‹ Une année `a FlorenceChapitre 79 sur 148 · LE ROI NASONE · texte numérisé non relu

LE ROI NASONE

Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuyés de leur liberté, demandèrent jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais, c'est qu'un jour Dieu leur en envoya un.

Celui-là n'était ni un baliveau ni une grue : c était un renard, et un des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois noms : Dieu le nomma Ferdinand IV, le congres le nomma Ferdinand 1er, et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone.

Dieu el le congrès eurent tort : un seul de ces trois noms lui resta, c'est celui qui lui a été donné par les lazzaroni.

L'histoire, à la vérité, lui a conservé indifféremment les deux autres, ce qui n'a pas contribué à la rendre plus claire; mais qui est-ce qui lit l'histoire, si ce n'est les historiens lorsqu'ils corrigent leurs épreuves!

A Naples, personne ne connaît donc ni Ferdinand I" ni Ferdinand IV ; mais, en revanche, tout le monde connaît le roi Nasone.

Cha me peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation. Les Ecossais ont eu Robert Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, les Allemands ont eu Maximilien, les Fiançais ont eu Henri IV, les Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu S'asone (I).

Le roi Nasone était l'homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit, le plus insouciant, le plus indévot, le plus superstitieux de son royaume, ce qui n'est pas peu dire. Moitié Italien, moitié Français, moitié Espagnol, jamais il n'a su un mot d'espagnol, de français, ni d'italien; le roi Nasone n'a jamais su qu'une langue, c'était le patois du môle.

il a eu pour enfans le roi François, le prince de Salerne, la reine Marie-Amélie , c'est-à-dire un des hommes les plus savans, un des princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes qui aient jamais exisié.

Le roi Nasone monta sur le troue à six ans , comme Louis XIV, el mourut presque aussi vieux que lui. Il régna de it.vi.i tsii, c'est-à-dire CG ans y compris sa minorité. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe dans la dernière moitié du siècle passé el dans le premier quart du siè< le présent s'accomplit SOUS ses yeux. Napoléon tout entier passa dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître el tomber. Il se trouva mêlé a ce drame gigantesque qui bouleversa le monde de Lisbonne a Moscou, cl de Paris au Caire.

Le roi Nasone n'avait reçu aucune éducation ; il avait eu i, n, o iverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su, n'avait pas jugé nécessaire que son élève en apprit plus que lui. En échange, le roi faisait désarmes

(i) Qn'"n ne prenne point ce sobriquet eu mauvaise pnrt; c'est comme si, au Uau d<; duo Philippe v, nous diiioni Philippe le Long,

comme Saint-Georges, montai! à cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X. Mais d'arts, mais de sciences, mais de politique, il n'en fut pas un seul instant question dans le programme de l'éducation royale.

Aussi de sa vie le roi Nasone n'ouvrit-il un livre ou ne •Ait-il un mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre; quand il fut marié, il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser d'assister aux conseils d'Etat, mais il avait défendu qu'il y parût un seul encrier, de peur que sa vue n'entraînât à des écritures. Restait son seing, qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fuis p.ir jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq lettres d'abord, à trois ensuite, puis enlin à une seule. Le roi Nasone fil mieux, il eut une griffe.

Aussi passait-il le meilleur de son temps a chasser à Caserte ou à pêcher au Fusaro ; puis ta chasse finie ou la pêche terminée, le roi se faisait cabarelier, la reine se faisait cabareticre, les courtisans se faisaient garçons de cabaret, et l'on défaillait au-dessous du cours des comestibles ordinaires les produits de la chasse ou de la pêche, le tout avec l'accompagnement de disputes et fie jurons qu'on aurait pu rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs du roi Nasone.

Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son père, le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-!Monti par la seule raison qu'il y avait sur celte col line, au nKds d'août, un abon tant passage de becligues. Malheureusement, en jetant les fondation de cette villa, on s'étai aperçu qu'au-dessous des fondations s'étendaient dévastes carrières d'où, depuis dix mille ans, Naples tuait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des construction- sont Traînes ; après quoi on s'aperçut qu'il ne manquait qu'une 1 1 ose pour se rendre au château, c'était un chemin. On comprend que si Charles III, comme son fils, avait eu le goût du commerce et avait vendu ses beefigues , il eût, selon toute probabilité, en bs vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose comme un millier de francs sur chacun d'eux.

