RETOUR
A neuf heures nous primes congé avec une profonde reconnaissance de la locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'élail par comparaison que nous en étions devenus si fais il semblait que, malgré les tremblemens de uxquels au reste, comme on l'a vu, nous n'avions l111 per onnellemenl aucune part, c'était l'endroit de la terre oa nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi, menl de qnitler la Calabre, nous rattachions nous! malgn- tout ce que nous y avions souffert, à ces hommes si à étudier dans leur rudesse primitive, et à celte lerre si pittoresque à voir lans ses bouleversemens éterfuoi qu'il en soft, ce ne Mil pi^ sans mi vif regrel que nous h m, éloignâmes de cette bon m' ville si hospitalière an milieu de Bon malheur; et deux fois, après l'avoir perdue de Vue, non revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier adieu.
A une Hein deCo enza S peu près nous quittâmes la roule poui nou |eler dans un sentier qui Iraversaii la montagne. Le paj ageétaltd'une âpret terrible, mais m lemps d'un caractère pUeln de grandeur ei de pitlor< que La teinte rougeâtre des roches, leur Forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit, les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en lemu is
rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux orages el aux inondations des jours précédens, tout concourait à nous faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous eussions faits.
Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta a cet endroit même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des Enfam de la Madone el qu'on retrouvera dans les Souvenirs d' Antony (1) ; lavuededeux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura une idée de la rapidité avec laquelle s'écoulèrent les trois heures que dura notre course.
En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout étincelanle comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans tous les tremblemens que la Calabre venait d'éprouver : peut-être me trompais-je , mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il porte les fruits de sa mauvaise réputation.
A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de ces petits navires que les enfans font flotter sur le bassin des Tuileries, nous voyions S" balancer notre élégant et gracieux speronare qui nous attendait.
Une heure après nous étions k bord.
C'était toujours un moment de bien-êlre suprême quand, après une certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fit une fêle désordonnée à sou ami Pietro, et qui ne lui racontât, par les gémissemens les plus variés et les plus expressifs, toutes les tribulations qu'il avait éprouvées.
Au bout de dix minutes que nous fûmes a bord nous le vâmes l'ancre. Le vent, qui venait du sud est, élait excellent aussi : à peine eûmes-nous ouvert nos voiles, qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de mer.
Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages, et dans tous les âpres accidens de ses montagnes. Nous passâmes successivement en revue Cetraro, Belvédère, Inamante, Scalea et le golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire meilleure garde que le pilote d'Enée, ahn de ne pas tomber comme lui à la mer « ion gouvernail, et noas nous endormîmes sur la foi des étoiles.
Le lendemain, nous nous éveillâmes à la hauteur du Licosa, et en vue des ruines de Pestum.
Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous pren drions terre une heure ou deux prés de ces magnifiques débris; mais au moment de débarquer, nous (''prouvâmes une double difficulté : la première en ce que l'on nous prit pour
des cholériques qui apportions la peste des Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés furent levées par l'inspection de nos passeports vises de Cosen/.a, et par l'exhibition d'une piastre frappée, à Naples, et nous pûmes enfin débarquer sur le rivage OÙ Auguste, au dire de Suétone, était débarque deux mille ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui, de son temps déjà, passaient pour des antiquités.
Un hémistiche de Virgile a illustré l'est , comme un vers
de l'roperee a flétri l'.aia. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspCCl de Celte grande plaine si chaudement exposée aux dusoleil; qui, a la vue de ces beaux temples a la
(1) VoO In. MC v
IMPRESSIONS DE VOYAGE. — LE CAPITAINE ARENA
teinte dorée, ne réclame ces champs de roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente : le Biferique rvsaria Pœsti n'est plus qu'un marais infect et fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises. Quant à l'air a nli virginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes tilles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes qui habitent la métairie attenant aux temples, aient un sexe quelconque, et appartiennent même à l'espèce humain'».
Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de circonférence au plus, était autrefois le paradis des poêles, car ce n'est pas Virgile seul qui en parle; ('est Properce qui, au lever de l'aurore, a visité ces beaux champs de roses (t) ; c'est Ovide qui y conduit Mvseèle, fils d'Alémott, et qui lui fait voir Leucosie, et les plaines tièdes et embaumées de Pestum (21; c'est Martial qui compare les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses prédécesseurs (3) ; enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse, qui conduit au siège de la ville sainte le peuple adroit qui est né sur le sol où abondent les roses vermeilles, et où les ondes merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui tombent dans son lit (I)
Voici ce que nous raconte Hérodote, l'historien poêle :
• C'était sous le règne d'Alys. Il y avait une grande famine en Lydie, royaume puissant de l'Asie mineure Les Lydiens résolurent de se diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux fils du roi. Ces deux lils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet Tyrrhénus.
» Celle division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers Le sort de I exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec, la portion du peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur les côtes de POmbrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes. »
Ce furent les fondateurs de Possidor.ia , l'aïeule de Pestum.
Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font ils le désespoir des archéologut s, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur architecture : quelques-uns y voient une des antiques constructions cbaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses, oblongues, placées les unes au-dessus des autres, et jointes sans ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum, placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un bas relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner le nom de porte de la Sirène : c'est un arc de quarante six pieds de haut construit en pierres massives.
Quant aux temples, qui sont au nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre à Cérès; quant au troisième, ne sachant a quel dieu en faire les honneurs, on l'a appelé la Basilique.
Le temple de Neptune est le plus grand ; on y montait par trois marches qui régnent tout a l'enlour. Il est long de cent quatre-vingt-douze pieds : c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais encore, selon toute probabilité,
(1) Viili ego odorali victura rosarla Pœsii
Sub matuiino coda iaoere Rota
(Pbof.i liv. iv, ÉUgit F.)
(2) Lcucosiam petit tapidiqua rosaria l'asti.
(Oviue, liv. xv, vers 708.)
(3) P testa nis rubeant (émula '.ilira mil.
(Martial, liv. iv.) (i) Qui m insinue venia la geste esperta D'al suni chc abbooda de vermlgtierosej là it conte si narro, e fantl e fronde Bihvro ltnpctn mn mtrabil' onde
Fassa, Qtf. MB H» ior, ch. xi.) oui v. COMPL. — ix.
le plus ancien de tous. Comme il est construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date a laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit. Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le plus élégant Sa forme est un carré long de cent pieds sur quarante ; il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement, et repose sans base sur le pa\é.
I.a Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination primitive, a cent soixante-cinq pieds de iongueursur soixante-onze de large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur, y compris 'e chapiteau.
Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'eu parler.
Quelques jours avant noire arrivée, la foudre, jalouse sans doute de son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès ; mais elle y avait a peu près perdu son temps : tout ce qu'elle avait pu faire était de marquer son passage sur son front de granit en emportant quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait elle plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on reconnaissait à l'interruption de celte belle couleur feuille-morte qui dorait le reste du bâtiment.
Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids d'oiseaux dont ils tout un grand commerce, et que le fleuve, qui a conservé son ancienne vertu, leur fourni! sans autre mise de fonds que celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve, qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus du lemps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Scie aujourd'hui.
Il était décidé que partout où nous mettrions le pied, nous nous heurterions à quelque histoire de voleurs, sans jamais rencontrer les acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme de Salerne à Pestum. linéique temps avant la visite que nous y fîmes nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé, allaient >e passer amiablement, lorsque l'un t\i< h dits aperçut une chaîne d'or au cou de l'Anglaise : i dit la main pour la prendre; l'Anglais prit ce ge^te de Convoitise pour un geste de luxure, et repoussa violemment le bandit, lequel riposta a cette bourrade par un coup de pi-lolet qui blessa mortellement monsieur Hunt.
Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que l'on ne vint au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans faire aucun mal a mistress Hunt, que l'on relroOVa évanouie sur le corps de son mari.
Il était trois heures a peu près lorsque nous primes ci. nu ! des ruines de Pestum. Comme pour débarquer) nos marins furent obligés de nous prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque. Nous y étions arrivés, Jadin et moi, à bon pari, et il n'y avail plus que le capitaine à transport! r, loi que dans le transport le pied manqua à Pietro, qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au l'ond, le capitaine revint sur l'eau axant dans chaque main une poignée de gravier qu'il leur jeta à la ligure. AU reste il était h bon garçon qu'il fui le premier a rire de cet accident, et à donner ainsi toute liberté a l'équipage, qui avai grande envie d'en taire aillant.
Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher I
J'avais jugé plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino, «lue de rentrer sur noire speronare, qui devait nature lement attirer bien auirenieni les yeux que Ma petiie voilure populaire à laquelle je comptais confier mon incognito. Ou n'oubliera pas que je voyageais sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à monsieur Alexandre Dumas, sous les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.
Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon entrée, humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des plus aristocratiques. Je fis doue, comme on dit en termes de marine, mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La paienle el la visite des passeports nous prirent jusqu'à six heures et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez vous à notre capitaine. qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vitloria, où nous étions descendus trois mois auparavant.
Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vitsur son ancienne réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à la science arabe qui s'y était i n'est pius aujourd'hui qu'une espèce d'école destinée à l'élude des sciences exactes, el où quelques élèves en médecine apprennent tant bien que ma! à Hier leur prochain Quanta son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une inscription que. l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous, viennent faire un pèlerinage a la tombe de Grégoire le Grand, ou par quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.
C'est a l'église de San Halteo qu'il faut chercher la tombe du seul pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saini. Apres sa longue lui le avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles, qui, à do.uze cents ans de distance, font le pendant di celles de Brulus. J'ai aimé la justice, j'ai bai l'iniquité; voilà pourquoi je meurs eu exil : Dilexi jusliliam, el odiv.i iniquitalem; proptereà morior in exilio.
I nechapel ■ i I consacrée a ce grand homme, dont la mémoire, ■■ peu de chose près, esi parvenue à détrôner saint i, et s'est emparé de toute l'église comme el e a fail du reste du monde, il esl représenté debout sur son tombeau, dernière allusion del'artisleà l'inébranlable constance (le ce Napoiéon du ponliliçat.
A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui, far un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être entem mort, près de celui dont, vivant, il avait i ie le conslanl admirateur.
Au iv le, l'égli e de Saint-Mathieu est plutôt un mu ée cathédrale. <;*esi là qu'on retrouve ii coh i el i bas reliefs qui manquent aux lemplcs de i eslum, ci que Robert Guiscard arracha de sa main a l'antiquité pour m parer le moyen-âge; dépouilles de Jupiter, de Neptune • i de cérè | iioni le vainqueur normand lit un trophée à i historien el ■> l'apôtre du Christ.
Outre son dôme e on co Salerne po de six au-
liges, une mai de, m phelin i un théâtre, el deux
foin - ; ee qui, e» mar > i en septembre, rend pendant quelques jour à la Salerne moderne l'existence galvanlqui di la ■ d'autrefois.
ii avions pas le temps d'aller jusqu'au moiia 11 ce de
la 'i '<■ mal non vou Ion \' ilter au moins la petite
■mm se trouve >ur la roule, el à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions co • les souverain ni i
mands en écrivaient avec la pointe de leur épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancréde et père de Roger II, qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape Grégoire MI, le pape, fatigué de la roule, descendit de la mule qu'il montait, et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour de la pierre ou se reposait le souverain pontife, puis, cette ligne tracée, il dit : — Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du rocher où s'asit Grégoire-le-Grand.
Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et fugitif: celait alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus tard Colonna soulflelait Boniface VIII sur le trône pontifical.
En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre speronare dans le port de Salerne. Nous nous élions informés des moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voilure, fût-ce même un calessino, ne pouvail nous conduire que jusqu'à la Cara, et qu'arrivé là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossable pour se rendre à l'une età l'autre de ces deux villes ; nous remontâmes donc à bord, et à la nuit lombanie nous sortîmes du port de Salerne pour nous réveiller dans celui d' Amalfi.
Amalfi, avec ses deux ou trois cenls maisons éparses sur la rive, ses roches qui la dominent, et son châleau en ruines qui domine ses roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur liai y arrive par mer ; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup d'eeil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être *:iiée par Boccace comme une des plus délicieuses villes de l'Italie : c'est que du temps de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons de Dieu ipie les hommes n'ont pu lui ûier: tout le reste, grandeur, puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, e! il ne lui resle que le souvenir de ce qu'elle a élé, c'est-à-dire ce (pie le ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le ver le ronge.
En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.
En I 153 on y trouve les Pandcctcs de Jnslinien.
En I302 Flavio Gioja y invenle la boussole.
