert ; plusieurs villages, a ce qu'on assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient disparu, entièrement englouties, elles et leurs habilans A.u reste, les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je demandai au chevalier Alcala si la tempête de celte nuit n'avait pas quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette espèce d'énigne atmosphérique.

— Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous répondra avec une conviction parfaite : C'est l'esprit de Murât qui visite le Pizzo.

— Et vous, que me répondrez-vousP lui demandai-je en souriant.

— Moi, je vour, répondrai que depuis vingt ans cet'e tempête n'a pas manqué mu- seule fois de revenir a Jour et à heure fixe, affirmation de laquelle, entre votre quaKé de Français et de philosophe, vous tirerez la conclusion que vous voudrez.

Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être pressé de nouvelles questions.

Toute la journée se passa sans (pie nous aperçussions ap pan nce de speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme nous l'avons dit, avec

quelques louis seulement, el si le temps contraire continuait nous devions bientôt arriver a la On de notre trésor, pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel, notre muletier non i signifia que nous n'eneslons point à compter

IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARENA

sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mimes à la recherche d'un autre muletier.

Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu appeler les mulets, muli, et je continuais de désigner l'objet sous ce nom : personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin ; puis quand il fut fini :

— Ah ! s'écria-t-il, una vet titra.

Au Pizzo une mule s'appelle vettura. Avis aux philologues et surtout aux voyageurs.

Le lendemain, à six heures, nos deux vetture étaient prêtes. Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous entamâmes une explication préalable sur ce sujet ; mais celui-ci se contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portail en bandoulière :

— Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous voudrez.

Nous appréciâmes ce laconisme tout Spartiate; nous fîmes une dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare n'éiait point en vue ; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.

Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée par lui-même : c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas. Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murât fut, il faut le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un mouvement d'envie; de sorte que les babitans du Pizzo, je n'ose répéter le mot, sortent a peine de la circonscription de leur territoire, qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines. Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armé:-, s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui, cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres Calabrais, en les appelant presque toujours traditori, leur rendaient au moins pleine et entière justice.

Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances nous donnèrent le désir de voir ce village ; mais notre guide nous prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halle pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, â la rigueur, des signori pouvaient s'arrêter; nous le pliâmes donc, de se détourner de la grande route et de nous ((induire à Maïda. Comme c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune difficulté ; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà tout,

Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco (Ici Fico, pour reposer nos montures et essayer de de déjeuner; puis, après une halte d'une heure, nous réprimes noire course, en laissant la grande route a notre gauche et en nous engageant dans la montagne.

Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les auberges avait à peu près cessé ; nous étions engagés dans la région des montagnes où poussent les Châtaigniers, et, comme ikuis approchions de l'époque de l'année OBl'V. COMPL, — 1\.

où l'on commence la récolte de cet arbre, nous prenions les devans de quelques jours en bourrant nos poches de châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne volonté notre hôte put nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me gardai bien de déroger a cette habitude, attendu que d'avance je me faisais une assez médiocre idée du gîte qui nous attendait. ,

Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Mania. C'était un amas de maisons, situées au haut' d'une montagne, qui avaient été recouvertes primitivement, I comme toutes les maisons calabraises, d'une couche de plâtre ' ou de chaux, mais qui, dans les secousses successives qu'elles avaient éprouvées, avaient secoué une pari ie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient couvertes de larges taches grises qui leur donnaient l'air d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité incalculable d'animaux de toute espèce qui, ouire les Maïdiens, devaient habiter de pareilles maisons. C'était effioyabie à penser; mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc notre route sans même faire part .à notre guide de terreurs qu'il n'aurait point comprises.

Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets devant nous. Nous avions tait à peine une centaine de pas en suivant ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à notre guide à quelle race de stryges appartenait la canidie calabraise que nous avions devant les yeux : notre guide nous répondit alors que ce n'était pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la somme de nos mérites, et je lui envoyai par noire guide la somme de deux carlins : cette somme parut sans doute à la bonne femme une fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris de joie : nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte, elle ne voulut entendre â rien, et continua de marcher derrière nous, ralliant a elle lotis ceux que nous rencontrions sur notre roule, et qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à la première rue nous avions h notre suite une trentaine de personnes parlant et gesticulant â qui mieux mieux, et au milieu de ces trente personnes, la pauvre folle qui racontait comment nous lui avions donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes déguisés.

Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis • chaque maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à l'instant même ses habilans ; au bout d'un instant, nous ne fûmes plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fui impossible d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de noire mieux à demander une auberge; mais il parait, ou (pie notre accent avait un caractère tout particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car a chaque interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si joyeux et si commnnicatif que nous finissions par partager l'hilarité générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe, contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont nous étions mis ; nous ns pouvions pas les empêcher de loucher, comme de grands enfans, ces doubles canons damassés qui étalent l'objet d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste. au milieu du village q e sur une grande roule. Enfin nous commencions a nous regarder avec une certaine inquiétude

lorsque tout à coup un homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous élions sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous sciions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se plaindre de nous ; il nous jura ses grands dieux que des princes ne demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un instan;, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant de nous répéter que nous élions bien favorisés du ciel d'être tombés entre ses mains.

Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une déchirure en forme de porte. A droite de la partie antéiieure consacrée au public, était un comptoir avet quelques bouteilles de vin et d'eau-de vie et quelques verres de différentes grandeurs. A ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de dessus elle. A gain lie était, dans un enfoncement, une truie qui, venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont les grognemens avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les plantes grimpantes, était l'habitation de l'hôtesse. A droite était son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui ressemblait dans l'obscurité a un chien, et que nous reconnûmes quelque temps après poyr un de ces crétins hideux, à gros cou et à ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas divns le Valais. Sur le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes a trois becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment de hideux chiffons tout bâillonnés que l'on eût jetés en France à la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de. paille.

C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.

Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de Nos Excellences, à se départir de ?es habitudes et a nous donner >> manger et h coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si grande faveur qui noue était accordée, que c'eut été le comble de l'impoli»

tea '• de la refu-er. La question de paraître poli ou impoli à

la signora Bertassl était, comme on s'en doute, fort secondaire pour nous, mais, après dous être informés a notre i iiziote, ncusappt Imes qu effectivement nous ne trouverions pris une seule, aubei iul Vlaïda, et 1res probable

ment non plus pas une i eule maison :mssi comforiable que

«elle qui nous était oSértei Nous nous décida donc fi en»

tri'i', et ce lut alors que nous passante l'inspection des localités : c'était, comme on l'a vu, a faire dresser 1rs cheveux.

Au reste, noire hôtesse, rr.'iee sans doute fi la confidence

faite par notre cicérone, était charmante de grei teuseté. Elle

ai * '.iimii dans l'an 1ère boutique, qui lervall a la fols de

i •• H m mger, de salon et de chambre .'i courber ei |eta un

fagot dans la cheminée , ce fui t la lueur de la flamme, qui

la forçait de ^e retirer uevaui elle, que nout n m rçûniee

que ce que nous avions pris pour un chien de berger étall

un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelj ques cris plainlifsetde.se retirer sur un escabeau dans le coin le plus éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvemens lents et pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora Berlassi où était la chambre qu'elle nous destinait ; elle me répondit que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi, dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère) dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous faisait de pareils sacrifices.

J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat possible; or il me parut clair comme le jour que, grâco aux rats du grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un instant : c'était un deuil à faire ; je le fis, et me rabattis sur le dîner.

Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne meurt pas de faim.

Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle où nous élions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le finies.

Je pensai avec raison quêtes différens matériaux de notre dîner prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le. macaroni, le cicérone de trouver le poulet, le crétin d'aller me chercher pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que les autres piéparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se répara.

Le macaroni fut placé sur le feu ; la volaille, mise à mort, malgré ses protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue fi une ficelle par les deux pattes de (1erriere et commença de tourner sur elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.

Sur ces entrefaites la nuit était venue : on alluma deux lampes, une pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.

On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance pour celle sorte de mets, je me contentai donc de regarder.

C'était au tour du poulet ; il tournait comme un tonlou, était rissolé à point, et présentait un aspecl des plus appélissans; je m'approchai pour couper la Ocelle, et j'aperçus noire crétin qui, toujours couché dans les cendres, manipulait je ne sais quelle rolia au dessus du l'eu dans un polit plat de

terre l'eus la malheureuse curiosité de jeter un eoupd'œil sur sa cuisine particulière, el je m'aperçus qu'il avait recueilli

avec grand soin les intestins de notre volaille el les faisait

frire. C'était forl ridicule sans doute ; mais, g celte vue, je

laissui lomlier le poulet dans la lèchefrite, Sentant qu'après

ce que je venais ds voir il me sérail impossible de manger aucune viande. Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il B'Informa de la cause du retard que je menais ;ï apporter le roii. Malheureusement, le mouchoir sur la bouche, j'étais i eloui né du cûté de la tapisserie, loi apable de i épondre pour le moment une seule parole i ses interpellations; ce qui

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fit qu'il se leva, vint lui même voir ce qui se passait, et trouva le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée. Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les jurons que celte fce'le et riche langue française pouvait lui fournir. Quant au crétin qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas ; si bien que quand nous nous retournâmes il avaii fini.

