Est-Quart-de-Sud-Esl du Grand Bourg
misaine amurée à tribord, bordée à plat à bâbord, pour se présenter à la passe de la rade comme s'il voulait y entrer.
Un négrier de Dunkerque, la Fortune, s'y trouvait mouillé : un canot s'en détacha, nagea vers le nouvel arrivant, mais, au moment de l'accoster, se laissa culer, puis, après un moment d'hésitation et comme l'autre hissait son pavillon en berne, revira de bord, et accosta. Le canot était évidemment fautif; M. de Poincy ne s'expliquait pas cette étrange manœuvre. Impatienté, il donna l'ordre au fort de tirer un coup de canon à boulet sur le navire, qui répondit à cette sommation, en amenant son pavillon en berne, et en le hissant ensuite déployé ; il montrait les couleurs anglaises. En même temps, le canot revenait à terre.
Le capitaine de la Fortune ne se trouvait pas à son bord, étant allé à Saint-Pierre. Ses gens avaient cru reconnaître un bâtiment naviguant de leur port, et pensé pouvoir l'aborder sans permission. Au moment de le faire, ceux du canot entendirent qu'on y parlait anglais. Le patron comprit son imprudence. Mais comme il s'éloignait, l'anglais brassa son petit hunier au vent, et s'écria : « Venez à bord, pour l'amour de Dieu ! Nous n'avons ni pain, ni eau ! » C'est là-dessus que le patron accosta. Très honnêtement, le capitaine anglais le pria de vouloir bien se rafraîchir de bon vin de Madère, et d'attendre son retour, car il lui empruntait son embarcation pour aller à terre. Tout cela se fit sans la moindre affectation : le Dunkerquois comprit cependant qu'il était prisonnier.
Ayant constaté l'effet produit par le coup de canon du fort, le gouverneur rentra chez lui. Le soldat de garde au
bord de la mer pour lui amener les maîtres de bateaux qui touchaient terre, ne tarda pas à introduire un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, bien fait de sa personne, élégamment vêtu d'un surtout de très beau drap bleu à boutons d'or, et portant au côté l'épée en forme de couteau de chasse, « ce qui, écrivit M. de Poincy dans son rapport, n'étant pas ordinaire parmy les capitaines marchands anglois, me fit penser que ce pouvoit estre un homme de quelque chose, connoissant aussi l'esprit du commerce de l'état noble de l'Angleterre, comme parmy les roturiers ».
Ignorant l'anglais, il fit appeler un habitant pour servir d'interprète. 11 convoqua aussi le receveur du Domaine du Roi. L'étranger présenta son passeport de Londres, son connaissement constatant le chargement pris à Madère, le tout en bonne forme, et cela avec un air d'éducation tel qu'il fut reçu d'une façon plus honnête que les gens ordinaires de sa sorte. Il demandait de l'eau et du pain pour aller en Virginie.
— La route que vous avez suivie me surprend, dit M. de Poincy. Marie-Galante n'est pas sur votre chemin. Quant au pain et à l'eau, vous ferez mieux d'en chercher soit dans les îles anglaises, que vous pouvez gagner cette nuit, soit à la Guadeloupe, à deux heures de notre île, où vous ne trouveriez que des puits et des mares, et où vous vous procurerez difficilement les sept à huit quintaux de pain qui vous sont nécessaires.
Avec douceur et « comme prévenant », l'étranger répondit :
— Mon pilote s'est beaucoup trompé : cela me vaut un retard dont je suis vivement contrarié. Je ne pourrai gagner aucune des îles que vous m'indiquez, car les
courants portent trop violemment à l'Ouest, et je préfère faire de l'eau de puits et de mares plutôt que de courir le risque de mourir de soif ou de faim.
— Si j'en reçois l'autorisation, dit alors l'interprète, je m'engage à fournir en deuxjours le biscuit nécessaire.
L'étranger réitéra instamment sa très humble prière d'être secouru. Le gouverneur jugea inhumain de lui opposer un refus formel malgré l'envie extrême qu'il en avait. Il se tourna vers le receveur du Domaine :
— Avez-vous, Monsieur, une objection à présenter?
— Aucune, si Monsieur le capitaine s'engage à se soumettre aux charges imposées par les articles 11, 12, 14 et 15 des lettres patentes du roi du mois d'octobre 17271.
— J 'en supporterais volontiers le double , dit l 'Anglais , plutôt que continuer à souffrir de la soif et de la faim.
