SCÈNE XXIV
BERTAUDIN.
Moi?... je vous consultais comme on fait d'ordinaire... Pour vous voir de mon sentiment.
( Montrant son discours. )
Là, que peut-on reprocher à ma plume ?
LE ROI , regardant le discours.
Mais vous avez fait un volume ; C'est effrayant!
BERTADDIN.
Ah! vous avez raison } A la critique ici je dois être docile ,
Et ce discours est peut-être un peu long.
LE ROI
Peut-être!...
BERTAUDIN.
Mon esprit s'est montre' trop fertile.
LE ROI
Beaucoup trop.
BERTAUDIN.
Cependant je n'y dois pas toucher; Je vais vous en dire les causes :
Quand on n'a que des belles choses, Impossible d'y retrancher , Tout s'enchaîne; il faut donc qu'en entier je le lise.
Il n'en de'mordra pas !
BERTAUDIN.
Si j'avais un moyen
(Comme frappé d'une idée lumineuse.)
Pour 'qu'il parût plus court... Attendez, je m'avise...
Oui, c'est parfait... Ecoutez bien !
C'est un artifice admirable,
Et le plus adroit des de'tours :
Je ne prononce mon discours Qu'au moment où le Hoi viendra se mettre à table.
5o UNE AVENTURE DE CHARLES V,
LE ROI
Certes , le moyen est subtil.
BERTAUDIN.
Oh! la chose est bien préparée.
Je commence l'exorde, et l'on sert mon entrée. (> Beau début ! dit le Roi.
LE ROI
Mais de quoi parle-t-il ?
Des vers ou bien des mets?
BERTAUDIN.
Si je sais mon office , Il parle de tous deux
Fort bien.
BERTAUDIN.
Sans contredit.
Je pérore toujours, et petit à petit, De vers en vers , j'arrive à mon second service ; Ici l'on admire , on se dit :
« C'est excellent ! il a fait des merveilles ! » Les mets, les vers, j'obtiens double succès. « Ah ! Bertaudin sait flatter le palais, « Tout aussi bien que charmer les oreilles. » De plat en plat, je viens à ma péroraison. C'est l'instant décisif... c'est là que je me pique... C'est le dessert enfin... les fruits de la saison , Friands, délicieux , les fleurs de rhétorique ; La gelée , et les faits touchans ; Les crèmes, les traits éloquens :
Tout est senti, savouré; l'auditoire, Dont j'ai su flatter tous les goûts, Va bientôt proclamer une double victoire ; Je vois que c'est l'instant de porter les grands coups : La fin de mon discours frappe, subjugue, étonne; Je fais servir les vins les plus exquis; Le champague mousse, bouillonne,