RUE NOTRE-DAME
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A M. Ernest Gagnon , Ministre de l’ instruction publique à Québec (Canada).
« Monsieur le Ministre,
« C’est à votre appui bienveillant et à votre intelligent concours que je dois la possibilité d’une nouvelle publication de ces travaux. C’est grâce à vous que je puis y ajouter aujourd’hui nombre de documents qu’il m’avait été impossible , à mon grand regret, d’insérer dans la première édition.
« Aucun éditeur n’aurait consenti à accepter la charge d’imprimer une si grande quantité de pièces, si la généreuse souscription du gouvernement canadien ne lui en eût facilité les moyens. Je vous en suis donc reconnaissant, autant pour la science que pour moi- même.
« C est, en effet, la présence des actes originaux qui constitue, pour une grande part, l’autorité et la fécondité des œuvres historiques.
« Les faits que nous racontons portent toujours plus ou moins quelques reflets de nos idées, de nos sentiments, et surtout du point de vue auquel nous nous sommes placé en li-ant les manuscrits. La sincérité du document tout nu donne seule au lecteur la liberté tout entière de rechercher, à son gré, l’empreinte et la physionomie d’une époque; ces documents, restes vivants du passé, sont en outre un aiguillon qui pique
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la curiosité; ils excitent chez le lecteur un désir particulier d’analyser dans le détail les faits encore palpitants sous la plume des témoins oculaires. Souvent même ce sont les savants qui, après avoir lu la rédaction, l’ensemble, sont les plus désireux d’étudier les textes, parce qu’ils aiment à retrouver sur le vif les personnages dont ils connaissent l’ébauche et dont ils refont à leur guise une figure nouvelle d'après les originaux.
« Ce serait, en effet, une grande erreur de croire que le même document dise la même chose pour tout le monde : tel se laisse dominer par certains détails saillants qui, pour tel autre, sont insignifiants, tandis que ce dernier se passionnera pour un type effacé dans l’ombre, qui lui fait pressentir comme une révélation d’un point de vue nouveau de l’histoire. C’est pourquoi les documents textuels sont dans les livres historiques d’un estimable prix, puisqu’ils facilitent, pour le lecteur, cette variété d’aperçus qui fécondent la science et contrôlent ses assertions.
« J’ai encore un autre motif, et tout particulier, de me féliciter et de vous féliciter en même temps de cette nouvelle édition, parce que j’ai eu la bonne fortune de profiter des découvertes si curieuses et si importantes que mon excellent et savant ami M. l’abbé Casgrain vient de faire cette année même dans les Colonial Records de Londres; découvertes qu’il a bien voulu me communiquer, et qui permettent de présenter sous un jour tout nouveau l’histoire de cette douloureuse période que l’on appelle la Neutralité des Acadiens, durant laquelle on les a traînés par
de fallacieuses espérances, autant que l’on a cru avoii besoin d eux, jusqu à ce qu’on les précipitât dans 1 abîme de la proscription.
« Vous voyez, par ces détails, Monsieur, combien on doit vous savoir gré (le public aussi bien que moi-même) des larges encouragements dont vous avez bien voulu honorer mes recherches. Mais je n ai pu écrire cette lettre sans que chacune de ses lignes ait éveillé en moi le cordial souvenir des hommes distingués qui vous ont précédé dans la direction de l’instruction publique : mon cher et éminent ami, l’honorable M. Chauveau, et l’honorable M. Ouimet, son successeur, avaient aussi accueilli, avec les égards les plus sympathiques, les divers travaux que j ai faits sur la Nouvelle-France. Malheureusement, je ne suis entré en relation avec eux que lorsque ces études étaient déjà imprimées, ce qui m’a privé du plaisir de leur offrir publiquement l’hommage de ma gratitude.
« Permettez-moi donc de joindre ici leurs noms au vôtre, pour les remercier et les assurer de la haute estime que je professe pour leur caractère et leur talent.
« Veuillez, Monsieur le Ministre, agréer les sentiments de haute considération avec lesquels j’ai l’honneur d’être,
« Votre dévoué serviteur,
« Rameau de Saint-Père.