Le contre-coup de la révolution française vint troubler le roi Nasone au milieu de se-; plaisirs. Un jour il lui prit envie de chassera l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier; il lâcha sa rm-ute sur la piste des républicains et vint les attaquer aux environs de Rome. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le chasseur. Le roi Nasone le vil revenir et fut oblig - d'abandonner la place et de gonvernerau plus vite sur Naples ; encore fallut-il qu'il changeât de costume avec le duc d'Ascoli, son écuyer. Il pril la gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la roule comme si le duc d'Ascoli eût clé Ferdinand el qu'il eût élé le duc d'Ascoli.

Plus lard, un des grands plaisirs du roi était de raconter cette anecdote. L'idée que le due d'Ascoli aurait pu être pendu à la place du roi mettait la cour eu tort belle humeur.

Arrr. il, le roi jugea qu'il n'était

point prudent à lui de s'arrêter la: il s'adressa a son bon ami Nelson, lui demanda un ni -eau, monta ue>sus avec la reine, son ministre Icton, et la belle Emma i yonna. à laquelle nous reviendrons bientôt : mais un vent conlraiie s éd va : i ■ vaisseau ne pui sortir du golfe el fut forcé de revenir jeter l'ancre à une centaine de pas de la terre. Alors, ministres, Œagisirals, officiers, accoururent pour mi plii i le roi de retenir â Naples; mais le roi Uni bon pour la Sicile el envoya promener officiers, magistrats et ministres, marmoium sans cesse ses meilleures prières pour que le vent changeai recllon. Au premier souille qui vint du nord , on leva l'ancre el ou s'éloigna a pleines voiles.

Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue dune. A peine la Dolille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible s éleva : en même lemps le jeune pi inee tomba malade. Le roi avail pri • pour i ipiiaine de sou v.dss' au l'amiral Nelson, qui pi iii a relie rp -i e pour le premier marin du monde, el cep ndanl i

poursuivi le roi eu personne, le met de misaine el la ; rande vergue de son bâtiment furenl i

cent pasde lui la frégale de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait refusé de monter, se liant plus à son allié qu'à son sujet, s'avancer au milieu de la tempête , calme el comme si elle commandait aux vents. Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui du Corsaire rouge, semblait un navire enclume, pour s'informer s'il ne pourrait point passer à son bord; mais quoiqu'à chaque signal du roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le péril du transport était trop grand pour que Carracciolo osât en courir la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait. Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la lerre augmentaii encore le danger: si habile marin que fût Nelson, il en savait moins pour entier dans le port par un gros lemps que le dernier pilote côtier. Il lit donc un signal pour demander s'il se trouvait sur la Houille un homme plus familier que lui avec ces parages. Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d'un des bàlimens, emportée par le vent comme une feuille, et s'approcha du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut à portée on jeta une corde, l'officier la saisit, on le hissa à bord ; c'était le capitaine Giovanni Beausan, élève et ami de Caracciolo ; il répondit de tout. Nelson lui remit le commandement : une heure après on entrait dans le port de Palerme, el le même soir on débarquait à Casiello-à-Mai e.

Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la Fa-'orite, a\ec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu la moitié de sen royaume.

Pendant ce lemps Championnet prenait Naples, el un beau matin le roi Nasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus. C'était la république parihénopéenne.

Sa colère fui grande ; il ne comprenait pas que ses sujet» abandonnes par lui ne lui eussent pas tenus plus exactefiienl leur serment rie fidélité ; c'était fort triste : le patrimoine de Charles III étail diminué de moitié; le roi des Deux'-Siciles n'en avait plus qu'une. Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la révolution ; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.

Le roi Nasone s'>n rapporta à Dieu el a saint Janvier de changer le cœur de ses sujets, lit vœu d'élever une église sur le modèle de Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples. et continua de chasser.

Il estvrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone était un merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles franches, il était sûr de ne loucher l'animal qu'au défaut de l'é| aile; el, sur ce point, Bas-de-cuir aurai! pu prendre de ses leçons. Mais le curieux de la chose. cVst qu'il exigeait que tes chasseurs de sa suite en iisseni autant '.ne lui, sinon il entrait dans des colères toujours fort préjudiciables au coupable. In jour qu'on avait chassé toute la journée dans la loi èi de Fienzza, et que les chasseurs faisaient cercle auto r d'un double rang de sangliers abatius, le roi avisa un des cadavres frappé au ventre. Aussitôt le rouge lui monta a la liguie, ci se relournani vers sa suiic : — Cht é il poreo che a fatto un tal eolpo ? s'ëcria-t-il, ce qui voulait dire en toutes h lires : Quel esl le porc qui a fait un pareil coup?