— Dans ces conditions, vous pouvez faire de l'eau et du pain au plus tôt.
Et M. de Poincy commanda que l'on apportât du vin pour rafraîchir l'étranger. Ce dernier demanda encore un homme pour mouiller son navire, vu son ignorance des caps et des récifs de cette côte. Un canonnier du fort, nommé Antoine Ferrère, fut désigné. Vers minuit,
1. Ces articles des Lettres patentes en forme d'édit, concernant le commerce étranger aux îles et colonies de l'Amérique, imposaient aux capitaines des armées faisant le commerce étranger et obligés de relâcher dans nos colonies : 1° de justifier que leur destination ni leur chargement n'étaient pour les Iles françaises ; 2° de demander aux gouverneurs l'autorisation d'embarquer ce dont ils auraient besoin pour continuer leur voyage ; 3° de payer leurs dépenses en argent ou en lettres de change, ou, à la rigueur, avec le produit de la vente d'esclaves ou de marchandises débarqués à cet effet seulement ; 4° de partir au premier temps favorable après que leurs navires auraient été mis en état de naviguer.
le canot du négrier emmena le capitaine et Ferrère vers le navire, qui avait dérivé vers les îles des Saintes, et fut mouillé. Le canot revint vers quatre heures, avec on patron, heureux de s'en tirer à si bon compte.
Au matin, M. de Poincy jette un coup d'œil de sa fenêtre : il n'aperçoit plus le navire anglais, s'imagine que le capitaine a suivi son conseil, et ne s'en préoccupe plus autrement. Il sort, et au bout de quelques pas, le découvre avec sa longue-vue dans le canal de la Guadeloupe, le cap sur Capesterre : cela le confirme dans l'idée que le bâtiment s'éloigne, et, cette fois, il n'y pense plus du tout.
Mais vers onze heures, voici qu'un soldat lui annonce que l'anglais reparaît, le cap sur le fort du Grand-Bourg, et vers une heure il le voit mouiller hors de portée du canon : à bord, on expliquait cette manœuvre à Ferrère, d'ailleurs comblé de caresses, en manifestant une crainte peut-être exagérée des caps et des récifs. Le gouverneur ordonne à un sergent et à quatre hommes de se tenir prêts à s'y rendre, pour accompagner le commis du receveur du Domaine.
A deux heures, le capitaine vient à terre sur son canot, accompagné d'un de ses gens pour lui servir d'interprète ; il se présente à nouveau chez le gouverneur, tient un discours assez confus sur les courants, et demande l'autorisation de prendre quelques volailles pour son épouse. M. de Poincy, galamment, envoie à cette épouse un mouton, deux dindes, une dame-jeanne de fort bon vin, un grand pot de lait dont il sait que les Anglaises sont friandes aux colonies, et deux barils pleins d'eau de ses propres jarres ; le tout est accueilli avec force remercîments. Tandis que le sergent, les quatre hommes et le commis
du Domaine vont à bord, avec ordre de ne laisser embarquer ni débarquer aucune marchandise, l'Anglais passe marché avec son fournisseur de biscuit : M. de la Chassaigne, major de l'île, entre sur ces entrefaites ; la conversation se fait indifférente, et même un peu froide. Mais au moment où l'étranger s'apprête à retourner à son bord, M. de la Chassaigne. qui avait de la compagnie à souper — ce jour étant un mardi- gras, — le prie de se joindre à eux. L'invitation est fort poliment acceptée, « si M. de Poincy le permet ».
— Certes, dit le gouverneur, qui formule lui-même une invitation à dîner le lendemain pour le capitaine, Madame son épouse, son interprète. MM. de la Chassaigne et de Saint-Maclou, et leurs dames.
Après quoi, l'on va souper chez le major, et l'équipage du canot en fait autant dans un cabaret de l'île, le plus tranquillement du monde. Il était impossible de se douter que l'on avait affaire à des forbans.
Le lendemain, mercredi des Cendres, le capitaine vient à terre avec le commis du Domaine et un soldat. Il est vêtu d'un habit camelot bleu « des plus beaux ». Il apporte un présent au gouverneur, la dame-jeanne de la veille remplie de vin de Madère, des raisins secs de même provenance, et douze assiettes d'étain de Cornouailles. Très honnêtement, et tout en faisant sentir combien il est obligé de cette offre, M. de Poincy déclare qu'il n'est pas dans ses habitudes de recevoir de cadeaux, et qu'il est trop vieux pour y rien changer.