« Paris, 1er mars 1889. »
INTRODUCTION
Dans la première édition de cet ouvrage , nous avons eu surtout en vue de décrire l’installation des premiers colons de l’Amérique du Nord, le but qu’ils se proposaient, les procédés qu’ils ont suivis.
L’histoire des Acadiens a attiré plus particulièrement notre attention, d’abord parce que ce furent les premiers Européens qui se fixèrent dans le nord de l’Amérique, et surtout parce qu’ils sont restés si longtemps abandonnés à eux-mêmes, que leur établissement fournit un type pur et bien défini du système et des procédés qui ont été suivis depuis, nonseulement parles Français, mais par les Hollandais et par les Anglais.
Ce petit groupe, très-isolé des autres colonies européennes et qui finit par être isolé de sa mère patrie elle-même de 1710 à 1755, pendant un demi-siècle, présente donc tous les caractères requis pour constituer un excellent spécimen des procédés colonisateurs du dix-septième siècle dans le nord de l’Amérique, l’Espagne offrant un type particulier absolument différent.
C’est la presqu’île de la Nouvelle-Écosse qui for-
INTRODUCTION
mait à proprement parler l’ancienne Acadie; c’est là que se sont passés les événements dont nous allons suivre et étudier le récit. C’est là que plusieurs gentilshommes français, sous la direction des sieurs de Monts et de Poutrincourt, entreprirent de fonder une colonie qu’ils appelèrent Port-Royal. Pris et repris plusieurs fois par les Anglais, ce poste fut définitivement réoçcupé en 1632 par MM. de Razilly et d’Aulnay, qui y conduisirent une quarantaine de familles françaises. A travers bien des vicissitudes, ces familles, presque abandonnées à elles-mêmes et recrutées à peine de temps en temps par quelques aventuriers et quelques engagés, formaient déjà vers 1710 une paroisse d’environ deux mille âmes, quand les Anglais s’emparèrent définitivement de l’Acadie. Les conquérants, dédaignant cette presqu’île sauvage, se contentèrent de placer à Port-Royal une petite garnison, et les colons français, restés sur leurs héritages, continuèrent à se multiplier dans l’isolement; en 1750, ils dépassaient quatorze mille âmes, s’étant sextuplés en quarante ans sans le concours d’aucune immigration d’Europe.
Les Anglais, effrayés de la rapidité de cette progression, résolurent d’y mettre un terme : ils firent cerner leurs villages par les milices de la Nouvelle- Angleterre en 1755; toute la population fut enlevée; hommes, femmes et enfants furent déportés aux États- Unis et en Angleterre, et c’est au milieu de cette proscription cruelle, injustifiable, que Longfellow a placé les scènes mélancoliques de ce poëme ravissant d' Év ange line , qui a mis le sceau à sa réputation. On
INTRODUCTION
estime que' les Anglais emportèrent ainsi, tant de la presqu’île acadienne que des îles du golfe, environ six mille Acadiens! Quelques-uns parvinrent à leur échapper et se réfugièrent dans les bois parmi les tribus indiennes ; quelques autres même purent gagner le Canada; beaucoup périrent de misère et disparurent dans la tourmente.
Dix ans après, quand la situation fut un peu détendue, un certain nombre d’Acadiens déportés aux Etats-Unis purent venir à travers les forêts, et après les plus dures épreuves, rejoindre ceux de leurs compatriotes qui vivaient dans les bois de l’intérieur : le tout ensemble ne s’élevait pas à deux mille cinq cents âmes! Il se rétablit ainsi en divers lieux de nouveaux villages, où les misérables débris de cette population énergique et opiniâtre commencèrent à reformer leurs ruches industrieuses sur des terres désertes. Le dénûment et l’abandon ne purent paralyser cette persévérance laborieuse, et leur postérité s’est tellement multipliée que le recensement de 1871 porte leur nombre à quatre-vingt-sept mille sept cent quarante personnes. Les groupes sont malheureusement séparés, mais tous ces Acadiens y vivent dans une grande union, fortement attachés à la nationalité française, dont ils conservent avec un soin jaloux, dans leurs paroisses et dans leurs familles, la langue, les traditions et la religion.
