‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 2 sur 18 · LE D JO F ET LE CHOMEUR · texte numérisé non relu

LE D JO F ET LE CHOMEUR

William Gifford Palgrave. — Objet de ce voyage. — Départ de Maan. — Baracat passe pour mon élève. — Je me donne pour un médecin. — Le désert pierreux. — Le simoun. — Les gentilshommes de la Ouadi Seurhan. — Le Djôf. — Demeure de Ghafil. — Khavoua et cafetières. — Préparation et distribution du café. — Les dattes et leur assaisonnement. — Présentation au gouverneur. — Nous partons du Djôf. — Les ouvrages des chrétiens. — Néfoud occidental. — Mauvais projets des Chérarats. — Djobba. — Hayel. — Le chambellan Seyf. — Le prince Télal. — Zamil. — Abdel-Masin. — Installation. — Clientèle. — Les fils de Télal. — Le paysan et ses rhumatismes. — Le forgeron Doheym et sa famille. — Métaab, frère de Télal. — Entrevue confidentielle du prince. — Obeyd le Loup est le chef de nos adversaires. — Sa lettre de recommandation. — Je fais alliance avec Télal et pars pour Ri ad.

M. William Gifford Palgrave est le premier voyageur qui ait traversé obliquement toute la longueur de la péninsule arabe, depuis la pointe de la Mer Morte jusqu’à la côte d’Oman. Le premier de tous les Européens, il a vu les provinces intérieures connues Palgrave.

seulement de nom; il nous a, le premier, donné une idée précise de la configuration de cette immense presqu’île; il a fait entrer l’Arabie et ses populations dans le cercle de la géographie positive.

M. Palgrave est le fils du savant jurisconsulte et de Thistorien éminent que l’Angleterre a perdu, il y a quelques années (i). De brillantes études à l’université d’Oxford semblaient l’appeler à suivre avec éclat la carrière paternelle ; cependant les goûts du jeune homme le poussaient à une vie moins sédentaire. Il passa dans l’Inde et servit quelque temps sous les drapeaux de la Compagnie; bientôt , fatigué de l’uniforme, il reprit le chemin de l’Europe, mais il s’arrêta en Syrie, et se fixa à Damas, où il a séjourné de longues années. C’ést là qu’il a pris l’habitude de la langue arabe, devenue pour lui, comme il le dit lui-même, une seconde langue maternelle. Là aussi, dans des circonstances qui nous restent ignorées, il se lia, par des rapports qui paraissent avoir été très-étroits, avec la maison des Pères Jésuites.

Laissons-le d’ailleurs s’expliquer lui-même :

Peut-être le lecteur demandera-t-il quel a été l’objet spécial, les raisons déterminantes du long et périlleux voyage que j’ai entrepris. L’espoir de contribuer au perfectionnement social de ces vastes régions, le désir d’aviver l’eau stagnante de la vie orientale par le contact du rapide courant européen, peut-être la curiosité

(i) Sir Francis Cohen Palgrave, né à Londres en 1788 et mort dans la même ville en 1861 , a rédigé les Actes du Parlement de 1827 à 1834, et a écrit plusieurs ouvrages historiques dont le principal traite de V Origine et du développement de la Puissance anglaise avant la conquête normande. L’histoire de Normandie et d’ Angleterre, qui devait continuer le précédent ouvrage et finir avec le moyen âge, est restée inachevée. — J. B.

bien naturelle d’apprendre ce que nul ne sait encore, enfin l’esprit d’aventure inné chez les Anglais : voilà quels ont été les principaux mobiles de mon entreprise. J’ajouterai qu’à cette époque j’étais lié avec l’ordre des Jésuites, si célèbre dans les annales de la philanthropie courageuse et dévouée; enfin, je le reconnais avec une vive gratitude, les fonds qui m’étaient nécessaires m’avaient été libéralement fournis par l’Empereur des Français.

Le 16 juin 1862, à la tombée de la nuit, nous attendions, près de la porte orientale de la ville de Maan (1), les bédouins nos guides, qui, sous la direction de Salim leur chef, remplissaient les outres à une source voisine, mettaient les selles et disposaient les bagages sur le dos des chameaux. Les étoiles commençaient à paraître au milieu du sombre azur d’un ciel sans nuages, et le croissant de la lune, resplendissante l’éclat particulier à l’orient, promettait de rendre plus facile notre marche nocturne. Nous fûmes bientôt installés sur nos bêtes au long cou, dans une posture à peu près pareille, comme le dit un poète arabe, « à celle d’un homme perché en haut d’un mât. » Partout régnait un profond silence. Nos guides eux-mêmes semblaient craindre de le rompre : ils s’adressaient à voix basse de rares et courtes observations, pendant que nos chameaux s’avancaient d un pas furtif au milieu de la solitude, dont ils ne troublaient pas le calme imposant.

Mon compagnon, un chrétien de Syrie nommé Baracat, et moi, nous portions le costume ordinaire de la classe moyenne en Syrie, costume que nous avions déjà emprunté pour nous rendre de Gaza à Maan et

(1) Petite ville ou plutôt village de Syrie, situe sur la grande route de Damas à La Mecque. — J. B.

qui nous avait épargné les remarques curieuses, les questions indiscrètes auxquelles nous aurions pu être exposés dans ce pays, désigné par la plupart des voyageurs sous le nom tant soit peu pédantesque & Arabie Pétrée.

Je me donnais pour un médecin voyageur, suivi de son élève; aussi un costume recherché était-il nécessaire pour gagner la confiance des clients.

Notre pharmacie se composait d’un petit nombre de drogues, renfermées dans des boîtes d’étain bien closes, que nous avions enfouies, pour le moment, au fond de nos sacs de voyage. Cinquante de ces boîtes auraient suffi pour tuer ou guérir la moitié des ma* lades de l’Arabie. Quant aux médicaments liquides, nous avions autant que possible évité de nous en charger ; non-seulement à cause de la difficulté du transport, mais aussi parce que l’air sec et brûlant du désert les aurait bientôt fait évaporer.

Si nous avions mieux connu, au moment de notre départ, le pays que nous allions visiter, nous aurions diminué notre pacotille de marchands, au profit de notre bagage de docteurs. En effet, dès les premiers jours, notre apparence à demi mercantile nous avait suscité des embarras dont notre titre de médecin nous aida seul à sortir. Eblouis par notre pompeux appareil médical, les gens de Maan imaginèrent que notre motif réel, en persistant avec tant d’obstination à nous rendre au Djôf, devait être la recherche de trésors mystérieux cachés dans les profondeurs de l’Arabie. Cette opinion singulière leur était suggérée par des aventuriers maugrabins (i), fort renommés dans l’art

(i) On appelle Maugrabins les habitants du Mogreb ou Mâgreb, c’est-à-dire les Maures de l’occident sur la côte septentrionale de l’Afrique. — J. B.

de guérir et dans les sciences occultes, qui avaient, peu de temps auparavant, traversé la frontière, en quête de prétendues richesses. Cette idée ingénieuse stimula leur bienveillance et leur amitié pour nous , car ils comptaient, en servant nos desseins, avoir une part dans les profits de l’entreprise ; ils se mirent donc sérieusement à l’œuvre pour nous trouver des guides que, sans eux, nous nous serions difficilement procurés, et toutes les difficultés qui menaçaient d’entraver notre voyage disparurent ainsi.

Le lendemain de notre départ, vers dix heures du matin, comme la chaleur devenait excessive, la vue de quelques arbres rabougris nous annonça le voisinage des puits de Vouokba, où nous avions l’intention de renouveler notre provision d’eau. Un des bédouins, pressant le pas de sa monture, se détacha de notre troupe et décrivit une sorte de cercle pour s’assurer qu’aucune tribu hostile n’était en embuscade, prête à fondre sur les caravanes imprudentes. Notre éclaireur ne découvrit personne, tout était silencieux, et l’éclatant soleil de midi donnait un aspect plus mélancolique encore aux ruines d’un village abandonné, dont les débris épars couvraient le lit desséché d’un torrent. Non loin de là se trouvaient les puits; les uns, obstrués par des pierres, les autres maigrement pourvus d’une eau bourbeuse et saumâtre; néanmoins, comme nous ne devions pas rencontrer de nouvelles sources avant quatre jours entiers, nous remplîmes soigneusement nos outres de ce liquide dégoûtant.

L’opération terminée , nous remontâmes sur nos chameaux, et nous reprîmes la direction de l’orient.

Pendant cinq jours, le lézard du désert, à la peau si sèche qu’il semble ne pas avoir une parcelle d’humidité dans son corps disgracieux, et la gerboise d’Arabie furent les seules créatures sur lesquelles notre

œil put se reposer. Notre course était à peine interrompue par un repos insuffisant de deux ou trois heures; puis le guide nous réveillait avec ces sinistres paroles : « Si nous tardons, nous mourrons tous de soif! » Nous repartions donc, poussant nos montures fatiguées au milieu de la nuit obscure, et nous attendant sans cesse à être attaqués ou pillés. Une seule plante répandait sur notre rôute monotone un peu de vie et de variété, c’était la coloquinte amère et empoisonnée du désert.

Voici comment se réglaient nos heures de marche. Levés longtemps avant l’aube, nous poursuivions notre course, sans nous ralentir un moment, jusqu’à ce que le soleil, arrivé près du zénith, nous eût avertis de prendre notre repas du matin. Nous formions alors avec nos bagages une sorte de mur, destiné à nous abriter des rayons dévorants du soleil (i), et, après nous être un instant reposés, nous nous occupions des préparatifs culinaires. Nous prenions deux ou trois poignées de mauvaise farine que l’un des bédouins pétrissait dans ses mains crasseuses en y versant un peu de l’eau vaseuse des outres ; puis il façonnait avec la pâte un grand gâteau rond, d’un pouce à peu près d’épaisseur. Pendant ce temps, un de ses compagnons allumait un feu d’herbes sèches, de racines de coloquinte et de bouse de chameau; il préparait ainsi un lit de braise enflammé sur lequel on posait le gâteau qu’on recouvrait de cendres; au bout de cinq minutes, on le retournait, et enfin la bande affamée se partageait cette galette mal pétrie, à moitié crue, à moitié cuite, mais presque consumée, et qu’il fallait manger brûlante sous peine de la voir se transformer en une

(i) C’est la même disposition que celle qu’a signalée Vambéry dans le Turkestan. Voir notre édition du Voyage d’un faux Derviche , p. 86, note. — J. B.

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substance impossible à décrire, résistante comme le cuir et capable de défier le plus vif appétit. Une gorgée d’eau saumâtre nous aidait à digérer ce mets savoureux.

Le repas fini, nous reprenions à la hâte notre route au milieu des mirages décevants, et quand l’approche du soir avait diminué la chaleur torride et la lumière intense du jour, une heure environ avant le coucher du soleil, nous procédions à notre souper, qui d’ordinaire se composait de dattes sèches, car nous avions peur d’éveiller l’attention de quelques pillards cachés dans la vaste solitude.

Depuis cinq jours, nous avions quitté les puits de Vouokba ; l’eau renfermée dans nos outres n’offrait plus à notre soif qu’une vase fétide, et rien n’annonçait le voisinage d’une source. Enfin, vers midi, nous aperçûmes quelques monticules de sable; Salim tint conseil avec ses compagnons et dirigea la marche de ce côté en nous disant : « Tenez-vous ferme, car vos chameaux vont s’effrayer et se mettre à bondir. » Il avait eu raison de nous conseiller d’être sur nos gardes : nos sottes montures n’eurent pas plus tôt aperçu les habitations qu’elles furent saisies de peur comme si elles n’avaient jamais rien vu de semblable. Les malheureux chameaux détalèrent avec des bonds frénétiques, et leurs sauts, joints au fou rire que nous ne pouvions réprimer, car les gambades d’un chameau ont autant de grâce que celles d’une vache, faillirent nous faire vider les arçons. La soif cependant triompha de leur panique.

Le lendemain, nos bédouins se flattaient d’arriver à la Ouadi Seurhan avant la tombée de la nuit, mais peu s’en fallut que notre voyage et nos observations n’eussent une fin prématurée.

