SCENE IL DOROTHÉE, JEDEDIAH
jedediah. Eh bien ! eh bien ! quel tapage! et surtout quelles chansons!
dorotuée. C'est M. Jedediah , le régisseur du château.
JEDEDIAH. Bonjour, mistriss Dorothée..
(Regardant les buoçj/rs qui sont entrés dans la chambre.) Les gaillards ne respectent ni la langue , ni les mœurs. (A Dorothée.) Mais il me semble qu'il est nuit close, et que votre taverne devrait être fermée.
DOROTHÉE. Que voulez-vous?... je loue cette maison si cher de John Gripp, qui en est le propriétaire... Iln'y aurait pas moyen de s'en retirer , si on ne donnait pas à boire après le couvre-feu... ça n'offense personne...
jedediah. Que le règlement... et par principe, je suis pour qu'on respecte la morale et surtout le règlement.
j'ai bii table.)
dorothée. Vraiment ! Voulez-vous une pinte de bière?
jedediah. Volontiers c
chaud. . .
(Il va s'asseoir auprès d
DOROTHÉE, lui versant. C'est de ma meilleure! vous ne me dénoncerez pas au constable... vous, mon ancien maître...
JEDEDIAH, l'interrompant. C'est bien !
DOROTHÉE. Je me rappelle toujours le temps où j'ai été votre gouvernante.
jedediah. Et moi ausii '. .. lu m'as quitté pour te faire cabaretière! établissement honorable, auquel je n'ai pas dû m'opposer...
DOROTHÉE. Et puis, nous ne sommet pas séparés pour toujours...
JEDEDIAH , lui frappant sur la joue. C'est bon, c'est bon!... ( Il se lèce. ) 11 ne s'agit pas de ça... Notre ami John Gripp, ton propriétaire , est-il là-haut?
DOROTHÉE . C'te question ! . . . Est-ce qu'il y demeure ?
jedediah. Non; mais en revenant du marché, où il est allé vendre des bestiaux, il doit s'arrêter ici.
DOROTHÉE. Comment le savez-vous?
jedediah. Il m'y a donné rendez-vous, pour parler d'affaires ; et comme il sera trop tard pour se rendre à sa ferme , il pourra bien souper et coucher ici.
(Il va à table et boit un verre de bière.J
DOROTHÉE. Comme il voudra... A la laverne du Chariot d'or, tout le monde est bien reçu pour son argent...
jedediah. Et même sans cela, John ne serait pas mal accueilli par toi... C'est le plus aimable etle plus beau garçon du pays.
(Il revient auprès de Dorothée.)
DOROTHÉE, avec fierté. Eh! que m'importe à moi? Vous devez savoir mieux que personne que ma vertu et mes principes...
jedediah. C'est bon... c'est bon... Je t'ai déjà dit qu'il ne s'agissait pas de ça... et puis John est riche , il a reçu de son père un bel héritage.
DOROTnÉE. Qu'il est en train de manger...
jedediah. Il lui reste cependant cette maison-ci qui est d'un assez bon revenu... une taverne bien achalandée. . . grâce à toi, la belle cabaretière... Et puis, il tient à loyer les meilleures terres du comté , la ferme du Rendal.
MAGASIN THEATRAL
DOROTHÉE. Dont le bail vient d'expirer '
jedediah. Mais on pourra le renouveler; cela dépend de moi.
DOROTHÉE. Vraiment!
jedediah. Ce domaine vient de passer entre les mains d'un nouveau maître , lord Wolsey, qui est arrivé au château cet après-midi...
DOROTHÉE. Seul?
jedediah. Non.. . on dit qu'il y est venu en tète-à-tête avec une jeune dame.
DOROTHÉE. Sa femme?
jedediah. Du tout.
DOROTHÉE. Sa sœur?
jedediah. En aucune manière... vous comprenez ?
Dorothée. Quelle horreur!
jedediah. Ca ne m'a pas étonné... ces lords , ces gens de la cour ont des mœurs si dépravées!... et cela a déjà produit un très-mauvais effet dans le canton , parce qu'au milieu de nous autres, bons et simples paysans du pays de Galles...
DOROTHÉE, avec impatience. Et vous avez parlé à milord ?
jedediah. Je lui ai présenté mes hommages et mes livres de comptes.
Dorothée. Comment vous a-t-il reçu?
jedediah. Très-bien. Il n'a pas plus fait attention aux uns qu'aux autres... des grandes manières , des manières comme il faut... pour nous !. . . J'avais pour moi son valet de chambre à qui j'avais donné un petit pot de vin ; car tous ces gens-là sont d'une cupidité !... Milord était donc prévenu d'avance de ma moralité et de mes principes ; et il m'a dit : « Je vous conserve » dans mes domaines votre place de régis- -.) seur-général ! »
Dorothée. C'est superbe !
JEDEDIAH. d'un air déprédateur. Il y a Kien des frais!... Vous le voyez par ce que 'ula me coûte... Je lui ai parlé alors de la ferme de Rendal, dont le bail était à renouveler; et il a répondu : « Vous connaissez » mieux que moi les gens du pays, je m'en » rapporte entièrement à vous; faites ce » que vous voudrez! » De sorte que j'en suis le maître.