- C'est moi, sue. répondit le prince de San-Caialdo. Fautil me pendre pour cela ?

— Non. dit le loi, mais il faut rester chez vous.

El désormais le prince de San-Calaldo ne fut plus invité aux chasses royales.

t n des inines qui avaient le privilège d'exciter à un degré presque égal la col* . éi dl de se présen-

ter devant elle avec des favoris longs et des cheveux courts. T iii l oinnie ih.ni le menton n'e ail poinl rasé, dont le crâne n'était poinl poudré a blanc, et dont la nuque n'étail point

Ornée d'une queue plus OU moins longue, était pour

un jacobin à pendre, l n jour, lejj une pi Ruffo, qui avait toul perdu m s. rviccdu prince, qui avaiiaban-

, :i> p iur le suivie, eut I imprudence de

: nier devant lui s ois | rire el avec une paire de ces

i ivoris napolitains q le voua savez. Le roi ne Dl qu'un bon i de son i. mie, ni a lui, el le saisissani à pleines mains par la barbe —Ah l brigand ! abl Jacobin I ah ! septembre

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

senr! s'écria-til. Mais tu sors donc d'un club, que tu oses le présenter ainsi devant moi ?

— Non, sire, répondit le jeune liomme, je sors d'une prison où j'ai été jeté il y a trois mois, comme trop l'idole sujet de Votre Majesté.

Cette raison, si péremptoire qu'elle fut, ne calma pas entièrement le roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, même après qu'il eut rasé ses favoris, poudré ses cheveux, pris une queue postiche, et substitué une culotte courte à ses pantalons.

Il n'y avait par toute la Sicile qu'un homme qui fût aussi «colère que le roi ; c'était le président Cardillo. qui n'ayant pas un seul cheveu sur la tête, et pas un seul poil au menton, ^tait entré, tout d'abord, dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque dont son front était orné. Aussi, malgré son caractère emporté, le roi l'avait-t-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les gens de robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie de reversi. Alors c'était un spectacle donnéà la galeiie. Quand il jouait avec tout autre qu'avec le roi, le président lâchait la bride a sa colère, foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les fiches, les caries, l'argent, les chandeliers. Mais'lorsqu'il avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avait les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent, cartes, fiches et jetons ; mais tout à coup le roi, qui ne le perdait pas de vue, le regardait ou lui adressait une question ; alors le président souriait agréablement, .reposait sur la table la chose quelconque qu'il tenait à la main, et se contentait d'arracher les boutons de son habit, -qu'on retrouvait le lendemain semés sur le parquet. Un jour cependant que le roi avait poussé le pauvre président plus loin qu'à l'ordinaire, et que celte plaisanterie lui avait l'ait négliger son jeu, le prince s'aperçut qu'un as dont il aurait pu se défaire lui était resté.

— Ah ! men Dieu ! que je suis bête! s'écria le prince, j'aurais pu donner mon as, et je ne l'ai pas fait.

— Eh bien ! je suis plus bête encore que votre Majesté, s'écria le président, car j'aurais pu donner le quinola, et 'A m'est resté dans les mains.

Le prince, au lieu de se fâcher, éclata de rire ; la réponse ui rappelant probablement la franchise de ses bons laz^a- -oni.

Il faut tout dire aussi ; le présiden*. Cardillo était comme /emrod un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des chasses royales auxquelles il invitait son roi, et auxquelles son roi lui faisait l'honneur d'assister. C'était dans son magnifique fief d'Ilice que se passait la îbose; et comme au milieu de la propriété s'élevait un chà- ,eau digne d'elle, Sa Majesté daignait, la veille des chasses, irriver, souper et coucher dans ce château, où elle demeurait quelquefois deux ou trois jours de suite. On soir on y arriva comme d'habitude avec I intention de chasser le lendemain. Quand il s'agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, après s'être tourné et retourné toute la nuit dans son lit, se lea-t-il au point du jour, et, allumant son bougeoir se dirigea-t-il en cl ise vers la chambre du seigneur suzerain. La Clé était a la porte ; Ferdinand eut envie de voir qui Ile mine un président avail dans sou lit. Il tourna la clé el entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise.

