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LES TROIS AMBASSADEURS ANNAMITES

plus comiques, et toute l’assistance, y compris les Annamites qui risquaient cependant la cadouille, part d’un immense éclat de rire.

La cérémonie terminée, je regagnais lentement la citadelle par la rue des Incrusteurs, quand je fis la rencontre d’un compatriote, M. Garien, interprète de l’état-major. M. Garien habite l’Extrême-Orient depuis vingt-cinq ans ; grâce à son habitude du pays et à sa profonde connaissance de la langue annamite, il rend chaque jour au corps expéditionnaire d’importants services.

« Vous venez sans doute d’assister à la réception des ambassadeurs, me dit-il ; eh bien, si vous voulez voir quelque chose de plus curieux encore, je vous emmène. Je vais demander au tong-doc des coolies pour l’expédition

de Bac-ninh. Accompagnez-moi, vous verrez un grand mandarin chez lui et je vous ferai visiter toute sa maison. »

J’acceptai l’offre avec empressement, et je suivis mon aimable cicerone.

Depuis qu’on lui a interdit la citadelle, le gouverneur de la province de Hanoï habite une grande maison, ou plutôt une série de bâtiments séparés par des cours et situés dans une des petites rues du quartier annamite, tout près de la mission catholique. L’enceinte des bâtiments est fermée du côté de la rue par un mur haut de 2 mètres. Dans ce mur on a percé une grande porte à deux battants devant laquelle se promène une sentinelle; non pas un de ces soldats de la milice indigène qui sont armés de lances et qui vont pieds et jambes nus, mais un brave turco, le casque blanc en tète et qui m’attend dans l’immobilité réglementaire pour me porter l’arme au passage.

Ma première idée est que le tong-doc est gardé à vue par le général. « Vous n’y êtes pas, me dit mon guide : c’est le mandarin qui a demandé cette sentinelle; il payerait même au besoin pour l’avoir. La raison en est des plus drôles, il faut que je vous la raconte.

« Les fonctionnaires envoyés par le gouvernement annamite dans les provinces occupées par nos troupes ont reçu de Hué l’ordre de s’opposer par tous les moyens possibles à notre établissement dans le pays. L’ordre est plus facile à donner qu’à exécuter, car nous sommes les plus forts et nous ne nous sentons pas disposés à nous laisser jouer. Le tong-doc voudrait bien obéir à son gouvernement; d’une part il connaît les moyens expéditifs qu’on emploie à Hué pour mater les récalcitrants, et d’autre part il ne voit pas d’un très bon œil grandir une influence à côté de laquelle son prestige et son autorité paraîtront nécessairement amoindris. Mais, en véritable Annamite qu’il est, il a vite réfléchi que la cour de Hué est bien loin, tandis que les Français sont bien près, et que, de deux dangers également graves, il faut d’abord éviter le plus menaçant. Aussi, malgré les récriminations de son gouvernement, finit-il toujours par nous donner ce que nous lui demandons. Seulement il lui faut compter avec les tlri-vê', qui le surveillent d’autant plus étroitement qu’il semble plus suspect.

1 . Le personnel des thi-vê se compose de 65 fonctionnaires, répartis en 5 classes, savoir :

5 de 1'* classe, ayant un grade égal aux mandarins du 5' degré ; 5 de 2' classe, ayant un grade égal aux mandarins du 4° degré; 10 de 5e classe, ayant un grade égal aux mandarins du 5" degré; 15 de 4' classe, ayant un grade égal aux mandarins du 6e degré (lre classe); 50 de 5' classe, ayant un grade égal aux mandarins du 6° degré (2e classe).

DIPLOMATIE TONKINOISE.

« Ces thi-vê sont des espions recrutés parmi les doï (sergents) intelligents et instruits de la garde particulière du roi. Ce dernier les envoie dans les différentes provinces pour qu’ils le renseignent sur la conduite des mandarins et sur les agissements des étrangers. Ces espions sont influents et, grâce à leur qualité de messagers du roi, ils jouissent d’une grande considération partout où ils se présentent. Ils habitent dans la maison du mandarin qu’ils sont chargés de surveiller, se mêlent à son entourage et assistent à toutes les réceptions. Le tong-doc de Hanoï en traîne un ou deux à sa suite, et vous pouvez être certain que la moindre concession que nous lui arrachons par la crainte est vite connue et commentée en haut lieu.

