‹ Une chaine comédie en cinq actes et en prose par m. E. ScribeChapitre 36 sur 74 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LOUISE, EMMEtUC.

LOUISE

Enfin, nous voilà seuls!.. Je voulais voir et me convaincre par moi-inéme... que je n’étais pas abusée par un songe oii par une imposture. Mais non... tout est vrai !.. toutes! réel!., et celte lois du moins l’on ne m'a pas trompée ! Ouoi! ce malin même... et pendant que vous anecliezàmesycuxlesplus tendres sentimens...

un mariage se tramait pour vous! que dis-je ?.. il était déjà convenu et arrêté... cl ce mariage, tous vos amis, tout le monde le connaissait, excepté moi... ( Avec Ironie. ) Et pourquoi doue craindre de me l'apprendre?., pourquoi hésitera m'en (aire part? Aviez-vous peur de réclamation ou d'obstacles, ou redoutiez-vous pour mes jours la douleur de votre perle?.. C’est un excès d'égards que je n'attendais pas... mais f attendais tic l'honneur, de la loyauté, de la frauchise... et je vois, Monsieur, que c'était trop exiger!...

EMMERIC.

Accusez ma faiblesse... mais non pas ma franchise... Ce matin seulement... je vons le jure, M. de Saint-Geran a eu l'idée de ce mariage... et j'accourais chez vous, résolu à tout vous dire...

En vons voyant, Madame, le n'ai en ui h orce, ni le courage de vous avouer un sentiment..

LOUISE

Auquel |e n’aurais pas ajouté foi... Me persuaderez-vous, Monsieur, que votre cousine, que vous connaissez depuis l’enfance, et que vous oubliez depuis si long-temps, s'est fait aimer de vous... depuis ce matin et dès sou arrivée... et que l'arrangement de famille, que ia spéculation de M. de Saint-Geran est devenue sur-le-champ uu mariage d'inclination ?..

EMMERIC.

Oui, Madame, c'est ia vérité...

Je voudrais le croire pour vous, pour votre honneur, pour avoir le droit de vous conserver quelque estime... mais par malheur, M. Clératubcau est immensément riche.

EMMERIC.

Ab! Madame.

Louise, avec colère.

Oui... c'està un mariage d'argent... c'est à vils intérêts que vous me sacrifiez...

EMMERIC.

Jamais!., jamais!., je vous le jure...

LOUISE

Je ne crois plus ni vos paroles, ni vos sermons, je n'eu croirai que vos actions... A l’instant meme, et devant moi, vous déclarerez à votre oncle que vous renoncez à ce mariage... cl qu'il est à jamais rompu... Il le faut... je le veux, moi, à qui vous devez tout!

EMMERIC, l'interrompant vivement.

Ah ! vous n'avez pas besoiit de me le rappeler ; les liens de la reconnaissance m'enchalnerou toujours, et vous pouvez le croire, puisque vos reproches même ne les ont pas brisés...

Oui!., vous êtes une grande dame... et Je ne suis qu'un artiste, mais ennobli par votre amour et par quelque gloire peut-être, il n’y a pins de distance... et dussent vos ducs et pairs et tous les grands seigneurs qui vous entourent de leurs hommages, frémir d'orgueil et s’indigner d’un lei rival, la noblesse des arts vaut bien l'autre! elle est aussi glorieuse, plus rare... et le roi qui fait des ducs et pairs, ne fait pas des taleus.

LOUISE , cherchant a l'interrompre.

Vous vous trompez, Mousieur, je n'ai ni ia volonté ni le droit...

EMMERIC.

De me traiter en esclave... ol de me commander...

LOUISE

Eh bien donc!., et pour la dernière fols...

Pardonnez à celte fierté même qui malgré moi se révolte, et que Je ne puis maîtriser encore... Laissez-moi le temps et la force de briser ce nœud iatal... qui m'indigne... et me pèse autant qu'à vous... vingt fois je l'ai tenté... et je me le reprochais... et je tremblais d'y réussir... Vos torts me donneront le courage que mon cœur me refusait... Ce secours, quelque cruel qu'il soit... me vient encore de vous, et je vous en remercie... il m'aidera à reconouérir mon estime... à triompher d’un asccnuaut qui n'est pas aussi grand que vous le

pensez et que je le croyais moi-mémo... Peutêtre y a-t-il en mon cœur plus d'orgueil encore que d'amour... peut-être eussé-je supporté votre perte plus aisément que votre abandon... Et dans ce moment, oùjevou9 vois non plus tel que uion imagination se plaisait à vous créer... mais tel que vous êtes... j'interroge mou cœur... et déjà... il me semble que je puis vous oublier... vous bannir... que je puis ne plus vous aimer... et même... (Avec passion.) Non... non... je ne suis pas comme vous... je ne veux pas vous tromper... je vous aime... je vous aime toujours!

EUMEBIC.

O ciel!., si on nous entendait!..

LOUISE, avqf colère.

Ab ! c'est de l'effroi tjue ce mot vous inspire... vous redoutezde l'entendre... vous!'.. (S'arrêtant sur un geste d'Emmeric. et baissant la vola.) Ne craignez rien. Monsieur, ne craignez pas que je vous compromette... il y a pour t vous rassurer desjnotifs plus précieux encore que vous-même : le sang dont je sors, et surtout le nom que je porte... c’est déjà trop de l'avoir offensé par ma faute, sans le flétrir encore par un éclat; et quant à moi, qui croyais lusqu'ici que notre plus terrible punition était dans nos devoirs trahis... d’aujourd’hui, grâce à vous, je comprends un châtimeut plus grand encore... c'est de rougir de celui pour qui l'on a tout méconnu ! et mon seul regret maintenant est dans ce signe de l’honneur, quej'ai mendié pour vous et que vous ne méritiez pas!

EMMERIC.

Ah! grâce au ciel! vous avez brisé vous-même... ces liens que je n’osais rompre... vos outrages m'ont affranchi... de mes chaînes et plus encore de mes remords... J'épouserai ma cou- *sine.

LOUISE

Vous l'épouserez?..

Page 1