Enfin, en 1022, Masaniello y voit le jour.
Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui se pétrisse de Cliambéry S Reggio, du mont Cenis au mont Elna.
tuiiie ses casrades esl une fonderie où l'on fabrique le fer qui se tire de I ile d'Elbe, cel autre royaume déchu, qui ne subsistera dans l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedeslal a un géant.
C'est i Aiiani. priii village situé à quelques centaines dé pas d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani (dire comme art un des nioiiumens les plus curieux (pie présente l'Italie : ce sont les bas reliles en bronze des porlcs de
l'ég ise de San -Sa 1 va tore, el qui liaient de H»s7, époque ou la république d'Amalfi élail arrivée ■> son apogée. Ces porisacréi i ami Sébastien, furenl commandées par ['antaleone Vlaretta, pour le cachai de sou Ame : pro mercede anima uœ. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avaii mis l'âme du seigneur Pantaleone en étal de péché mortel, on l'avall oublié, en songeaul sans doute que, quel qu'il lui, il éiaii dlgnemenl racheté.
IMPRESSIONS DE VOYAGE. —LE CAPITAINE ARÈNA
Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place du Marché-Neuf à Naples. pour donner quelques détails, inconnus peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours, insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies comme un tyran, apothéose comme un grand homme et révéré comme un saint.
Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi, lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine, qui, voyant flotter des mouchoirs au haut delà vieille tour que nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt a danser une tarentelle à notre honneur. C'était la première fois que nous le von ions se livrer à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni, le soir du fameux tremblement de terre.
A.u reste, par une de ces singularités inexplicables qui se représentent si souvent dans des cas pareils, quoique les sources de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces montagnes, el Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une légère secousse, tandis que. comme on l'a vu, Cosenza, située ù moitié chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.
Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un guide: deux jeunes patres gardaient quelques chèvres au pied d'une église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous la garde rie l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à la générosité de Nos Excellences, se mit à trotter devant nous sur le chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays ; enfin nous armâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin ; deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri, qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la législation.
En récompense de sa peine, notre guide reçut la somme de cinq carlins ; à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne s'était vu possesseur d'une pareille somme ; et peu s'en fallut que la tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.
Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui, moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples. Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du royaume des Deux-Siciles, une des conditions du traité fut qu'à moitié chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata , nous trouverions un cheval frais pour achever la roule. Noire cocher nous jura ses grands dieux qu'il possédait Justement à cet endroit une écurie où nous trouverions dix chevaux pour un, cl, moyennant celte assurance, nous reçûmes ses arrhes.
Je ne sais pus si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la France, ce ne sont point les voyageurs mais les voi qui donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils partissent.
C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de
cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Sale nie à Gaëte, sous le nom Aeeatesttno, et (pie je ne crois pas que l'un retrouve dans aucun lieu du monde.
I.e calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son inventeur, au transport d'une seule personne, 'est une
espèce de tilbury peint de couleurs vives, et dont le siège a la forme d'une grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un fauteuil. Qu?nd le calessino touchait à son enfance, le propriétaire primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossail à celle palette, et conduisait lui-même : voilà du moins, ce que semblent m'indiquer les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du calessino.
Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cl eval, et sans avoir rien changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine, au ventre arrondi et ù la face rubiconde, occupe le centre de l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne de Sorrente, de Castellamare ou de Résina. Sur chacun des bras du soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amans, frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guiJes aspirans, cicérone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enlin, dans un filet suspendu au-dessous de la voilure, grouille, entre les deux roues, quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chaîne. qui se plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfans de cinq à huit ans. qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice, paysanne, paysans, lazzaronis, gamins el enfans, font un tolal de quinze : calculez et vous aurez votre compte.
Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand galop.
Mais si celle allure a ses avantages, elle a aussi ses désagrémens : parfois il arrive que le calessino passe une sur pierre et envoie tout son chargement sur un des bas-côtés de la roule.
Alors chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève, on le tàte, on s'informe s'il n'a rien de cassé ; et lorsqu'on est rassuré sur son compte, la nouirice s'occupe de son nourrisson, le cocher de son cheval, les pareils de leurs parens, les lazzaronis et les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfans du filet, personne ne s'en inqui- le; s'il en manque, tant pis : la population est si riche dans celle bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.
