‹ Une annee dans l'Arabie centraleChapitre 4 sur 18 · NOMADES SUJETS DE FEYSOUL · texte numérisé non relu

NOMADES SUJETS DE FEYSOUL

Tribus.

Adjman

Benou-Hadjar

Benou-Khalid

Meteyr

Oteyba

Dowasir

Seba

Kâtan

Harb

Anesa

Al-Morra

Population.

6,000 4, 5 00 3,ooo 6,000 12,000 5,ooo 3,ooo 6,000 14,000 3,ooo 10,000

72,5oo individus,

dont le contingent militaire peut être évalué à 8,000 hommes.

Ces listes montrent qu’en proportion avec les sédentaires, les nomades ont bien plus d’importance dans les États de Télal que dans ceux de Feysoul ; les sédentaires n’étant que 274,000 dans les premiers, tandis qu’ils sont 1,219,000 dans les seconds. D’ailleurs, je dois avertir que je n’ai pas indiqué le nombre * entier des membres des tribus dont les noms sont

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indiqués, non-seulement parce que plusieurs de ces tribus ont des douars dans la Syrie, comme les Cherarats et les Benou-Khalid, ou dans le Hedjaz, comme les Harbs, ou n’ont que partiellement subi le joug vouahabite de Riad, mais encore parce que les sédentaires appartiennent souvent aux mêmes tribus que les nomades.

Les bédouins en effet ne m’ont semblé que des Arabes dégénérés, dont on se fait en Europe l’idée la plus fausse. On a très-mal compris l’influence qu'exerce sur une société sa division en clans ou tribus; quels éléments de force ou quels principes de désorganisation et de ruine un pays peut y trouver.

Gomme les anciens Juifs et les Écossais, les Arabes sont restés divisés en familles ou clans, qu’on appelle souvent des tribus, dénomination assez exacte, pourvu qu’elle ne soit prise que dans le sens primitif d’alliance héréditaire. La nature même du sol a divisé ces tribus en deux branches, c’est-à-dire que, dans les districts impropres à l’agriculture, dans le tiers sablonneux de la presqu’île, la population resta forcément errante et livrée aux occupations pastorales. Se tenant hors de la civilisation et presque des liens sociaux, ces nomades conservèrent plus que les sédentaires la démarcation des tribus; et, sous ce rapport, mais sous ce rapport seul, ils peuvent être regardés comme les conservateurs de la tradition primitive. S’ils sont des généalogistes consommés, auxquels on a recours comme arbitres chaque fois qu’il s’agit de déchiffrer les écussons de la noblesse arabe, ils ont plutôt reculé qu’avancé pour la religion, les arts et la civilisation. N’ayant d’instituteur que le désert, de compagnie que celle des chameaux et des autruches, ils sont descendus, ou ils sont demeurés, au dernier degré que puisse atteindre la barbarie chez leur race.

Peu à peu la vie errante, avec ses vices et ses crimes, les a fait descendre à l’état où nous les avons vus, à n^oins qu’elle ne les y ait maintenus, car les bédouins n’ont guère changé depuis deux mille ans, soit en bien soit en mal.

En effet, qu’attendre d’hommes qui passent leur vie à conduire des chameaux, qui ne connaissent ni religion ni loi, qui sont en un mot totalement dénués d’instruction et de bons exemples? Chaque jour leur apporte de nouvelles privations et de nouveaux dangers; c’est l’éducation d’un sauvage : une telle école ne saurait former d’autres disciples. Je voudrais que ceux dont l’imagination se trace une image idéale de la vie du désert, qui regardent le sort du bédouin comme digne d’admiration et d’envie, pussent demeurer seulement trois jours au milieu d’un campement cherarat, et voir, non plus à travers le prisme de récits romanesques, mais avec leurs propres yeux, à quelle dégradation une semblable existence fait descendre l’une des plus nobles races de la terre.

La différence entre un bédouin et un Arabe des villes est aussi sensible qu’entre un sauvage montagnard de l’Ecosse et un gentleman anglais. Quant aux portraits que l’on a si souvent tracés des bédouins, fussent-ils même fidèles, ce qui est rarement le cas, il ne faudrait pas les donner pour la peinture exacte de la société arabique; autant vaudrait publier ces Pickwick papers (1), où sont représentées les mœurs des classes les plus vulgaires de l’Angleterre , sous le titre de Tableau du grand monde.