Il était midi ; le soleil, brillant au milieu d’un ciel

sans nuage, versait à flots ses rayons embrasés sur le désert aride ; tout à coup le vent du sud, lourd et chaud, se mit à souffler par violentes rafales, et l’air devint si accablant qu’il paraissait manquer à nos poitrines oppressées. Mon compagnon et moi, nous nous regardions avec inquiétude, nous demandant ce que de tels signes pouvaient présager. Nous voulûmes interroger Salim; mais celui-ci, courbé sur son chameau, la tête dans son burnous, parut ne pas nous entendre. Les autres bédouins avaient suivi son exemple, et demeuraient également silencieux. Enfin, sur nos questions réitérées, le guide répondit d’une voix brève, en nous montrant une petite tente noire qui, par un bonheur providentiel, se trouvait à peu de distance : « Si nous parvenons à l’atteindre , nous sommes sauvés! Prenez garde à vos chameaux, ajoutat-il; ne les laissez ni s’arrêter ni se coucher à terre. » Puis il poussa vigoureusement sa monture et de nouveau garda un silence obstiné.

Nos regards anxieux se portèrent du côté de la tente; deux cents mètres au moins nous en séparaient encore ; cependant, l’air devenait de plus en plus étouffant, nos bêtes de somme refusaient d’avancer. L’horizon s’obscurcissait rapidement et prenait une teinte violette; un vent de feu, pareil à celui qui sortirait de la bouche d’un four gigantesque, soufflait au milieu des ténèbres croissantes ; nos chameaux , en dépit de nos efforts , tournaient sur eux-mêmes et pliaient les genoux pour se coucher.

A l’exemple des Arabes, nous nous étions couvert le visage, et nous frappions nos montures avec une énergie désespérée, les poussant vers le seul asile qui s’offrît à nous. Heureusement, il était temps encore; quand la tempête déchaîna toute sa fureur, son souffle empoisonné ne pouvait nous atteindre : nous

étions sous la tente , à demi suffoqués , il est vrai , mais sains et saufs. Nos malheureux chameaux, étendus à terre et sans vie en apparence , avaient enfoui leurs longs cous dans le sable , pour laisser passer l’ouragaji.

A notre arrivée, une femme, dont le mari était parti pour la Ouadi Seurhan, se trouvait seule dans la tente. En voyant cinq hommes faire irruption chez elle sans lui adresser une parole , elle pousse un cri perçant, et aussitôt son imagination lui représente des tableaux d’incendie , de pillage et de meurtre. Salim se hâte de la rassurer : « Nous sommes des amis, » lui dit-il ; sans plus d’explications , il se couche sur le sol et nous l’imitons en silence.

Dix minutes se passèrent; une chaleur semblable à celle d’un fer rouge nous enveloppait de ses brûlantes étreintes; puis les parois de la tente recommencèrent à s’agiter sous le souffle d’un vent furieux. Le simoun s’éloignait. Nous nous levâmes et découvrîmes nos visages. Mes compagnons semblaient plus morts que vifs, et je ne faisais pas, j’imagine, meilleure figure; néanmoins, malgré les avertissements du guide , je voulus sortir pour voir comment nos chameaux avaient supporté la tempête : ils demeuraient toujours étendus sans mouvement sur le sol. L’obscurité était encore profonde , mais bientôt le jour reparut avec son éclat accoutumé. Chose singulière ! Pendant toute la durée de l’ouragan, aucun tourbillon de poussière ou de sable ne s’était élevé, aucun nuagé ne voilait le ciel , et je ne sais comment expliquer les ténèbres qui tout à coup avaient envahi l’atmosphère.

Notre hôtesse, revenue de sa frayeur , s’était tenue immobile au fond de sa tente jusqu’à ce que la tempête fût passée. Donnant alors un libre cours à sa curiosité, elle sembla prendre à tâche de nous prouver,

par un flot de paroles , que le simoun , cause de tant de maux, n’avait pas eu du moins la cruauté de frapper une femme de mutisme. Nous continuâmes notre route le soir même, et le lendemain de bonne heure, nous pénétrions dans la Ouadi Seurhan.

C’est là que commencent les domaines de Télal- Ebn-Rachid, prince du Chômeur. Nous y entrions le 24 juin.

Déjà nous avions laissé dernière nous, dans la vallée, plus d’une tente chétive , plus d’un bédouin déguenillé , quand Salim, désignant quelques habitations de moins pauvre apparence, nous apprit qu’il comptait s’arrêter là pour demander le repas du soir. <c Ce sont des gentilshommes ( adjawid ) : nous serons bien reçus , » ajouta-t-il par manière d’encouragement. Nous devions nous confier à son expérience; aussi, quelques minutes plus tard, étions-nous réunis auprès des tentes de peaux de chèvres , opulentes demeures de ceux que nous avions choisis pour hôtes.

Le chef, car c’était à la porte de ce noble personnage que nous avions frappé , échangea quelques paroles d’un laconisme maçonnique avec notre guide : celui-ci revint ensuite à nous , se mit en devoir de décharger les chameaux, et, tandis que nous nous installions sur une pente sablonneuse en face du village, il nous conseilla d’avoir l’œil sur nos effets : il pouvait se trouver, dit-il, parmi les bédouins, tout adjawid qu’ils étaient, quelques membres peu scrupuleux, auxquels il prît fantaisie d’alléger mes bagages.

Le chef, suivi de sa famille , les femmes exceptées , et d’une foule d’Arabes, ne tarda pas à venir nous souhaiter la bienvenue; il le fit en termes fort courts, car les bédouins n’ont pas l’habitude d’employer les formules cérémonieuses introduites par les Turcs et les Persans. Tous s’assirent ensuite, formant un

demi-cercle autour de nous. Ils tenaient à la main le court bâton recourbé qui sert à conduire les chameaux et dont le nomade ne se sépare jamais. Quant aux plus jeunes membres de la société , ils témoignaient de leur bonne éducation en se postant devant nous pour nous regarder avec impertinence , ou en se jetant les uns aux autres des poignées de sable et de poussière.

Nous refusâmes de leur rien vendre, parce qu’étaler nos marchandises sur le sable au milieu d’une foule peu scrupuleuse aurait été une vraie folie; et nous refusâmes de rendre la vue à leurs aveugles et l’usage des membres à leurs paralytiques, parce qu’aucune faculté de médecine n’y aurait pu réussir.

« Ainsi, vous vous jouez de nous, habitants des villes, parce que nous sommes de pauvres bédouins, et que nous ignorons vos usages! » s’écria l’Arabe irrité, en voyant les enfants rire de sa déconvenue.

a Mon jeune ami (cette appellation familière s’adresse à tout homme au-dessous de quatre-vingts ans), ne voudriez- vous pas remplir ma pipe? » reprend un autre, qui cependant est pourvu d’une bonne provision de tabac , renfermée dans une espèce de guenille suspendue à sa ceinture graisseuse ; mais il veut essayer de mendier quelque chose pour se consoler de n’avoir obtenu ni médicaments ni marchandises.

Salim, assis au milieu du cercle des nomades, me fait signe de refuser. J’élude donc cette nouvelle demande. Mon homme continue ses supplications; deux ou trois autres bédouins se joignent à lui , tendant tous vers moi un morceau d’os, ou une pierre poreuse qui, façonnée grossièrement, est décorée du nom de pipe.

« Refusez-vous un peu de tabac à votre petit frère?» dit alors le chef lui-même, présentant d’un air mo-

deste sa large pipe vide. Sur un coup d’œil affirmatif de Salim , je prends une poignée de tabac que je dépose sur le pan de la tunique de mon hôte; il y fait un nœud pour ne rien perdre de la précieuse provision , et se rassied d’un air ravi. Après tout , ils sont faciles à contenter, ces pauvres bédouins.

Le chef, ayant ainsi obtenu la denrée qui était le principal objet de sa visite, je dois bien l’avouer, s’était retiré sous sa tente, afin de donner des ordres pour le repas du soir. Bientôt après, nous vîmes un groupe d’oisifs se réunir autour de la place où un jeune chameau allait être égorgé, coupé par quartiers et cuit dans l’eau bouillante. Les spectateurs suivaient d’un œil avide cette opération , car le village entier devait être admis au banquet donné en l’honneur des hôtes ; et c’était un grand événement pour des gens qui font souvent maigre chair.

Déjà les étoiles brillaient au ciel, une brise rafraîchissante avait succédé à l’ardeur du jour, quand un murmure de satisfaction, accompagné d’une agitation générale, annonça que le repas était prêt. L’eau fut retirée , et l’on jeta les quartiers de chameau sans le moindre assaisonnement dans un grand vase de bois fort sale, qu’on plaça sur le sol.

« Teffadolou » (Faites-nous l’honneur d’accepter) , nous dit le chef. Nous approchons, en effet; mais, avant que nous puissions atteindre le plat appétissant, une foule de bédouins se sont précipités vers le centre commun d’attraction , et un large cercle de convives affamés attend en silence le signal du chef. Celui-ci répète la formule d’invitation ; et mon compagnon , suivi de Salim , s’avance vers le vase dans lequel il pêche un gros morceau de viande presque crue , qu’il se met à dépecer avec ses doits pour le partager en portions moins embarrassantes. Une trentaine de

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mains sales plongent aussitôt dans l’énorme jatte , et, en moins de cinq minutes , les os étaient si bien dépouillés qu’ils n’offraient plus aux chiens de garde, immobiles derrière leurs maîtres, qu’une fort maigre pitance.

Vers la fin du repas , on apporta un petit seau qui aurait mieux figuré dans une étabie qu’au dîner d’un chef; il était rempli d’une eau tirée du puits voisin mais ayant acquis, grâce aux visites trop fréquentes des chameaux, une odeur d’ammoniaque très-prononcée. Cette coupe d’un nouveau genre circula de main en main. Chacun , avant de la recevoir , avait soin de faire le compliment d’usage : a Héna ! » (à votre santé) , formule de politesse qui était en même temps une invitation à ne pas retenir davantage l’odorant liquide.

Le lendemain matin , cédant aux sollicitations de notre hôte, de sa femme-, de ses sœurs et de ses enfants , nous consentons à étaler devant eux , mais devant eux seuls, quelques articles de notre pacotille. Après de longs débats , nous leur vendons une pièce d’étoffe, un turban, et d’autres menus objets. Le difficile était de nous faire payer : non-seulement le chef ne paraissait en aucune façon disposé à se dessaisir du peu d’argent qu’il possédait, mais encore il ignorait complètement la valeur respective des pièces de monnaie composant son petit trésor. Toutes les barbes grises de la tribu s’assemblent pour procéder à l’estimation de chaque morceau de métal ; on cherche ensuite à en additionner le total, tâche qui, pour un bédouin , exige un effort d’intelligence plus formidable encore : aussi le compte est-il recommencé une douzaine de fois avant que le nouveau Barême sache si sa main sale tient vingt ou trente piastres.

Nous partîmes ensuite, et, après avoir dépassé les

collines de sable de la Ouadi Seurhan, nous quittâmes cette vallée pour entrer dans une vaste plaine déserte, mais bien différente des noirs plateaux que nous avions traversés auparavant. Nous la suivîmes, et, un peu après-midi, nous arrivâmes dans un endroit moins resserré, où deux cents tentes au moins étaient réunies autour des sources de Magoa, sortes de puits, dont l’eau, qui ne tarit jamais, ne serait pas mauvaise , si l’on avait soin d’en éloigner un peu plus les chameaux. Ce campement appartenait à la famille des Azzam, branche de la tribu Cherarat, qui s’était soumise depuis peu à l’autorité du prince du Chômeur.

Il nous fallut demeurer deux jours entiers, au milieu des bédouins , car Salim n’osait pas entrer avec nous dans le Djôf, à cause d’un meurtre qu’il y avait commis. Nous devions donc lui laisser le temps de chercher un guide capable de nous conduire en sûreté aux frontières de cette province et auquel nous pussions remettre un certificat signé et scellé, constatant que nous étions arrivés au but de notre voyage. Salim ne devait pas, sans ce papier, pouvoir toucher le prix convenu, qu’avant notre départ nous avions consigné entre les mains d’un digne magistrat de Maan, nommé Ibrahim.

Après bien des recherches , Salim trouva enfin un honnête et timide garçon, nommé Souleyman, qui consentit à nous servir de guide. Pendant ce temps, le chef des Azzam nous entourait des soins d’une hospitalité attentive et empressée, mettant largement à notre disposition la chair et le lait de ses chameaux, ses dattes les plus fraîches, son meilleur sam (1). 11 voulait par là nous engager à faire au gouverneur de la province un favorable rapport de sa conduite. Les deux jours que

(1) Graine dont il sera question au chapitre suivant. — J. B.

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nous passâmes dans le campement furent donc pour nous un repos agréable, en dépit d’une chaleur excessive, qui aurait arraché des plaintes à un habitant de Bengale ou de Madras lui-même.

