SCÈNE IV
EMMERIC, HECTOR.
EMHERIC , retenant Hector qui remonte vers la porte.
Non, te dis-je, tu resteras, tu ne les suivras pas.
HECTOR
Je veux les détromper...
EMMERIC. ,
Età quoi bon?.. Qu'cst-ce que ça te fait?..
HECTOR
Ça me fait que ton oncle est un client très riche et très moral, auprès de qui tu vas me faire du tort— et si cette épltre... si celle conquête que tu m’attribues me fait perdre sa clientelle,
EMMERIC.
Sois donc tranquille !
4 HECTOR
Pourquoienfinne gardeï-tn pas ton bonheur, toi, garçon, et me le donnes-tu à moi, homme marié, ou c'est tout comme... puisque je tâche en ce moment?..
EMMERIC.
Pourquoi?., pourquoi?., pareeque l’idée seule que ma cousine aurait pu croire on supposer...
HECTOR, avy force.
Ce qui existe, ce qui est vrai !..
Oui, sans doute... Mais quand je l’ai vue se troubler et pâlir... je n’ai plus su ce que je faisais...
HECTOR
Tu l’aimes donc?
, emmeric, vivement.
Moi? quelle idée!.. Est-ce que je peux, est-ce que je dois y penser?
HECTOR
Et qui t’en empêche ?
EMMERIC.
Mon oncle est immensément riche!., et moi!
HECTOR
A lai, la fortnne... à toi, le talent... tout cela peut se marier ensemble...
EHMERIC.
Tu ne l’as donc pas entendu tout à l'heure?
Il déteste les arts et les artistes...
HECTOR
Sa fille les aime... elle les lui fera aimer...
EMUERIC.
Jamais!
ÜECTOR.
Elle le suppliera.
EMMERIC.
li sera inexorable.
nECTOR.
Eh bien ! elle se trouvera mal, et tu sais que pour lui c'est un argument sans réplique...
EMMERIC.
Qui ne noos avancera à rien; car si tu sa- , vais, si je pouvais, si j’osais te dire...
HECTOR
Il y a donc d’autres raisons?
EMMERIC.
Oui... U y en a.
necTOR.
Eb bien ! alors, à qui parleras-tu de tes affaires, si ce n’est à ton ami et à ton avoué?
EMMERIC.
Tu dis vrai!.. Eb bien.-., mou ami... quand je quittai Bordeaux, il y a quatre ans, ma cousine en avait treize ou quatorze... ce n’etait qu’un enfant, et moi, déjà jeune homme, j'arrivais à Paris plein d'ardeur et d’ambitioD, rêvant les succès, la gloire et la fortune... Je ne connaissais pas les obstacles sans nombre qui arrêtent l'artiste à l'entrée de sa carrière... Ce talent dont on m'avait flatte, ce feu créateur que je sentais en moi. comment leur prouver qu'il existait? Un peintre n’a besoin que d’une toile et d’un pinceau, et sans appui, sans protecteur, seul, dans sa mansarde, il compose le tableau qui, à la prochaine exposition, doit dire à tous les yeux : « Arrêtez-vous et regardez; il y a là du talent... dugênie peut-être !.. » Combien son sort est préférable à celui du compositeur, du malheureux musicien, qui, seul avec ses inspirations, sent les mélodies qui le débordent sans pouvoir les faire arriver à vos oreilles. Pour se faire connaître, il ne peut, comme le peintre, acheter la toile et le canevas qui lui sont nécessaires; il lui faut le misérable libreuo tic poème, comme ils l'appellent) que chacun refuse à son inexpérience; il lui faut un théâtre, des chanteurs, un orchestre, un public à qui il dise ; • Ecoutez... • Et tout cela m’était refusé, aussi le découragement et le désespoir avaient promptement succédé à mes folles illusious. Je révais la misère, la honte, et peut-être... oui, oui! plutôt mourir que de retourner dans mon pays et dans ma lamdle, obscur et inconnu cornue au jour du départ...
HECTOR
Et tu ne m’avais jamais parlé de cela...
EMMERIC.