Ce que demande le bédouin, ennemi du travail, c’est

(1) Roman intéressant de Ch. Dickens , traduit par M. Grolier, et publié sous le titre des Aventures de M. Pickwick par la librairie L. Hachette et Cie, dans la collection des meilleurs romans étrangers. — J. B.

de quoi faire vivre ses chameaux. Moins l’agriculture enlève d’espace au désert, plus il est satisfait. Il refuse obstinément d’améliorer son territoire et, dans toute tentative de défrichement, il voit une atteinte à ses droits. Il est l’ennemi naturel et systématique des gouvernements, des villages, des laboureurs, et ne tire que de ses chameaux et de ses moutons les principaux moyens de sa subsistance. Les bédouins échangent la chair et la laine de ces animaux contre les vêtements et les provisions qu’exige leur genre de vie ; vêtements simples, provisions peu variées; car nul mieux qu’eux n’a réalisé cet adage du poète : « Il faut peu de chose à l’homme ici-bas. » La chasse à la gazelle et à l’autruche leur procure aussi quelque profit, et le désert lui-même offre à leur paresse des moissons qui n’exigent ni fatigue ni travail.

Ces moissons données par le désert sont le sam , petite graine rouge , farineuse et d’une extrême ténuité, récoltée au mois de juillet et produite par une plante herbacée qui pousse sans culture. Broyées grossièrement et bouillies dans l’eau, ces graines donnent une espèce de pâte meilleure que de la galette d’avoine et inférieure au froment. Bien que le sam ne soit ni délicat ni savoureux, il convient à des hommes qui n’ont jamais goûté d’aliment plus agréable ni plus nutritif. Après lui, je dois nommer le mesa , fruit peu succulent et néanmoins fort recherché, bien qu’il soit assez fade et sans acidité; le mesa rappelle, par sa couleur et son goût, notre groseille rouge, et les bédouins en sont très-friands. Cette baie mûrit en juin. En 1* faisant cuire avec un peu d’eau, on en extrait une sorte de mélasse que les bédouins seuls peuvent apprécier, mais qu’ils trouvent délicieuse. Le mesa, le sam, le lait de chamelles et, dans les jours de fête, un peu de viande : telle est la nourriture des bédouins.

Le pillage ajoute aussi à leurs ressources ; mais c’est un luxe rare dans l’Arabie centrale. Ici les bestiaux sont la propriété de ceux qui habitent les villes et les villages, et qui, assez forts pour se défendre eux-mêmes, peuvent encore compter sur l’appui de souverains énergiques, dont la verge de fer' impose aux bédouins une crainte salutaire et les réduit à leur état normal de conducteurs de chameaux.

Ce n’est donc qu’à l’égard des caravanes qu’ils peuvent de temps à autre exercer leur penchant à la déprédation, et l’on aurait tort de ne pas s’instruire sur leur compte ou de s’imaginer qu’ils sont de bonne foi, Les exemples d’une perfidie froide et calculée ne sont pas rares parmi eux. Les étrangers placés sous leur protection, leurs frères du désert eux-mêmes, tombent souvent victimes d’affreuses embûches. C’est ainsi que les Cherarats voulaient nous traiter entre Djôf et Hayel. Égarer les voyageurs dans le désert jusqu’à ce que, épuisés de soif et de fatigue, ils soient devenus une proie facile ; les piller et les laisser ensuite mourir, ce sont des actes trop fréquents pour être regardés comme de simples exceptions.

Quant à leurs mœurs hospitalières, à leur générosité que l’on vante si fort , j’avouerai que les nomades de l’Arabie montrent une bienveillance naturelle aux étrangers, quand ils ne peuvent ni les piller ni les faire périr. Leur libéralité provient plus de l’insouciance du sauvage que d’une véritable noblesse de caractère. Comme un enfant qui étend sa main vers tous les objets à sa portée, guinée, fruit ou jouet, et abandonne aussitôt sa conquête pour un nouveau caprice, le bédouin est à la fois rapace et prodigue : il convoite ce qui ne lui appartient pas ; mais, incapable d’en apprécier la valeur, il cesse de l’estimer dès qu’il s’en est rendu maître. Donner, mendier, piller, ce sont

pour lui des actes équivalents, ayant tous leur principal mobile dans une ignorance profonde des droits de la propriété. Il mérite à peine plus de louange pour les uns que de blâme pour les autres. D'ailleurs, il a peu de chose à offrir, et souvent il compte s’indemniser de ses sacrifices en pillant le lendemain son hôte de la veille (i).