Le 29 juin, nous nous remîmes en chemin de bonne heure, en compagnie de Souleyman et de plusieurs autres Cherarats , que des affaires appelaient auprès de Hamoud, vice-roi du Djôf ; et, le soir même, après avoir tourné un gigantesque roc de basalte, nous aperçûmes tout à coup une vue splendide. Couverte de palmiers touffus et de groupes d’arbres à fruit, s’ouvre une large vallée dont les contours sinueux, descendant par gradins successifs, vont se perdre dans l’ombre projetée par des rocs rougeâtres ; au milieu de cette oasis, une colline surmontée de constructions irrégulières ; plus loin, une haute tour, semblable à un donjon féodal, et au-dessous, de petites tourelles, des maisons aux toits en forme de terrasse, cachées modestement dans le feuillage des jardins ; le tout inondé par un flot de lumière, delà lumière resplendissante de l’Orient : voilà sous quel aspect le Djôf se présente au voyageur qui arrive par la route du Nord. Cette scène admirable empruntait un charme plus grand encore au souvenir des arides solitudes qui venaient d’attrister nos yeux depuis notre départ dre Gaza ; elle me rappelait les paroles du poète arabe : « Ce lieu ressemble à l’éternel Paradis, nul n’y peut pénétrer sans avoir d’abord franchi le pont de l’Enfer. »

Ranimés et joyeux, nous pressâmes nos montures et déjà nous descendions les premières pentes rocheuses de la vallée, quand deux hommes, vêtus avec richesse et montés sur de superbes chevaux, se présentèrent à nous. Ils nous saluèrent d’un cordial « marhaba »

* (soyez les bien-venus), et sans autre préambule:

« Mettez pied à terre et mangez, » nous dirent-ils.

Donnant eux-mêmes l’exemple, ils sautèrent légèrement à bas de leurs montures aux jambes fines et nerveuses; puis ils placèrent devant nous un grand sac de cuir rempli de dattes-, une outre pleine d’une excellente eau, et ajoutèrent : « Nous savions que vous deviez avoir faim et soif, aussi nous sommes-nous munis de provisions. »

Tout en mangeant, j’observais nos bienfaiteurs d’un œil attentif. Le plus âgé paraissait avoir environ quarante ans ; il était grand , bien fait, son regard intelligent et hautain annonçait l’habitude du commandement, mais ses traits avaient une expression peu propre à inspirer la confiance. Son costume, fort riche pour un Arabe, se composait d’une longue tunique blanche, d’une veste de drap écarlate et d’un turban de soie à raies rouges et jaunes. Il portait en outre une épée dont la poignée d’argent annonçait la haute naissance de son propriétaire. C’était Ghafil, chef de la famille la plus considérable et la plus turbulente du Djôf, les Beyt-Haboub, qui gouvernaient autrefois le pays, mais qui doivent aujourd’hui courber leur orgueil devant Hamoud, lieutenant de Télal.

Le second étranger, qui s’appelait Dafi, était plus jeune, avait l’air plus doux et plus franc que son compagnon; moins richement vêtu , il portait cependant l’épée à poignée d’argent et, comme Ghafil, son cousin au quatrième degré, il appartenait à la famille des Haboub.

Nous entrâmes dans la ville en compagnie de notre hôte, qui, tout le long du chemin, protestait de la joie qu’il éprouvait à nous recevoir et de son désir de nous être utile. Après avoir laissé sur notre droite la colline où s’élève la citadelle, après avoir traversé de vastes jardins, nous arrivâmes devant un majestueux portail qui donnait accès dans une cour entourée de construe-

tions dont les'murs étaient bordés de bancs de pierre ; c’est une sorte d’anti-chambre dans laquelle les Arabes opulents reçoivent les visiteurs qu’ils ne veulent pas admettre à leur foyer.

Pendant que nous mettions modestement pied à terre, attendant le- bon plaisir du chef, celui-ci entra dans l’habitation par une porte assez haute pour permettre aux cavaliers de passer sans descendre de leurs chameaux; puis, s’étant assuré que tout était prêt pour nous recevoir, il revint à la hâte nous inviter à le suivre.

Après avoir franchi une seconde enceinte, nous nous trouvâmes dans la cour intérieure, sur -laquelle ouvrent les appartements de la famille ; au fond , de vastes écuries renferment les chevaux et les chameaux. Nous remarquâmes un bâtiment plus élevé que les autres et percé de plusieurs petites - fenêtres sans vitres , la chaleur du climat rendant ce luxe inutile ; c’était le khavoua , salle de réception ou parloir, si l’on veut ; car je ne saurais l’appeler salon, puisque les dames ne l’honorent jamais de leur présence.

Ce khavoua était une chambre haute d’une vingtaine de pieds et longue de cinquante. A l’angle le plus éloigné de la porte, se trouvait un petit foyer, ou pour mieux dire un fourneau , car il consiste en un bloc de granit de cinquante centimètres carrés, dans lequel on pratique une longue ouverture renflée vers le haut et communiquant avec un soufflet qui chasse l’air sur une grille intérieure chargée de charbon. Il suffit de quelques minutes pour que le combustible , complètement embrasé, fasse bouillir la cafetière placée à la partie supérieure du tuyau. Près du foyer se tiennent le maître de la maison et les hôtes auxquels il veut témoigner une déférence particulière; de cette place privilégiée1, l’honneur et le café rayonnent par degrés successifs autour de la salle. Sur le

large rebord du fourneau sont étalées avec ostentation des cafetières en cuivre de grandeurs variées. La vanité des Arabes en multiplie le nombre d’une manière ridicule. J’en ai vu quelquefois une douzaine rangées devant le foyer , bien que la préparation du café n’en exigeât pas plus de trois. Derrière le fourneau est assis un esclave noir, que l’on désigne d’ordinaire, en signe d’affection et de familiarité, par le diminutif de son nom; ainsi, celui de Ghafil s’appelait Soweylim, au lieu de Salim. L’occupation de ce favori est- de préparer le café et de le servir aux hôtes , fonctions dont le chef de famille s’acquitte lui-même, s’il n’est pas assez riche pour avoir un esclave.

Lorsque les formules de salutation sont épuisées, le visiteur se fait un peu prier et s’asseoit à la place d’honneur, auprès du fourneau. Les coussins les plus moelleux et les plus beaux tapis ont été disposés pour le recevoir. Tous les assistants ont eu soin d’ôter leurs souliers ou plutôt leurs sandales , seule chaussure qui soit en usage chez les Arabes, et les ont déposées sur le sable; mais ils ont gardé leur bâton, compagnon inséparable du bédouin et de l’habitant des villes, du riche et du pauvre, du noble et du plébéien. Ils le manient , tout en parlant , avec une grâce nonchalante, comme une Espagnole allant en conquête joue de son éventail.

Dès que nous sommes placés, Soweylim commence à préparer le café. Il allume le charbon , met auprès du feu une colossale cafetière remplie aux trois quarts d’une eau limpide, puis il tire d’une niche pratiquée dans le mur un vieux sac où il prend trois ou quatre poignées de café, qu’il épluche soigneusement; après quoi, il verseles fèves, dégagées ainsi de toute substance étrangère, dans une large cuiller de métal ; les expose à la chaleur du fourneau et les agite doucement jus-.

qu’à ce quelles rougissent, craquent et fument un peu, mais il se garde de les faire brûler et noircir comme on le fait en Europe. Il les laisse ensuite refroidir un moment , place sur l’ouverture du foyer la grande cafetière, et pendant que l’eau, déjà très-chaude, arrive au degré d’ébullition convenable, il jette le calé dans un grand mortier de pierre, percé d’un trou juste assez large pour donner passage au pilon. Notre nègre manœuvre cet ustensile avec une adresse et une agilité remarquables; en quelques minutes, les fèves sont broyées et prennent l’apparence d’un grès rougeâtre , bien différent de la poussière charbonneuse qu’on honore chez nous du nom de café, mais dans laquelle il ne reste plus ni arôme ni saveur. Après toutes ces opérations, accomplies avec autant d’attention et de gravité que si le salut de l’Arabie entière en dépendait, Soweylim prend une seconde cafetière, l’emplit à moitié d’eau bouillante, y verse le café et pose le tout sur le feu , ayant soin d’agiter de temps en temps le liquide pour empêcher que l’ébullition ne le fasse répandre. Il pile aussi un peu de safran ou bien quelques graines aromatiques, appelées heyl par les Arabes, qui les tirent de l’Inde; l’usage de ces épices, pour ajouter à la saveur du café , est regardé dans la péninsule comme indispensable. Quant au sucre, c’est une profanation tout à fait inconnue en Orient. L’esclave passe la liqueur à travers un filtre d’écorce de palmier, et dispose enfin les tasses sur un plateau fait d herbes délicatement tissées et nuancées de vives couleurs. Tous ces préliminaires ont duré une bonne demi-heure.

Tandis que Soweylim s’occupe à préparer le café , un jeune garçon, grand et mince , fils aîné de Ghafil, paraît chargé d’un plateau, qu’il lance en l'air par un geste gracieux et fait retomber légèrement sur le sol, à deux pas de nous. Il apporte ensuite un grand vase

de bois rempli de dattes , une coupe pleine de beurre fondu, et met le tout sur le plateau, en disant : « Louez Dieu. » Notre hôte, quittant sa place auprès du foyer , s’assied en face de nous ; quatre ou cinq personnes seulement suivent son exemple et viennent timidement se joindre à notre cercle. Chacun prend une datte qu’il plonge dans le beurre, et répète cet exercice jusqu’à ce que son appétit soit satisfait; puis les convives se lèvent et vont se laver les mains.

A cet instant, le café étant prêt, l’esclave commence sa tournée, tenant d’une main la cafetière, de l’autre, le plateau et les tasses. Il doit boire le premier pour montrer aux assistants que « la mort n’est pas cachée dans le vase. » Il sert ensuite les invités, en commençant par ceux qui sont le plus près du fourneau, et il termine par le maître de la maison. Refuser de recevoir la coupe qu’il présente serait une injure mortelle; mais il ne faut pas un grand effort pour en avaler le contenu, car les tasses sont grandes au plus comme une coquille d’œuf, et seulement remplies à moitié. La politesse arabe le veut ainsi : au rebours de notre coutume européenne, verser à pleins bords n’est nullement un signe d’amitié.

Ensuite, notre Ganymède commence une seconde distribution, mais dans un ordre inverse, en servant Ghafil le premier. C’est seulement dans des occasions bien rares , dans des réceptions solennelles, que la liqueur dorée fait une troisième fois le tour de la salle. Cependant, même alors , le café absorbé par chaque convive ne forme pas le quart de ce qu’un Européen avale d’un trait après son déjeuner.

Le lendemain de notre arrivée, c’est-à-dire le ier juillet, Ghafil, cédant à nos instances, fit mettre à notre disposition une petite maison du voisinage, qui appartenait à l’un des clients du noble patricien.

Notre nouvelle habitation se composait d’une petite cour et de deux chambres , situées l’une à gauche, l’autre à droite, qui devaient nous servir d’appartement et de magasin ; le tout était entouré par un mur. dont la porte se fermait avec une serrure et un verrou. Il n’y avait point de cuisine, mais nous n’en avions guère besoin, tant les habitants se montrent ici hospitaliers envers les voyageurs. Si notre demeure n’était pas spacieuse, elle nous offrait du moins ce que nous désirions le plus, la retraite eü les charmes de la vie privée ; enfin notre hôte avait voulu la louer à ses frais.

Nous y transportâmes aussitôt notre bagage et nos marchandises. Nous avions déjà reconnu que le pays n'était pas assez civilisé pour nous permettre d’exercer nos talents en médecine. Ne rencontrant pas, chez les malades , le degré de culture intellectuelle qui fait apprécier les efforts du docteur et rend ses soins utiles, nous résolûmes de nous défaire le plus promptement possible de la lourde pacotille dont nous avions été si fort embarrassés durant la première partie de notre voyage.

L’affluence devint bientôt si grande dans notre maison qu’il s’y trouva plus d’acheteurs que de marchandises.

