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PAGODE ROYALE

UiNE CAMPAGNE AU TONKIN.

la pagode royale, un mur en briques percé de meurtrières qui subsiste encore.

Devant l’enceinte royale s’élève, sur un gros cube de maçonnerie, une tour construite également en briques et qui mesure 6 ou 7 mètres de haut. Cette tour a six faces; on a ménagé à son intérieur un escalier en colimaçon qui prend jour par de petites fenêtres percées à différentes hauteurs. Cet escalier conduit à une plate-forme située au sommet de la tour et d’où l’on peut explorer la campagne environnante.

Non loin de là se trouvent de grands bâtiments en brique recouverts de tuiles; ce sont les magasins à riz. C’est là que le gouverneur de la province enfermait les produits de l’impôt annuel, qui, chez les Annamites, se paye en grande partie en nature par prélèvements sur la récolte. A coté des magasins à riz habitaient les hauts fonctionnaires de la province, le tong-doc (gouverneur) et les deux mandarins, chefs des finances et de la justice ( quan-bô et quan-an). La maison du quan-bô est seule restée debout.

Depuis la prise de Hanoï par Francis Garnier, les mandarins annamites habitent en ville. En leur interdisant l’entrée de la citadelle, nous avons porté un rude coup à leur influence. Pour le peuple, en effet, c’est dans cette enceinte fortifiée que doit habiter celui qui a la puissance; du moment que nous en avons chassé les mandarins, c’est que nous sommes plus forts qu’eux.

L’immense zone de terrain limitée au centre par la pagode royale, à la périphérie par l’enceinte des murailles extérieures, est presque partout inculte et. inoccupée. C’est un vaste désert, qui donne à la citadelle un aspect triste et abandonné.

Là s’élevaient autrefois de nombreuses paillotes qui servaient de casernes aux soldats annamites. On évalue à 5000 hommes l’effectif de l’ancienne garnison de Hanoi, qui habitait tout entière dans la citadelle. Si l’on réfléchit que chacun de ces soldats vivait en famille, on peut se faire une idée de l’animation extraordinaire qui régnait alors dans ce vaste camp retranché, aujourd’hui abandonné et détruit.

On a brûlé ou démoli toutes les paillotes des soldats, mais on retrouve encore, de distance en distance, de gentilles maisons en briques où logeaient les mandarins militaires.

Beaucoup de ces petites maisons sont bâties au milieu de vastes jardins fermés par des murailles. Le toit est orné de fort jolies sculptures; la grande porte d’entrée est surmontée de colonnes sculptées; elle est à moitié

LA CITADELLE D’HANOI.

masquée par un pan de mur haut de 1 mètre, un peu plus large que la porte, en arrière de laquelle il est disposé de façon qu’on puisse passer soit à droite, soit à gauche, entre la porte et lui. Ce mur, destiné à arrêter les regards indiscrets des passants, est orné sur sa face extérieure de belles peintures en couleurs, représentant un dragon, un tigre bondissant, ou tel autre emblème militaire.

Hanoi possède la plus vaste citadelle de tout le Tonkin. Elle a été bâtie vers 1804, d’après les plans et sous la direction des officiers français qui, en 1789, arrivèrent en Cochinchine à la suite de Mgr Pigneau de Béhaine pour aider le roi Cia-Long à reconquérir sa couronne. Gia-Long employa nos compatriotes à construire des citadelles, non seulement à Hanoï, mais dans tous les chefs-lieux de province : à Bac-ninb, à Sontay, à Namdinh, etc. Toutes ces constructions ont été faites sur le même plan; chaque citadelle possède une première enceinte, percée de portes à miradors et défendue par des pièces de canon, et une deuxième enceinte contenant la pagode royale, des magasins à riz et une grande tour centrale. Les premiers magistrats de la province et les greniers renfermant l’impôt se trouvaient ainsi à l’abri d’un coup de main.

Plus lard on étendit cette mesure aux chefs-lieux d’arrondissement, et même à de simples chefs-lieux de canton. Les tliuan-phu (sous-gouverneurs de province), les phu (préfets des arrondissements) et même les huyen (chefs des cantons) eurent leurs forteresses dans lesquelles ils habitèrent et où ils enfermèrent les produits de l’impôt.

Les premiers pionniers de la civilisation française ne se doutaient guère qu’ils fournissaient aux Annamites des armes contre leurs compatriotes et que, avant la fin du siècle, le sang français coulerait à flots pour reprendre ces citadelles au successeur du roi Gia-Long.

Ce matin 5 mars 1884, la Concession française présente une animation inaccoutumée; le général Mi Ilot, avant départir pour Bac-ninb, va recevoir en grande pompe les ambassadeurs que lui envoie la cour d’Annam comme gage de bonne amitié. On a mis sur pied une partie des troupes de la garnison, qui doivent faire la baie sur le passage des envoyés royaux.

Nous sommes descendus de la citadelle pour voir le cortège, et, comme nous ne voulons rien perdre du coup d’œil, nous nous sommes installés derrière un des massifs du grand jardin qui entoure la maison du général.

L’arrivée des mandarins est annoncée par des coups de canon se succédant de dix en dix secondes.

