SCÈNE XIV
RÉDOVA, ANNIBAL.
Quand tout le monde est sorti, Rédova se jette sur la chaise. — Ce commencement de scène doit être joué très-lentement.
RÉDOVA. Ouf ! je me repose !
ANNIBAL, même mouvement en redescendant, y dMâis m'y meitre...
RÉDOVA. Plus tard ! A présent, chacun son tour!
ANNIBAL, s' éloignant. C'est gênant ! ( Il marche. ) Gênant! gênant!...
RÉDOVA. A moins de s'asseoir par terre... Si vous êtes pressé?. ..
ANNIBAL, revenant, et avec dignité comique. Me prenez-vous pour un caniche?... On peut me dépouiller de mes meubles , mais jamais de ma fierté de chef de ménage !
RÉDOVA. 11 est joli, votre ménage!
ANNIBAL. A qui la faute?
RÉDOVA. Oui, à qui la faute ?
ANNIBAL. Mange-tout,au Château-Rouge!...:
RÉDOVA. Panier percé!... A 3Iabille!
ANNIBAL. Coquette!
RÉDOVA. Lovelace!
ANNIBAL. Manon Lescaut!., i^lais je me fatigue... La moitié?... J'en ai la moitié, tant pis. . .
Il veut s'asseoir de force et face au public.
RÉDOVA, le repoussant. Il n'y a pas place pour deux...
ANNIBAL. Alors, donne-moi tout!
Il s'assied malgré elle en la repoussant de moitié.
RÉDOVA, le repoussant des coudes. Mais vous me faites tomber !.. .
ANNIBAL. Vous m'enfoncez vos coudes !... Aïe ! aïe ! Est-elle donc sciante, à la fin !... Ils se sont levés et ont saisi la chaise chacun par un bâton pour se Tarrachtr.
MACiASIN THEATRAL.
ENSEMBLE
Am :
Ah ça! finirez-Yous?
Voyons, entendons-nous...
Ah ! je l'aurai, Oui, je l'emporterai.
Dieux ! Que c'est ennuyeux De n'avoir sous les deux Qu'une chaise pour deux!
RÉDOVA.
Non, je ne cèd'rai pas...
ANNIBAL
Rédova, prenez garde!
RÉDOVA.
Dût-elle être en éclats I
ANNIBAL
J'en frai des échalas...
tourne ; elle suit le mouvement par devant. *
RÉDOVA.
Ohl quand j' veux...
ANNIBAL, S arrêtant.
Faisons mieux; Car je m' sens monter la moutarde...
Assez d' mots!
Qu' ça soit clos , En nous t'nant dos à dos !
Ils postnt la chaise et s'asseyent dos à dos. — • Reprise après un grand temps.
ENSEMBLE
Comm' ça finirez-vous, Et nous entendrons-nous?
Je m'asseoirai D' la sorte et j'en aurai...
Mais c'est bien ennuyeux De n'avoir sous les cieux Qu'une chaise pour deux!
Un grand silence.
RÊDOVA. Hél de l'aulre côté... vous appuyez trop !
ANNIBAL, s' agitant. Ce n'est pas moi, c'est vous.
RÉDOVA. Ne remuez donc pas tant! ... ça me gêne.. .
ANNIBAL, durement. J'en suis fâché...
J'use de mon droit... [Sa radoucissant après un temps. ) Cependant, si vous tenez à me voir tranquille?. . . Je ne bouge plus. . .
RÉDOVA, même jeu. En ce cas, concession pour concession... Je peux me reculer.
Elle se recule.
ANNIBAL. Ah î je ne veux pas que vous me donniez tout.
Pour la retenir, il se tourne de son côté et lui prend la main.
RÊDOVA, se retournant aussi, face au puhlic. A la bonne heure, vous voilà plus aimable... Ça revient!...
ANNIBAL, se retournant brutalement. Ça ne revient pas du tout.
* Annibal, Rédova.
I RÉDOVA, même jeu. Manant ! ( Ils sont dos 1 à dos. ) C'est à Mabille que vous prenez ces I manières-là?
ANNIBAL. Ils sont douc bien. .. musqués. .. vos danseurs du Château-Rouge ?
RÉDOVA. La colère n'exclut pas la franchise. . . Je dois dire que pas un ne l'emporte sur vous.
ANNIBAL. Je serai sincère... Pas une danseuse de Mabille n'a votre chic 1
RÉDOVA. En ce cas, pourquoi chercher ailleurs ?
ANNIBAL. Et qu'est-ce qui payait les rafraîchissements, s'il vous plaît ?
RÉDOVA. Oh ! ça, ce n'était pas dangereux... Chalumeau.
ANNIBAL, selevant tout d'unepièce. Chalumeau !...
RÉDOVA, trébuchant. Ah ! ... je me suis crue à terre...
ANNIBAL. chalumeau!...
RÉDOVA. C'était lui qui me prêtait de l'argent!
ANNIBAL, venant à elle au côté droit. Le gueux !. . . et à moi aussi. . . Il m'en fourrait. . . il m'en fourrait!... Ah ! le coquin!...
CHALUMEAU, passant la tête à la porte du fond. On parle de moi !
RÉDOVA. Pour nous désunir !
ANNIBAL. Et nous faire faire mauvais ménage!
RÉDOVA. Voilà aussi pourquoi il nous a saisis !
ANNIBAL. Pourquoi ça?
RÉDOVA. Parce que je me suis moquée de lui!...
Chalumeau disparaît furieux.
ANNIBAL, avec transport. Tu l'as repoussé?... Ah! Rédova! ( Il lui ouvre les bras. ) Précipite-t-y !
RÉDOVA. Je ne demande pas mieux...
ANNIBAL, r embrassant. Ça fait du bien... bigre ! ça fait du bien !
RÉDOVA. Surtout quand il y a longtemps.
CHALUMEAU, reparaissant. Si je me montrais?...
ANNIBAL. Ah 1 qu'il y revienne, le vieux polisson!...
Il remonte; Chalumeau disparaît.
RÊDOVA, passant devant*. Il croyait nous brouiller !
ANNIBAL. Et c'est lui qui nous rapproche.
CHALUMEAU , avec geste menaçant. Pas pour longtemps. . . Clichy te l'apprendra!... Je vais chercher un fiacre...
11 disparait tout à fait.
* Ilédova> Annibai.
RÉDOVA. C'est délicieux !
ANNIBAL. C'est ravissant!
ENSEMBLE, en se rasseyant.
ENSEMBLE
Air précédent.
Que ce moment est doux!
De plus près aimons-nous ;
Car le lointain Brise plus d'un destin!
Dieux! sommes-nous heureux De n'avoir sous les cieux Qu'une chaise pour deux !
ANNIBAL
Dans un meuble complet De quels biens on se prive !
RÉUOVA.
Là rien ne s'entremet Entre chaque souhait.
ANNIBAL
Sur ton cœur...
RÉDOVA.
J'ai mon cœur...
Et mon ardeur En est plus vive...
RÉDOYA.
Un désir...
Un soupir...
ANNIBAL
N'ont pas 1' temps de languir!
Ils s'embrassent. — Petit temps et reprise en^ semble en se levant.
Que ce moment est doux ! »
De plus près aimons-nous;
Car le lointain Brise plus d'un destin !
Dieux ! sommes-nous heureux D' n'avoir eu, sous les cieux, Qu'une chaise pour deux!
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