Nous n’avions pas caché notre qualité de chrétiens; mais il est rare qu’un Arabe commette l’indiscrétion d’entamer une discussion religieuse avec un étranger. Très-peu de gens paraissaient douter que nous fussions des marchands et des médecins;, néanmoins quelques personnes plus clairvoyantes, ou seulement inspirées par la malveillance, élevèrent des soupçons qui pouvaient devenir dangereux, et tentèrent d’insinuer au gouverneur que nous étions des innovateurs, des révolutionnaires, qu’il fallait au plus tôt chasser

du pays. Hamoud heureusement refusa de les croire; il répondit que « rien dans notre conduite ne motivait des mesures aussi sévères, et que d’ailleurs, nous • serions bientôt traités selon nos mérites, puisque nous allions paraître prochainement devant Télal, dont aucun révolutionnaire n’avait jamais mis la clairvoyance en défaut. » Les dénonciateurs qui avaient failli nous perdre appartenaient, il est à peine besoin de le dire, à la fanatique secte des vouahabites.

Quatre jours après notre arrivée, nous avions fait au gouverneur notre visite officielle. Ghafil, qui ne pouvait, sans paraître trop hostile, retarder davantage notre présentation , consentit à nous accompagner. Nous sortîmes de la maison en grande pompe, escortés par la famille presque entière des Haboub, qui avaient, comme nous, le visage sérieux et le maintien grave exigés par la circonstance. Pendant un quart d’heure, nous longeâmes d’étroites ruelles qu’ombrageaient des palmiers et nous arrivâmes enfin à une grande place située au pied des remparts de la citadelle. Non loin de là, s’élève une tour solitaire nommée Marid, c’est-à-dire des rebelles , dont les massives murailles de pierre sont souvent décrites par les poètes de la péninsule. L’architecture de cet édifice ne rappelle nullement le style grec ou romain : bâti évidemment par un architecte arabe, sur un plan arabe, il n’offre ni à l’artiste ni à l’archéologue un sujet d’études fort intéressant; mais les habitants actuels, incapables d’en construire de semblables, regardent cet antique monument avec une admiration qu’il est difficile à un Européen de partager.

Au-dessous de la place du château, s’étendaient des habitations naguère riches et bien entretenues, maintenant dévastées et désertes ; ce sont les maisons des chefs de la famille el- Haboub qui ont été massacrés

ou exilés; les palmiers brûlés ou coupés, les jardins désséchés, tout porte encore la terrible empreinte de la guerre. En face de ces demeures en ruine, s’élève la citadelle, résidence actuelle du gouverneur. C’est un vaste bâtiment irrégulier, dont le style primitif a presque entièrement disparu sous des agrandissements successifs ; le côté sud conserve seul un caractère nettement tranché; la grandeur et l’exacte forme carrée des pierres dont il se compose témoignent de sa haute antiquité, et les fenêtres, placées à trois ou quatre mètres du sol, sont surmontées par ce que l’on appelle, si j’ai bonne mémoire, l’arche cyclopéenne. Le monument connu sous le nom de palais d’Atrée à Mycènes, peut donner une idée de ce genre de construction, grossier s’il en fut.

Une foule de serviteurs, armés d’épées et de fusils, remplissaient les antichambres du château; ils étaient passablement vêtus, mais n avaient pas de costume particulier; les uns nous regardaient bouche béante, les autres nous saluaient, tandis que nous avancions vers une seconde cour située au pied du donjon et que nous entrions dans le khavoua, vaste et sombre pièce bordée de bancs de pierre.

Le gouverneur nous y attendait, assis à la place d’honneur, qu’il ne cède jamais à aucun habitant du Djôf, quelles que soient sa naissance et sa fortune. C’était un homme grand, fort, aux larges épaules, aux yeux noirs, aux sourcils épais. Il portait la longue tuniqup blanche des Arabes, à demi cachée par un magnifique manteau noir, brodé de soie cramoisie; un turban de soie, retenu par une bandelette de fin poil de chameau, ornait son auguste tête, et ses doigts agitaient un éventail de tissu d’écorce. Il se leva gracieusement à notre approche, nous tendit la main, et nous fit asseoir à ses côtés, en ayant soin toutetois de

placer Ghafil entre lui et nous, afin d’empêcher toute surprise et toute trahison de notre part, car un Arabe, quand il voit de nouveaux visages, est toujours sur ses gardes. Il montra d’ailleurs beaucoup de politesse et de bienveillance, demanda comment nous avions supporté le fatigant voyage que nous venions de faire, vanta beaucoup Damas et ses habitants, par manière de compliment indirect, et nous offrit enfin de loger au château. Ghafil, intervenant, fit valoir le droit qu’il avait d’être notre hôte, et refusa en notre nom l’hospitalité de Hamoud. Nous présentâmes alors à Son Excellence une livre de notre meilleur café , qu’elle accepta sans se faire prier, nous assurant en retour ses bons offices. « Nous ne demandons rien, dis-je, si ce n’est qu’ Allah vous accorde une longue vie. » La politesse arabe exigeait cette réponse , qui ne nous empêcha pas d’exprimer le désir d’avoir des lettres de recommandation pour nous rendre à Hayel, où nous avions l’intention de nous placer sous le patronage immédiat de Télal. Le gouverneur promit de nous aider de tout son pouvoir et il tint parole.

Hamoud et ses conseillers nous rendirent notre visite, et, pendant les dix-huit jours que nous passâmes à Djôf, nous fîmes au château des excursions fréquentes, partageant l’hospitalité du gouverneur, ou bien employant nos heures de loisir à observer les scènes intéressantes et variées qui s’offraient à nous. Hamoud, en vertu de ses pouvoirs judiciaires, tient chaque matin de longues audiences, où il admet quiconque a des réclamations à faire valoir, des torts à redresser.

Cependant malgré la généreuse hospitalité que nous recevions, nous avions à supporter beaucoup de privations et d’ennuis. La lésinerie de nos honorables chalands, leurs petites ruses pour avoir à bas prix les

étoffes ou les miroirs, les exigences de notre hôte Ghafil, qui voulait régler les ventes selon sa fantaisie et pour son plus grand avantage, tout cela ne laissait pas que d’être fatigant à la longue. Enfin, je regrette de le dire, nous étions sans cesse témoins d’une licence de mœurs et de manières qui nous devenait insupportable.

Chez deux Arabes seulement, nous nous sentions à l’aise, chez nous pour ainsi dire : l’un était Dafi, ce parent de Ghafil qui nous avait si cordialement accueillis lors de notre arrivée ; l’autre se nommait Salim ; c’était un vieillard respectable et instruit, dont la maison touchait à la nôtre, et qui, entouré d’une nombreuse famille, avait su l’élever dans la vertu et la crainte de Dieu. Nous avions l’habitude de nous réfugier auprès d’eux quand nous étions par trop fatigués de Ghafil et de ses pareils ; nous passions dans leur khavoua des heures paisibles, agréablement occupés à écouter des poésies arabes, à discuter des points de morale et de religion, enfin à nous entretenir de la situation du pays.

Différentes circonstances nous empêchèrent de quitter Djôf avant le 18 juillet. Ce fut Djedey, notre nouveau guide, personnage singulier, mélange hétéroclite du paysan et du bédouin, qui vint dans la matinée nous avertir qu’il fallait mettre la dernière main à nos bagages et nous préparer à partir le jour même. A l’heure appelée par les Arabes asry c’est-à-dire vers le milieu de l’après-midi, nous prîmes congé des bons Djôfites et nous sortîmes de la ville, accompagnés de Dafi, d’Okeyl, hls aîné de Ghafil, et de quelques autres de nos amis, qui, selon la coutume orientale, nous conduisirent jusqu’à une certaine distance, sincèrement attristés de notre départ et faisant des vœux pour notre prompt retour. « Si Dieu le veut, » ré-

pondîmes-nous. Qu’avions-nous de mieux à dire?

Le lendemain matin, nous suivions une route qui traversait une large plaine couverte de monticules de sable et parsemée de ghadas touffus ; aussi nos chameaux paraissaient-ils beaucoup plus disposés à savourer tranquillement cette pâture de prédilection qu’à faire leur besogne de bêtes de somme.

Le matin suivant, un peu après le lever du soleil, nous atteignîmes une vallée calcaire , entourée de basses collines de marne et de sable. Là se trouve le fameux puits de Chekik ; nous nous y arrêtâmes pour emplir nos outres, opération qui fut accomplie avec grand soin, car nous avions à marcher quatre jours au milieu des sables brûlants, sans rencontrer aucune autre source. Ce puits est profond de vingt-quatre mètres au* moins; il après d’un mètre de largeur à son orifice, qui va en s’élargissant comme celui d’une citerne; un parapet de pierre en protège les bords, et l’intérieur est aussi revêtu d’une maçonnerie. D’anciens écrivains attestent son antique origine, mais nul ne sait quel était ce Chekik qui lui a donné son nom. Si l'on interroge les Arabes, ils se contentent de répondre : « C’est l’ouvrage des chrétiens. » Ils en disent autant de toutes les constructions d’utilité publique qui sont répandues dans l'Arabie septentrionale, et peut-être n’ont-ils pas tort, car les principaux clans du voisinage, les T aïs, les Taglebs, les Tenouks ont appartenu au christianisme pendant plusieurs siècles.

Devant nous s’étendait une plaine immense, dont le sable rouge était amoncelé en monticules hauts de soixante à quatre-vingt-dix mètres, qui couraient parallèlement du nord au sud; leurs versants obliques, leurs sommets arrondis , profondément sillonnés en tous sens, attestaient la violence des tempêtes du dé-

sert : le voyageur est là comme emprisonné dans un abime de sable.

Nous avions quitté le puits de Chekik le 20 juillet, un peu après midi. Pendant le reste du jour et la nuit suivante, nous nous arrêtâmes trois heures seulement pour souper et prendre un peu de repos; nous ne pouvions donner plus de temps au sommeil : car, si nous ne sortions pas du néfoud avant que notre provision d’eau fût épuisée, notre perte était certaine. Le lundi, 21 juillet, se passade la même manière. Les journées me paraissaient d’une interminable longueur.

Dès les premiers moments delà route, j’avais remarqué que les Chérarats, les plus jeunes surtout, affectaient envers nous une insolente familiarité qui éveilla mes soupçons; car les bédouins ont coutume, lorsqu’ils méditent quelque perfidie, de sonder ainsi le voyageur dont ils veulent faire leur victime, et le moindre signe de faiblesse devient le signal de leurs actes de brigandage. La meilleure conduite à tenir en pareil cas est de garder le silence , de montrer un visage sévère et de leur adresser de temps en temps une verte réprimande, à peu près comme on intimide un chien qui veut mordre en le regardant fixement. Nous prîmes donc la précaution de tenir nos pillards à distance autant que possible, de leur parler fort peu, et toujours d’un ton 'froid et hautain.

Les gens du Chômeur et du Djôf m’apprirent plus tard que nos estimables compagnons, nous supposant possesseurs de grandes richesses, s’étaient proposé de nous dépouiller de notre bagage, de nous enlever nos montures, et de nous laisser sans vivres et sans eau dans le néfoud, où nous n’aurions pas manqué de périr.

Comme nous avancions, le désert devenait plus morne et plus désolé ; à midi, la crainte et le découra-

gement provoquèrent un sauve-qui-peut général : quelques-uns d’entre nous avaient épuisé leurs provisions, les autres n’étaient guère mieux fournis; tous aiguillonnaient leur monture pour atteindre plus vite l’heureux pays où ils seraient en repos et en sûreté. Djedey, mon compagnon et moi, nous restâmes seuls ensemble. Tout à coup mon attention fut attirée par deux ou trois moineaux qui gazouillaient sous un buisson près du bord de la route. C’étaient les premiers que nous eussions vus dans le désert ; leur présence annonçait le voisinage des terres habitées. Je me rappelai avec émotion que, dans mon enfance, étant assis par un soir d’hiver auprès du foyer paternel, j’avais entendu raconter comment un célèbre navigateur, longtemps égaré sur des mers lointaines, Christophe Colomb, je crois, avait jadis salué l’approche d’un oiseau qui s’était posé sur son mât. Baracat, mon compagnon, ne pouvait retenir des larmes de joie.

Une longue route cependant nous restait encore à parcourir; nous prîmes une demi-heure dans la soirée pour préparer un maigre repas, et toute la nuit nous continuâmes à monter et à descendre les ondulations du monotone labyrinthe, comme des hommes enfermés dans un cercle magique, condamnés à marcher toujours sans jamais en sortir. Un peu avant l'aube, nous rencontrâmes une soixantaine de cavaliers armés de lances et de mousquets; c’était l’avant-garde d’une expédition militaire envoyée, par ordre de Télal, pour punir l’insolence des Teyahas qui avaient dévasté les environs de Teymâ.