Heureusement que, même joints aux vouahabites, c'est-à-dire à ceux des Arabes auxquels cette dénomination peut être appliquée avec justesse, les bédouins forment tout au plus un quart de la population de la péninsule. Heureusement, ils sont dépourvus d’armes, incapables de discipline, continuellement dévorés par de misérables contestations qui les empêchent d’agir dans un but commun, fut-ce seulement pendant un mois. L’heure présente parvient seule à les émouvoir. Ils ne tiennent compte ni des espérances du lendemain ni des souvenirs de la veille. Indifférents à tout principe religieux ou social, à tout sentiment patriotique, ils ne sont occupés que de leurs intérêts personnels. Jaloux les uns des autres, ils ne prennent souci ni des clans voisins ni des membres de leur Uribu. Amis aujourd’hui, ils seront ennemis demain, si l’appât du moindre profit vient à les désunir.

Ce n’est point de pareilles gens que peut dépendre l’avenir d’un pays.

Après avoir tracé à grands traits les caractères principaux qui distinguent les Arabes sédentaires des nomades, il nous reste à indiquer rapidement à quelles souches appartiennent les tribus dont les membres

(1) Il sera profitable de comparer ce tableau des mœurs des bédouins à celui que Vambéry a tracé des coutumes des Turcomans. V. notre édition des Voyages d’un faux Derviche , ch. 111, et particulièrement p. 39 et suiv. — J. B.

ont été rendus si différents les uns des autres par le genre de vie qu’ils ont adopté.

Les Ismaélites, c’est-à-dire ceux qui se prétendent les descendants d’Ismaël, ont occupé, outre le Hedjaz, le nord et le centre de l’Arabie jusqu’à l’Ared. Les tribus Taï, Wail, Mazin, Harb, Kennia, Sedous et Tagleb, qui réclament cette origine, ont peuplé le Sedeyr, le Wochem, le Cacim, le Chômeur et le Djôf. A leur souche appartiennent les Chômeurs de l’Euphrate et les Anézas de la Syrie. Ce sont elles qui, cent vingt ans avant Mahomet, ont conquis l’indépendance du Nedjed et repoussé la domination des Kâtanites de l’Yémen. Le sud du Nedjed, c’est-à-dire l’Ared, l’Yémama, l’Afladj, le Harik et le Dowazir, est surtout peuplé par la tribu Tamim qui reconnaît Nezar pour ancêtre.

Les Kâtanites ou fils de Kâtan, l’Odin de l’Arabie, paraissent être d’extraction abyssinienne (i). Deux branches kâtaniques, les fils de Saba et ceux d’Himyar, ont peuplé, la première, l’Yemen, et la seconde, l’Hadramaout. Les tribus primitives de l’Oman sont purement kâtanites, et, du Catar à Bassora, leurs descendants se sont mêlés avec les Nabathéens, que je crois être les peuples de la vallée du Tigre et de l’Euphrate. Enfin au centre , les Kâtanites ont monté le versant méridional du Nedjed, et l’on trouve même des Benou-Kâtan entre le Nefoud de Cacim et la chaîne sud-ouest du Toweyk .

Quelque symbolique que puissent être les noms d’Ismaël et de Nezar d’un côté, de Kâtan ou Jectan, de

(i) Speke prétend que les Houmas sont aussi d’origine abyssinienne, comme les Gallas et les Cafres. (V. notre édition des Sources du Nil , ch. xn.)Si cette opinion était fondée, la famille abyssinienne aurait eu une importance bien plus considérable que l’Europe ne l’a su jusqu’à présent. — J. B.

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Saba, d’Himyar et d’Yareb, de l’autre; quel que soit le sens du mot Nabathéens , il n’en est pas moins certain que l’Arabie est peuplée de races dont l’origine distincte est indiquée par les mots d’Ismaélites, de Kâtanites et de Nabathéens. Les types physiques et les dialectes signalent ces différences comme incontestables.

La famille kâtanite a plus d’affinité que l’ismaélite avec les nègres. Elle forme certainement le chaînon quiunit l’Arabe à l’Abyssinien, la race blanche à la noire, et, plus elle est dominante , plus elle laisse les nègres partager les droits civils, s’unir à elle par des mariages, et même occuper des places considérables dans l’Etat.