Leurs ancêtres furent les premiers Européens qui s’établirent dans l’Amérique du Nord. Quels étaient ces émigrants? Pourquoi vinrent-ils s’établir dans le nouveau monde? Comment s’opéra leur installation?
INTRODUCTION
Comment se développèrent leurs progrès? Voilà ce que nous nous proposons d’exposer ici; c’est un spécimen très-intéressant et très-instructif à la fois du mode généralement suivi dans les établissements agricoles qui furent créés dans le nord de l'Amérique. Mais avant d’entrer dans le narré des faits, nous demanderons la permission de montrer comment la situation sociale et économique de l’Europe au seizième siècle put déterminer l’essor du courant d’émigration purement agricole qui se dirigea, au commencement du dix-septième siècle, vers ces contrées froides et désertes.
En effet, la colonisation, entreprise alors par les peuples septentrionaux, ne s’entendait aucunement de la même façon que nous l’entendons aujourd’hui. Ce n’était ni un déversoir de populations surabondantes, ni une spéculation publique ou privée; la royauté pas plus que l’État n’y coopérèrent dans le principe, et les particuliers qui s’aventurèrent sur ces territoires sauvages ne se proposaient dans leurs établissements terriens aucun enrichissement proprement dit. Cependant on ne procédait point au hasard, on n’obéissait point à un entraînement de circonstance, on suivait en réalité un plan traditionnel, de sorte que, pour bien comprendre les pensées dont s’inspiraient les émigrants des seizième et dix-septième siècles, nous sommes obligé de jeter un coup d’œil sur l’état de la société européenne, sur son organisation et sur la distribution de la propriété foncière à cette époque.
INTRODUCTION
Contrairement aux préjugés communément répandus, et que le progrès des études historiques commence à dissiper aujourd’hui, la propriété foncière a été autrefois très-divisée en France et en Europe; on peut même dire qu’elle était plus uniformément, plus raisonnablement divisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Cette division du sol fut la conséquence de l’affranchissement des serfs du onzième au quatorzième siècle, parce que le serf et la glèbe furent généralement affranchis ensemble. La portion de terre qui était annexée à la famille serve devint sa propriété, sous la charge d’une redevance fixe et minime, à laquelle s’ajoutaient quelquefois certains services déterminés. Telle fut l’origine des rentes censives et de la propriété censitaire, qui était la base même du système féodal1. Cet état de la propriété constitua partout, pour le tenancier cultivateur, le chez soi, le foyer domestique, ce signe matériel de la famille, de la tradition et de la moralité.
La division du sol, ainsi conçue, différait essentiellement de ce morcellement abusif et fortuit que l’on voit de nos jours développé à l’excès en certains endroits, tandis qu’il fait absolument défaut en maint autre lieu ; elle se rapprochait beaucoup, au contraire, de l’idée américaine du home-stead. « La propriété
! Guérard, Prolégomène du Polyptigue d'Irminon. — Léopold ■Delisle, Histoire des classes agricoles en Normandie. Tocqueville. Ch. Perrin, livre II, chapitre xi, page 396.
INTRODUCTION
« du foyer domestique a été un des traits généraux du « moyen âge... c’est une des plus fécondes traditions « du continent européen, et celle qui assure, en beau- “ coup de contrées, à chaque famille, riche ou pauvre, «la propriété de son habitation; et les institutions « qui conservent cette pratique salutaire sont au pre- « mier rang parmi celles qui concourent à la prospé- « rite' d’une nation. » (Le Play, Réforme sociale.)