Enfin nous vîmes un amas de sombres rochers granitiques, hauts de sept à huit cents pieds, s’élever à l’entrée d’une vallée immense, dont le sol était en partie recouvert d’une blanche couche de sel, en partie occupé par des cultures, des jardins et des bosquets de palmier.

Au milieu, s’abrite le village de Djobba, village fort semblable à celui de Djôf, moins la tour et la citadelle. Au-delà, le désert étale de nouveau ses collines de sable, ardent miroir où se réfléchissent la lumière et la chaleur du soleil, et, plus loin encore, la chaîne pittoresque des monts du Chômeur dessine sur le fond de l’horizon ses sommets empourprés. Si nous avions gravi les rochers qui se trouvaient à notre droite, nous aurions aperçu, vers le sud-ouest, mais à une grande distance, les riches plantations de palmiers de la ville de Teymâ, cité fameuse dans l’histoire de l’Arabie et que plusieurs auteurs supposent être la Téman de l’Ecriture sainte.

La tente de notre guide était plantée en dehors de % l’enceinte de Djobba, et sa famille l’attendait avec une vive anxiété. Djedey nous offrit, — en vérité, il ne pouvait moins faire, — de nous reposer dans sa demeure. Nous y bûmes un peu d’eau fraîche mélangée de lait aigre, et nous nous étendîmes sous l’insuffisant abri des couvertures en lambeaux qui protégeaient le logis de notre hôte.

Le lendemain fut consacré au repos : il fallait reprendre des forces pour les trois jours de voyage qui nous séparaient encore de Hayel. Nous visitâmes le village, cherchant à lier conversation avec les habitants, et partout nous fûmes frappés de l’affection, du respect, du culte même dont ils entourent le nom de Télal.

Le 25 juillet, nous quittâmés Djobba pour entrer de nouveau dans le désert; mais cette fois ce n’était plus le terrible néfoud : des arbrisseaux émaillaient la plaine sablonneuse; çà et là, des herbes et du gazon récréaient agréablement la vue, et les collines de sable, bien différentes de celles que j’ai déjà décrites, se réduisaient à de simples ondulations dirigées du nord au

sud, selon les lois invariables de ce phénomène. Nous marchâmes tout le jour. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes au bord d’une large dépression en forme d’entonnoir où l’absence de sable met à nu la base calcaire du sol; des lumières qui brillaient dans la vallée profonde, annonçant la présence d’un campement de bédouins, nous invitaient à essayer d’obtenir un souper substantiel avant le repos de la nuit. Il n’était cependant pas facile de descendre la pente escarpée : sa forme circulaire, qui décrivait de nombreuses spirales, me rappelait le Maelstrom , si admirablement décrit par Edgar Poe. Les Arabes qui avaient allumé ces feux étaient des pasteurs de la tribu de Chômeur ; ils nous offrirent de partager leur repas, et nous servirent un bon plat de riz, au lieu de l’insipide sam (i), ou du pâteux djiricha. Ce changement de régime nous fut d’autant plus agréable qu’il attestait l’approche de la civilisation. L’endroit où les tentes étaient plantées, abondamment pourvu d’eau, est un des rendez-vous favoris des bédouins.

Au point du jour, nous continuâmes notre marche, rencontrant à chaque pas des chameaux et des chameliers, parfois des moutons et des chèvres. Avant midi, nous avions quitté le désert et nous faisions halte dans une grotte naturelle, creusée au milieu d’un rocher, premier contrefort de la chaîne des montagnes du Chômeur.

Le soleil devait, pendant deux heures encore, éclairer l’horizon lorsque, sortant de l’étroit et tortueux défilé, nous nous trouvâmes à l’entrée d’une vaste plaine, bordée de chaque côté par de hautes mon-

(i) Le Maelstrom est un tourbillon situé sur les rives occidentales de la Norvège. Au chapitre suivant, avant de parler du sam et de la vie des bédouins, nous donnerons des explications sur les entonnoirs cavés au milieu des sables. — J. B.

DANS L’ARABIE CENTRALE 3l

tagnes. Devant nous, à un quart d’heure de marche, s étendait la ville de Hayel, avec ses remparts, ses tours bastionnées et ses portes massives. Elle présentait le même ♦aspect d’élégance irrégulière, de fraîcheur et de jeunesse, qui nous avait frappés dans les villages voisins. Mais c’était une ville complètement fermée, dont l’enceinte aurait pu renfermer trois cent mille habitants, si les maisons avaient été aussi rapprochées que celles de Paris ou de Vienne. En réalité, la population n’y excède pas vingt mille âmes, grâce aux immenses jardins, aux plantations et aux terrains vacants qui couvrent la plus grande partie du sol. Le palais de Télal, le parc et les bâtiments qui en dépendent, occupent à eux seuls un dixième de la- superficie totale.

Enfin, nous traversons la plaine et nous entrons en ville. Nos montures, fatiguées et effrayées, refusaient d avancer au milieu de la rue encombrée de monde ; nous les décidons, non sans peine, à marcher et nous arrivons sur une grande place ou cour extérieure, située devant le palais. Elle était remplie d’oisifs, car, le jour touchant à sa fin, chacun avait terminé ses affaires. Nous faisons agenouiller nos chameaux à côté d’une quarantaine d’autres, puis nous allons reposer nos membres fatigués sur un banc, en face du porche, et nous attendons.

Près de ce porche, assis sur une plate-forme de pierre, se tenaient plusieurs officiers subalternes vêtus de longues robes blanches et de manteaux noir ; les uns portaient l’épée à poignée d’argent, les autres un bâton, symbole de fonctions plus pacifiques, et qui ressemblait fort à la verge des bedeaux anglais. Les bancs étaient occupés par une foule de riches habitants qui avaient quitté leurs boutiques ou leurs maisons pour respirer l’air frais du soir, s’enquérir des nouvelles et causer avec leurs voisins.

Nous ne tardâmes pas à devenir l’objet de la curiosité générale. Les Arabes les plus rapprochés de nous, avaient commencé par nous adresser les compliments d’usage, d’autres s’étaient joints à eux, et un cercle épais se formait autour de nous. On nous accablait de questions, auxquelles nous faisions des réponses trèslaconiques. En ce moment, un individu de taille moyenne, au visage souriant, aux manières remplies d’urbanité, s’avance vers nous. Son costume à la fois élégant et simple, ses salutations cérémonieuses, son attitude dont la politesse n’exclut pas un certain air d’importance, le long bâton qu’il tient à la main, tout son extérieur enfin annonce un officier du palais. C est le chambellan Seyf, chargé de recevoir et de présenter les étrangers : « Que la paix vous accompagne, mes frères, nous dit-il avec cette pureté d’accent et de langage qui caractérise les gens de cour. De quel pays venez-vous? Puisse le bonheur suivre vos pas ! » Nous répliquons par une formule non moins polie et non moins recherchée, puis nous lui apprenons que nous sommes des médecins de Damas, car, toute notre pacotille étant épuisée, nous devions renoncer au commerce. « Et que désirez-vous dans notre ville? Puisse Allah bénir vos entreprises! » reprend Seyf. « Nous souhaitons d’abord la protection du Dieu très-grand, et ensuite celle de Télal. » Nous commencions, on le voit, à faire quelques progrès dans la phraséologie arabe. Là-dessus le chambellan, avec un sourire plein de bienveillance, entame l’éloge de son maître, et nous assure que nous ne pouvions désirer un protecteur plus éclairé.

J’écoutais avec joie les paroles de Seyl quand tout à coup, à ma grande terreur, dans le cercle des curieux, qui m’entouraient, j’aperçus le visage trop connu d’un Syrien, avec lequel j’avais eu, six mois auparavant,

des relations fréquentes. Cet homme, tour à tour marchand, industriel et entrepreneur de transports, pouvait avoir une cinquantaine d’années; il était rusé, actif, entreprenant, fort lié avec un grand nombre d’Européens, et, malgré cela, musulman zélé; en un mot, habitué à toutes sortes de gens, il ne devait s’en laisser facilement imposer par personne.

Comme je le regardais d’un air consterné, doutant encore que ce fût lui, il mit fin à mon incertitude en s’approchant familièrement de moi et en m’adressant, du ton dont on parle à une vieille connaissance, de vives expressions d’amitié.

Un malheur n'arrive jamais seul. Tandis que je cherchais à me débarrasser demon dangereux ami, un homme de haute taille , à l’aspect sinistre, écarta la foule en s’écriant : « Moi aussi, j’ai vu cet étranger à Damas! » Puis il nomma le lieu de la rencontre, précisa la date, détailla les circonstances, desquelles il résultait que j’étais un Européen, lié corps et âme aux intérêts de mon pays et de ma religion.

Avant que j’eusse eu le temps de répondre, un troisième individu s’avança vers moi, me salua comme un ancien ami, et se tournant vers la foule dont cet incident imprévu éveillait au plus haut point la curiosité: « Non, non, dit-il; je sais parfaitement qui il est; je l’ai rencontré au Caire, où il possédait de grandes richesses et une magnifique maison près de Kasr-Eyni. Il se nomme Abd-el-Salib, il est marié; sa fille, admirablement belle, monte un cheval de grand prix, etc., etc. »

Je respirai!

« Dieu vous éclaire! » répliquai-je. « Je n’ai jamais habité le Caire et je n’ai pas de fille. » Puis, m’adressant d’un air sévère à mon second dénonciateur : « Je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu ; vous feriez mieux de retenir votre langue; bien d’autres que moi

ont la barbe rousse et les cheveux blonds. » Quant au marchand de Damas, ne sachant que lui dire, je continuai à le regarder d’un air d’étonnement stupide.

Seyf, qui avait paru d’abord étourdi de cette avalanche de révélations inattendues, fut rassuré par la déconvenue du troisième témoin ; il en conclut que les deux autres ne méritaient pas plus de créance. « Ne faites pas attention à ces gens-là, nous dit-il; ce sont des menteurs, des bavards : ils ne méritent pas qu’on les écoute. Venez avec moi dans le khavoua pour vous reposer. » Puis, se tournant vers mon malheureux ami le Syrien, dont le seul tort était d’avoir un peu trop raison, il le tança vertement et nous conduisit dans la résidence royale.

Après le café, Seyf, qui nous avait quittés un moment, revint nous dire que Télal était sur le point de rentrer d’une promenade aux environs, et que, si nous voulions retourner dans la cour extérieure, nous pourrions lui présenter nos hommages.

La foule qui encombrait la place était alors plus nombreuse encore qu’à notre arrivée , parce qu’on attendait le passage du roi. Quelques minutes après, nous vîmes une troupe d’Arabes déboucher dans la cour extérieure; ils étaient armés, vêtus avec recherche, et parmi eux on remarquait plusieurs des notables habitants de la ville. Au milieu de ce cortège s’avancaient lentement trois hommes, dont le riche costume et la démarche imposante annonçaient le haut rang. Ceux qui les entouraient se tenaient à une respectueuse distance, et chacun à leur approche témoignait son respect et son admiration. « Voici Télal, » me dit Seyf à demi-voix.

Le monarque du Chômeur paraissait âgé d’environ quarante ans, quoique en réalité il en eût tout au plus trente-sept. Son attitude sévère, ses yeux noirs et per-

çants, ainsi que sa démarche grave et quelque peu hautaine, imposaient le respect, en dépit de sa petite taille. Il portait, par-dessus la tunique blanche des Arabes, une longue robe de cachemire et un manteau en poil de chameau, d’un tissu très-fin, fabriqué dans la province d’Oman; un turban, brodé de soie et d’or, retenu par une large bandelette écarlate, couvrait sa tête, en laissant apercevoir ses longs cheveux noirs. Une épée à poignée d’or pendait à sa ceinture, et ses vêtements exhalaient une forte odeur de musc, plus agréable aux narines d’un Arabe qu’à celles d’un Européen. Son regard ne restait jamais en repos : tantôt il se promenait sur les hommes de l’escorte, tantôt sur le peuple rassemblé dans la cour. J’ai rarement vu des yeux qui rappelassent mieux ceux de l’aigle pour l’éclat et la pénétration.

Le dignitaire qui marchait à sa droite était grand, mince, vêtu d’habits moins recherchés et moins précieux ; mais les couleurs en étaient plus vives, les broderies plus éclatantes. Son visage avait une expression d’intelligence peu commune, l’aisance et la grâce brillaient dans ses manières ; toutefois, il n’appartenait pas à la famille royale, car son épée était garnie d’argent et non pas d’or, comme celle du prince.