Dorothée. Ce qui est assez avantageux pour vous!... et à qui donnerez-vous ce riche fermage?
jedediah. Pouvez-vous me le demander? la justice avant tout... Je le laisserai au possesseur actuel... depuis soixante ans, et de père en fils, cette ferme est dans leur famille... D'ailleurs, John Gripp est mon ami! nous jouons, nous buvons de compagnie... nous chassons ensemble le renard..
Et, vous le savez , Dorothée , je n'oublie jamais l'amitié.
dorothée. C'est bien! c'est bien!... et quand se conclut cette affaire?
jedediah. Ce soir! j'ai donné rendezvous ici à tous les fermiers du château , pour y régler nos comptes ; et John va venir comme eux...
dorothée. C'est inutile, car John n'aura pas le bail...
jedediah. Puisque je le lui donne.
dorothée. Vous vous trompez!... Ce n'est pas à lui que vous le donnerez ! *
jedediah. Et à qui donc ?
DOROTHÉE. A moi?
jedediah. A vous, Dorothée?...
DOROTHÉE. Oui, mon bon monsieur Je dediah ! à moi, votre ancienne gouvernante !
JEDEDIAH. Permettez, ma chère, vous êtes très-aimable, et je vous veux beaucoup de bien... mais je n'irai pas, pour vos beaux yeux, me fâcher avec John Gripp.
dorothée. Cela vous regarde.
jedediah. Il a ma parole.
Dorothée. Peu m'importe!...
jedediah. C'est très-important... car lui, de son côté, m'a promis deux cents guinées...
dorothée. Voilà donc la grande raison !
jedediah. Il me semble qu'elle a assez de poids.
dorothée. Et à moi, monsieur Jedediah, n'avez- vous rien promis?...
jedediah. Il ne s'agit pas de ça...
dorothée. Cette promesse de mariage que vous m'avez faite quand j'étais votre gouvernante?...
jedediah. C'était bon autrefois...
dorothée. Et maintenant encore!. .
elle est valable !
jedediah. Que diable ! Dorothée , vous n'y teniez pas... vous ne devez pas y tenir... j'ai eu dans ma vie bien des gouvernantes; et je ne dis pas que de temps en temps, je n'ai pas fait des promesses., tout le monde en fait... mais vous êtes la première qui ayez pris cela au sérieux...
DOROTHÉE. C'est écrit...
JEDEDlAn. Certainement mais des
écrits de ce genre-là rentrent dans la catégorie des sermens et des paroles d'honneur... verha volant, comme on dit; et cela ne doit avoir à vos yeux aucune importance...
DOROTHÉE. Oui, quand je pense à vous, mais quand je pense à votre place ! . . . Régisseur-général!. . c'est beau ! et en présentant ce papier en justice... ( Elle lui montre un papier, (ju'il veut prendre et qu'elle renfert»
aussitôt.") ou seulement à milord , comme certificat de votre moralité...
JEDEDIAH. C'est indigne !
DOROTHÉE. La moralité dont lui a parlé son valet de chambre.
jedediah. Dorothée ! . je ne vous reconnais pas là !.. et ce n'est pas tant la chose que le procédé qui me fâche... {Avec sensibilité.) Abuser ainsi d'un instant d'erreur ! . et vous armer contre un ancien ami d'une promesse imprudente!...
DOROTHÉE, de même. Eh! monDieu, monsieur Jedediah... si vous me prenez parles sentimens , je ne sais plus me défendre... et me voilà prête à vous rendre ce papier..
JEDEDIAH. Est-il vrai ?...
DOROTHÉE , d'un air doucereux . Persuadée que de votre côté , vous n'hésiterez pas à me donner la preuve d'amitié que je vous demande... le bail de la ferme....
jedediah. Vous y tenez donc toujours?
DOROTHÉE , tendrement. Autant que je tiens peu à cette promesse.
JEDEDIAH , avec un dépit concentré. Ah ! Dorrdiée , vous le mériteriez bien. . je déviais
DOROTHÉE. Quoi donc ?
JEDEDIAH , lui montrant la promesse. La tenir?..
DOROTHÉE , avec menace. Si vous vous en avisiez...
jedediah , avec joie. Ah ! cela vous fait trembler !
DOROTHÉE, froidement. Pour vous!..
JEDEDIAH. Pour moi!.. {Avec réflexion) C'est vrai... il ne faut pas non plus que la colère m'aveugle sur le danger... (A Dorothée, d'un ton radouci et caressante) Allons , Dorothée , allons , qu'est-ce que c'est donc que d'être comme ça?... vous n'avez pas été toujours aussi méchante... et puisque vous le voulez... je cède (mouvement de joie de Dorothée), mais par amitié , par amitié seulement.
DOROTHÉE, d'un air aâlin. C'est bien.
ENSEMBLE
Air : Petit blanc.
Plus de haine importune, Que tout soit oublié ; Célébrons la fortune , Aiusi crue l'amitié.
jedediah , à part.
Pour fuir ce mariage Que ne ferais-je point!
Mais si John fait tapage...
11 le faut bien, hélas
dorotuee , a part.
Ah ! je l'tiens sous ma chaîne.
Ah ! tu me le pairas...
ENSEMBLE
Plus de haine importune ,
Que tout soit oublié ;
Célébrons la fortune ,
Ainsi que l'amitié, (bis.) (On frappe en dehors. Dlistriss Dorothée se remet à son comptoir; Jedediah s'asseoit à la table.)