Les succès, on les dit volontiers! mais Tes mécomptes de l'amour-propre, on les dérobe aux yeux de tous, on les garde... on les amasse là... dût-on eu être accablé!.. Un soir, j'étais dans un riche salon du faubourg Saint-Germain, où mon talent de pianiste m’avait fait avoir accès, et là, parmi les beautés que le mérite ou la mode plaçait au premier rang, s'offrit à moi une jeune femme que vingt rivaux, comtes ou marquis , entouraient de leurs soins assidus!., beauté fièreetdédaigucuse à qui l'orgueil allait bien, car elle semblait née pour commander! Aussi
tons ccs jcnnes élégans, tons ces grands seigneurs. prosternés devant l'idole du jour, mendiaient un regard qu'elle ne leur accordait pas!.. Mon air soucient et triste la frappa sans doute, ou sa générosité lui fit deviner qu'il y avait là un malheureux à secourir , car elle traversa le salon et vint s'asseoir à côté de moi, qui tressaillis!.. Je ne l'avais pas contemplée encore dans tonte sa beauté... je n’avais pas osé !..
Hector.
Et elle était là, assise auprès de toi!.. Étaistu heureux !
EUMEBIC.
Elle n'avait pas encore parié que déjà son regard m’avait dit : « Qu’avez-vous? » Aussi, et quelq tes instans après, malgré moi, et sans le vouloir, je lui avais confié mes peines et mon désespoir... Elle m'écoutait en souriant... de ce sourire des anges qui promet secours et protection, et j'avais à peine fini qu’elle appelait de son éventail un de ceux qui, l'instant d’avant, étaient des plus assidus auprès d’elle...
Hector.
Un duc, on marquis?
EUMEIUC.
Non, miment!
HECTOB.
Le ministre de l’intérieur?..
EMMER1C.
Ce n’était qu’un homme de lettres qui avait su par sa plume se créer upc indépendance qu’on lui reprochait! Dareste, et dans ce siècle ou tout le monde a du génie, il n’en avait pas apparence, à peine de l’esprit , mais du bonheur , et le hasard depuis vingt ans l’avait fait réussir; c’était tuut ce qu’il me fallait. « Monsieur, lui dit ma protectrice, vous me pariiez tout à l’heure avec beaucoup de galanterie de votre dévouement, je vous offre un moyen de me le prouver. V oici un jeune compositeur que vous ne connaissez pas... moi, je le connais, vous lui donnerez un opéra où vous songerez, non à vous, niais à lui... car il lui faut un succès. >Lc lendemain j'avais un poème, et quelques mois après un nom, dj la gloire, de la fortune, et un bel avenir...
UECTOB.
C’est admirable ! j’aurais adoré une femme pareille 1
EMUERIC.
Eh ! qui te dit que déjà il n'en était pas ainsi? Je n'avais plus qu'une pensée : me trouver sur ses pas, la suivre dans les concerts, dans les bals où, caché dans la foule, je m’enivrais du plaisir de la voir! On dit que l'autour s’augmente dans la retraite et dans la solitude... Ah! qu’il est plus puissant dans le monde et dan ses brillantes reunions, à l'éclat des lustres et des parures, dans ces salons étincelai s où celle que vous aimez vous parait plus belle encore des hommages qui l'entourent, où toutes les passions s'irritent par les obstacles et lu contrainte, où une soirée entière se passe dans l’attente ou l’échange d'un coup-d'œil... Que te dirais-je, enfin?.. Cette noble personne si Gère de son rang et de sa renommée, celte femme jeune et belle, ado-
rée ou enviée de tous, fut enfin touchée de ma reconnaissance, de mon amour, de quelque gloire peut-être qui était son ouvrage !..
. HECTOB,
Et tu ne te regardes pas comme le plus heureux des hommes?
EUUEBIC,
Si , mou ami...
HECTOB.
Je donnerais pour ce bonheur-là mon étude et tous mes cliens, et je conçois que maintenant tu n’aies plus aucun désir à former !