C’était Zamil, grand trésorier, premier ministre ou, pour mieux dire , seul ministre de l’autocrate. Tiré de la plus profonde misère par Abdalla, père de Télal, qui avait deviné en lui, alors qu’il n’était qu’un misérable orphelin, de puissantes facultés, il avait su mériter les bonnes grâces de son bienfaiteur. Après la mort d’ Abdalla, il n’avait pas joui d’une moindre faveur auprès de son fils, et, d’honneurs en honneurs, il était arrivé enfin à la plus haute dignité de l’État. Son origine plébéienne le préservait de la jalousie des princes du sang ; son caractère doux et affable lui gagnait le

cœur du peuple, et son inaltérable fidélité le faisait chérir de son maître; enfin une extraordinaire application au travail, un jugement aussi rapide que sûr, et les grands services qu’il rendait au pays justifiaient, dans l’opinion de tous, les richesses immenses dont le roi l’avait comblé.

Quant au second favori de Télal, le souriant et modeste Abdel-Masin, il devint un de nos amis les plus dévoués.

Chacun s’était levé à l’approche du souverain. Seyf nous fit signe de le suivre, et, fendant la foule, salua le prince de la formule d’usage. « Que la paix t’accompagne, ô toi qui es le protégé de Dieu ! » (Ce titre, pour le remarquer en passant, vaut bien celui de Protecteur, et il a l’avantage d’être plus modeste.) Télal fixa sur nous son œil scrutateur, puis il échangea quelques mots à voix basse avec l’officier. Il se tourna ensuite vers nous d’un air plus bienveillant et nous tendit sa main ouverte; nous la touchâmes en lui adressant les mêmes paroles que Seyf. A cela se bornait la simple cérémonie de la présentation. Le roi, après une courte phrase de politesse, quitta le khavoua pour rentrer dans ses appartements.

« Il vous accordera demain une audience particulière, nous dit Seyf, et j’aurai soin de vous avertir en temps convenable. Maintenant, il faut songer au souper. »

Pendant ce repas, Seyf s’occupait de nous préparer un logis : par ses ordres, un des magasins situés dans la cour extérieure fut promptement débarrassé de ses marchandises, nettoyé avec soin et garni de nattes. A peine entrés dans notre chambre, nous fermâmes la porte au verrou, afin de pouvoir tenir conseil sur des matières importantes.

Le lendemain, nous avions à peine achevé notre

dans l’arabie CENTRALE 37

toilette qu’un coup timidement frappé à la porte annonçait un visiteur.

G était Abdel-Masin, que nous avions aperçu la veille en compagnie de Télal. Il s’excuse de nous déranger à une telle heure, s’informe de notre santé, demande si nous sommes reposés des fatigues du voyage, déploie enfin une exquise courtoisie et des manières gracieuses sans affectation, que n’eût pas désavouées un des marquis de l’ancien régime.

Sa physionomie à la fois intelligente et cordiale inspirait la sympathie. Il pouvait avoir environ cinquante ans, mais il conservait encore la vigueur et la vivacité de la jeunesse; son teint mat et uni n’était guère plus foncé que celui des Italiens. Il avait les yeux grands et pleins de feu, les traits réguliers; à vingt ans, il avait dû être remarquablement beau. Le fin sourire qui relevait légèrement les coins de sa bouche annonçait un caractère habituellement gai, et tempérait l’expression pensive de son large front et de son regard observateur.

J’avais deviné, dès ses premières paroles, qu’il était envoyé par le roi pour nous sonder adroitement et connaître nos desseins. Je me tins donc sur mes gardes, me bornant à parler de la Syrie, de Damas, de ma profession médicale, et affectant une ignorance complète au sujet de l’Europe.

Abdel-MasinVentretint longtemps avec nous, et la matinée s’avançait quand il nous quitta pour aller à l’audience publique, où sa présence était nécessaire. Le roi, nous dit-il, avait l’intention de nous recevoir aussitôt après. Il est permis de supposer qu’il allait rendre compte à son maître de notre entretien, et de ses conjectures au sujet des mystérieux étrangers.

Le soleil brillait au milieu d’un ciel sans nuages ; mais, la façade du palais étant tournée vers l’ouest, les

bancs se trouvaient encore à l’ombre. Des groupes d’Arabes, les uns bédouins, les autres habitants de la ville, remplissaient la cour. Vers neuf heures, Télal, richement vêtu et suivi d’une vingtaine de serviteurs armés, sortit du château en grande pompe et vint avec son frère Mohammed prendre place sur l’estrade élevée auprès du porche. Abdel-Masin et Zamil s assirent à ses côtés, tandis qu’une soixantaine d’officiers et de soldats se rangeaient autour du prince. Nos compagnons Cherarats et les chefs Azzam étaient accroupis sur le sol, en face de Télal, tenant chacun à la main l’inévitable bâton dont les bédouins se servent pour conduire les chameaux ; une foule de spectateurs étaient réunis autour d’eux, car la présentation devait être brillante.

Ces chefs furent des premiers admis à présenter leurs hommages à Télal, et ils le firent avec l'air gracieux de chiens pris en faute et qui se couchent devant le piqueur, quand celui-ci les fait rentrer à coups de fouet dans le chenil.

Après la présentation, Télal se leva et, lorsqu’il fut sorti de la foule qui encombrait les abords du château, il s’arrêta pour nous permettre de le rejoindre. Quand nous l’eûmes salué de la courte formule d’usage, je lui présentai ma seule lettre de recommandation, le billet que m’avait remis le gouverneur Hamoud. Il l’ouvrit et le tendit à Zamil, plus versé que lui dans l’art de déchiffrer l’écriture. Mettant alors de côté sa gravité officielle, il prit un air de bienveillance et de bonne humeur, plaça ma main dans sa main droite, celle de mon compagnon dans sa main gauche, et sortit avec nous de la cour, tandis que son escorte formait autour de lui une muraille vivante.

Il était fermement convaincu de notre origine syrienne, mais il supposait avec raison que l’amour de

la médecine ne nous avait pas seul poussés à entreprendre un si périlleux voyage. Toutefois, moins heureux dans l’interprétation des motifs qui nous amenaient ù Hayel, il s’imaginait que notre but réel était d’acheter des chevaux pour quelque gouvernement étranger, et cette conjecture ne manquait pas d’une certaine vraisemblance. Quoi qu’il en fût, Télal prit la résolution de favoriser nos desseins et de nous faire faire un marché avantageux.

Après avoir traversé la rue bordée de spectateurs, nous arrivâmes à la porte d’une grande maison, près de l’extrémité de la place du marché; elle appartenait à Hasan, négociant de Mechid-Ali.

Trois des hommes de l’escorte demeurèrent près du seuil, l’épée à la main. Nous franchîmes la cour, où le reste des gardes se rangea en bon ordre, tandis que nous nous rendions au khavoua. La pièce était petite, mais bien meublée et garnie de tapis confortables. Télal nous fit asseoir auprès de lui à la place d’honneur; son frère Mohammed et cinq ou six autres grands dignitaires entrèrent seuls avec nous; quant au maître delà maison, il en faisait de son mieux les honneurs à son hôte royal.

Le café fut servi et les pipes allumées. Telal-Ebn- Rachid voulait profiter de l’abandon d’un entretien familier pour mieux sonder nos desseins. Il n’y réussit pas; mais, comme nos manières n’avaient rien de suspect, il nous assura de son entière confiance et nous offrit même un logement dans les dépendances de son château. Nous l’en remerciâmes, mais en lui demandant de nous assigner plutôt une demeure aussi rapprochée que possible delà place du marché. Il y consentit de bonne grâce, bien qu’évidemment fort surpris de nos allures indépendantes.

Le même jour, Seyf vint nous annoncer qu’il avait

loué pour nous une maison située dans une rue aboutissant au marché et en même temps peu éloignée du château. Nous y transportâmes avant la nuit nos bagages et notre pharmacopée, puis nous prîmes congé de l’aimable chambellan. Heureux de nous trouver enfin « chez nous, » nous fermâmes notre porte et, après avoir fait quelques rangements , nous élevâmes nos cœurs vers Celui qui nous avait préservés des périls et nous avait conduits sans encombre au but de notre voyage.

Le lendemain 29, une heure après le lever du soleil, tous les curieux de la foule, et jamais foule plus nombreuse ne se pressa sur le pont d’Avignon, assiégeaient notre demeure ; car l’installation des deux étrangers était le grand événement du jour. Nous avions à dessein laissé notre porte ouverte et nous avions , à l’ombre des murailles de notre cour, étendu des tapis , des coussins et des couvertures destinés à ceux qui entreraient pour consulter le célèbre docteur Salim-Abou-Mahmoud-el-Eys et son collègue Baracat-ech-Chami, c’est-à-dire moi et mon compagnon.

La chambre située à gauche de la cour avait été tapissée convenablement; c’était là que je me tenais assis, les jambes croisées, ayant devant moi des balances, des mortiers, des fioles et des boîtes remplies de drogues. Plusieurs livres de thérapeutique arabe, étalés avec ostentation, me servaient de diplôme; j’avais en outre caché derrière un coussin deux vade mecum , l’un anglais et l’autre français, afin de les consulter au besoin. Mon compagnon, qui jouait de son mieux le rôle d’élève en médecine, devait s’enquérir du motif qui amenait les visiteurs et les admettre un par un dans le sanctuaire du nouvel Esculape. La chambre de droite, ouverte aussi, laissait apercevoir des bouil-

loires, du bois, des melons, des dattes, spectacle plus encourageant que les purgatifs et les médicaments de la pièce voisine. Nous avions revêtu nos plus beaux habits, chemise d’une blancheur éclatante, turban brodé, robe de chambre à grands ramages.

Nous n’attendîmes pas longtemps la clientèle.

Ordinairement, avant de la recevoir, nous allions, profitant des fraîches heures du matin, faire une promenade en dehors de la ville. L’aube blanchissait à peine l’horizon, les étoiles veillaient encore sur les habitants endormis, le soleil n’avait pas commencé sa course, ni les hommes repris leurs soucis et leurs travaux; nous traversions la rue conduisant au marché, et prenions la direction du sud-ouest. Les énormes chiens de garde, dont l’aboiement et les morsures rendent les rues fort dangereuses pendant la nuit, se retiraient à l’approche du jour ; cà et là seulement, quelque chameau couché sous son fardeau , avec son conducteur endormi à ses côtés, attendait l’ouverture du magasin devant lequel il stationnait depuis la veille.

Au sortir de Ja ville, nous trouvions un petit groupe de rochers dont le sommet montait à une trentaine de mètres; de là nous contemplions le magnifique panorama qui se déroulait autour de nous. Longtemps avant que les cimes escarpées des montagnes fussent dorées par les rayons du soleil, nous apercevions des groupes de paysans qui, poussant devant eux leurs ânes chargés de fruits et de légumes , sortaient des gorges de la montagne et s’acheminaient lentement vers la ville, semblables à des fourmis qui se dirigent vers la fourmilière. Des cavaliers partaient de Hayel, une longue file de chameaux arrivait par la route de Médine, et nous restions à notre observatoire, pour jouir de ce spectacle, jusqu’à ce que le soleil fût levé et qu’à la fraîcheur de la nuit fût près de succéder la chaleur

ardente du jour. Alors il était temps de retourner au logis.

En route, nous achetions quelques fruits et une couple de melons d’eau plus gros que la tête d’un homme; et quand nous avions refermé la porte extérieure de notre logis, nous tirions d'un panier plat ce qui restait de notre pain de la veille et nous faisions à la hâte un frugal déjeuner; je dis à la hâte, car, bien que le soleil fût levé depuis une demi-heure à peine, des coups répétés frappés au dehors annonçaient l’arrivée des clients. On a coutume ici de se lever et de se coucher de bonne heure, les moyens d’éclairage étant rares et dispendieux. Nous achevions cependant notre repas avant d’ouvrir à nos amis, et ils ne s’offensaient pas de ce retard; le temps a si peu de valeur en Arabie qu’ils restaient tranquillement dans la rue à causer entre eux. Notre unique boisson était l’eau fraîche d’une gourde remplie le matin par la fille de notre propriétaire. Nous la détachions du coin ombreux où nous l’avions accrochée, nous en versions le contenu dans une coupe de cuivre, et nous savourions ce breuvage avec un plaisir qui eût édifié les membres de la société de tempérance. Enfin nous étendions les tapis, et je me retirais dans la chambre des consultations, ayant bien soin d’étaler devant moi les balances et les traités arabes, tandis que Baracat s’apprêtait à introduire les clients.

