PREFACE XXV
Texception et non la règle, enfin, qu'il ne fallait pas il transformer une loi de contrôle en loi d'exclusion. »
La pensée de Tancien président du Cons jil prenait, à cette heure tardive, Télégance d'une spéculation pure et se revotait d'une grâce nonchalante. Mais, dans son désintéressement et son détachement môme, elle combla d'un espoir inattendu tous ceux qui voulaient accorder aux congrégations la liberté avec le privilège. Et telle est l'autorité, tels sont le savoir juridique et le talent oratoire de M. Waldeck- Rousseau que le Sénat, la Chambre, le public, s'émurent. On voyait avec surprise que tout le monde, amis et adversaires, s'était trompé sur les intentions de cet homme d'Etat, et que la loi, sur laquelle la France entière se querellait depuis six mois, n'était pas du tout ce qu'on croyait. Contrairement à toutes les apparences, M. Waldeck-Rousséau estimait (on le savait maintenant) qu'après avoir chassé les plus actives et les plus violentes associations, ces religieux qu'il nommait les moines ligueurs et les moines d'affaires, ces assomptionnistes ignares et furieux que le pape lui-même n'osait pas avouer, la république pouvait vivre heureusement avec le vaste reste des moines contemplatifs, hospitaliers, enseignants, idée étrange dans un esprit si judicieux, car sa loi, appliquée dans cet esprit et dans cette forme, devenue, comme il le disait lui-même, une loi de contrôle, laissait espérer à toutes les congrégations qu'elle ne dissolvait pas une sorte d'autorisation et de reconnaissance qu'aucun gouvernement, pas môme celui de la Restauration, n'eût osé leur accorder si largement. Et vraiment il ne manquait plus à M. Waldeck-Rousseauqu'une entente avec le Saint-Siège, laquelle se serait bientôt faite, pour conclure un concordat plus onéreux que celui de 1801, pour reconnaître les réguliers comme le premier consul
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avait reconnu les séculiers, pour rendre à la France M rhomme juste » de Pie VII, pour devenir enfin le Bonaparte des moines. Entreprise de pacification sans doute grande et généreuse, mais pleine de périls et qu'un Napoléon lui-même eût trouvée imprudente, bien qu'il eût >contre la partie adverse des garanties qui manquent à la République, comme de fusiller les Pères conspirateurs et d'envover dans un résriment les moinillons tumultueux! Extrémité surprenante des conceptions d'un rigoureux légiste f Après nous avoir délivrés des moines ligueurs et des moines d'affaires, M. Waldeck-Rousseau nous donnait des moines d'État! On ne peut méconnaître les grands services qu'il nous a rendus, mais il fallut bien défendre sa loi contre lui-même. C'est ce que fît M. Combes.
Le programme ministériel comportait l'abrogation de la loi Falloux dont, à vrai dire, il restait peu. Lors de la discussion, au Sénat, du projet Chaumié, qui donnait satisfaction sur ce point à tout le parti républicain, la question de la liberté de l'enseignement fut soulevée et mit aux prises les partisans et les adversaires du monopole. Il est nécessaire d'indiquer ici l'attitude de M. Combes dans cette discussion, bien que ce soit dépasser la période comprise dans ce volume. Mais on donnerait une idée incomplète et fausse delapolitique de ce ministre républicain si l'on ne montrait pas qu'elle va prudemment et sûrement à la laïcisation entière de l'enseignement à tous les degrés. M. Combes s'est prononcé plusieurs fois, et toujours dans le même sens, au sujet de la liberté d'enseigner la jeunesse. Une range pas cette liberté « au nombre des droits essentiels qui sont inséparables de la personne du citoyen. » II estime « qu'il appartient au pouvoir social d'en régler Tusage et d'indiquer suivant quel mode et dans
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quelles limites elle peut fonctionner. » Il la tient pour « une concession du pouvoir social » et se plait à citer celte maxime de Victor Cousin : ce Le droit d'enseignement est une délégation de l'autorité publique. » Il admet des conditions d'incapacité professionnelle, et reconnaît qu'en sortant de la société, en renonçant à vouloir, on se rend inapte à former la jeune volonté d'un être social. C'est le cas des moines. Mais le clergé séculier, outre qu'il est parfois difficile de le distinguer du clergé régulier, prononce aussi des vœux, embrasse un genre dévie, obéit à une direction spirituelle qui rendent suspects ses enseignements civiques et moraux. M. Combes était donc amené par ses doctrines à proposer, dans la mesure permise par l'état des finances, la laïcisation complète de rinstruction publique.
Ministre, il restait fidèle à sa pensée du 18 mars 1902, quand il avait dit à M. Jules Huret : « Si le gouvernement exécute la loi des associations dans l'esprit qui Ta conçue, l'enseignement congrég^aniste aura vécu. »
Avant de reconnaître que c'est là, sans doute, tenir en suspicion la morale chrétienne, il conviendrait de se demander s'il y a vraiment une morale chrétienne et, peut-être, découvrirait-on qu'il y en a plus d'une. Le christianisme, quoi qu'il semble, a beaucoup varié dans ses dogmes ; il a varié plus encore dans sa morale. Fautil en être surpris ? Il est vieux de dix-neuf siècles. Il aurait moins duré s'il avait moins changé. Il a traversé des peuples nombreux, des races diverses, des civilisations ou barbares ou corrompues, il a connu trois formes successives du travail : l'esclavage, le servage, le salariat, et il s'est plié à toutes les conditions sociales dans lesquelles il a vécu. Il a nécessairement professé beaucoup de morales.