Les nègres d’ailleurs sont fort nombreux en Arabie. Non-seulement d’importantes colonies africaines, venues de Zanzibar et des îles voisines, peuplent lès côtes arabiques que baigne la Mer des Indes, mais l’esclavage a importé une grande quantité de nègres dans la péninsule. Ils sont déjà nombreux à Riad. Beaucoup sont affranchis et le préjugé de la couleur ne les repousse pas comme chez les Ismaélites purs, ni surtout comme en Amérique. Sans doute une famille noble ne donnerait pas sa fille à un nègre ni même à un mulâtre; mais les classes moyennes ou pauvres seraient loin de le repousser. Le quarteron n’aurait peutêtre pas meilleur accueil que le mulâtre, mais le préjugé s’efface bientôt. J’ai vu des fils de mulâtres, décorés du titre de cheiks et d’émirs, porter fièrement l’épée à poignée d’argent et compter parmi leurs serviteurs des hommes du sang ismaélite ou kâtanite le plus pur. J’ai vu des noirs ministres d’Etat et gouverneurs de villes. Enfin, à Mascate, le cinquième de la population est noire ou mulâtre.

Nécessairement il y a là un élément considérable et

qui ne peut pas être négligé, si l'on cherche à se rendre compte de l'avenir de l’Arabie. Non-seulement, en fait de religion, les nègres poussentl’indifférence aussi loin que les bédouins, mais les gens de couleur ont généralement une antipathie prononcée pour la doctrine fataliste. A un point de vue, ils valent mieux que leurs concitoyens à peau blanche, car ils ne ressentent pas cette envie qui est ùne des lèpres morales de l’Arabie. Inférieurs aux Arabes sous le rapport de la force, de la volonté ou de Intelligence, ils sont du moins exempts de leur défiance et de leur jalousie. Voilà leurs bons côtés; leurs mauvais, c’est la croyance à la sorcellerie, c’est la paresse, c’est le dérèglement de leurs mœurs. Ainsi, à Mascate, si les nègres libres restent aux derniers degrés de l’échelle sociale, ils n’en doivent accuser que leurs propres vices; car ceux de leurs frères qui ont l’avantage d’avoir un maître s’y montrent bien supérieurs aux affranchis.

Mon voyage m’a mis à même de résoudre une question qu’on m’a souvent posée : la langue du Coran a-t-elle jamais été usitée?

Dans le Chômeur, le Cacim, le Sedeyr, le Wochem et le nord de l’Ared, c’est-à-dire dans les districts peuplés de tribus ismaélites, on parle l’arabe classique, la vraie langue du coran, avec toutes ses inflexions, ses délicatesses et la grâce de son incomparable élégance. Le plus petit et le plus misérable des enfants s’en sert avec une admirable pureté. Les paysans et les chameliers y déploient à leur insu toute la science exigée par les grammairiens de Coufa et de Bassora, parce qu’ils s’expriment comme s’exprimaient leurs pères.

Dès Riad, la recherche du bon ton et des belles manières a introduit dans l'arabe coranique l’emploi abusif des diminutifs, et la transformation des voyelles longues en voyelles brèves ; enfin les basses classes

n’accentuent pas, comme dans le Cacim et le Sedeyr, l’inflexion qui indique la diversité des cas ; parfois elles substituent une terminaison à une autre et parfois même elles l’omettent. Ces altérations ne se font pourtant que dans les substantifs et suivant certaines règles, attendu qu’elles y sont introduites par une langue sœur, et plus ancienne peut-être que l’ismaélite, par une langue aussi essentiellement arabe, c’est-à-dire par la langue des, descendants de Kâtan.

En effet, dès l’Ared , l’idiome kâtanique se mêle peu à peu à celui des Ismaélites; en allant vers le midi, il le supplante tout à fait. Dans l’ouadi Nedjran et dans le Haça, l’idiome de Riad se mêle à celui de l’Oman; mais les poètes de l’Oman parlent une langue qui, bien qu’elle ait disparu des côtes de l’Yémen, est sans doute celle des anciens Yémanites, et fort semblable à ce dialecte, probablement antérieur à l’invasion des tribus d’Ismaël, que parlent encore les Al- Morra dans le néfoud oriental et dans le Dâna, les Himyarites dans l’Hadramaout et dans le Mârâ.

On le voit, non-seulement les divisions politiques de l’Arabie sont fondées sur les divisions physiques, mais encore elles sont en rapport avec les conclusions générales auxquelles on arrive en étudiant les origines, les familles et les dialectes des habitants de la péninsule.

Je ne crois pas devoir finir ce chapitre sans dire quelques mots des productions naturelles qu’on trouve en Arabie.