Cependant la cour s’est remplie de visiteurs ; au premier rang j’aperçois un visage bien connu, celui de l’aimable et spirituel Abdel-Masin; deux jeunes garçons richement vêtus se tiennent à ses côtés : ce sont les fils aînés de Télal, Bedr et Bander; un nègre, portant un sabre et enveloppé d’un magnifique manteau, accompagne les princes. Je donne l’ordre de les introduire. Abdel-Masin m’apprend que Télal, confiant

dans mon haut savoir, m’envoie ses deux fils et me prie de m’assurer si la santé des jeunes princes n’exige pas quelques soins. J’examine Bedr et Bander avec toute la gravité qu’exigerait une fièvre cérébrale , puis je fais préparer par Baracat une liqueur agréable et inoffensive, mélangée de cannelle et de sucre, médicament que les jeunes héritiers du trône trouvent fort de leur goût. Pendant ce temps , Abdel-Masin, comme le chœur d’Euripide, s’entretient avec les spectateurs, s’extasiant sur l’habileté merveilleuse avec laquelle j’ai découvert la maladie et appliqué le remède convenable. Quant aux enfants, ils souhaiteraient d’être indisposés tous les jours pour prendre une pareille médecine.

Les princes partis, Abdel-Masin reste chez moi, observant tout sans en avoir l’air, faisant à propos des réflexions fines et judicieuses, parlant tour à tour de religion, d’histoire et de poésie.

Passons maintenant à deux citadins qui causent, ou plutôt babillent ensemble. Leur costume est fort simple et leurs traits offrent une certaine ressemblance ; l’un cependant a une tournure martiale, l’autre un aspect des plus pacifiques; ce dernier n’est rien moins que le cadi Mohammed, chef de la justice à Hayel, par conséquent l’un des premiers personnages de la ville. C’est un petit vieillard sans prétention, peu soucieux de la gravité magistrale, et qui appartient à ce que l’on pourrait appeler le parti modéré.

Un robuste paysan de Moga, vêtu de son misérable costume de travail , était depuis une demi-heure environ dans la cour, occupé, en attendant que son tour fût venu, à tracer sur le sol des dessins bizarres avec le bout de son bâton. Il s’avance gauchement, s’accroupit en travers de la porte et s’efforce d’attirer mon attention par ces mots : « Je dis, docteur.... » Sur

quoi, je tâche de lui faire comprendre que, sa massive personne n’étant ni de verre ni d’aucune autre substance transparente, il intercepte le peu de jour qui pénètre dans la chambre, en se plaçant devant la seule ouverture par laquelle puisse entrer la lumière. Il s’excuse et s’écarte d’un pouce ou deux. Je lui demande alors ce qui l’amène, curieux d’entendre sa réponse, tant sa taille herculéenne chasse l’idée de la maladie. « Docteur, tout mon corps n’est que souffrance. » Cette phrase étant trop générale pour être exactement vraie, je poursuis mon interrogatoire : « Avez-vous mal à la tête ? — Non. » (Je l’aurais deviné sans peine ; cet honnête compagnon ne devait avoir rien de commun avec le maldes beaux esprits.) « Souffrez-vous du dos? — Non. — Des bras? — Non. — Des jambes? — Non. — De l’estomac, des entrailles? — Non. — Mais, si vous ne souffrez ni de la tête, ni de l’estomac, ni du dos, ni des bras, ni des jambes, comment pouvez-vous être un composé de douleurs? — Tout mon corps n’est que souffrance, » répète mon homme, en reprenant, d’un air de résolution, la place qu’il vient de quitter sur le seuil de la porte. Le fait est qu’il souffre, seulement il ne sait pas localiser ses sensations. Je continue l’enquête avec toute l’habileté dont je suis capable, et je finis par découvrir qu’il a un rhumatisme chronique. Trois ou quatre mois auparavant, il en a éprouvé les premières atteintes, et depuis lors il n’a jamais recouvré sa vigueur.

Cette explication serait suffisante; je suis curieux d’apprendre comment notre paysan saura répondre à des questions plus embarrassantes. Quelques assistants, d’ailleurs amusés par cette scène , me murmurent à l’oreille : « Interrogez -le encore. » Je continue donc : « Quelle a été la cause de votre maladie? — La cause, docteur, c’est Dieu. — Sans doute, tout vient de Dieu;

mais quelle en a été l’occasion particulière? — Docteur, Dieu d’abord, et ensuite la viande de chameau, que j’ai mangée quand j’avais froid. » Cette lucide explication ne me satisfaisant pas : «Il n’y a pas eu autre chose? — Peut-être bien : j’ai bu du lait de chameau ; mais la cause de tout cela, c’est Dieu, je vous l’ai dit, docteur. »

Je réfléchis sur la nature du mal et j’indique le trai tement à suivre. Vient ensuite la question des honoraires, qu’il faut ici décider à l’avance. Je demande à mon client ce qu’il me donnera en cas de guérison : « Docteur, je vous donnerai, écoutez bien, je vous donnerai un chameau. — Un chameau ! Et qu’en feraije ? — Je dis, songez à Dieu, docteur (en d’autres termes, soyez raisonnable) ; je dis que je vous donnerai un chameau bien gras, tout le monde connaît mon chameau ; si vous acceptez, j’amènerai mes témoins. » — Et comme je persiste à refuser, il m’offre du beurre, de la viande, des dattes et d’autres comestibles.

Cependant il entendit raison, prit docilement les remèdes que je lui avais ordonnés, et quand il fut rétabli, me donna pour mes peines la somme exorbitante de trente sous.

Deux ou trois heures se passent ainsi, les visiteurs qui remplissaient ma cour ont été entendus, d’autres leur succèdent, et le soleil va bientôt atteindre le plus haut point de sa course. Alors s’avance un artisan qui, depuis le matin, attend à ma porte avec une patience vraiment arabe; ses traits fortement accentués sont éclairés par une expression de bonne humeur et de franchise; il me prie dg l’accompagner à son logis, où son frère est retenu au lit par la fièvre. Après m’être entretenu quelques instants avec lui, je consens à le suivre et je laisse Baracat seul à la maison pour rece voir les clients.

Doheym prend son léger manteau noir et le drape autour de sa taille, en formant des plis qu’un sculpteur admirerait. Chemin faisant, il adresse des sourires et des signes de tête à ses amis, et s’arrête pour échanger quelques paroles avec ses compatriotes. Il me fait traverser le quartier bâti par les princes de la dynastie actuelle, pour arriver à l’ancienne ville. Les deux principaux quartiers dont elle se compose sont séparés l’un de l’autre par une longue rue, étroite et irrégulière, ligne de démarcation qui autrefois, indiquait, moins encore la division des bâtiments que celle du peuple^ partagé entre deux factions hostiles. La fermeté des Ebn-Rachid a mis fin à un tel état de choses.

En pénétrant dans la maison, j’aperçois deux ou trois petits fourneaux, de vieux pots de métal et des marmites énormes, car les Arabes tiennent à honneur aujourd’hui, comme leurs pères le faisaient il y a deux mille ans, de posséder des vases assez grands pour y mettre un mouton tout entier; auprès de ces ustensiles domestiques, sont amoncelées des feuilles de cuivre, des barres de fer et autres objets semblables. Quelques robustes jeunes garçons demi nus, couverts de suie, s’approchent pour nous recevoir; ils nous tendent leurs mains noircies, tout en échangeant avec Doheym des propos joyeux. Le frère de notre guide, Soyed, dont la gravité a été blessée par la conduite des jeunes étourdis, leur adresse une sévère réprimande; puis, s’étant lavé les mains et le visage, il me conduit dans l’intérieur de l’habitation, auprès du malade qu’on m’a demandé de visiter. L’état est grave , mais le danger ne me paraît pas imminent. J’adresse à ses frères quelques paroles d’espoir; le pauvre fiévreux, à peine en état de parler, s’efforce de témoigner la joie que lui cause ma présence. Il me montre ensuite sa langue, et pour me faire tâter son pouls,

DANS i/ A R ABIE CENTRALE 47

me présente son bras, ou plutôt ses bras, car le médecin, s’il ne veut point passer pour un ignorant, doit les examiner tous les deux, les Arabes étant convaincus qu’ils n’ont ensemble aucune relation : la théorie de la circulation du sang est, on le voit, parfaitement étrangère aux habitants de la péninsule. Puis Soyed m’invite à m’asseoir et à prendre le café. Je témoigne le désir de m’occuper sur-le-champ du malade; mais celui-ci, d’un geste suppliant, me prie d’accepter d’abord l’hospitalité. Il serait à l’article de la mort, que les choses ne se passeraient pas, je crois, autrement. On sert donc des dattes, on apporte des pipes, Doheym prépare le café, et la chambre dans laquelle gît le fiévreux est envahie par une foule de visiteurs. L’isolement ne fait pas partie du traitement arabique; on regarde au contraire comme un devoir sacré de ranimer le malade par la présence d’une société nombreuse. L’Arabe que la souffrance cloue sur son grabat n’a pas l’idée de demander à être seul; avoir de la compagnie, c’est tout ce qu’il désire. La douleur solitaire ne se comprend pas ici : quand la mort frappe une famille, le fils, le mari ou la veuve du défunt laisse la maison ouverte pendant plusieurs jours, afin de recevoir les condoléances de ses amis.

Cependant une heure s’est bientôt écoulée au milieu d’une conversation vive et intéressante. Quand j’eus prescrit les remèdes qu’il fallait administrer , je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Soyed offrit alors de me conduire dans quelques habitations voisines, où, disait-il, mes soins étaient nécessaires et seraient bien récompensés. Puis il me ramena jusqu’à l’entrée de la rue principale, et je m’acheminai seul vers ma demeure.

Les rues et le marché étaient maintenant solitaires ; l’ombre se rétrécissait sous les palmiers et au pied des

maisons; la nature entière semblait s’endormir sous la pesante atmosphère de midi. Pourtant, au lieu de prendre le chemin le plus court pour me rendre chez moi , le plaisir que j’éprouvais à goûter quelques moments de solitude m’entraîna jusqu’à la porte occidentale, d’où le regard embrasse la vaste plaine comprise entre Hayel et la montagne. La campagne semblait transformée en un lac immense qui, de ses eaux profondes, baignait la pente rocheuse du Chômeur et venait se perdre au pied des remparts de la ville , où il ne formait plus que des marécages chétifs. Cette illusion est due à un mirage qui se produit chaque jour ; à mesure que le soleil s’abaisse vers l’occident , le lac magique s’éloigne, et s’efface enfin complètement , pour paraître de nouveau le lendemain une heure ou deux avant midi. Mais , pendant une partie du jour, la vue de l’eau, « cette vie du paysage, » pour employer l’heureuse expression des Arabes, prête une apparence de douce fraîcheur à une contrée triste et aride. Plût à Dieu que ce ne fût pas une erreur des sensl Après avoir joui longtemps de ce splendide spectacle, je revins à la maison, où, secondé par Baracat, je me mis à préparer notre repas. Nous pouvions nous promettre deux heures au moins de loisir , car ici , non moins qu’en Espagne ou en Italie , le milieu du jour est consacré à la sieste.

Quand YAsr était arrivée , c’est-à-dire quand le soleil avait franchi la moitié de l’espace compris entre le méridien et le point où il se couche , nous allions souvent à la mosquée, puis aux audiences publiques de Télal, et nous rentrions souper frugalement chez nous, ou quelquefois nous acceptions l’invitation de quelque prince de la famille royale. Du riz et du mouton bouilli, empilés dans un grand plat; des dattes, du mauvais pain , parfois des œufs durs et des courges

hachées : voilà tout ce qu’offre ici la table la plus somptueuse.

Parfois encore, quand les étoiles s’allumaient au ciel, je quittais avec Baracat la pesante atmosphère des rues et du marché pour aller respirer librement dans la campagne ; nous y restions une heure ou deux à causer ensemble , ou bien apercevant, au milieu de l’ombre croissante , la forme vague d’un promeneur , nous nous approchions de lui et nous nous amusions de sa simplicité, si c’était un bédouin ; de sa ruse et de sa circonspection, si c’était un habitant de la ville.

