‹ Une année `a FlorenceChapitre 65 sur 148 · COSENZA · texte numérisé non relu

COSENZA

Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné connue les maisons que nous avions rencontrées sur la roule. Nous parcourûmes tout le rez-de-chaussée el lout le premier sans trouver ni maître ni domestiques à qui adresser la parole : la plupart des carreaux des fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous comprimes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre de ne point avoir encore trouvé to l'Eldorado que nous nous étions promis.

Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier, et être redescendus du premier au rez-de-ebaussée sans rencontrer une seule personne, nous crames entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses, et occupée par une vingtaine de personnes.

Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait celle chambre, dont les liabitans formaient trois groupes bien distincts. Le premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un grand lit emboilé a l'angle le plus profond de la salle, el il avait prés de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil a la main, En lace du lil élail une table où des marchands de bestiaux jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un troisième groupe mangeait el buvait; de-, provisions de pain el de vin riaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur ses liabitans, ils ne mourussent ni de faim ni de soif eu attendant qu'on leur portât secours. Quant au rcv. déchaussée et au premier, ils étaient, connue noua l'avons dit, complètement

abandonnes.

A peine les garçons de l'hôtel nous eurent- ils aperçus sur

le pas de la porte qu'ils accoururent a nous, non point avei la politesse naturelle de l'espèce ■> laquelle ils appartiennent, mais au contraire avec un air rébarballl qui ne promettait

IMPRESSIONS i)K VOVAGË. — LE CAPITAINE ARÉNA.

rien de bon. En effet, au lieu des offres et des proi-aesses ordinaires qui vous accueillent sur le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions, comment nous voyagions, et à l'imprudence que nous eûmes d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le drôle qui nous faisait celte réponse; mais Jadin me retint, et je me contentai de tirer de ma poche la lettre que le lils du général Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.

— Connaissez-vous le baron Mollo ? dis-je au garçon.

— Est-ce que vous connaissez le baron Mollo ? demanda celui auqueile je m'adressais, d'un ton infiniment radouci.

— Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi ; il s'agit de s'avoir si vous le connaissez, vous.

— Oui... monsieur.

— Est-il en ce moment à Cosenza ?

— Il y est... Excellence.

— Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée. Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.

— Mille pardons, Excellence; si nous eussions su que Leurs Excellences eussent l'honnear de, connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron Mollo eût l'honneur de connaître Leurs Excellences, certainement qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu, nous nous serions empressés.

— En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous Aller I Le garçon s'inelina jusqu'à terre, et sortit en courant. Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à

nous.

— Ce sont Leurs Excellences qui connaissent le baron Mollo? nous demanda-t-il.

— C'est-à-dire, lui répondis-je, que Nos Excellences ont des lettres pour lui de la part du lils du général Nunziante.

— Alors je fais mille excuses à Leurs Excellences de la manière dont le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures les plus sévères à l'endroit des étrangers ; et je prierai Leurs Excellences de ne pas se formaliser si au premier abord—

— On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?

— Oh I Excellences.

— Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des cemplimens ce soir ou demain malin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?

— Que dit Son Excellence? demanda le maître de l'hôtel. Je lui traduisis le désir de Jadin.

— Certainement , reprit-il. Oh ! de chambres, il n'en manque pas; mais il s'agit de savoir si Leurs Excellences voudront coucher dans des chambres.

— Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?

— Dans les circonstances actuelles ce serait peut être plus prudent. Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.

— Merci, merci, dit Jadin ; elle infecte, votre société.

— Il y a encore les banques, nous dit l'hôte.

— Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.

— Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait bâtir dans la prairie, et sous lesquelles tous les seigneurs de la ville se sont retirés.

— Mais enlln, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à nous donner des Chambres!

— Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la tête de Leurs Excellences et les écraser.

— Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il ?

— Mais à cause du tremblement de terre.

— Est ce. que vous croyez au tremblement de terre, vous? me 'lit .l.idin

— haine ! il me semble que nous en avons n des iraon.

— Mais non, c'est un tas de farcears ; leurs maisons tombent parce qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de terre pour obtenir une indemnité du couvendent. Mais I hôtel est bâti à neuf; il ne tombera pas.

— Est-ce votre avis?

— Je le crois bien.

— Mon cher bote, avez-vous des baignoires?

— Oui.

— Vous pouvez nouu donner à déjeuner?

— Oui.

— Vous possédez des draps blancs?

— Oh I oui, monsieur.

