Kollerà Wessenberg^ 20 novembre
« occasion, le gouvernement a mis des têtes à « prix.
« ... J'ai exprimé au principal secrétaire d'État mes regrets et mon étonnement de voir qu'il ajoute foi à de si odieuses calomnies »
A la suite de la lecture de ce rapport, confirmé par une ouverture de l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, le prince Félix adressa au baron de Lebzeltern, qui pendant son absence de Vienne le remplaçait auprès du corps diplomatique, la lettre suivante* :
« Je m'empresse de vous accuser réception de l'étrange pièce que lord Ponsonby vous a confidentiellement communiquée et par laquelle je vois que lord Palmerston nous accuse indirectement di odieuse oppression et de communisme^ parce que le maréchal Radetzky a frappé d'une contribution extraordinaire les principaux moteurs de l'insurrection lombarde. Il le fait dans un langage qui, du moins, a le mérite d'être nouveau. Je n'aurai garde de l'imiter et je passerais même sous silence les sorties virulentes auxquelles se livre le principal secrétaire d'État britannique, si elles ne portaient sur une affaire qui est, entièrement et exclusivement, du domaine de la politique intérieure. Je le ferais
1 . Schwarzenbei^g à Lebzeltem^ lettre particulière, Olmûtz, 4 décembre 1848.
d'autant plus volontiers que je comprends sa mauvaise humeur. Elle est trop fondée pour ne pas être naturelle. Les événements d'Italie ont donné et ne cessent de donner un démenti solennel aux prédictions de lord Palmerston. Il en est outré, c'est tout simple. 11 s'en prend à nous et au vainqueur de Custozza, cela est encore aisé à concevoir. Mais ce qu'en réalité j'ai de la peine à m'expliquer, c'est que, dans un élan de tendresse pour les meneurs d'un parti qui vient d'échanger, à Rome, l'épée contre le poignard, il se soit laissé entraîner à empiéter sur le terrain de Ja politique intérieure de l'Autriche. Si lord Palmerston, dans son zèle médiateur, a pu se livrer un seul instant à l'espoir de nous voir admettre, sans la repousser énergiquement, ainsi que vous êtes chargé de le faire vis-à-vis de lord Ponsonby, cette tentative du gouvernement anglais de s'immiscer dans nos affaires, c'était de sa part, je regrette de devoir le dire, une illusion et un mécompte de plus. Décidément lord Palmerston a la main malheureuse dans les affaires d'Italie. La contribution extraordinaire à percevoir sur les fonds et propriétés des principaux coupables qui, sans profiter de la grâce souveraine, continuent d'employer leurs efforts et leurs fortunes à fomenter le trouble dans le royaume Lombardo- Vénitien, ne peut donc fournir de la ma-
tière à des pourparlers entre le cabinet impérial et celui de Londres. Lord Palmerston aura appris, depuis, que le maréchal a publié une déclaration expliquant et mitigeant sa première ordonnance. Et s'il n'en a pas eu connaissance, il faut s'en prendre à ses rapporteurs. Ce n'est certes pas au gouvernement de l'empereur à justifier devant le tribunal du Foreign-Office les mesures politiques et administratives de nos autorités de Lombardie.
« En vérité, cher baron, lord Palmerston se croit un peu trop l'arbitre des destinées de l'Europe. Pour notre part, nous ne sommes nullement disposés à lui décerner chez nous le rôle de la Providence. Nous ne tâcherons pas de soumettre à notre contrôle les affaires de l'Irlande ; qu'il s'épargne la peine de nous donner des conseils au sujet de la Lombardie. A en croire les notes, dépêches et communications verbales qu'il nous prodigue, on dirait que rien ne l'occupe plus que le bonheur et le bien-êti^ de notre empire. Il trouve que l'Autriche croule, et il n'entrevoit qu'une chance de salut pour elle, c'est le démembrement de la monarchie. Voilà à quoi aboutissent les conseils du principal secrétaire d'État. Voilà depuis huit mois le point de mire de ses efforts. Je vous avoue franchement que nous sommes fatigués de ces insinuations
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éternelles, de ce ton tantôt protecteur, tantôt injurieux, toujours inconvenant. Nous sommes décidés a ne plus les tolérer. Lord Païmerston a dit un jour au baron Koller que si nous voulions la guerre, nous Taurions ; moi je lui dirai que s'il la veut, il l'aura. J'ignore si lord Païmerston s'applique le mot de Louis XIV et s'il pense que l'Angleterre, c'est lui. Mais cela serait que cela ne changerait rien à ce que je viens de dire. J'ai l'honneur d'être personnellement connu de lord Païmerston. S'il ne m'a pas oublié, il me croira sur parole.
