FAUBOURG DE DONG-BA
qui viennent là, pendant les jours de loisir que leur laisse le roi, se distraire des soucis des affaires publiques.
En amont de Hué la rivière se divise en deux bras d’inégale largeur, courant du nord au sud et encerclant un grand îlot ; l’un de ces bras vient se jeter dans l’autre, en aval de la ville ; il passe au milieu môme de Hué, côtoyant d’une part la citadelle, qui occupe sa rive gauche, et d’autre part le grand faubourg de Dong-Ba construit sur sa rive droite. Sur l’espèce de petit cap que limitent en aval les deux bras de la rivière, se voient de grands chantiers où le roi fait construire les jonques de sa flottille de guerre ; ces chantiers sont. actuellement à peu près déserts.
Aussitôt la pointe de l’île doublée, on voit apparaître les premières maisons du faubourg de Dong-Ba. Ce faubourg, qui se prolonge sur une étendue
de plus de 2 kilomètres, abritait autrefois une population de trente mille âmes, composée en grande partie des familles des soldats que le roi entretenait autour de la citadelle pour sa garde particulière; aujourd’hui il 11e renferme plus guère que quelques milliers d’indigènes presque tous commerçants, et cependant le rivage sur lequel il est bâti est des plus animés : une foule compacte et grouillante circule sans cesse sur la chaussée dallée qui longe l’arroyo ; les passants vont et viennent, s’interpellant entre eux, flânant devant les petites boutiques dont les étages envahissent la chaussée.
Dong-Ba, c’est la ville commerçante animée, bruyante, pittoresque. Quel contraste avec l’autre côté de l’eau où s’étend la ville officielle, constituée uniquement par la citadelle; ici, tout est calme, silencieux; de hautes murailles en briques, à l’aspect morne et rébarbatif, percées de distance en distance par des portes surmontées de miradors, limitent de toutes parts les palais du roi dont 011 aperçoit à peine les toits aux faîtes ornés de sculptures.
La citadelle a la forme d’un rectangle qui mesure 2 800 mètres de côté; elle est entourée de toutes parts par les eaux ; elle renferme, non seulement le palais du roi, mais des temples, des bâtiments pour les ministères, l’habitation de la reine mère eide nombreux jardins.
Au bout du faubourg de Dong-Ba, en face de la citadelle, mais de l’autre côté de la rivière, s’élève la Légation de France, grande construction qui de loin rappelle les jolies villas des environs de Paris. Du même côté, plus loin encore, se dresse une montagne d’aspect bizarre; elle a absolument la forme d’1111 bonnet de police ; son sommet est couvert d’une forêt de pins, qui de loin se découpent sur le ciel gris : c’est le Dia-Bin, la Montagne du Roi. Les Annamites prétendent qu’elle a été faite de mains d’hommes; ils lui assignent un caractère sacré, ils disent qu’elle a pour but de masquer et de protéger la citadelle, et prétendent que ce sont les mandarins de la cour qui ont planté eux-mêmes la forêt qui la couronne.
Nous jetons l’ancre à cinq heures, en face de la Légation de France; nous sautons à terre et après avoir suivi une allée plantée d’arbres et franchi un perron monumental, nous pénétrons dans le grand vestibule qui précédé le salon de réception du résident.
Nous recevons, à la Légation, l’accueil le plus cordial ; d’excellentes chambres pourvues de tout le confort européen sont mises à notre disposition.
Le résident qui dispose d’un personnel nombreux habite un véritable
palais : c’est un vaste bâtiment à un étage avec toit mansardé; il est construit à l’européenne cl il est llanqué de deux petites ailes en retour qui ne comprennent qu’un rez-de-chaussée avec véranda. Au premier étage sont de nombreuses chambres luxueusement aménagées et destinées aux hôtes européens de passage ; au-dessous, se trouvent les appartements du résident et du médecin, la salle à manger, immense pièce dont les grandes fenêtres donnent sur un beau jardin, et le grand salon de réception désormais historique où le 0 juin 1884, le sceau impérial chinois donné autrefois à l’empereur Gia-Long fut détruit solennellement en présence des délégués français et des plénipotentiaires annamites réunis pour la signature du traité de paix.
Le lendemain de notre arrivée, nous allons faire notre visite officielle au général Prudhomme, commandant supérieur des troupes françaises en Annam. 11 habite sur le bord gauche de la rivière, en face de la Légation, une grande maison annamite bâtie à proximité d’une des portes de la citadelle. Cette maison porte le nom de Thuong-Bach ou palais des relations extérieures. C’est là que, avant l’occupation française, les ministres des affaires étrangères et des rites recevaient les délégués européens qui venaient à Ilué pour la ratification des traités et pour apporter des cadeaux à Sa Majesté annamite. A celte époque, les audiences royales accordées aux étrangers étaient rares : les plénipotentiaires n’arrivaient près du roi qu 'après de nombreuses démarches, des pourparlers et des formalités ennuyeuses. Tous les détails de l’audience étaient réglés longtemps à l’avance dans des conférences qui avaient lieu au Thuong-Bach, et il se passait plusieurs semaines avant que les envoyés pussent enfin pénétrer dans l’intérieur de la citadelle. Aujourd’hui les temps sont bien changés, et depuis que le jeune roi Dong-Khanh a été placé sur le trône par la volonté du général de Courcy aidé des troupes françaises, les portes des palais royaux s’ouvrent plus facilement devant les Européens.
Grâce à l’intermédiaire du général Prudhomme, nous obtenons l’autorisation de pénétrer dans la citadelle dès le lendemain de notre arrivée; les portes en sont du reste gardées par des soldats français.
Cette citadelle est, comme je l’ai déjà dit, entourée de toutes parts par de hautes murailles en briques défendues par de nombreuses pièces de canon en bronze ou en fonte; chacune de ces pièces est placée sous un petit abri en planches, recouvert d’un toit en tuiles, qui la protège contre les intempéries des saisons. De distance en distance, des portes massives sont percées dans la muraille; elles sont surmontées d’un élégant mirador