‹ Une campagne laïqueChapitre 6 sur 27 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

et, pour combattre le nationalisme, s'abriter du mensonge où Tennemi se retranchait comme dans une forteresse inexpugnable. Cette audace des moines, qui semblait poussée à son extrémité, s'accrut. Ils excitaient et stupéfiaient les foules flottantes par des promesses fallacieuses et de grossières impostures. Ils entraient dans les complots royalistes, y poursuivant moins la restauration impossible du prétendant que l'établissement d'une dictature militaire et l'organisation d'une force matérielle dont ils eussent été l'âme. Ils se mêlaient aux troubles delà rue, embauchaient des émeutiers. Il n'y avait pas de soir où dans Paris, sur les boulevards, des bandes de jeunes camelots n'allassent criant « vive l'armée », au profit de l'Eglise romaine.

Les élections se firent à peu près partout sur l'Affaire, dans un tumulte inouï de menaces et d'invectives et, si le sang ne coula pas, c'est qu'il y a dans le caractère français un fonds de modération qui ne s'épuise pas vite. Les républicains en sortirent péniblement vainqueurs, après une lutte humiliante, sous un amas d'injures et de calomnies, ayant perdu plusieurs de leurs chefs et laissé en quelques endroits l'avantage à de violents adversaires.

Le péril éclatait. Les républicains du parlement le virent, mais ils ne découvraient pas encore, ils ne voulaient pas découvrir la cause immédiate de leur faiblesse et de leur abaissement. Ils ne sentaient pas encore la vérité de cette forte parole qu'avait prononcée un des leurs, en renonçant à une candidature législative dont les conditions étaient le silence sur l'Affaire : « Un grand parti, comme le parti républicain, avait dit Maurice Lebon, ne peut impunément laisser violer les principes supérieurs du droit et de la justice, sans perdre ainsi toute raison d'être. » Malgré les efforts de quelques hommes tels que

PHEFAGE XI

RanCy Jaurès, Clemenceau, Traricux, Pressensé, le parti noir avait réussi à maintenir le concert des républicains et des nationalistes sur Tallaire Dreyfus. C'était l'essentiel, car tant que cet accord subsisterait, il était évident que les républicains au pouvoir agiraient à l'avantage de leurs ennemis et seraient, malgré eux, les auxiliaires des moines.

Aussi quand le chef du gouvernement qui les avait menés avec une invincible opiniâtreté à leur ruine politique et morale, et qu'ils n'osaient ni renverser ni soutenir, tomba, et lorsque la direction des affaires passa à un vieux républicain plein d'honneur, Henri Brisson, ce constant ennemi de la congrégation fut contraint de partager le pouvoir avec les nationalistes et de donner à leur homme, M. Gavaignac, la garde de ce ministère de la Guerre où travaillaient les congréganistes.

Les moines étaient pleins de courage. Ils avaient l'Affaire, labienheureuseAffaire, suscitée, pensaient-ils, par Dieu lui-môme pour ramener la France à la foi catholique. Un des leurs, le père Didon, de Tordre de Saint-Dominique, supérieur de l'école Albcrt-le-Grand, prononça, lors de la distribution des prix, que présidait le généralissime Jamont, un discours violent et scolastique dans lequel, avec l'ardeur d'un saint Pierre Martyr et la philosophie d'un saint Thomas d'Aquin, il invoquait la force contre des hommes coupables uniquement d'avoir pensé d'une certaine manière, d'avoir eu une opinion, ce qui, selon la doctrine catholique, est à la vérité condamnable en matière de foi. Et qu'est-ce qui n'est pas matière do foi, depuis que le pape infaillible s'est prononcé sur les mœurs comme sur les dogmes ? Il avertissait le gouvernement qu'en tolérant ce désordre il s'en rendrait complice, annonçait des représailles sanglantes contre ceux qui

XII PRKFACE

attaqueraient Tarmée, ce qu'il entendait lui-môme d'une attaque par la parole et par la plume et qui n'était, dans le fait, que la dénonciation généreuse d'une erreur judiciaire. Enfin il proclamait la subordination du pouvoir civil à l'autorité militaire, mettant ainsi le bras séculier sous l'obéissance directe de la puissance spirituelle.

« Faut-il, disait ce moine éloquent, faut-il laisser aux mauvais libre carrière? >îon certes! Lorsque la persuasion a échou»*, lorsque l'amour a été impuissant, il faut s'armer de la force coercitive, brandir le glaive, terroriser, sévir, frapper; il faut imposer la justice. L'emploi de la force en cette conjoncture n'estpas seulement licite et légitime, il est obligatoire ; (^l la force ainsi employée n'est plusune puissance brutale; elle devient énergie bienfaisante etsainte.

» L'art suprême du gouvernement est de savoir l'heure exacte où la tolérance devient de la complicité. Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insnflîsante légalité, à ceux qui laissent le glaive s'émousser, à ceux dont la bonté tourne en débonnaireté! Le pays livré à toutes les angoisses les rejettera flétris, pour n'avoir pas su vouloir — même au prix du sang — le défendre et le sauver.

... » Aussi, messieurs, la France conserve et soigne son armée comme son trésor sacré; elle en a le culte, et sa colère serait terrible, ses représailles sanglantes contre les sacrilèges qui oseraient l'attaqnrr. Malgré l'intellectualisme qui fait profession de dédaigner la force, malgré les excès d'une liberté folle qui s'impatiente et se révolte contre la force, malgré les j>rétentions du civilisme, si j'ose employeur ce mot barbare, qui veut se subordonner le militaire, malgré le cosmopolitisme qui méconnaît l(;s lois de l'humanité que la Providence et la nature même des choses a voulu grouper en nations distinctes, malgré tous les sophisines, les aberrations d'esprits mal équilibrés, malgré les sjicrifices que toute armée nationale impose, la France veut son armée, elle la veut forte, invincible et met en elle ses plus chères, ses plus hautes es])érances... »

Avec une atroce fureur, ce langage exprime toute une doctrine ; il prononce la condamnation des libertés politiques et de la liberté de penser. C'est la proclamation

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