EM M ERIC
Non , sans doute ! mais ce délire, cette lièvre une lois calmée, quelques lueurs de raison glissent et passent devant vos yeux éblouis... Cette position si délicieuse , si enivrante , vous apparaît peu à peu telle qu’elle est , une position i dusse, terrible, dangereuse! Vivre dans une dissimulation et un mensonge continuels, veiller sans cesse sur ses démarches , ses discours , ses regards , n’oser avouer a personne son bonheur ou ses peines, porter le trouble dans un ménage, tromper un galant homme qui vous tend la main , qui souvent même vous accable de son amitié, voilà votre existence de chaque jour... Et si, dans un moment de dépit, dè honte, de remords, on se sent le courage d’abdiquer un bonheur qui vous rend si malheureux, si on se surprend à désirer une vie moins pleine d’émotions... qui vous offre ie calme et le repos, premiers besoins de {[artiste ; si, enfin, vos rêves vous montrent dans le lointain uh intérieur paisible... un ménage... une famille.. . on se dit aussitôt que ie devoir, la reconnaissance , vous défendent de pareilles idées ; qu’un homme d’honneur se doit tout entier à celle qui lui a tout sacrifié... Alors seulement on s'aperçoit qu’on n’est plus maître de son avenir... et, quelque séduisans que soient les liens qui vous retiennent ou vous enlacent, des chaînes de lleurs sont toujours des chaînes !
HECTOR
Tu as donc des reproches à lui faire ?
KM U ERIC
Aucun, par malheur!.. Bonne, aimable et dévouée... elle braverait tout pour moi.
HECTOR
11 faut cependant qu’elle ait des torts ?
EMU ERIC
C’est moi qui les ai tous ! et un entre autres... le plus grand... le plus terrible... dont à coup sûr elle n'est pas coupable , et contre lequel on ne peut rien... c’est que, malgré moi, je sens là que...
HECTOB.
Que tu ne l’aimes pas!..
emmeric, vivement.
Ce n’est pas là ce que je veux dire... Je la chéris, je l’estime !.. je l’honore, ie voudrais qu'il se trouvât quelque bonne occasion de me faire tuer pour elle, parce qu'alors nous serions quittes...
HECTOR
Alors , c'est que tu ne l'aimes pas.
EUH ERIC, vivement.
Du tout !.. Je l’aime moins, ou plutôt je l'aime autrement depuis que, par malheur, il y a un an... une autre que j’ai revue, que j’airetiouvée...
HECTOR
Ta cousine?
EVMEBIC.
Eh bien ! oui... L’année dernière... res quinte Jours passés à Bordeaux... quand celle que j’avais laissée enfant s’est offerte à moi , parée de tous les charmes de la jeunesse ; quand j'ai pu admirer celte candeur, ce caractère si pur, ce cœur si nafi où je lisais ainsi qu’en ses yeux , tout en elle semblait me dire que son affection était restée la même!., qu'autrefois niimne à présent, comme toujours... elle voyait en moi son frère, son ami, son mari... (Avec amour.) Moi, son mari!.. (Avec désespoir.) Et ces liens que je ne peux briser!..
HECTOR
Tu ne le peux !
EMMESIC.
Eh! non... car je ne suis ni un traître, ni un ingrat. Je lui dois tout, je ne serais rien sans elle. Et, pour prix de ses bienfaits et de son amour... je t’abandonnerais lâchement!., oui, lâchement... car des dangers la menacent.. De quelque prudence que je me sois entouré, la haine et l’envie sont près de s’éveiller, des bruits commenrent à courir, des soupçons circulent , des railleries sont parvenues jusqu'à son mari et l’ont mis en défiance... Une rupture lui dirait tout., car. dans sa douleur, dans son désespoir, elle ne ménagerait rien... Et sa réputation , sa fortune, ses jours... j’aurais tout compromis... Non... non... mon sort est fixé... je ne puis le changer, et, ne fût-ce que par châtiment, par expiation... je resterai, bon gré mal gré, éternellement lié à cette chaîne que j’ai ambitionuée , et que d’autres m’envient peut-être !..
HECTOn.
Mais si, cependant, il se trouvait quelques moyens...
EMMEBIC , avec impatience.
Lesquels? C’est impossible. lAOlllvier qui entre.) Qu’est-ce? Qu’y a-t-il?