Chaque seigneurie, chaque fief petit ou grand, eut dès lors pour dépendances : 1° les domaines et terres appartenant directement au seigneur et exploités pour son compte en régie ou à moitié ; 2° les terres et feimes accensées, appartenant soit à des feudataires de liberté ancienne, soit aux représentants des serfs affranchis. Ces dernières devaient au manoir l’aveu de foi et hommage et une rente foncière qui variait de 1 sol à 5 sols par arpent; elles constituaient ainsi des arrière-fiefs et absorbaient une grande partie, souvent même la majeure partie du sol; en réalité, c étaient de véritables propriétés grevées d’une rente foncière, et elles ont été la principale origine de la petite propriété en France. Les unes se subdivisèrent, d autres s agglomérèrent suivant les circonstances, mais les choses se perpétuèrent ainsi jusqu’au quinzième siècle, sauf les modifications qu’amenait le cours du temps
Au quinzième siècle, le monde rural, en Europe, était encore ainsi hiérarchisé en trois ou quatre éche-
1 Perrin, De la richesse. Ch. Louandre, Exposé de la découverte du registre terrier d'Abbeville en 1312. — F. Labour Hist d'Oise, j. - Tocqueville. - Dareste, Histoire des classes agricoles.
INTRODUCTION
Ions, depuis le cultivateur qui exploitait le sol avec sa famille jusqu’au seigneur du fief principal, qui luimême relevait de la couronne. Beaucoup de fermes grandes et petites étaient habitées et exploitées par leurs propriétaires eux-mêmes ; et l’on peut dire qu’avant le quinzième siècle c’était là le fait normal. Mais depuis lors, plusieurs de ces propriétaires ruraux accrurent leur fortune, tandis que, d’autre part, beaucoup d’artisans, de commerçants et de bourgeois urbains achetèrent des fonds ruraux. La distribution primitive du sol et des cultivateurs s’altéra profondément, et un grand nombre de propriétaires furent conduits à affermer leurs héritages, ce qui grossit sensiblement la classe des métayers, qui auparavant était l’exception.
Le seigneur de haut parage, qui relevait de la couronne, recevait donc foi et hommage de tous les châtelains établis sur son fief; ceux-ci recevaient à leur tour foi et hommage de tous les tenanciers d’arrière-fiefs, cultivateurs auxquels leurs ancêtres avaient concédé des terres à cens et à rentes, et parmi ces tenanciers, ceux qui avaient affermé leurs terres recevaient de leurs métayers une part de grains ou le prix du fermage. Dans cet état de choses, chaque habitant de la campagne avait son droit et sa place définie dans l’ordre social, car les simples manouvriers ruraux n’ayant que leurs bras pour vivre étaient dans l’origine en nombre très-restreint; on pourrait presque affirmer même qu’il y eut un temps, au moins dans certaines provinces, où chacun, pauvre ou riche, avait un foyer lui appartenant en propre.
INTRODUCTION
Toutes les colonies du nord de l’Amérique furent ainsi établies sur le même plan, avec certaines variations dans leurs institutions, variations qui n’avaient peut-être pas toute l’importance qu’on leur a attribuée depuis lors. Le Canada et l’Acadie formaient la Nouvelle-France, comme Manhattan (New-York) formait la Nouvelle-Hollande, et le Delaware la Nouvelle- Suède ; la Baie de Massachusetts se nommait la Nouvelle-Angleterre.
Pendant que Giffard de Beauport et Juchereau de La Ferté amenaient de leur province du Perche cent cinquante familles qui devinrent les censitaires de leurs seigneuries près de Québec ', Van Bensselaër et Schuyler peuplaient leurs manoirs sur les bords de l’Hudson avec leurs vasseaux de Hollande; le comte de Stirling voulait en faire autant dans la Nouvelle- Écosse, et c’est ainsi que lord Baltimore entraîna dans le Maryland ses tenanciers d’Irlande’; le commandeur de Razilly et M. d’Aulnay n’agirent point autrement dans leurs fiefs de l’Acadie.
On doit remarquer cependant que les Anglais apportèrent pendant un certain temps dans la colonisation des idées moins déterminées : en Virginie et chez les Puritains, ils louvoyèrent pendant plusieurs années dans l’essai absurde d’un système de travail en commun, qui donna naturellement de déplorables résultats. Quelle fut la cause de ces hésitations? Peut-
1 Garneau, Histoire du Canada. — Ferland, idem. — Rameau, la France aux colonies.
2 üeainisli, History of Nova-Scotia. — Mac Malion, History of Maryland . — Bozman, idem.