— Un tel cadeau n'est que bagatelle, dit l'étranger, et Madame mon épouse a beaucoup insisté pour que je ne manque pas de l'offrir à Monsieur le gouverneur.
Devant une pareille insistance, l'offre est acceptée.
L'heure de la messe étant sonnée, M. de Poincy prie son hôte de trouver bon qu'il s'y rende. Poliment, le jeune homme exprime combien il serait fâché de le gêner, et va voir où en est la fabrication de son biscuit. Après la messe, M. de Poincy rentre chez lui; le capitaine vient y attendre l'heure du dîner. Les autres invités arrivent : M. et Mme de la Chassaigne, M. et Mme de Saint-Maclou, le père Yves, carme, curé de la paroisse, des fonctionnaires, des marchands de l'île, et une demiheure plus tard, la dame anglaise et l'interprète. Le gouverneur va au-devant de cette dame, lui donne la main, et la présente aux autres. Elle n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler, s'excusant sur l'incommodité de la chaleur, qui n'était cependant pas excessive ce jour-là. On sut plus tard qu'elle avait obéi à une injonction formelle de son prétendu mari.
Au deuxième service, le capitaine anglais commence à vanter la bonté et la beauté de son navire, et invite les convives à y prendre une collation dans le courant de l'après-midi. M. de Poincy s'excuse, arguant d'une difficulté d'avaler dont il est incommodé depuis douze ans, et qui 1 oblige à ne manger que duriz, comme les Orientaux. Il n'est plus question de 1 invitation pour le moment.
Mais le capitaine y revient avec insistance, quelqu'un ayant affirmé que Mmes de la Chassaigne et de Saint- Maclou n'ont jamais mis le pied sur aucun navire. M. de Poincy accorde la permissiondemandée,etl'Anglais, tirant sa montre « d'or » et constatant qu'il est deux heures, s'excuse d avoir à s'absenter pour donner à ses gens des ordres afin de préparer la collation.
Les dames, pressées de s'y rendre, ne veulent pas prendre le café à terre, de sorte que l'on se lève de table
assez vite. On passe dans la chambre du gouverneur, qui. à ce moment, sort par une porte différente pour entrer dans un office et y donner quelques ordres : l'interprète anglais y paraît soudain, l'attire dans un coin, lui présente un papier, et, la voix mal assurée, pâle comme un mort, tremblant de tous ses membres, dit, avec des génuflexions continuelles :
— Monseigneur, je remets entre les mains de Votre Excellence ce papier important ; c'est le prix de ma vie ; je vous prie de me la sauver. Je me retire aussitôt pour n'être pas suspect : si on me voyait vous parler en particulier, je serais massacré.
De Poincy lit le papier, et demeure abasourdi.
Gomment s'emparer du navire les armes à la main ? Ces brigands sont forts, audacieux, « pleins d'armes », lui apprend-on. Et lui se trouve seul avec le major; une partie des quarante soldats dont ils disposent est malade, l'autre est occupée à travailler au dehors. Des trois officiers que le Roi entretient en garnison dans l'île, pas un ne s'y trouve. Les habitants sont éloignés, dispersés, difficiles à rassembler, et au reste, craignent les forbans comme « hommes dont les sentiments ne sont pas ordinairement de premier ordre ». Il n'y a cependant pas un moment à perdre ; le salut du commerce des îles dépend pour longtemps des événements qui vont suivre immédiatement.
Le gouverneur détourne son esprit de ces réflexions pénibles, pour se souvenir de sa fermeté et de son sangfroid éprouvés ; il peut compter sur son expérience de quarante années de guerre, sur la vigueur de son tempérament, et sur les secours de la Providence.
Il met le papier dans sa poche, dissimule l'altération
de ses traits, rentre dans sa chambre, et, s'adressant aux dames :
— Je veux absolument, Mesdames, que vous preniez de mon café : mes gens m'ont dit qu'il serait meilleur que celui du capitaine anglais.
Puis il sort sans affectation, appelle M. de la Chassaigne, le met en deux mots au courant de la situation, et lui donne l'ordre d'aller vivement au fort réunir un détachement qui se tient prêt à partir au premier signal. Au même instant, se présentait le capitaine du négrier de Dunkerque, revenu de Saint-Pierre : le gouverneur lui indique un itinéraire en lui confiant la mission de passer, « sans faire semblant de rien », dans les habitations, prévenir les colons d avoir à se saisir des matelots anglais du canot dès leur retour à terre : le major enverra son détachement pour en conduire l'équipage en prison. Il est essentiel d'agir vite et sans bruit, pour n'éveiller aucun soupçon à bord du navire.