— i:ii bien ! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas l'hôtel, quand il devrait nous tomber sur la

— Vous êtes les maîtres.

— Ainsi vous entendez ■ deux bains, deux déjeuners, deux lits : tout cela le plus tôt possible.

— Dame! peut-être ferai-je attendre Leurs Excellences ; il faut trouver le cuisinier.

— Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?

— Monsieur, il a eu peur, et il est aux baraques ; mais enfin, comme il y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-l-il à venir à l'hôtel.

— S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons notre cuisine nous-mêmes.

— Oh ! Excellences, je ne souffrirais jamais...

— Nous verrons tout cela après ; nos bains, notre déjeuner, nos lits d'abord.

— Je cours faire préparer tout cela. En attendant, Leurs Excellences peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.

Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur le faubourg ; le faubourg était toujours désert, et le fleuve toujours habité.

Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien eonrforlablement bassinés.

On nous annonça le baron Mollo : on ne l'avait point trouvé chez lui ; on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec celle politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions, fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à l'hôtel, ce qui avait porté au comble la (onfusion du pauvre cameriere et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.

JNous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que, n'ayant point couché depuis huit jours dans des dr.ips blancs, nous avions été pressés de jouir de celte nouveauté ; mais que, cependant, s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre chambre, il nous ferait le plus grand plaisir : (rois minutes après que le camei ieiv était allé porter notre réponse, la porte s'ouvrit, et le baron entra.

C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très bien français, et remarquable, de bonnes manières; il avait habité INaples du temps de la domination française, et, comme presque toutes les personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un excellent .souvenir.

De plus, la lettre que nous lui avions l'ait remettre a\ait produit des merveilles. Le lils du général Nunziante, versé dans la litléralure française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus pressante ; de sorte qu'il ve liait mettre à notre disposition sa personne, sa voilure, ses chevaux, et même sa banque. Quant à son palazzo, il n'en était point question ; il était fendu depuis le haut jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver debout le lendemain.

Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement déterre. La première secousse s'était fait sentir dai.s la soirée du douze, et elle avait été excessivement vio-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

lente : c'était cette même secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons qui n'étaient pas tombées a la première secousse fussent ébranlées et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza n'était point encore le point qui avait le plus souffert ; plusieurs villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.

A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et une vingtaine de personnes avaient péri.

Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions en restant ainsi a l'hôtel ; mais nous nous trouvions si bien dans nos lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna son adresse aux baraques, et prit congé de nous.

Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous commençâmes à visiter la ville.

C'était le centre qui avait le plus souffert : là, toutes les maisons étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation impossible à décrire : dans quelques-unes, complètement écroulées, et dont les babitans n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parens étaient pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts ou vivans. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de capucins, portant des consolations aux affligés, prodiguant des secours aux blessés, et rendant les derniers devoirs aux morts. Au reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capuiins donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli a leur pieuse mission.

Aprèsavoirvisité la ville, nous nous rendimesauxbaraques. C'était, tomme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite prairie attenante au couvent des capucins, et presque entourée de haies, comme une place forte de murailles, des baraques en lattes, recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs, de manière ù former deux rues, en dehors desquelles avaient été se dresser les habitations de ceux qui ne veillent jamais faire comme les autres, cl qui s'étaient bâti ça el là des espèces de maisons de campagne ; d autres enfin, qui, au milieu de la désolation générale, avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient refusés à descendre a la simple baraque et demeuraient dans leurs voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siège de devant et les domestiques sur ie siège de derrière Tous 'es matins, une espèce de marché se tenait dans ut coin de ia prairie, 'es cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions, puis, sur des espèce 'le Fourneaux iniDrovi&és situés derrière chaque baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal, et se mangeait eu gênerai sui une table dressée ù la porte, ce qui faisait qu'attendu l'habi ude qu'ont gardée les Coscnt;i:sde dinei dune heure a deux heures ces repas lessemb aient fort aux banquets fraternels des Spartiates.