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être l'état du tenancier propriétaire, à la base du système féodal, était-il moins bien constitué, moins général, en Angleterre qu’ailleurs. Peut-être les rêveries religieuses et outrées des puritains en furent-elles l’origine. Quoi qu’il en soit, on ne tarda pas à revenir à la concession terrienne et censitaire; plusieurs, comme le comte de Stirling, Ferdinando Gorges, lord Baltimore, lord Berkeley, sir Garteret et lord Sliaftesbury , conçurent directement la colonisation de l’Amérique comme la prolongation des établissements terriens ou féodaux du vieux continent1. Plus tard, Guillaume Penn, tout en s’appliquant à réaliser l’idéal conçu par les quakers, était en fait et en droit le seigneur de la Pennsylvanie et agissait comme tel en concédant les terres à cens et à rentes.
M. Léopold Delisle a parfaitement établi, dans son Histoire des classes agricoles, que c’est cette situation des esprits et des choses qui servit de point de départ aux fondateurs de colonies dans l’Amérique du Nord, et celui qui n’en a pas une notion nette comprendra md les temps primitifs de la colonisation de ce pays. Dans le premier chapitre de ce volume, nous avons cherché à montrer que, conformément aux vues de cet éminent écrivain, les Français, les Hollandais, les Anglais n’ont fait autre chose en Amérique que d’y transporter le régime féodal dans son organisation rurale. Au fond, nous retrouvons partout le même système : un seigneur personnel ou impersonnel, un homme ou une compagnie, recevant de la couronne
1 Bancroft, Hildret1), Histoire des Etats-Unis. — Beamish, History of Nova-Scotia. — Cartier, Histoire des peuples américains .
INTRODUCTION
l’investiture seigneuriale sur une région déterminée, à charge par lui d’en opérer le peuplement; si la seigneurie est une principauté, comme les seigneuries anglaises ou l’Acadie française, le seigneur sous-concède des fiefs à des gentilshommes, à des freeholders ; si elle est un simple fief, comme dans le Canada, le seigneur circonscrit ses terres de réserve pour établir son manoir et ses ferres, puis il fait arpenter et diviser le surplus en lots, qui contiennent ordinairement cent acres ou cent arpents (cinquante hectares environ) ; alors il sous-concède ces lots à des familles qu’il fait venir d’Europe, moyennant une rente perpétuelle ((fuit rent ) qui était généralement de 1 sol par arpent; le concessionnaire qui devient censitaire de la seigneurie doit rendre aveu de foi et hommage au manoir, payer annuellement sa rente et se joindre au seigneur pour la défense du territoire *.
Le produit de ces rentes était assez minime d’abord, mais il devait augmenter avec les progrès de la seigneurie; le seigneur y trouvait en outre, dès le présent, un titre et une situation sociale qui ne pouvait que s’accroître pour sa postérité; celle-ci était assurée d’une expansion facile, car au milieu de ces forêts immenses et désertes le champ était libre pour la création de nouvelles seigneuries. Tels étaient ordinairement les motifs déterminants qui engageaient les chefs de l’émigration à passer en Amérique.
Quant aux familles des colons, elles se sentaient au départ rassurées contre l’imprévu par la confiance
1 Aveu du tenancier Guyon, cité par Ferland.
INTRODUCTION
qu’elles avaient dans leurs seigneurs, et par l’appui matériel et moral que ceux-ci leur assuraient. Les stipulations des contrats seigneuriaux et l’usage traditionnel les mettaient à l’abri contre toute éventualité de spéculation; car le seigneur et les censitaires se trouvaient complètement unis dans un intérêt commun. Le premier, en effet, ne demandait aucun déboursé immédiat et ne tirait même qu’un produit très-minime de ses rentes (une seigneurie de dix mille arpents ne rapportait pas 500 livres) ; ses profits réels, notables, étaient des profits à longue échéance, tels que les droits de lods et ventes, de mouture et autres, qui étaient entièrement subordonnés au peuplement, au défrichement, à la prospérité de la seigneurie, c’est-à-dire au succès partiel de chacune des familles censitaires; tous les intérêts, tous les éléments de la seigneurie étaient donc relies dans une complète solidarité.