Nous revînmes nous meure tristement et silencieusement à table. Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les conséquences les plus fâcheuses ; notre hôtesse veulut s'approcher ae la cheminée un plai à i. ain, mais je lui criai que nous nous contenlerions de niaviger de 1a salade.

T'n instant apr;s j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notresouper; et quelle que soit ma palieneenaiurelle, je jetai un cri fuiieux. Notre 1 ôiesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonnpr elle-même, et, après avoir commencé par y meure le vinaigre, ce qui est. comme unie sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.

A ce spectacle je me levai et je sortis.

Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche ; c'était sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et presque sans odeir. Nous nous regardâmes lesbras croisés el en secouant la lêie; nous avions vu de bien terribles choses, niais jamais cependant le spectacle n'avait été Jusque-là. Une seule chose nous consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.

Nous reniràmes, nous les trouvâmes servies et tout épluchées ; l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous rendre ce service en notre absence.

Celte fois, nous nous mîmes à rire ; nos malheurs étaient si redoublés qu'ils retombaient dans la comédie Nous envoyâmes les châtaines rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau de pain., et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous dégoûtât même du pain, le manger par les rues d-e Maïda.

Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un militaire, à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec notre souper.

Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes qu'ils eussent fini pour rentrer.

Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison d'uneai/ioriié près que autocratique: cependant nous nous aperçûmes au premier auord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que arrivions du Pizzo, il se mit a nous vanter avec enthousiasme la révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murât. Cette double explosion de sentimens politiques nous parut on ne peul plus suspecte dans un Bdèle soldai de S. M. le roi Fi rdinand, qui n'avait pas jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour l'autre. Il élail évident que notre carabinier, ce pouvant deviner dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été râcbé de nous reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonart, et de se faire les honneurs île notre arres- Mallieiireiisemeut pour le fidèle soldai de S. H. Ferdinand, le plége étail irop grossier pour que nous nous y laissassions prendre : Jadin me chargea de lui dire en son m italien qu'il était un mouchard ; je le lui dis en son nom et au mien, ce qui (Il beaucoup rire le carabinier, mais i e qui n'amena pas si n traite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de la, il se mil a regarder nos armes a\< c la plus

minutieuse attention, puis, eei examen fini, il nous proposa

1er nue bouteille de vin ami rirtrs. La proposition devennil par trop impertinente, et nous appelâmes notre hô-

tesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part amena de- la sienne une longue négociation à la lin de laquelle le carabinier sortit en nous tendaiH la main, en nous appelant ses amis, et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec nous le lendemain matin avant notre départ.

Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout d'une heure nous demandâmes à la signora Berlassi si son amie n'allait pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec elle, et que nous n'avions pas besoin de nous gêner en sa présence. Nous comprimes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nons serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions absolument seuls.

Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas question de se déshabiller, Je cédai la couchette h Jadin, qui s'y jeta tout habillé, et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux femmes, elle s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le crétin compléta le lableau en faisant son nid comme d'habitude, dans les cendres.

11 est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes. La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottans et tout souffreteux; cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec ses deux mules : nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui, perlant sur la carie fout ce qu'on nous avait servi comme ayant été consommé p.ir nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes sans conteste, tant nous avions haie d'être dehors de cet horrible endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas, nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.

Nous nous acheminâmes vers Vena. qui est de cinq milles plus enfoncé dans la montagne que Maïda. M-ais au bout de vingt minuti s de marche, nous entendîmes de grands cris d appel derrière nous, et en nous retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous pensâmes ijiie, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu l'autorisation de nous meure la main sur le collet; mais nous fûmes agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirerde sa fonte une bouteille d'eau-de-vie, et de sa poche deux petite verres. Esclave de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait sellé son cheval et s'était mis à noire poursuite. Comme l'intention était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne

vi s aucun motif de ne pas lui faire raison de sa poliles-

se , nous primes chacun un petit verre, lui la bouteille, et noua bûmes a la saute do roi Ferdinand, à laquelle, toujours Bdèle aux principes révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre ri fus <: r« loubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et reparlil BU galop comme il était venu

Jadin prétendu que c'était le fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand qui avait eu la meilleur, paît de nos quatre pias-

Ires ; et comme .Tadin est un homme plein de sens et de pénélralion à l'endroit des misères humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.

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