Le président, sans perruque et en chemise, étail assis au milieu de la chambre. Le roi alla droit a lui. Tandis que, surpris à l'improvlste, le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lai mil le bougeoir nus le nez, pour bien voir l,i ligure qu'il faisait, puis il commença à faire le tour de la ta lue el du piédestal avec une gravité admirable, tandis

i i h ulc du pi ' i dent, mobile i on celle d'un ma-

g .1 di la i Ihfnc l'ai - omi agn til par un mouveroenl de rotalion centrale égal au mouvement circulaire. Enfin les deux i|Bl .h i ompli aienl leur périple se retrouvèrent en

rai e l'un utn l i ime le i oi continuait do gatdei le

silence :

— Sire, ilit le présiden! a .ec le plus grand sang froid, le

fait n'étant pas prévu par les lois de 1'éiiquolle, faut il que je me lève, ou faut-il que je reste?

— Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre; voilà quatre heures qui sonnent.

Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y étail entré.

Bientôt l'honneur que le roi faisait an président Cardillo, en allant ainsi chasser chez lui, éveilla l'ambition des courtisans; il n'y eut pas jusqu'aux abbesses des premiers couvons de Païenne qui, peuplant leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent inviter le roi ù venir donner aux pauvres recluses dont elles dirigeaient les âmes la distraction d'une chasse. On comprend que Sa Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi était quelque peu galant ; il oublia presque sa colonie de San Lucio. Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort agréable. C'était un charmant village, situé à trois ou quatre lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi ; les âmes seules appartenaient ù Dieu, ce qui n'empêchait pas le. diable d'en avoir sa part. San Lucio était, moins le turban et le lacet, devenu le sérail du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une tois faire part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le même mois.

Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore, aujourd'hui, des privilèges que n'a aucun autre village du royaume des Deux Si ci les ; ses babitans ne paient pas de contributions et échappent à la loi du recrutement. Kn outre, chacun, quelque soit son âge ou son saxe, a la prétention d'être quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les plus âgés l'appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin.

Le roi Nasone en était donc là en Sicile, chassant tous les jours, soit dans ses forêts à lui, soit dans celles du président, soit dans les parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d'ombre, de whist ou de reversi, et ne regrettantau monde que son château de Capo-di-Monti, où il yavait tant de beefigues; son lac de Fusaro où il y avait tant de poissons : et sa place du .Mole, où il yavait tant de lazzaroni, lorsqu'un jour un homme de cinquante a cinquante cinq ans environ se présenta pour lui demander l'anlori-ation de reconquérir son royaume : cet homme c'était le cardinal Ruffo.

Fabrizzio Ruffo était né d'une famille noble, mais peu considérable. Seulement, comme il avait le génie de l'intrigue développé à un point fort remarquable, il avail fait, grâce au pape Pie VI, dont il était devenu le favori, un a^sez beau chemin dans la carrière de la prélal'ure, et il avail été nommé à un haut emploi dans la chambre pontificale. Arrivé là, il eut l'adresse de faire sa fortune en trois ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faite II en résulta que son faste ayant l'ait scandale, Pie VI fut f Tcé de lui demander sa démission. Ruffo la lui donna, vint a Naples, et obtint l'intendance du château de Caserte. Il y servait de son mieux le roi Nasone dans les plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa, lorsque sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Kuffo l'y suivit.

Là, tandis que le mi chassait le jour et jouait le soir, Rulfo rêvait de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les défaites su cédaient aux défaites ; Bonaparte semblait avoir transporté de l'autre côté de la Méditerrannée la statue de la Victoire. Les ennemis que le directoireavaienl à combattre croissaient chaque jour. La flotte turque el la Botte russe combinées avaient repris quelques-unes des Iles Ioniennes, a siégeaient Corfou, et annonçai ni haut tentent que, dès qu'elles se seraient rendues maltresses de ce point important, elles feraient voile vers les côtes de l'Italie L'escadre anglaise n'attendait qu'un signal pour se réunira elles. Fabrlzio B-UlTo espérait donc qu'en mettant le feu aux Calabres, ce feu. connue une traînée de poudre, gagnerait rapidement Na les el embraserait la uapil le. L vint donc, eu m nie nous l'avons dit, trouver le roi.