Parmi ces émigrants, d’ailleurs, quelques-uns n’étaient même pas des censitaires dans leur propre pays : c’étaient des métayers, et même de simples manouvners, que le seigneur entraînait en leur assurant une propriété semblable à celle des vieux tenanciers féodaux, leurs voisins; ils allaient ainsi mettre le pied sur le premier échelon de la hiérarchie sociale. Une fois parvenus à ce point, l’horizon s élargissait pour leur postérité , car dans ces solitudes fertiles leurs enfants pouvaient espérer créer à leur tour des fiefs et des seigneuries; un demi-siècle en effet ne s’écoula point sans qu’il en arrivât ainsi pour plusieurs d’entre eux.
INTRODUCTION
Mais au-dessus de toutes ces considérations prédominait la juste harmonie qui régnait alors entre les diverses classes de la société, et qui nous est presque inconnue aujourd’hui. L’influence des autorités sociales vraies, celles qui reposent sur la tradition des familles et sur les relations journalières, était considéiahle , c est de la que naissait la confiance avec laquelle les tenanciers s abandonnèrent à leurs seigneurs et se familiarisèrent avec l’idée d’une transportation, qui rompait toutes leurs habitudes bien plus encore que maintenant. Ceci nous explique comment on put, au dix-septième siècle, non pas seulement trouver, mais, disons avec les documents', choisir dans les paroisses rurales, parmi les familles de cultivateurs les plus considérées, celles que l’on détermina à s’expatrier en Amérique. On ne les séduisit point par le mirage d’un enrichissement rapide; ils savaient parfaitement que la colonie était avoisinée parles sauvages; et ils n’hésitaient point cependant à suivre les chefs traditionnels, que les habitudes de la vie leur avaient donnés.
Gela est si vrai que, du jour où l’esprit d’entreprise, l’amour des créations lointaines, vint à faiblir parmi les hautes classes en France, l’émigration des familles rurales s arrêta tout à coup. Quoi qu’on ait pu dire à ce sujet, la misère n’était point telle alors qu elle poussât les gens hors du logis : la modération des désirs, la longue habitude d’une existence laborieuse et rustique, le culte de la tradition et du chez
1 Faillon.
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soi, la difficulté des communications, l’absence des nouvelles, tout contribuait à éloigner les populations rurales du désir de s’expatrier, et rien ne les sollicitait à émigrer. Il avait fallu que l’influence hiérarchique et la confiance eussent agi bien puissamment sur leur esprit pour les décider à passer la mer. Dès qu’ils ne furent plus sollicités par les gens des classes élevées, lorsque les gentilshommes et les bourgeois furent de plus en plus attirés vers les charges, vers les bénéfices et à la cour, dès qu’ils cessèrent d’ambitionner l’établissement de leurs familles dans le nouveau monde, l’expatriation des agriculteurs, n’ayant plus de raison d’être, cessa, et il ne resta désormais que l’émigration fortuite des engagés, des commerçants, des déclassés et des aventuriers de toute sorte. C’est ce que nous trouvons dans le dix-huitième siècle, excepté les levées administratives exécutées pour la Louisiane parmi les familles du Palatinat et de l’Alsace; opération aussi déplorable dans ses résultats qu’elle avait été absurde dans sa conception.
La colonisation fut donc entreprise, au dix-septième siècle, à peu près comme la colonisation antique, qui emmenait avec elle la cité tout entière, avec sa hiérarchie, ses formes, son personnel organisé; il n’y avait point de rupture de tradition, mais développement de société. Cet ensemble colonisateur était complété par une troisième catégorie de personnes, par le clergé, qui, avec la souplesse et la fécondité d’intelligence qui lui sont propres, s’annexa à ce mouvement d’expansion, mais en nourrissant au fond du cœur une idée bien plus élevée et plus généreuse,
INTRODUCTION
le désir de la conversion et de la transformation des populations indigènes et barbares qui peuplaient ces continents !