Au reste, rien, excepte ia vue ne peut dotiAti I d<le de l'aspect de cette v>i;e improvi ee, où la vie intérieure de

lOUle une popu 81*011 ê ait Mise à découvert ,]<•)>, i , h-, écbe-

Ions les plus inférieurs ja^qu aux décris les i us élevés; depuis l'écuelle di terre jusiu'a ta su,, he d'argent; depuis l'humble macaroni c»il & l'eau, '^omposaiil ie repas complet, jusqu'au dîner luxeux dont il ne forme qu'une

■ impie ei i. \hiis étions j;i ilemenl arrivés a l'heure de ce

banquel général, el la chose se présentait a mus par son i ûli !•■ plus original el le pli i m i< y Au milieu «le notre course ;i traversa do b'e rang de

tables, nous aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le baron Mollo, servi par des domestiques en livrée, et dînant avec sa famille. A peine nous eutil aperçus, qu'il se leva et nous présenta à ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux : nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nousmêmes. 11 nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de la conversation générale, et que le dialogue, détourné un instant de ce sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par la vue des objets extérieurs.

Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures notre dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.

Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que d augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée, puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y avait si longtemps que nous n'avions vu une table un peu proprement couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir retrouvé ce superflu de. première nécessité.

Après le dîner, nous fîmes monter notre Pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui : comme nous l'avions calculé, bêtes et hommes payés, il nous resia à peu près une piastre : c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes d'une impatience pareille, à celle dont nous attendions notre speronare.

A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir, avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population attendait ce retour fatal.

A sept heures nous retournâmes aux baraques : elles étaient presque toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent, et bril'aient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires. Comme le tempsétait assez beau, tout le monde était sorti et se promenait ; mais il y avait dans les mouvemens, dans la voix et jusque dans les éciairs de gaité de toute cette population, quelque chose de brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude gerérale. Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de dix pas en dix pas en entendait ces paroles redites presque en forme d'oraison : — Enfin, Dieu rous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas de secousse cette nuit.

Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu .?e l'eût pas entendu, joint a notre incrédulité systématique, lit qu'encore très fatigués de lu façon dont nous avions passé les nuits précédentes, nous rentrâmes à l hôtel vers les dix heures. Nous fûmes curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, ui. second coup d'œil sur la salle basse : lout y était dans la même situation. Le chanoine couché dans son '.'•>, disait des prières, toujours gardé pa." ses quatre campicri; les marchands de bestiaux Jouaient aux cartes, et un autre groupe continuait à boire et à manger en attendant la fui du monde

Nous appelâmes le garçon, qui celle fois accourut à notre appel el qui se crut obligé, pour rentrer dans nus bonnes grâci qu'il craignait d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher dans notre chambre ;

IMPRESSIONS DE VOYAGE. - LE CAPITAINE ARÊNA

mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit, de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et bientôt nous nous retrouvâmes à peu près a l'abri de l'air extérieur et couchés dans nos excellens lits, ou qui, du moins par comparaison, nous paraissaient tels.

Alors nous agitâmes celte grave question de savoir si nous devions employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de louis dans ses poches aussitôt qu'il atirait mis pied à terre. La question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il n'y était pas.

Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière un paravent, afin d'avoir de la lumière en ras d'accident ; nous soufflâmes l'autre- et nous nous endormîmes

A'ers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre moto! terre moto ! Une secousse terrible, que. nous n'avions pas sentie, venait, à ce qu'il parait, d'avoir lieu : nous sautâmes au bas de nos lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous courûmes à la fenêtre.

Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris terribles. T us ceux qui, comme nous, étaient res'és dans les maisons, se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion les avait surpris.

La foule s'écoula du côté des baraques, et peu à peu la tranquillité se rétablit : nous restâmes une demi-heure à la fenêtre ù peu près, et, comme il n'y eut pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu dans le silence : quant ù nous, nous refermâmes les croisées, nous retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la muraille et nous nous recouchâmes.

Le lendemain, quand nous sondâmes, ce fut notre hôte lui-même qui entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru que, pour celte fois, son auberge s'était écroulée : il était alors sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fut arrivé quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait rassuré.

Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complètement en ruines; heureusement, comme c'étaient des pi us ébranlées, elles étaient désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet accident.

Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les secousses revenaient régulièrement et toujours la l'iiit, ce qui augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y avait grand'messe et prêche au rouvt ni des Capucins. Quoique nous nous y fussions pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes encore trop tard ; l'église débordai! dans la rue, et nous eûmes graQd'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes asset près de la chaire pour ne pas perdre un mot du sermon.