Le roi, a qui il ne demaud lit ni honni es ni argent, mais

seule ut son autorisai i m s pleins pouvoirs, donna

(oui i e que le cardinal demandait ; après quoi, roi et cardj-

nal échangèrent leur bénédiction. I.e cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la forêt de Fienzzi.

Deux mois à peu près s'écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout en chassant à la Favorite, à Montréal ou à llice, avait vu passer une foule de vaisseaux russes, turcs et an glais se dirigeant vers sa capitale Un soir même, en rentrant, il avait appris que Nelson avait quitté Palerme pour prendre le commandement général de la flotte. Enfin, un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal Rulïo venait d'entrer à Naples, que la république parlhenopéenne, qui était venue avec Championnel, s'en était allée avec Macdonald, et que les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en échange vie et bagages 'saufs. Cette capitula tion était signée de Foote pour l'Angleterre , de Keraudy pour la Russie, de Bonnieu pour la Porte, et de Ruffo pour le roi.

Tout au contraire de ce à quoi l'on s'attendait, Sa Majesté entra dans une grande colère; on lui avait reconquis son royaume, ce qui était tort agréable, mais on avait traité avec des rebelles, ce qui lui paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV, et il y avait en lui, tout populaire qu'il était, beaucoup de l'orgueil et de l'omnipotence du grand roi.

Il s'agissait donc de sauver l'honneur royal en déchirant la capitulation (1).

Cependant on craignait une chose: il y avait à cette heure à Naples un homme qui était plus que le roi lui même ; cet homme, c'était Nelson. Or, Nelson était arrivé à l'âge de quarante-un ans sans que son plus mortel ennemi eût evt d'autre reproche à lui taire qu'une trop grande intrépidité. I) avait des honn-urs autant qu'un vainqueur en pouvait amasser sur sa tête. La ville de Londres lui avait envoyé une épée, et le roi l'avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair du royaume 11 avait une fortune princière ; car le gouvernement lui faisait mille livres sterling de rente; le roi l'avait doté d'une pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait fait cadeau de cent mille é. us. Il y avait dune à craindre que Nelson, reconnu jusqu'alors, nonseulement pour brave entre les braves, mais encore pour loyal entre les loyaux, n'eût le ridicule de tenir à cette double réputation, et, n'ayant rien fait jusque-là qui portât atteinte à son courage, ne voulût rien taire qui portât atteinte à son honneur.

Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Foote, de Keraudy et Bonnieu fut déchirée. On se rappela que c'était une femme qui avait perdu Adam, et on jeta les veux sur son amie Emma Lyonna pour damner Nelson. — Emma Lyonna était une femme perdue de Londres. Son père, on ne le connaît pas; sa patrie, on l'ignore: on sait seulement que sa

(1) Voici les termes do cette capitulation .

lo Le château Neuf et le château de l'Œuf, avec armes et mulitions, seront remis aux commissaires de Sa Majesté le roi des Dcux-Sic'des et de ses alliés, l'Angleterre, la Prusse, la Porte- Ottomane.

2» Le garnisons républicaines des deux châteaux sortiront avec les honneurs de la guerre et seront respectées dans leurs personnes et dans leurs biens meubles et immeuble .

:;" lllles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux parlementaires pour être transportées à Toulon, ou de rester dans le royaume san^ avoir rien à craindre ni pour elles ni pour luis famille . Les vaisseaux seront tournis par les ministres du toi.

40 Ces condition! el cesclauses eronl communes miv personnes il, ^ deux sexes enfermées dans le- forts, aux lépublicains faits prisonniers dans le coins de la guerre par les troupes royales ou alliées, et au camp de Saint-Mai lin.

50 Les garni ons républicaines ne sortiront des châteaux que quand les vaisseaux destinés au transport de ceux qui auront choisi le départ seront prêts a mettre a la voile.