Pendant ces pourparlers, le capitaine forban se tenait sur le rivage, attendant le retour de son canot. M. de Poincy envoie un sergent d'ordonnance le prier de revenir prendre le café, en l'engageant à ne pas demeurer ainsi au grand soleil. Peut-être ce sergent laisse-t-il percer trop d'autorité dans le ton de sa voix : son interlocuteur a une seconde d'hésitation. Mais sur une nouvelle injonction, il se décide à le suivre.
M. de Saint-Maclou et le sieur Jorre, l'un des convives, sont dans le secret ; il leur est enjoint de sortir de la chambre, et d'y rentrer sur les talons de l'Anglais pour lui saisir les bras par les coudes, pendant que le gouverneur lui-même l'arrêtera.
A peine le forban a-t-il mis le pied dans la pièce, que
M. de Poincy prend une épée, et la lui pointe sur l'estomac en le saisissant au collet ; M. de Saint-Maclou lui tient les bras, et le sieur Jorre lui ôte violemment son épée. Le sieur Pontonnier, un autre convive, arrête l'interprète « par politique ». On les fouille pour s'assurer qu'ils ne cachent pas d'armes sur eux ; des esclaves nègres du gouverneur leur lient les pieds et les mains, et les gardent dans une autre chambre. M. de Poincy fait « serrer » la prétendue épouse dans un coin de la ruelle de son lit, puis court au bord de la mer. En route, il rencontre M. de la Chassaigne, qui a arrêté luimême le patron du canot, lequel est le propre lieutenant du forban. Quatre autres brigands sont également saisis. Le gouverneur donne l'ordre de les mettre aux fers, et s'en retourne avec un détachement pour conduire au cachot (( ce scélérat de capitaine forban, qui, écrit-il avec indignation, sous le nom du vrai capitaine qu'il avoit assassiné, me trompoit depuis quarante-huit heures pour me demander de subvenir à ses besoins ».
Restait à s'emparer du navire, entreprise impossible par la force des armes : à la première alerte, les bandits couperaient les câbles, et s'enfuieraient. Le temps presse, car ils attendent la compagnie. Le gouverneur court au fort, chambre 1 interprète dans un coin du corps de garde, lui dit avec autorité que sa vie n'a peut-être pas été en sûreté avec ces gens-là, mais qu'à l'heure actuelle elle court un bien plus grand danger s'il ne dit la vérité : il sera pendu militairement dans une heure, s'il n'indique exactement le nombre des forbans restés à bord.
Cet homme témoigne de sa joie en apprenant que le lieutenant, appelé Fréman, et qu'il redoutait par-dessus tous, est pris ; comptant sur ses doigts, il certifie
qu'il ne reste que neuf hommes sur le navire. M. de Poincy en sait assez.
Pour la forme, car son plan est désormais arrêté, il réunit en conseil M. de la Chassaigne, major de File; M. de Saint-Maclou, major de la milice ; le sieur Pontonnier, garde-magasin du Roi ; le sieur Jorre, « honnête homme de négociant de Saint-Pierre, qui a été gendarme autrefois » ; le capitaine Hardouin, commandant le négrier de Dunkerque ; Antoine Ferrère, canonnier du Roi au fort de l'île. Il demande à chacun son avis, puis émet le sien ; mais pour l'exécuter, il faut un homme ferme pour un coup de main. Ferrère lui coupe la parole, et se propose. « Il m'en tomba des larmes de joye, écrivit le gouverneur; j'embrassai publiquement Ferrère, et lui promis avec sincérité que, s'ilpérissoit à cette occasion, je lui donnais ma parole d'honneur de nourrir sa femme et ses cinq enfants, le reste de mes jours, d'une partie des bienfaits du Roy à mon égard. »
Ferrère reçoit l'ordre d'aller au navire avec le canot du négrier, d'annoncer aux forbans que le gouverneur et la compagnie ont trouvé leur canot trop petit pour tant de monde, et s'embarqueront sur un petit bateau mouillé par hasard au port. Pour que l'avis paraisse vraisemblable, M. de Saint-Maclou et vingt habitants embarquent dans ce bateau.