Je n’indiquerai qu’en passant les vignes et l’excellent vin du Batina, et je me bornerai à rappeler le sam et le mésa des déserts, ainsi que le cotonnier assez abondant dans le centre; mais je donnerai plus de détails sur les dattes et sur le café, parce qu’ils forment, comme on l’a vu, des articles principaux de consommation dans la presqu’île.

Quant aux dattes, j’en ai compté douze espèces différentes durant mon voyage, et j’en aurais sans doute découvert davantage si mon séjour avait été plus prolongé. Les meilleures sont récoltées dans le Haça, où celles dont la qualité l’emporte sur toutes les autres sont les khalas, dont rien de ce que nous connaissons en Europe en ce genre ne peut donner une idée.

Le café, dont la préparation et l’absorption prennent une si grande importance dans la vie des Arabes, présente des espèces fort différentes. La meilleure est celle qui se récolte dans l’Yémen et qu’on connaît dans le commerce sous le nom de moka; mais je me hâte d’ajouter qu’il n’en parvient pas une seule graine sur nos marchés.

Ce café est exporté par trois routes différentes : la Mer Rouge, le Hedjaz et le Cacim, qui aboutissent, la première à l’Egypte, la seconde à la Syrie et la troisième au Nedjed et au Chômeur. Il en résulte que l’Egypte et la Syrie sont, après la péninsule arabe, les pays les mieux approvisionnés de la précieuse denrée ; Alexandrie et les ports syriens en envoient à Constantinople une faible portion. Mais, à cette dernière étape, les balles contiennent bien rarement le produit authentique : il faut pour cela une circonstance exceptionnelle, telle que des relations d’amitié. En effet, avant d’arriver aux ports d’Alexandrie, de Jaffa ou de Beyrouth, d’où elles sont expédiées plus loin, les balles de moka ont été examinées grain à grain, et des doigts expérimentés en ont retiré soigneusement tout ce qu’elles renfermaient de fèves à demi transparentes et d’un brun verdâtre, les seules qui donnent une liqueur véritablement saine et agréable. Ce système est si régulièrement appliqué qu’un observateur attentif remarquerait sans peine les altérations continues du café depuis son point de départ jusqu’à son arrivée

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en Europe. Même dans l’Arabie, la qualité est fort différente selon qu’on s’éloigne ou qu’on se rapproche de l’Yémen. Il m’est arrivé nombre de fois d’être témoin oculaire du triage auquel la fève arabique est soumise, et je puis affirmer que l’on procède à cette opération avec l’attention scrupuleuse des chercheurs de diamant, quand ils examinent le sable qui renferme les précieuses pierres. Lors donc que la spéculation agit seule, la substitution d’une qualité inférieure se répète plusieurs fois dans les différents entrepôts de la côte, et enfin le café décoré du titre de moka qui s’expédie en Europe ou en Amérique ne ressemble pas plus au véritable café de l’Yémen que l’infusion de bois de campêche, débitée sur le comptoir d’un marchand de vin, à la généreuse liqueur d’un vignoble de Porto.

Pour la production animale, nous remarquerons d’abord que, dans cet heureux pays, le voyageur n’est jamais tourmenté par la morsure des moustiques ni des cousins; il n’a pas davantage à redouter certains petits insectes trop familiers qui abondent dans l’Europe méridionale (quatre lettres suffisent pour former leur nom). L’absence de mouches, grandes ou petites, n’est pas moins remarquable ; je ne connais pas de pays au monde qui soit plus totalement préservé de cette engeance importune. Enfin , les serpents sont aussi rares dans le Nedjed qu’en Irlande, ou dans l’île de Malte. Les sauterelles s’y abattent quelquefois, nombreuses comme les gouttes d’eau qui forment les nuées ; cependant loin, de s’en plaindre, les Arabes s’en réjouissent : c’est une espèce de manne dont ils sont très-friands et, sur les marchés, j’ai vu vendre des sauterelles séchées.

Le gibier, petit et grand, à plumes et à poil, abonde dans le pays, mais les habitants s’en occupent peu. La perdrix, la caille, particulièrement la kata , ainsi que