Pendant que notre vie se passait ainsi calme et fructueuse, le frère cadet de Télal, le brillant et fougueux Métaab , revint d’une tournée qu’il avait faite aux prairies de Hafr-Maad pour visiter les haras royaux. Ses longs cheveux bouclés, ses vêtements aux couleurs éclatantes, l’abandon et la vivacité de ses manières, formaient un contraste frappant avec le sombre costume et la réserve imposante de Télal. Il avait beaucoup voyagé. Sa légèreté le rendait peu propre aux graves affaires de l’État; mais l’agrément de sa personne et la promptitude de son intelligence le faisaient merveilleusement réussir dans les petites intrigues qui préparent la voie à des négociations plus importantes. Le lendemain de son retour, il nous fit une visite dans la matinée , témoigna le désir de voir nos médicaments, nos livres et nos bagages ; parla de F Égypte, de la Syrie , puis il prit congé précipitamment ; mais, le soir même, un nègre de bonne mine, qui appartenait à sa maison, m’aborda, lorsque je me promenais sur la place du marché , et me dit que l’émir Métaab me priait de venir prendre le café avec lui.

Je fus accueilli en entrant par un salut cordial, et Métaab se leva pour me tendre la main ouverte avec un geste à demi arabe, à demi anglais. Tandis que

5o UNE ANNÉE

le café circulait selon le cérémonial accoutumé, notre hôte essaya de me faire sortir de ma réserve, mais sans y réussir ; cependant ces entretiens se renouvelèrent souvent , car Métaab me témoigna chaque jour plus de confiance et d’amitié.

Assurés maintenant du caractère noble et loyal de Télal, et, d’autre part, ne pouvant guère obtenir sa protection qu’en lui avouant le but réel de notre entreprise , nous résolûmes, mon compagnon et moi, de demander au roi une audience particulière et de lui tout apprendre. Cependant, pour nous conformer aux usages des cours, nous crûjnes devoir préalablement nous ménager un intermédiaire, et nous le trouvâmes bientôt dans la personne du trésorier Zamil.

Nous commençâmes par lui dire que nous désirions obtenir de Télal une entrevue pour lui communiquer des affaires d’une haute importance. Après lui avoir ainsi fait pressentir notre secret, nous lui apprîmes la vérité tout entière et nous lui demandâmes son avis au sujet des propositions que nous voulions soumettre au roi.

Le ministre nous répondit qu'il lui fallait quelque temps pour réfléchir; puis, d’accord avec nous , il informa son maître des motifs de notre démarche* Télal consentit à nous recevoir le 2 1 août dans la matinée.

Donc, au jour fixé, nous gagnâmes, un peu avant le lever du soleil , la maison de Zamil, par des rues détournées, et nous trouvâmes bientôt un nègre appartenant au palais et qui nous avertit de le suivre. Nous entrâmes dans la résidence royale par une porte dérobée, et, après avoir traversé plusieurs petits appartements , nous montâmes un large escalier qui nous conduisit à une salle spacieuse et bien meublée, située au milieu de la tour centrale. Télal et Zamil nous y attendaient. Des esclaves et des serviteurs armés se

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tenaient dans une pièce voisine , mais assez loin pour ne rien entendre de notre conversation. Dès que les saluts d’usage eurent été échangés : « Qu’avez-vous à me dire? » demanda le roi. Puis, voyant que j’hésitais à répondre, il ajouta en montrant le ministre : « Vous pouvez parler devant lui, c'est un autre moi-même. » Je lui expliquai donc brièvement les motifs de notre voyage ; je lui appris d’où nous venions , quel espoir nous amenait en Arabie, et ce que nous attendions de sa bienveillance. Il s’ensuivit une conversation qui dura au moins une heure. Pour conclusion, Télal insista sur la nécessité d’un secret absolu : « Si ce que nous discutons venait à être connu , dit-il , ni votre vie ni peut-être la mienne ne seraient en sûreté. » Pendant cet entretien, je saisis l’occasion de lui parler des bruits sinistres qui circulaient dans la ville au sujet de notre voyage. « Vraiment! » répliqua le prince avec dédain; puis, croisant les bras sur sa poitrine et redressant fièrement la tête : ce La ville, c’est moi ! s’écria le nouveau Louis XIV : ne craignez donc rien, nul de mes sujets n’osera vous nuire; mais il y en a d’autres dont je ne saurais répondre. » Quand toutes choses eurent été suffisamment convenues , Télal nous dit que nous pourrions traiter plus amplement ce sujet avec Zamil. Il nous promit une seconde audience dans laquelle il nous donnerait une réponse positive , « car , ajouta-t-il , nous devons réfléchir et ne rien faire à la hâte. »

Les jours suivants, nous eûmes avec Zamil de longs entretiens ; mais Télal ajournait toujours sa décision, et il ne nous semblait pas convenable de le fatiguer de nos instances.

Pendant ce temps, « les autres, » c’est-à-dire les énnemis auxquels notre royal protecteur avait fait t allusion , ne demeuraient pas oisifs. C’étaient des

émissaires venus de Riad pour épier ce qui se passait à Hayel. On les rencontrait souvent dans les rues et sur la place du marché, observant toutes choses, évités par chacun, et pourtant traités avec un respect mêlé de crainte. Étrangers et chrétiens, nous devions nous attendre à éveiller leur attention ; nous fûmes même l’objet d’une étroite surveillance de leur part.

Mais nous ne devions pas tarder à rencontrer un hypocrite plus dangereux.

Obeyd-ed-Dib, c’est-à-dire Obeyd le Loup, comme on l’avait surnommé , frère du feu roi et oncle de Télal, avait été absent pendant les trois premières semaines de notre séjour. Dès qu’il fut de retour à Hayel , il s’enquit des étrangers qui s’étaient introduits dans la capitale.

Le lendemain de son arrivée , vers midi , il se présenta devant notre porte, escorté par une douzaine de soldats. Il affecta la plus grande cordialité, nous tendit amicalement la main , et témoigna une vive satisfaction de la manière dont nous avions été accueillis par son neveu .

Nous ignorions alors son véritable caractère.

Ses paroles respiraient la bonne humeur et la franchise ; il manifesta le désir de faire plus ample connaissance avec nous, afin de nous aider de tout son pouvoir. Ses visites devinrent bientôt quotidiennes, et il nous invita souvent à dîner dans son palais, situé juste en face de celui de Télal. Le vaste jardin qui en dépend avait été nouvellement planté et disposé avec beaucoup d’art, car Obeyd apportait en toutes choses lenergie de son caractère, et il ne déployait pas moins d’activité pour faire creuser un puits que pour brûler un village ou exterminer des infidèles.

Une affection si vive et si subite nous avait inspiré dès l’abord quelque défiance; les avertissements dis-

crets, les demi-mots par lesquels nos amis cherchaient à nous mettre en garde contre cette dangereuse intimité, achevèrent d’éveiller nos soupçons.

Peu de temps après, Obeyd se chargea de nous édifier sur son propre compte : comme tous les hommes qui jouent un rôle étudié, il laissa tomber un instant son masque et nous montra sa hideuse figure.

Un matin, il m’envoya chercher pour visiter un de ses serviteurs, qui était souffrant. Je me rendis à son palais, où, après une courte conversation, ses sentiments véritables éclatèrent : la passion l’emportait sur l’hypocrisie; son air conciliant et ses paroles doucereuses faisaient place à la haine et à la fureur : il se déchaîna en violentes invectives contre les novateurs chrétiens, qui voulaient altérer la pureté de l’islamisme. Puis, se tournant vers nous : « Qui que vous soyez, sachez ceci : quand mon neveu et avec lui l'Arabie entière consentiraient à apostasier, il resterait encore un défenseur des vieilles croyances : ce serait moi ! » Comprenant cependant qu’il avait été trop loin, Obeyd reprit aussitôt son expression bienveillante, son ton d’amicale causerie, comme si le soupçon n’était jamais entré dans son cœur. Mais nous en avions assez vu, et nos rapports avec lui cessèrent complètement.

Sur ces entrefaites, Télal réussit à l’envoyer hors de Hayel, en le chargeant d’aller châtier les bédouins de la tribu de Harb qui infestaient la route du pèlerinage de Médine. Le 4 septembre, Obeyd passait la revue des troupes destinées à cette expédition. Nous nous mêlâmes à la foule des curieux. Il nous aperçut, s’avança vers nous, et nous tendant la main en signe d’adieu : « J’ai appris, nous dit-il, que vous alliez à Riad; vous y rencontrerez mon meilleur ami, Abdalla, fils aîné de Feysoul : je veux vous assurer ses bonnes

grâces, et je lui ai écrit à cette intention une lettre que vous lui remettrez de ma part. Je l’ai laissée chez moi, mais un de mes serviteurs vous la portera. » Il nous promit ensuite que, si nous n’avions pas encore quitté Hayel à son retour, il chercherait tous les moyens de nous être utile; que si, au contraire, nous nous étions rendus à Riad, Abdalla, sur sa recommandation, serait pour nous un précieux protecteur.

Ces témoignages d’amitié étonnèrent tous les assistants. Obeyd se montrait ainsi fidèle jusqu’au bout à son caractère de dissimulation profonde. La lettre nous fut remise le jour même par un vieux serviteur, auquel le prince avait confié le soin de garder son palais. Le lecteur sera curieux sans doute de savoir en quels termes il sollicitait pour nous la faveur d’ Abdalla. « La crainte l’emportant sur les convenances, » nous pensâmes être prudents en lisant cette haute recommandation avant de la donner au prince nedjéen. Nous ouvrîmes donc l’enveloppe, en évitant de rompre les cachets dont elle était scellée et nous acquîmes la preuve de la perfidie d’Obeyd. La lettre était ainsi conçue : « Au nom du Dieu tout miséricorde dieux et tout bon, nous Obeyd, nous te saluons, ô « Abdalla, fils de Feysoull Que la miséricorde de Dieu « soit sur toi, que la paix t’accompagne! » — Les épîtres vouahabites commencent invariablement par cette formule, qui remplace les interminables compliments en usage chez les autres Orientaux. — « Nous « te faisons savoir que les porteurs de la présente « lettre, Salim-el-Eys et son compagnon Baracat-echcc Chami, se disent versés dans l’art de guérir. » — Ici le prince, au lieu du mot ordinaire employé en Arabie, se servait d’une expression à double sens, qui signifie moins la médecine que la magie, crime puni à Riad de la peine capitale. — « Nous prions Dieu de te préserver

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« de tout danger. Nous saluons aussi ton père Feysoul, « tes frères, ta famille, et nous attendons avec impaoc tience ta réponse. La paix soit avec toi. »

Obeyd étant éloigné, Télal se sentait en liberté d’agir : aussi, le 6 septembre, nous fûmes invités à nous rendre dans le khavoua de Zamil, vers une heure de l’après-midi. Un esclave avait été placé en sentinelle à la porte pour écarter les visiteurs importuns. A peine étions-nous arrivés depuis dix minutes que Télal entra, escorté de deux serviteurs armés, qu’il laissa dans la cour. Il était simplement vêtu; son regard, plus sérieux encore que de coutume, trahissait une préoccupation profonde. Il s’assit et conserva quelques instants un silence que nous eûmes garde de rompre. Enfin, levant les yeux et les fixant sur les miens : « Vous ne me demanderez pas, me dit-il, et je ne serai pas assez imprudent pour donner, dans l’état actuel des choses, une réponse positive et officielle à des communications comme les vôtres. Cependant, moi, Télal, je vous assure de mon concours et de ma ferme volonté. Continuez maintenant votre voyage. Quand vous reviendrez, ce qui, j’espère, ne tardera pas, votre parole fera loi dans ce pays, et ce que vous désirez s’accomplira. Etes-vous satisfait ? » Je répondis que sa promesse comblait mes désirs les plus chers, et nous nous serrâmes la main, en témoignage d’une alliance mutuelle.

Dès que Télal se fut retiré, je priai Zamil de m’apprendre où étaient les compagnons qui devaient faire route avec nous. Il me répondit que, d’après les ordres du roi, ces gens se présenteraient le jour même à notre demeure.

Vers le soir, en effet, trois hommes frappèrent à notre porte : c’étaient nos nouveaux guides. Ils appartenaient au Cacim, comme l’attestaient leur petite

taille et leur teint bronzé; le plus âgé, qui s’appelait Moubarek, était natif de Bereyda ; il nous dit que le départ avait d’abord été fixé au lendemain 7 septembre, mais que, plusieurs de leurs compagnons s’étant trouvés en retard, on l’avait remis au jour suivant. Pour un prix d’une incroyable modicité, eu égard même à la valeur considérable de l’argent dans ce pays, Moubarek consentit à nous louer deux chameaux, et nous fûmes charmés de voir que les manières polies et le langage affable de nos guides nous promettaient un voyage agréable.

Enfin, le 8 septembre 1862, nous dîmes adieu à la cité de Hayel, dont nous emportions de si bons souvenirs.

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