‹ Une campagne au TonkinChapitre 62 sur 299 · FUMEURS D’OPIUM · texte numérisé non relu

FUMEURS D’OPIUM

fumeurs d’opium, chinois, annamites et même français, et voici à peu près ce qu’ils m’ont répondu :

« Quand on a fumé l’opium, on se sent le cœur plus heureux et l’esprit plus léger; les préoccupations morales et les douleurs physiques s’évanouissent; on se roule sur un dur plancher comme sur un lit de plumes, sans en ressentir ni les aspérités ni les chocs. On dirait que l’air qui vous entoure est plus pur; on éprouve un grand bonheur à le respirer; on se complaît dans une sorte de paresse voluptueuse, dans un état physique absolument analogue à celui d’un convalescent relevant d’une grave et longue maladie et qui, pour la première fois, se retrouverait pelotonné dans un grand fauteuil, près d’une fenêtre ouverte, par un beau soleil de printemps. «

Presque tous les matins, nous nous rendons de la citadelle à la Concession, pour assister au rapport de notre médecin en chef; quand nous avons le temps, nous rentrons en flânant par les rues, bras dessus, bras dessous, eu prenant le chemin des écoliers. Nous nous arrêtons à chaque pas pour noter un détail curieux, pour faire sur le vif une étude de mœurs intéressante. En France, les Annamites sont encore considérés comme des sauvages par bien des gens; ils possèdent cependant une civilisation plus ancienne que la nôtre, et qui, pour être toute différente, n’en est ni moins complète, ni moins raffinée.

Malgré l’heure matinale, les rues sont déjà pleines de monde; on a delà peine à circuler dans la grande allée de la Concession, bordée d’acacias: les ouvriers indigènes, loués par le génie militaire à raison de quatre-vingts centimes par jour en moyenne, arrivent en foule; les femmes portent les grandes balances dans lesquelles elles chargent la terre et les briques; les hommes ont en main leurs outils; remarquez les varlopes et les scies des menuisiers, le fil à plomb et l’équerre des charpentiers, et vous trouverez comme moi que nous n’avons rien inventé. En quelques jours, ces hommes du peuple ont appris à compter avec nos mesures de France; ils se servent maintenant du mètre tout comme nous.

Arrêtons-nous un instant près du bâtiment du Trésor : le payeur vient de s’asseoir à la caisse et le sonneur de piastres est à son poste, sous la véranda. Ce sonneur, un Annamite à l’air intelligent, se lient debout devant une petite table sur laquelle se trouve une rondelle de bois dur bien polie; nous allons le voir opérer, car voici justement un gros entrepreneur chinois qui vient effectuer un payement. Au Tonkin, on ne connaît guère la monnaie d’or; tous les payements importants se font en piastres mexicaines, qui sont très lourdes : aussi le Chinois s’est-il fait suivre d’un coolie, qui fléchit sous le poids du sac d’argent. Ce numéraire donne lieu à de nombreuses fraudes de la part des Célestes et des Annamites; ceux-ci savent très bien alléger la pièce d’une partie de son métal et remplacer le manquant par du plomb ou de l’étain . Mais le sonneur est là qui démasque bien vite la supercherie; il laisse rebondir les pièces une à une sur son billot de bois dur : celles qui ne rendent pas le son clair de l’argent sont impitoyablement refusées. En dix minutes il a vérifié cinq cents piastres, et il en a trouvé trois fausses.

Comme nous voulons faire une longue promenade, nous allons prendre, à la porte de la Concession, une de ces petites voitures japonaises à deux roues, traînées par deux coolies, auxquelles les troupiers ont donné

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