UNI ANNÉE EN E€M1Ë
On ne peut que féliciter les Russes de leurs efforts pour retremper leur nationalité altérée. Qu'ils établissent une douane séyère contre nos idées et diminuent chez eux rinfluence de notre langue; qu'entre la France révolutionnaire et leur céleste empire ils transportent, s'il se peut, la grande muraille, permis à eux : mais, pour Dieu I qu^ils jugent leurs premiers maîtres avec moins d'outrecuidance. Et d'ailleurs que diraient-ils que nous ne proclamions nous-mêmes hautement? Jamais peuple a* t-il reconnu ses fautes avec plus de bonne foi? Tandis que les autres dissimulent leurs plaies avec adresse, la France découvre hardiment sa poitrine sillonnée, si bien que,
dans cette franchise sans résel*ve et sans voiles, on a pu voir le cynisme de l'orgueil plus encore que l'humilité du repentir. La France sait que, si elle a causé de grands
scandales, elle a donné aussi de solennelles et utiles leçons ; que, si elle s^aecuse, elle a, pour défense, les sympathies ou les hommages forcés du monde, et que surtout rhistoire lui tiendra compte de ses expériences courageuses.
Mais, pour nous juger, les Russes n'ont, eux, ni balance ai lumières. Il faut les voir, au moindre de nos ébranlements, lever les yeux au ciel, et, comme le pharisien, rendre grâces à Dieu de ne pas ressembler à ces pauvres fous. Les embarrasser à leur jour serait chose trop facile; mais outre qu'il est brutal de dire aux gens, chez eux, ce qui leur manque, discuter avec la Russie est peine perdue : elle s'est donné dans la société européenne une attitude de femme incomprise. Si on lui demande ses raisons, elle prend un air capable, et s^ enferme en
484 CNE ANNÉE IN RCSSII.
de hautaines rélicences; si on la blâme, elle sourit de pitié. Patience! elle poursuit son œuvre; profanes, respectez la sainteté de ses , mystères ! Peut*étre cependant devrait-elle réfléchir que presque toujours, dans le sort des génies méconnus, il y a beaucoup de leur faute, et que c'est au moins un malheur de vivre isolé et captif dans un ordre d'idées étranger au monde civilisé.
Le plus spirituel des touristes russes raconte qu'un jour, à Valençay, la nièce du prince essaya de Tamener sur le terrain de la Pologne, et qu'il lui dit : c Madame, la langue dans laquelle mon pays pourra s'expliquer avec l'Europe sur cette question n'est pas encore inventée. » Hélas I cette question n est pas la seule ; il en est bien d'autres sur lesquelles il est impossible de s'entendre. Par exemple, que vos publicistes
s'avisent de toucher aux oukases sur le servage, ils seront, ma foi, bien reçus 1 Pour moi, je laisse ces profondeurs aux hommes d^État de nos petits journaux, la seule autorité en matière de presse que tes Russes ne traitent pas légèrement; Fironie est Tarme qu'ils redoutent le plus.
Puis, on s'habitue à prendre ici certains problèmes en un tel effroi , que, avec vousmême, et rassuré par votre indulgence, je ne me hasarderais pas à y porter la main.
D'ailleurs ce n'est pas à Thomme politique que j'ai affaire ; en m'adressant à Técrivain ingénieux et élégant, au critique d^un goût sévère et pur, ma tâche est déjà assez difficile, ma hardiesse assez grande, sans affronter de nouvelles exigences et d'inutiles dangers. Je respecterai donc jusqu^au bout l'arche sainte; mais, sans attaquer personne et même sans me défendre, avec ces fanati-
4S6 ClfC ANNÉE EM IDSSIE.
ques d'obéissance quelquefois j'ai eu mon tour. Sous le triple verrou d'une langue qui les cache si bien, j'ai surpris plus d'un secret de confession, j'ai vu plus d'un Russe auquel la patience échappait ; car si la monarchie absolue est majestueuse dans sa marche, parfois aussi, comme les idoles indiennes, elle écrase ses adorateurs sous les roues de son char, et il arrive que la souffrance arrache une plainte aux victiines; dans ces moments -là ils voudraient, avec leur calme bienheureux, posséder un peu de notre liberté.
Alors, et c'était toute ma vengeance, je les exhortais à être dociles. Et en effet, messeigneurs, soyons conséquents et justes : on ne saurait tout avoir; méditez ce que Figaro dit aux femmes : Amour sans repos, ou repos sans amour. Au lieu d'amour,
Vht ANNEE EN EUSSIE. 4S7
mettons : liberté, et ne sera-ce pas l'étemel dilemme du bonheur social? Nous avons, nous autres, fait notre choix, et, quoi quMl nous en coûte, nous nous y tenons. Tant mieux si vous êtes contents du vôtre; mais, en conscience, la félicité dont vous jouissez est- elle bien de votre choix?
Tout en me permettant ces innocentes représailles, j'éprouve une sérieuse peine à voir ainsi divisés deux peuples que tant de sympathies devraient unir. Il est arrivé À nos diplomates de proclamer les Russes nos alliés naturels, et bien des gens s'étonnaient qu'il fallût aller chercher ses amis si loin. Je laisse de côté la question politique ; à vrai dire, la Neva nous envoie des brises un peu âpres, et les alliances germent mal à cette température-là : mais il existe entre les deux peuples des affinités bien frappan-
488 CflE AMNÉB EH RUSSIE.
tes, sinon bien intimes. Pour s'en convaincre mieux, il faut venir ici à travers FAllemagne. Après avoir séjourné parmi ces honnêtes rèveui*s, à la vie inégale, aux con* trastes étranges, qu'on se lasse à suivre sans cesse des sphères éthérées de Tidéal aux grossières vapeurs de la vie réelle; qui, après avoir joué innocemment avec le pistolet de Werther et le poignard de Sand, les rejettent tout d^un coup, pour tomber dans le calme plat d^un égoisme sensuel et dans rinertie d'une patience commode; logiciens impitoyables qui, pour nous étouffer à loisir, nous prennent dans Tinextricable réseau de leur prose enchevêtrée ; qui donnent à T esprit des allures si pesantes et à la raison des ailes si fantasques; qui ne savent rien conclure, pas même les pâles intrigues de leurs romans; qui ne songent à rien appliquer, car pour eux la liberté est
un texte de chansons à boire, la vérité un nuage à faire tournoyer en fumant; si, échappés de ce milieu intellectuel si antipathique à notre nature, nous arrivons à la race slave, vive, légère, élégante, dont l'esprit net et pratique se reflète dans une langue aux formes claires et précises, qui nous donne la bienvenue en français, et nous adopte avec tant de séduction et de bonne grâce, il nous semble retrouver des frères, et, en dépit de malentendus graves, on aime à garder cette illusion. Il en coûterait trop de croire que nous ne les rencontrerons jamais sur le terrain des idées, et, au lieu d^un adieu éternel, on voudrait leur dire :
Au revoir.
Pour moi, en vous parlant des Russes, je désire m'étre garanti de Tàereté irréfléchie qui trop souvent s' échange entre eux et
nous. En oela je n'ai pas obéi seulement à une loi de justice et de convenance, mais encore à un intime devoir de cœur. J'ai trouvé en Russie une hospitalité si douce, j'en emporte des affections si vives, que toujours, je le prévois, mes souvenirs ressembleront au mal du pays. Je n'ai pas voulu qu^on pût me r^rocher un seul mot de sévérité malveillante, et j'ai soumis toutes mes appréciations à la plus rigoureuse des censures, aux scrupules de la reconnaissance et de l'amitié.
Moicou, août 1840.