Ferrère, ayant en poche un pistolet et un ordre du gouverneur, s'acquitte de sa commission. Les forbans, voyant le petit bateau à la voile, ne peuvent suspecter sa véracité. Les hommes du négrier, chacun sachant son rôle, ont suivi Ferrère, qui saisit l'instant favorable pour avertir secrètement le sergent et les quatre soldats installés sur le navire depuis la veille, puis le commis du Domaine :
— Mettez le pied sur une doloire pour en couper le col à quelqu'un durant l'action, dit-il.
Et à un jeune créole, ami de ce commis, venu depuis le matin lui rendre visite :
— Prenez une épissoire pour en donner au travers du corps lorsqu'on combattra.
Le sergent, qui n'avait rien découvert de suspect, cacha son étonnement, et fit charger les fusils de sa troupe, en disant tout haut :
— Puisque Monsieur le Gouverneur vient avec la compagnie, je veux le saluer.
Toutes les dispositions ainsi prises, Ferrère entre en conversation avec l'un des scélérats « qui montroit le plus d'apparence », et soudain lui met la main au collet et le pistolet sous la gorge en criant :
— C'en est fait de toy !
Le patron du canot et chacun de ses hommes l'imitent ; le sergent et les soldats pointent les baïonnettes au ventre des brigands, le commis du Domaine brandit sa doloire, et le jeune créole son épissoire. Les bandits n'ont pas le loisir de se reconnaître ; ils sont arrêtés. Ferrère amène le pavillon anglais, le hisse renversé, et tire un coup de canon, pour donner au gouverneur, qui le guettait avec sa longue-vue, le signal convenu annonçant le succès de l'opération. Au bruit du canon, M. de Saint-Maclou se hâte, aborde, embarque les neuf scélérats dans son bateau, et les conduit à terre.
M. de Poincy « leur fait l'honneur » de les recevoir avec un détachement. Ils sont menés au fort, et mis aux fers. Leur capitaine est gardé seul, dans un cachot, avec une sentinelle particulière. Le capitaine Hardouin est resté sur le navire forban, qu'il ramènera le lende-
main au mouillage du port, car ce jour il est trop tard. Il exécuta sa consigne le 24 mars, après quoi l'on apposa les scellés. La justice était désormais saisie.
Ce navire venait de Londres, et avait pris son chargement à Madère. En route, le contremaître, avec quelques complices, avait assassiné à coups de hache et jeté à la mer le capitaine, le premier pilote, le maître canonnier et un homme de l'équipage. La « prétendue épouse » était une passagère dont le chef des révoltés avait fait sa femme. L'interprète qui Lavait dénoncé était aussi un passager.
Le bruit se répandit dans l'île qu'un autre forban venait de mouiller dans ces parages, et que le marquis de Champigny, gouverneur de la Martinique, en avait fait mettre les hommes aux fers. Mais on reconnut que l'on s'était trompé, et ces hommes furent relâchés.
Le 25 mars, M. de Saint-Maclou abordait à Saint- Pierre de la Martinique, où il faisait son rapport. M. de Champigny n'avait pas de vaisseau du Roi armé pour aller quérir les prisonniers : l'intendant prêta celui du Domaine. On y embarqua M. Nadau, avec un détachement de soldats français et suisses, et les matelots nécessaires. Le 26, ce navire mouillait à Marie-Galante, et deux heures plus tard appareillait, emportant les prisonniers au nombre de seize. Les prisons du palais n'étant pas assez sûres, neuf d'entre eux furent enfermés dans les cachots du fort, tandis que les autres, moins chargés, étaient consignés dans un corps de garde. Le dénonciateur et la passagère trouvèrent un logement dans une maison de la ville.
Le 29 mars, le procès commençait. M. de Champigny
et l'Intendant écrivirent en Cour pour signaler hautement l'important service rendu aux îles par M. de Poincy ; ils soulignèrent les mots : sans verser une goutte de sang. Lui, de son côté, demanda au ministre des récompenses pour ceux qui avaient coopéré au succès, et en particulier pour Antoine Ferrère. Il termina son rapport par ces lignes : « Quant à celle qui me regarde et que je désire, je la trouveray parfaite et précieuse dans la nouvelle que vous voudrez bien me donner que ce service de ma part a été agréable au Roy, et que vous en avez été satisfait 1 . »
1. Lettres de M. de Poincy, gouverneur de Marie-Galante, de M. de Champigny, gouverneur de la Martinique et de l'intendant de cette île, adressées au ministre. — Archiv. Nat., Colonies, F. 23, Marie-Galante.
MAÇON, PHOTAT FliEIlES, IMP IUMF.URS.
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