« Ce n'est ni à la légère ni sans regret que le cabinet de l'empereur subit la triste nécessité de quitter à l'égard de l'Angleterre la politique traditionnelle de la maison d'Autriche. Les Kens qui depuis des siècles avaient uni les deux Cours sont sinon brisés, du moins tellement relâchés .que même les rapports de simple courtoisie sont devenus, pour ainsi dire, impossibles. Je vous en citerai un exemple frappant. L'avènement de l'empereur a été, comme de coutume, notifié aux cours alliées par des missions extraordinaires. Des archiducs, porteurs de lettres autographes du nouveau souverain, sont partis aussitôt pour Saint-Pétersbourg, Berlin et Dresde. Rien de plus naturel que l'envoi à Londres d'un membre de la famille
impériale. A toute autre époque cela eût été considéré comme un agréable devoir, comme une preuve d'amitié entre les deux augustes maisons, comme une garantie des bons rapports politiques entre les deux puissances. Mais le moyen d'exposer un archiduc à se trouver en contact avec l'ennemi acharné de l'Autriche, avec le protecteur avoué des sujets rebelles de l'empereur, avec un homme tel enfin que lord Palmerston. Aussi Sa Majesté, bien à regret, a-t-elle renoncé à cette idée. La notification se fera par les voies ordinaires.
<( Autre exemple. Les rapports de notre chargé d'affaires à Londres rendant compte de ses entretiens avec lord Palmerston renferment un recueil de propos inconvenants et vraiment injurieux, de sorte que je viens de donner l'ordre au baron Koller de ne plus entretenir avec le chef de la diplomatie anglaise que des rapports purement officiels. Voilà où nous en sommes avec l'Angleterre.
« Je n'ai pas besoin d'exposer ici la marche que le nouveau cabinet de l'empereur suivra aux conférences de Bruxelles. Vous la connaissez. Nous nous maintiendrons sur le terrain des traités, nous ne céderons pas un pouce de terrain. Que cela déplaise à lord Palmerston, tant pis pour lui. Lord Palmerston nous rap-
pelle le projet Hummelauer. Qu'il nous permette de lui faire observer que nous ne connaissons pas de projet Hummelauer ; que nous savons que, au mois de mai, un diplomate de ce nom a communiqué au cabinet de Londres ses idées personnelles sur la cession de la Lombardie, et qu'il l'a fait de son propre chef, sans instructions de sa Cour, mais aussi sans donner à son projet la valeur d'une communication officielle.
« C'est là notre politique. Elle est claire et simple. Nous la maintiendrons avec tous les moyens dont nous disposons. Vous me direz que c'est la guerre qu'il y a au bout de ma plume. C'est possible, mais ce n'est pas notre faute. L'Europe jugera entre nous et l'Angleterre. »
Pas écrite, mais inspirée par le prince, cette lettre peint la situation et elle peint aussi l'homme appelé à la dominer. Il faut se rendre compte de l'état de l'Autriche pour mesurer la volonté de fer et le courage de celui qui ose ainsi jeter le gant au ministre le plus puissant, le plus actif et le plus irritable du jour. M. de Lebzeltern eut l'ordre de remettre confidentiellement une copie de cette pièce au ministre d'Angleterre à Vienne, lord Ponsonby, avec prière de la faire tenir à lord Palmerston. De?
copies furent envoyées à nos missions à Paris, Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg*.