(jo L'archevêque de Balerncj, le comte Uicbevieux, le comte

D'.llon et lèvèipie d'Avellinn resteront connue otage dans le fort

Salut-Elme, Jusqu'à ce qu'on ail appris a Naples la nouvelle eerninede l'arrivée à Toulon des vaisseaux qui auront transporté dans ceue ville les 1 nuisons républicaines. Les prisonniers du

parti du roi et les otages retenus dans les torts seron uns en liberté aussitôt après la ratification de la présente capitulation, OEl'V. COMP, — IX,

mère était pauvre ; on croit qu'elle naquit dans la principauté de Galles, voila tout. Un chariaian la rencontta et lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle : c'était de représenter la déesse Hygie. Ce charlatan étail le docteur Graham, auteur de la Méyalanthropoyénésic. Emma Lyonna accepte; elle est installée dans le cabinet du docteur, à qui elle sert d'explication vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour lavoir, les peintres demandèrent à la copier; Ronney, l'un des artistes les plus populaires de l'Ang eterre, la peignit en Vénus, en Cléopâire, en Phryné. Dès lors la vogue d'Emma Lyonna fut établie, et la fortune de Graham fut faite.

Parmi les jeunes gens qui, depuis l'exposition de la déesse Hygie, suivaient avec le plus d'assiduité les cours du docteur, était un jeune homme de la maison de Warwick, nommé Charles ('.reville. Du jour où il avait vu Emma Lyonna, il en était devenu amoureux : il proposa à la belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait à se lasser de poser pour les curieux et pour les peintres. Sa réputation était faite; un jeune homme de l'aristocratie allait la melire à la mode; elle accepta. En trois ans la foi tune de Charles Greville fut mangée, une place honorable quil occupait dans la diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme à 'aquelle il devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma de l'épouser, si grande était la fascination que cette autre Lais exerçait sur cet autre Alclbiade Mais Emma Lyonna était trop bonne calculatrice pour épouser un homme ruiné : elle avait pris l'habitude de l'or et des diamans pendant ces trois années, et elle ne voulait pas la perdre. Sous un prétexte de délicatesse dont le pauvre Chai les Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il avait à la rour de Naples un oncle riche et poissant, nommé sir Williams Hatnillon. 11 était l'héritier du vieillard; il lui avait fait demander de l'argent et la permission d'épouser Emma Lyonna. L'oncle avait répondu par un double refus à cette double demande. Charles Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les cœurs : il envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui.

Il y avait en effet un charme latal attaché à cette femme. Le vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma Lyonna consentait a l'épouser lui-même. Quinze jeurs après, Charles Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady Hamilton.

Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc ouverts. La reine Caroline, cette fière princesse d'Autriche, celte sœur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu'elle encore, refusa complètement de lui parler, et affecta de lui tourner le dos chaque fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le même chemin.

Sur ces entrefaites, Nelson vint à Naples : le vainqueur de la Vera-Cruz, qui devait être celui d'Aboukir et de Trafalgar, subit l'influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait être un Achille, mais ce n'était ni un Hyacinthe ni uu Paris; il avait perdu un ail a Carvi et un bras ù la Vera- Cruz. Mais lady Hamilton était trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson allait prendre sur lesévénemens et par conséquent sur les hommes. L'Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, était non-seulement une alliée, mais encore une libératrice : Nelson devenait pour eux non-seulement un héros, mais presque un dieu.

L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de son trône el fil la moitié du chemin qui la séparait de l'aventurière; Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientôt on ne vil plus l'une sans l'autre. A la cour, au théâtre, a Chiaja, à Toledo, dans sa voiture comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours, de toutes les' heures, de lotis les instans : Emma Lyonna fut la favorite de Caroline.

Le jour des de-astres arriva: Emma Lyonna, fidèle à l'amitié ou plutôt ■' l'ambition, accompagna le roi et la teine en Sicile, traînant Nelson a sa suite. Le terrible capitaine de

ŒUVRES COMPLETES D'AIEXANDRK DUMAS

la mer était, avec elle, obéissant et doux comme un enfant.

Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson; ce fut à ces mains étranges que Dieu remit l'existence des nommes et le destin des royaumes.