C'était dans une machine de ce genre que nwus devions opérer notre voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions tenir, Jadin et moi, sur le siège ; le cocher devait, comme d'habitude, se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds. *
De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.
A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de l'hôtel. Il n'y avait rien à «lire pour l'exactitude: d'un autre côté, le siège étail vide el les brancards solitaires ; le ma heureux cheval, qui ne pouvait croire à uueparei ne fortune, secouait ses grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et Milord . nous primes
nos places, le cocher prit la sienne, puis il lit entendre un
petit roulemenl de lèvres, pareil à celui dont le chasseur se s, il pour taire envoler les perdreaux, el nous parliuifcS COW-
me le veut.
Au boul d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude:
GElJ\RliS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
il se passait immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait pas naturel Bientôt il lit entendre un grognement sourd, suivi d'un froncement dé lèvres qui déco livra i t ses deux mâchoires depuis les premières canines jusqu'aux dernières molaires : c'était un signe auquel il n'y avait pas a se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord lit une volte. Mais, à notre grand étonncinent, il tourna sur luimême comme sur un pivot : sa queue était passée à travers la natte qui formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait de rentrer en possession de celte partie de sa personne, de laquelle, d'ordinaire, il était fort jaloux.
Des éclats de rire, qui suivirent immédiatement le mouvement infructeux de Milord, nous apprirent à qui il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il s'était rempli de son chargement ordinaire.
Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord ; mais je le calmai avec les paroles du Christ : Laissez venir les enfans jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on lit des conditions avec les usurpaieurs ; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur lilet, et qu'ils y demeuraient parfaitement inoffensifs à l'endroit de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.
Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre noire cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval ; nous nous retournâmes, et nous vîmes une seconde tète audessus de son épaule : c'était celle d'un marinier de Pouzzoles, qui avait saisi le moment où nous nous étions arrêtés u ui profiter de l'occasion qui se présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne, et de le prier de descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait, d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à NosExcelleni es. que nous ne pouvions pas répondre à cett politesse par un affront ; nous le laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en recommandant au cocher de borner là sa libéralité.
I n peu au-delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard, en nous demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition obligeante; niais comme il entrait dans nos projets de nous rendre directement .1 Naples, nous l'invitâmes à aller dffrir ses services i d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât ou il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour que nous la lui refusassions: le gamin dent nia sur son brancard. Seulement, arrivé à Pompéia, il
is dit, qu'en y réfléchissant bien, c'était à Torre dell'An-
nunziata qu'il avait affaire, el qu'avec noire permission il ne nous quitterait que la. Nou eussions perdu tout leméiïi.
de notre bonne action eti ne la i suivant pas jusqu'au
bout. La permission fut étendue jusqu'à Torre delï'Annun ziata.
A 'foire dell'Ànnunziata nous nous arrêtâmes, comme la élail convenue, pont1 di jeûner et pour < hanger de cbe -..il. Nou déjeunâmes d'abord tant bien que mal, le lacrima christ! ayant fait compensation ;* l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était assaisonné ; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre invitation de i ait le plus dégagé du monde. Nous ne doutions don,' pa . que nous ne pussions nous remettre immédiatement en roule,
lorsqu'il nous annonça, toujours avec s né air riant,
qu'il ne savait i>-ts comment cela Be faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre dell'Annunziata le rela mr lequel il avait cru pouvoir compter, il est vral,( il fa Hall l'en croire que cela n'Importait en rien, el que le cheval ne se serait pas i, utol repo é une beure, que nous repsi lit Ion i plus vite que
nous n'étlon ts au reste, l'accident, nous assurai i il,
éiait des plus heureux, puisqu'il nous offrait tineocci
Islter Torre de i Annunzlata, u les villes, à sou avis,
Il |ihis euneii-es illl royaume <le Naples.
Soui nous serions faciles que cela n 'aurait avancé I rien. D éi 'leurs, il laut le dire, il u y a pas île peuple i l'endroit du-
quel la colère soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si grimacier, si gesliculateur, si grotesque,
qu'aui.mt vaut chercher dispute à Polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui abandonnâmes 'loue le reste de notre fiasco de iacrima-christi ; puis nous passâmes àl'ecurie, où nous finies donner devant nous double ration d'avoine au cheval ; enfin, pour suivre le conseil que nous venions de recevoir, nous nous mimes en quête des curiosités de Torre dell'Annunziata.