Vd la solennité delà circonstance, la chaire avait été convertie en une espèce de théâtre, d'une dizaine de pied de long sur irois ou quatre de large, qui faisail absolument l'effet d'un balcon accroché à une colonne. Ce balcon étall drapé de Dol**, comme pour les services funèbres, el a l'une des extrémités était planté un grand christ de bois. Le moment venu, l'officiant Interrompu la messe, el un des frères sortit du chour et monta en chaire. C'était un hoil • ■ de (rentes trente-cinq ans, avec une barbe el des cheveux noirs, uklv. tuin>. — ix.

qni faisaient encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chance ante, qu'on n'aurail pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut; cependant il y par vint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé de l'effort qu'il venait de faire ; puis, après avoir promené un long regard sur l'auditoire, il commença à parler d'un voix tellement faible qu'a peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui pouvaieni-ils l'entendre Mais peu à peu sa voix pril delà force, ses gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la lièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives, reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère donl la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à la chaire Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir; c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la l'ois à toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes, tantôt à la masse, tanlôl aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa chaire, se lamentant comme Jérémie. ou menaçant comme Ezéchiel; puis, de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras el l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je comprenais l'influence que celle parole puissante devait, dans des circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit était universel, protond, terrible ; hommes et femmes étaient tombés à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci; tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait sans relâche, atteignant du geste el de la voix jusqu'à ceux qui l'écoulaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les san glotsde l'auditoire furent si violens qu'ils couvrirent la voix qui les excitait; alors celte voix s'adoucit peu à peu : il passade la menace à la miséricorde, delà vengeance au pardon. Enfin, il finit par annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville toul entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de terre n'avait pas cessé, lui et ses f'ères feraient par la ville une proci ssion expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverai! de désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avai1 un instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendre de la chaire, et on le porta plutôt qu on ne le conduisit sur sa stalle, où il s'évanouit.

Celte scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant; je ne sais si son éloquence était selon les règles du la .gage et de l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur >'t les faiblesses de l'humanité. Né deux mi .e ans plus tôt, cet homme eût été un prophète.

Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire, il resta à prier longtemps encore après que la messe fut lime; les baraques ei la ville étaient désertes, la population tout entière s'était agglomérée autour de l'église

Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine S Obtenir la collation : notre cuisinier était probablement un des pécheurs les plus repentausde la capitale de la

Calabre, cai i! ne revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu, que nous pensâmes faire péi itence

ensen lieu el place en lèjeunanl

Vers les deux heures noire messager revint : il n'avait trou\é aucun speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

que, comme depuis trois jours le vent venait de la Sicile, il ne larderait certainement pas à apparaître : il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la lui remettre aussitôt son arrivée.

La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette fois jouir du tremblement déterre; comme nous étions à peu près'reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où nous trouvâmes tous les habitans dans la terrible expectative qui, depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du matin.

Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minu't, heure avant laquelle les accidens se manifestaient rarement; mais après que les douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande agitation commença de s'y manifester : à chaque instant, quelques femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds, jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils ; puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de crier véritablement pour quelque chose.

Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras, Jadin et moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre se mouvoir sous nos pieds : trois niouvemens d'oscillation, allant du nord au midi, se firent sentir successivement: puis un mouvement d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes, plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où. Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient.

Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, assisté à ce spectacle, don! j'étais un des acteurs, avec assez de calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé : le mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses pieds : le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, el fut assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou. Les quatre mouvemens, qui se succédèrent à intervalles à peu près égaux, furent accomplis en six ou huit secondes.

'trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure 9 peu près; mais celle -ci. beaucoup moins forte, que la première, ne furent qu'une espèce de frémissement «lu sol, el allèrent toujours en diminuant. Enfin, on comprit qnc celte n pas encore la dernière et que

le monde avait probablement son lendemain, on se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venail d'échapper, et l'on rentra petit i petit dans les baraques. A deux heures et demie la place était i peu près déserte. \<ci Bulvtmes l'exemple qui iinn étail donné el not ri

s nos liis: ils avaient pris comme la veille, leur

pari du tremblement de terre en quittant la i 'aille el en

e i allant, I' lu côté de la fenêtre, l'autre du côté de la

porte; nous les rétablîmes chacun en son Heu et place, el irâme en noie, y étendant» Quanl II 1 1

Rcpo d'Alarlc, Il était resté digne de on patron elden

: me comme un roc iur e - fondai!* A huit heures du malin non- fûm Billes pai le ca

pitaine Aréna; il était arrivé la veille au soir aveelesperonare et tout l'équipage à San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à notre secours les poches bourrées de piastres.

Il était temps : il ne nous restait pas tout à fait deux carlins.

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