Emma Lyonna portait une lettre de créance conçue en ces termes :

« La Providence vous remet le sort de la monarchie napo- » litaine; je n'ai pas le temps de vous écrire une lettre dé- « taillée sur le service immense que nous attendons de vous. » Milady, mon ambassadrice et mon amie, vous exposera » ma prière et toute la reconnaissance de votre affectionnée, « Caroline. »

Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait « que l'intention du roi n'avait jamais été de traiter avec des sujets rebelles: qu'en conséquence les capitulations des forts étaient révoquées ; que les partisans de la prétendue république pai'thénopéenne étant plus ou moins coupables de lèse-majesté, une junte d'Etat serait établie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort, les autres par la prison et l'exil, tous par la confiscation de leurs biens. «

Une autre ordonnance devait taire connaître les volontés ultérieures de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses, ils n'avaient rien signé : ils voyaient les événemens accomplis au point de vue de leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson, l'homme du peuple; Nelson, le fils d'un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp ; Nelson, dont la parole était engagée par la signature de son représentant ; Nelson qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois, devait être calme, impartial et froid comme la statue de la Justice ; Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde n'attendait qu'un mot pour le proclamer le défenseur de l'humanité, comme il était déjà l'élu de la gloire ; Ne son, quelle excuse avait-il et que répondrait-il à Dieu quand Dieu lui demandera compte de l'existence de vingt-cinq mille hommes sacrifiés ù un fol amour? Le navire qui portail Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait Nelson ; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant pour tout message cette seule réponse : » Tout va bien. » Le lendemain la capitulation était déchirée.

Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait être sacrée pour Nelson : c'était son collègue l'amiral Carracciolo. Après avoir conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à celui qui passait pour le premier homme de guerre qui existât, Carracciolo avait demandé la permission de revenir à Naples et l'avait obtenue. La, il avait pris parti pour {es républicains, avait combattu avec eux, avait traite comme eux, et, comme eux, eût dû être sous la garde de l'honneur de trois giandes nations.

Carracciolo était parvenu à échapper aux premières recherches, et, parconséquent, aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il fut pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il appris son arrestation qu'il le réclama comme son prisonnier. Lne action grande et généreuse pouvait servir non pas de contre-poids, mais de paiiiatifà la trahison de l'amiral anglais; Nelson pouvait réclamer son collègue pour l'arracher ù la junte d Etat ; on le crut, on l'applaudit : Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur son propre vaisseau !

Le procès lui court : il commença a neuf heures du matin ; a dix heures, on fil dire ., Nelson que la cour venait de décider qu'on accueillerait les preuves et les témoignages en

faveur del'accusé, décision qui, dans tous les pays d unie,

est un droit et non nue faveur. Nelson répondit que c'était inutile, ei la cour passa outre.

A midi, on viol annoncera Nelson que l'accusé était condamné ■< la prison perpétuelle

— Vous vous trompez, ilil [Sel on an i oinle de 'I lien, qui

lui annoni ail i elle sentence, il a été < ondamné a la peine de

mort.

i a i sur gratta le n ol prison el écrivit le mot m ■ plai i .

a une heure, on vint dire a Nelson que le condamné de mandait a être fusillé au lit u d être pi ndu.

— Il faut que justice ait son cours, répondit Nelson.

En conséquence, on" transporta Carrai clolo à bord de la Minerve; c'était le vaisseau sur lequel il combattait de préférence. I. amiral l'avait constat! ment soigné comme un père soigne son propre fils; et cependant, pendant le temps qu'il était resté à bord du vaisseau anglais, il avait remarqué une foule de ces détails de construction qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la Grande-Bretagne une des premières marines du monde : ces détails, il les expliquait à un jeune officier qui avait servi sous lui, et il en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque le greffier s'avança vers lui, le jugement à '.a main. Carracciolo s'interrompit, écouta la sentence avec le plus grand calme; puis, la lecture terminée :

— Je disais donc... reprit l'amiral, et il continua sa démonstration à l'endroit même où l'arrêt de mort l'avait interrompu.

Dix minutes après, le corps de l'amiral se balançait suspendu au bout d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer. Douze heures avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, exécuter la sentence, et faire disparaître jusqu'à la dernière trace du condamné.

Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux : ils attendaient en chantant et en dansant au pied de l'échafaud ou delà potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient dans des bûchers ; "puis, lorsqu'ils étaient cuits selon leur goût, ils en grignotaient le foie ou le cœur, tandis que les autres, portés par leur nature à des amusemens plus champêtres, se faisaient des sifflets avec les os des bras, et des dûtes avec les os des jambes.