« A différentes reprises déjà le premier ministre lui a donné des preuves de son mécontentement : le tong-doc est un fonctionnaire de premier rang, qui, comme tel, a droit à quatre parasols; on lui en a supprimé d’abord un, puis deux, si bien que, à l’heure actuelle, le malheureux mandarin ne peut plus, à sa grande honte, se faire suivre dans les rues de Hanoï que par un simple parapluie.

« Mais ce n’est pas tout : il a reçu, il y a quelques jours, l’ordre de venir à Hué pour rendre compte de sa conduite; or il sait très bien qu’obéir à un pareil ordre, c’est courir au-devant de sa condamnation à mort. Comme d’autre part il ne peut refuser ouvertement, il a demandé an général en chef de placer une sentinelle à sa porte afin de pouvoir écrire au roi : « Je « voudrais bien vous obéir, mais je ne puis quitter ma maison; je suis « gardé à vue par les barbares d’Occident, qui ne permettent pas que « j’en sorte et qui me font surveiller le jour et la nuit par une sentinelle « armée. »

Tout en causant, nous franchissons la porte d’entrée et nous arrivons dans une petite cour intérieure sur laquelle donne une case en torchis. C’est dans cette case qu’habite Joseph Laï, l’interprète du gouverneur, un Annamite de Saigon converti au catholicisme et qui a fait toutes ses études de français au collège des missionnaires. 11 nous apprend que le mandarin est absent, mais qu’il doit rentrer dans une demi-heure; mis au courant de l’objet de ma visite, il se tient à ma disposition pour me faire parcourir la maison en attendant.

Nous pénétrons dans une arrière-cour spacieuse au centre de laquelle est creusé un grand bassin plein d’eau. A droite, la cour est fermée par un mur derrière lequel sont les appartements du gouverneur et de ses femmes; à gauche s’élèvent, sur un même alignement et face à ce mur, trois grandes

paillotes sans fenêtre, de forme quadrangulaire et d’aspect misérable : ce sont les prisons. Le gouverneur y enferme, en attendant qu’ils soient jugés, les malfaiteurs qu’on lui amène de tous les points de la province.

Avant la guerre, le tong-doc de Hanoï avait, comme tous les gouverneurs annamites des provinces, le droit de haute et de basse justice dans toute l’étendue de son gouvernement. Il pouvait condamner à la peine de mort; seulement, dans ce cas, la sentence ne devenait exécutoire qu’après qu'elle avait été soumise à l’approbation du roi. Une copie du jugement était envoyée à Hué dans ce but. Depuis l’occupation française, le tong-doc peut toujours prononcer la peine capitale, mais l’arrêt n’est exécuté que lorsque le résident de France a apposé sa signature au bas du jugement.

Au moment de ma visite, il y a une centaine de misérables entassés dans les prisons. J’entre dans l’une d’elles en me courbant en deux, tant l’ouverture est étroite. Qu’on se figure quatre murs nus, limitant un espace quadrangulaire large de 5 mètres et long de 4 ou 5. Du sol, fait de terre gâchée et battue comme l’aire d’une grange, s’élèvent douze gros bambous formant colonnes et supportant toute la charpente de la toiture. Celleci ne repose pas sur les murailles : elle en est séparée au contraire par un espace vide mesurant 20 ou 50 centimètres de hauteur, sorte de fente qui fait tout le tour de la case et par laquelle pénètrent h la fois l’air et le jour.

Dans l’intervalle des colonnes de bambous, et à 5 ou 0 centimètres du sol, on a fixé de grandes planches qui servent à attacher les prisonniers grâce à une disposition des plus ingénieuses. Ces planches sont percées de trous ronds, distants les uns des autres de 1 mètre environ, placés sur la même ligne dans le sens de la longueur de la planche et à égale distance de ses deux bords longs. Chaque planche est disposée de champ de façon que l’un de ses grands bords reste bien parallèle au sol; elle est sciée en deux moitiés dans le sens de sa longueur et de telle sorte que le trait de scie passe par le diamètre horizontal de chacun des trous. La moitié inférieure est fixe; la moitié supérieure, au contraire, peut glisser verticalement dans les deux rainures creusées à la base des colonnes qui soutiennent la toiture et dont la planche occupe l’intervalle. Quand on veut attacher un prisonnier, on soulève la moitié supérieure d’une de ces planches en la faisant glisser dans ses rainures et on l’écarte de la moitié inférieure; on passe dans un des trous soit la main, soit le pied du malfaiteur, et l’on referme sur le poignet ou la cheville.

Les colonnes qui soutiennent la toiture se présentent sur deux lignes

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