le-pigeon, se voient partout; j’ai entendu parler aussi de la kalam , sorte d’outarde, qui n’est autre, je suppose, que ïhobara des ornithologistes ; j’en ai tiré plusieurs dans les environs de Radjcote ; mais les chasseurs nedjéens ignorent l’usage de la cendrée, et blesser un oiseau à l'aile est au-dessus du talent de la plupart des tireurs arabes ; en outre, des fusils à mèche et des balles ne conviennent guère pour chasser Ja caille ou la perdrix. On ne trouve pas d’autruches sur les plateaux du Toweyk. Les gazelles, encore plus nombreuses que dans les autres provinces de l’Arabie centrale, jouissent ici d’une grande sécurité; les bédouins Solibas sont les seuls chasseurs qui leur fassent quelquefois la guerre. Enfin les montagnes renferment beaucoup de porcs et de sangliers, dont les défenses servent à fabriquer des tabatières de forme bizarre, quelquefois même des pipes. Inutile d’ajouter que cette industrie deux fois maudite (i) ne s’exerce pas sur le territoire nedjéen; les Solibas eux-mêmes ne voudraient pas toucher du bout du doigt la chair de l’animal immonde, et les chrétiens d’Orient partagent en partie la prévention des disciples de Mahomet, excepté dans les pays où l’exemple des Européens a détruit les préjugés héréditaires.

Les moutons du Nedjed ont une réputation méritée; cependant je les crois inférieurs à ceux du Diar-Békir. Au marché de Damas, où les pasteurs de l’Arabie centrale amènent quelquefois leurs moutons, ces animaux, quoique très-recherchés, n’occupent pas la première place. Leur laine, d’une finesse remarquable, égale presque celle de Cachemire. Inutile d’ajouter qu’ils ont une large queue, caractère commun à toutes

(i) Cette industrie est deux fois maudite à cause de l’impureté du sanglier et de la damnation du tabac. — J. B.

les espèces arabiques. Si la péninsule était placée dans des conditions propres à favoriser le développement du commerce, elle pourrait approvisionner de laine la moitié de l’empire turc, car ses pâturages ont une superficie presque aussi grande que celle des terres arables ou du désert irrémédiablement stérile.

Les bœufs et les vaches sont plus communs dans le centre de l’Arabie, à l’est et au sud, que dans le nord. En général, ils ont de petits membres, mais ils sont toujours pourvus de la même bosse que leurs frères de l Inde ou de l’Afrique, bien qu’ils n’aient pas comme eux le privilège du respect ou de l’adoration. Leur couleur dominante est le brun foncé. Quant aux buffles, on ne les connaît pas dans l’Arabie centrale.

Une des productions les plus particulières à cette région, c’est la perle, dont la pêche se fait sur les côtes du Golfe Persique, depuis Bahrain jusqu’à Abou-Debi; j’en reparlerai en racontant la tournée que j’ai faite dans l’Oman.

Les chameaux du Chômeur sont bruns ou jaunâtres ; ceux du Nedjed sont plutôt blancs ou gris, moins grands que les autres, mais avec un poil plus fin. Cet animal est plus stupide que docile. Sauvage, incapable d’attachement et d’éducation, il n’est jamais soumis à l’homme que parce qu’il est trop bête pour résister. Il n’a d’autres passions que la haine et la vengeance; mais, pour les assouvir, il déploie une méchanceté calculée (i)..

Entre le chameau et le dromadaire, je ne vois d’autre différence que celle qui sépare le cheval pur sang du lourd cheval de roulage. Le dromadaire est la bête de haute race. Elégant et léger, par comparaison au cha-

(1) Le jugement de sir S. Baker sur les chameaux est en parfaite conformité avec celui de Palgrave. Voyez le 3° chap, de notre édition de Y Albert Nyan\a. — J. B.

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meau épais et maussade, il supporte la soif mieux que lui. Tous deux ont une seule bosse, placée auprès des épaules et qui sert à fixer la selle ou le fardeau. Les plus beaux dromadaires existent dans l’Oman, qui est pour ces animaux ce que la vallée de Cachemire est pour les chèvres, et le Nedjed pour les chevaux.

En effet, le cheval du Nedjed l’emporte non-seulement sur les races persanes ou indiennes, mais sur toutes celles de l’Arabie; il est le type pur et sans mélange du vrai cheval arabe. Celui qui a vu les haras de Feysoul a vu les chevaux les plus parfaits sans doute du monde entier. Jamais je n’avais imaginé une si admirable réunion. Cette race pure n’existe qu’au Nedjed et encore elle n’y est pas commune. Les chefs seuls ou les riches possèdent ces magnifiques animaux, qui ne sont jamais vendus. Quand je demandai comment il était possible de les acquérir, on me répondit : « Il faut les recevoir à titre de don, les obtenir par héritage ou bien les enlever dans un combat. » Il en est donc du pur cheval nedjéen comme du bonheur et de la santé : c’est un bien trop précieux pour être acquis à prix d’argent.

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