Trois mois de jugemens, d'exécutions et de supplices avaient rétabli le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reçurent donc avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois mois, Nelson et Emma Lyonna ne s'étaient point quittés : ce furent trois mois heureux pour ces tendres amans.

D'ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et rejaillissaient sur sa maîtresse ; le vainqueur d'Aboukir avait été fait baron du Nil, le lacéraleur du traité de Naples fut fait duc de Broute.

Le surlendemain de l'exécution de Carracciolo, on signala une flutille venant de Sicile; c'était le roi qui revenait prendre possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol de Naples comme bien aflermi ; il résolut de stationner quelques jours dans le port, et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau.

Bientôt le vaisseau fut entouré de barques; c'étaient des ministres qui apportaient des ordonnances, c'étaient des députés qui venaient débiter des harangues, c'étaient des courtisans qui venaient mendier des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et paternel d'un roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent écartées de la cour comme importunes : c'étaient celles qui portaient quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs parens condamnes a mort.

La snirée se passa en fête : il y eut illumination et concert sur le vaisseau royal.

Or, écoutez que je vous dise l'étrange spectacle qu'éclaira celle illumination, que je vous raconte l'événement Inouï qui

troubla ce eoneerl,

C'était dans |a auit du ■"<> juin au 1er juillet : le roi était fatigué de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés, car Nasone était homme d'esprit avant tout, et son

regard voyait tout d'abord le I I de la chose. Il monta seul

sur h' pontet alla s'appuyer an bastingage du gaillard d'arrière, et, loiil en sifflotant un air de (liasse, il se mil à regarder cette mer infinie, si calme el si tranquille qu'elle réfléchissail toutes les étoiles du ciel. Tout a coup, à vingt pas

de lui, du milieu decelle nappe da/ur surgit un homme qui

soi i île l'eau jusqu'à la ceint un' et demeuie Immobile en face de lui. le roi tixe les veux sur l'apparition, tressaille, regarde encore, pâlit, veut reculer, el sent ses jambes qui lui manquent; il vent appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors,

immobile, l'œil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il reste cloué par la terreur.

Cet homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est l'ancien ami ilu roi, c'est le condamné Je la surveille, c'est l'amiral Carracciolo, qui, la tôle hante, la face livide, la chevelure ruisselante, s'incline et se redresse à chaque mouvement de la houle, comme pour saluer une dernière f"is le roi.

Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se

isent, et l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les

traillesdu bâtiment.

— Carracciolo! Carra ïolol...

A ce cri, tout le monde accourt; mais au lieu de s'évanouir, apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'émeuvent. Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur, pâlit d'émotion et d'angoisse, et répète l'ordre donné par le roi de gouverner vers la terre.

Alors, pn un clin-d'œil, le bâtiment se couvre de voiles, s'incline et glisse doucement vers Sainte-Lucie, poussé par la brise de mer; mais voilà, chose terrible! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit le sillage, et, mû par la force d'attracti-in, semble poursuivre son meurtrier.

En ce moment, le chapelain parait sur le pont : le roi se jette dans ses bras : — Mon père! mon père! s'éeria-t-ii, que me veut donc ce mort qui me poursuit?

— Une sépulture chrétienne , répond le chapelain.

— Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne à l'instant même! s'écria Ferdinand en se précipant par l'écoulille afin de ne plus voir cet étrange spectacle.

Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d'aller chercher le cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit à se charger de celte mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l'eau. La i ause du miracle fut alors connue.

L'amiral, comme nous l'avons dit, avait été jeté à la mer avec un boulet de trente-six seulement atlaché aux pieds. Or, le corps s'était enflé dans l'eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au fond: il était remonté à la surface de la mer, et, par un effet d'équilibre, il s'était dressé jusqu'à la ceinture-, puis, poussé par le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau.

Le lendemain il fut enterré dans la petite église de Sainte- Marie-à-la Chaîne. Après quoi, le roi tit son entrée triomphale dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment où Napoléon lui fil signifier qu'il venait de disposer du royaume de Naples en laveur de son frère Joseph.

Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s'en retourna chasser ù Palcrme.

Ce nouvel exil dura jusqu'au 0 juin ISI5, époque à laquelle Joachim Murât, qui avait succédé à Joseph Napoléon, était tombé ù son toux. Sa Majesté naj olitaine revint chasser à Capo-di-.Ylonti et à Caserte.

XJI.

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