Voici d’abord des coureurs annamites, vêtus d’une espèce de tunique

rouge à col brodé, les pieds et les jambes nus; ils brandissent une longue canne en rotin ornée de pompons en soie de toutes couleurs; leur mission consiste à écarter la foule sur le passage des mandarins. Devant eux les Annamites se rangent prudemment sur le bord de la route en enlevant leurs grands chapeaux. Ceux qui ne s’écartent pas assez vite reçoivent sur la tète ou sur le dos un coup de la longue canne qui les rappelle immédiatement au sentiment des convenances.

A quelques pas derrière les coureurs, s’avancent des soldats vêtus de rouge et de jaune et coiffés d’un petit chapeau conique. Chaque soldat porte, attaché derrière le dos, un grand sabre mesurant 50 ou 60 centimètres de longueur et dont la lame va en s’élargissant vers la pointe; ils ont, comme les coureurs, les pieds et les jambes nus. Les uns portent sur l’épaule des lances de formes variées, emmanchées dans de longs bambous; les autres tiennent des oriflammes et des pavillons multicolores.

Après les soldats, viennent trois musiciens placés sur une seule ligne. L’un souffle dans une sorte de trompette à trous dont les sons rappellent de loin ceux du hautbois, un autre joue de la flûte, et le troisième racle d’une espèce de petit violon à deux cordes dont la caisse de résonance est faite d’une peau de serpent tannée.

La musique est assez monotone : c’est une marche en mineur construite avec une seule phrase de trois ou quatre mesures qui se répète sans cesse.

Les musiciens précèdent une grande châsse en bois sculpté, laquée or et rouge. La châsse est portée sur les épaules de quatre vigoureux Annamites, vêtus comme les soldats avec des étoffes rouges et jaunes; elle est abritée par quatre grands parasols jaunes que tiennent quatre indigènes. C’est dans cette châsse que sont enfermés les présents envoyés par le roi au président de la République française; ces présents consistent en dents d’éléphants, coffrets de bois incrustés de nacre, pièces de soie de diverses couleurs.

Derrière la châsse aux présents marchent les trois ambassadeurs. Ils ont revêtu leur costume de cérémonie : longue robe en gaze bleue à grandes manches pendantes, turban en crépon de Chine noir. Ils portent, pendue au cou par un cordon de soie, la petite plaque rectangulaire en ivoire sur laquelle sont inscrits leurs noms et leurs grades; leurs pieds nus flottent dans de grandes babouches en cuir. Ds sont précédés par un mandarin subalterne portant au bout d’une hampe une planchette sur laquelle sont inscrits deux caractères annamites.

L’ensemble du cortège est assez piteux; les soldats ont l’air de vulgaires

AMBASSADE ENVOYÉE PAR LE ROI d’aNNAM AU GÉNÉRAL MILLOT.

coolies des rues travestis pour la circonstance ; ils sont mal tenus, leurs uniformes sont malpropres, les oriflammes et les étendards sont défraîchis.

Mais les ambassadeurs font contraste au milieu de ces porteurs d’oripeaux. Le premier surtout, un grand vieillard très maigre à la peau mate et presque blanche, a vraiment grand air. Ses traits sont fins, et son regard, qu’il coule de côté à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce qui l’entoure, est clair et pénétrant. Sa longue barbiche et ses moustaches sont entièrement blanches et plus fournies qu’on ne le voit ordinairement chez les indigènes. Il marche les coudes écartés et en sautillant, ce qui est, paraît-il, le comble de l’élégance à la courd’Annam. Malgré son allure un peu grotesque, on sent en lui un représentant de cette diplomatie annamite patience et retorse qui s’est si longtemps moquée de nous.

Le général Millot reçoit les ambassadeurs sous la véranda de sa maison. Les soldats et les gens du cortège restent au dehors, pendant que les envoyés royaux entrent dans le salon de réception, où des rafraîchissements leur sont offerts. On porte des toasts au président de la République française et au roid’Annam.

La visite des ambassadeurs se termine par un épisode assez divertissant. Le corps expéditionnaire possède une compagnie d’aérostiers qui est venue de France avec deux grands ballons. Dans un pays plat comme le delta tonkinois, ces ballons seront d’un grand secours pour reconnaître les environs à plusieurs kilomètres à la ronde pendant les marches du corps expéditionnaire. Le général en chef fonde sur eux de grandes espérances ; avant de se mettre en route pour Bac-ninh, il a voulu s’assurer que les aérostats n’ont pas été trop endommagés pendant la traversée. Le jour même de l’arrivée des ambassadeurs annamites, on fait dans un coin de la Concession un essai de gonflement.

Pour donner aux envoyés du roi une haute idée du génie européen, le général désire qu’on leur montre ces ballons. Un officier d’état-major conduit les mandarins à l’endroit où s’opère le gonflement. Ceux-ci, qui ne comprennent pas très bien ce qu’on leur veut, ne paraissent pas très rassurés; habitués aux façons d’agir de l'Extrême-Orient, ils se demandent sans doute si b; général en chef, en donnant l’ordre de les mener dans cet endroit écarté, n’a pas l’intention de se débarrasser d’eux en leur faisant couper la tète.

Leur frayeur est encore plus grande lorsqu’ils aperçoivent les énormes machines à demi gonflées qui se balancent en l’air en tirant sur leurs cordes. Les interprètes ont beau leur expliquer ce dont il s’agit, ils ne se

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