Affaires d'Italie. — J'ai écrit dans ce journal que le prince de Schwarzenberg, après son arrivée de Milan, dans les derniers jours qui précédèrent la révolution d'Octobre, se rendait tous les jours à la chancellerie d'Ëtat et qu'il y voyait fréquemment le baron de Wcssenberg. Ce ministre ne tarda pas à subir non le charme, mais le prestige de Thomme dans lequel il reconnut son successeur. Ce fut ainsi
1. Cet incident, loin d'envenimer davantage les rapports déjà si tendus entre les deux ministres, eut au contraire pour résultat une sorte d'apaisement moral. Lord Palmerston, qui n'hésitait jamais à taper fort quand cela lui convenait, ne trouvait pas mauvais qu'on lui rendit ses coups. Il était tracassier, mais il parait qu'il n'était pas rancuneux. Venu à ]\uis pour une huitaine de jours, à la fin de novembre 1854, avec l'intention de voir l'empereur e^ de se donner un hohj day^ il ne se mit pas en rapport avec le corps diplomatique, mais dit à lady Gowley, qui m'en prévint, qu'il ferait avec plaisir ma connaissance. Aussi, sur mon invitation, me fit-il l'honneur de venir dîner chez moi avec lady Palmerston. A cette occasion nous eûmes une conversation qui remplit toute la soirée. Il me parlait de la crise d'Orient, qui tenait alors l'Europe en suspens, avec une lucidité qui m'a vivement frappé, pas autant cependant que l'impartialité avec laquelle il jugeait le prince Félix de Schwarzenberg, mort depuis plus de deux ans. Il admirait l'élévation des vues, le patriotisme sincère et chaleureux, le désintéressement et, par-dessus tout, l'intrépidité indomptable de son grand antagoniste. C'est la première et seule fois que j'ai rencontré lord Palmerston.
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que le prince parvint à obtenir de lui l'approbation d'une dépêche à notre chargé d'aifaires à Paris qui était la condamnation la plus explicite de la politique de concessions territpriales suivie jusqu'alors par M. de Wessenberg dans les affaires d'Italie. La minute de cette pièce, mon premier travail sous la direction du prince Félix, fut donc munie de Xexpediatuv du ministre; mais, avant qu'il eût pu la signer, Finsurrection du 6 octobre l'obligea; lui et presque tous ses collègues, de se sauver précipitamment. Le baron de Lebzeltern, moins menacé, mais cependant courant des dangers sérieux, resta bravement dans son bureau. Il ne sut que faire de cette dépêche, approuvée mais non signée. Grand était son embarras. Que faire? Les membres du cabinet s'étaient dispersés ou cachés, personne ne savait où les trouver. Le prince Félix s'était enfermé au Jardin Schwarzenberg. Impossible de le consulter. A la fin, Lebzeltern la signa et l'envoya à son adresse. Le fait est curieux, puisque les instructions à M. de Thom annonçaient, en l'absence d'un gouvernement quelconque, un changement complet de politique. Il a aussi son côté comique. Sur l'instance de M. de Wessenberg, j'avais dû insérer dans cette pièce le passage suivant : « Quant au ministère,... il voit
5ii UNE ANNÉE DE HA VIE.
se grouper peu à peu autour de lui tous les éléments d'ordre et de conservation. » Or, le 12 octobre, date de la dépêche, ce ministère avait depuis six jours cessé d'exister.
Voici quelques-unes des parties essentielles de la dépêche à M. de Thom*. Lord Palmerston pense « que l'Empire d'Autriche est un corps inanimé
dont la décomposition est devenue inévitable
Substituer à une puissance éteinte une puissance jeune et vigoureuse (l'Italie),... voilà la seule explication à donner à la marche politique du cabinet anglais relativement aux questions d'Italie.... Il ne me reste qu'à vous faire une observation. Pourquoi lord Palmerston a-t-îl mis tant de persistance et tant d'activité à substituer à la grande puissance de l'Europe centrale, qu'il croyait éteinte, une autre puissance créée sous les auspices du cabinet anglais, dans le midi de l'Europe et sur les frontières de la France ? Pourquoi est-il allé jusqu'à prendre des engagements avec le roi de Sardaigne, qu'il croyait être le prince d'Italie le plus propre à servir d'instrument à ses projets? Contre qui cette nouvelle puissance doit-elle servir d'alliée à l'Angleterre? Vous ne serez pas, monsieur, embarrassé de répondre à cette question.