Une d s choses les plus curieuses du village est le village lui-même. Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1519. et d'une tour que fit élever Alphonse 1er, j| fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du Vésuve, et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la même place. De plus, et pour compliquer sans douté encore ses chances de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de poudré; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes, manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une variante que les autres n'avaient point.
Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de Notre-Dame-de-Lorette. Les fresques qui la couvrent et les tableaux qui l'enrichissent sont de. Lanfranc, de l'Espagnolet, de Sianzioni, du cavalier d'Arpino et du Guide ; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour le maitre-autel.
Au dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par Sianzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie qu'elle inspira '•> l'Espagnolet, qu'à son mérite réel. Cetie jalousie était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à i'ean dont ils se servirent une substance corrosive, qui la brûla en plusieurs endroits. Sianzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser celte lâche à la vie de son rival.
Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux. Masaeeio, le Domiiiiquin et fearroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide, attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu apprendre ce qu'ils étaient devenus ; le Guide el le chevalier d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de Naples eu laissant leur Irâvaux interrompus; enfin le Giorgione dul la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au couteau de chasse qu'il portait au côté.
Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.
En revenant à 1 hôtel, nous retrouvâmes noire cales ino attelé. Le pauvre cheval avait eu. un repos de deux heures el double ration d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un second gamin.
Nous vîmes qu'il était inutile de protester contre l'envahissement, et nous résolûmes au contraire de le laisser al ei sans aucunement nous y opposer. En arrivant à Résina nous riions au complet, et rien ne nous manquait pour soutenir la1 concurrence avec les nationaux, pas ne me la lin.,1 rii i
la paysanne , au reste, soil habitude, son l'effel de la doublé ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait poini empêché notre cheval d'aller toujours au galop.
,\ mesure que nous approchions, nous entendions s'augn enter la rumeur de la ville, i e Napolitain est sans contredit le peuple qui faii le plus de bruit sur la surface d< la lerre : ses églh es sont pleiiu s de < loches, ses chevaux el ses
mules Ion es l<: lolinrs Je gri lois, '.es la/v.ai ouis, ses leinines
et ses enfans ont des gosiers de enivre; tout cela sonne, tinte, crie éternellement. La null même, aui heures où toutes les autres villes dorment, il y a toujours qu Ique cho e qui remue, s'agite et frémit ;ï Naples De temps en temps une
voix puissante fait le sec i dessus de toutes ces ruiueui
i esl le \ é mve qui gr le el qui prend pai i au coin erti lei
nid, mais quelques effoi i qu'il tente, il no le fail pas taire el
IMPRESSIONS \)R VOYAGE. - LE CAPITAINE ARÉNA
n'est qu'un bruit plus terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.
Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s était jointe à nous, oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire bonjour, ne comprenant pas sans doute nue chacun n'eût point sa part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards ; à la fontaine des Car-
,-■., nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la nourrice et la paysanne; au Môle, nos deux lazzaronis se laissei ;:i coulera terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En ai ivanl à 1 hôtel nous croyons n'être plus possesseurs que desenfans du filet, lorsqu'en regardant sous la voilure nous vîmes que le Blel était vide. Grâce à nous, chacun était ari ivé à ia destination. .
Grâce à notre équipage et a notre suite, on n'avait pas fait attention à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même demande nos passeports.
Comme à notre première arrivée, nous descendîmes h l'hôlel de la Viltoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois sur Cbiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent pas de nos ienêtres.
Nous ne nous étions pas trompés. Le lendemain, à peine étions-nous levés, qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait, accompagné de tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves matelots.
Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer, et d'une vie qui n'est pas sans danger, pour comprendre le lien qui attache le capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient devenus nos amis; en touchant son argent, le capitaine pleurait; en recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me pardonne 1 quelque effort que nous fissions pour garder notre dignilé, je crois que nous pleurions aussi.
Depuis ce temps nous ne les avons pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs français qui ont fait le four de la Sicile pendant l'année 1853, et je suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur mémoire esl présente à notre esprit.
Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue de Naples à Messine sous l'invocation de la Madone du pied de la grotte !