Comme les familles étaient alors généralement plus nombreuses qu elles ne le sont aujourdhui, la noblesse y trouvait cet avantage d’établir aisément ses cadets dans de nouveaux fiefs, sans altérer, ni amoindrir, ni engager gravement, pour cet établissement, le fief patronymique destiné à l’aîné. De la sorte, le chef de famille dédoublait la souche de a race; on pouvait espérer ainsi voir fleurir par delà les mers, dans des seigneuries considérables, des branches nouvelles de la noblesse; et ces branches nouvelles, tout en rehaussant 1 éclat de la maison, s’assuraient pour 1 avenii un developement indéterminé au milieu de ces vastes et fertiles solitudes.
Les bourgeois riches, dont le rêve était alors d’achetei un lief terrien qui put donner à leurs descendants un titre ou au moins une entrée dans la noblesse, enti evoyaient au nouveau monde la réalisation trèsfacile de leuis misées, dans des concessions seigneuriales que 1 on obtenait aisément, et qui pouvaient ultérieurement, avec leur énorme étendue, devenir très-importantes et presque princières. Étant donné le milieu social et les idées généralement admises alors, toutes ces considérations présentaient le caractère de la maturité et de la sagesse; elles étaient tout à fait conformes aux vrais principes du progrès, du bon ordre et de la paix sociale '.
1 Le Play, Réforme sociale , t. I, chapitre de la II, chapitre des Colonies.
Famille souche;
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Quant aux artisans et aux cultivateurs proprement dits, ils obéissaient aussi aux mêmes lois d’expansion et aux mêmes vues, quoique d’une manière plus confuse; sans aucun doute, un certain nombre d’engagés s’embarquaient sur l’appât d’une prime une fois reçue et sur les excitations plus ou moins aventureuses d’une existence exotique dont l’horizon était mal défini et mal réglé. Mais beaucoup d’entre eux, et surtout les familles qui transportaient dans le monde nouveau leur vieux foyer domestique, c’est-à-dire la partie essentielle et la plus respectable de l’émigration, partaient à la suite de leurs chefs, animés par l’espérance de devenir tenanciers censitaires, inféodés à la seigneurie nouvelle; là se présentait la perspective d’une existence plus aisée et plus large pour eux comme pour leurs enfants, et principalement la répartition facile de ces derniers, pendant plusieurs générations, près du giron patrimonial. Chez quelques groupes seulement, surtout en Angleterre, on peut observer en outre l’influence prédominante d’idées religieuses fortement accentuées.
Telles sont les considérations qui ont préludé à l’établissement des Européens dans le nouveau monde et qui ont accompagné la formation de leurs colonies; tel a été le cadre dans lequel nous nous sommes renfermé d’abord. Nous n’avions même pas pu produire beaucoup de documents qui avaient servi de point de départ à nos travaux, qui peuvent être utiles à tous ceux qui s’occupent de l’histoire de l’Amérique; nous avions dû en différer la publication.
Mais en entreprenant cette seconde édition, nous
INTRODUCTION
avons la satisfaction de combler cette lacune, et nous avons pu poursuivre, en outre, jusqu’à nos jours, l’histoire si pleine d’intérêt des Acadiens à travers les cruelles épreuves qu’ils eurent à subir au milieu du siècle dernier. Je me suis particulièrement attaché à étudier leur régime de vie sous la domination des Anglais, et après avoir tâché d’éclaircir de mon mieux la question fort obscure de la Neutralité, j’ai été stupéfait de la duplicité et des perfidies que les gouverneurs d’Annapolis ont prodiguées dans leurs relations avec eux.
Le texte des conventions diverses conclues avec la France en 1713 donnait aux Acadiens le droit de se retirer du pays quand ils le voudraient : mais les gouverneurs anglais, trouvant qu’ils avaient absolument besoin de les conserver dans la contrée, employèrent tour à tour les subterfuges, la fourberie et même la violence pour les empêcher de partir. Ils essayèrent, en outre, à diverses reprises, de leur persuader que leurs droits étaient périmés, mais que s’ils voulaient consentir à prêter serment d’allégeance au roi d’Angleterre, on confirmerait à nouveau tous ces droits, et qu’ils ne seraient jamais inquiétés.
Les Acadiens répondirent qu’ils accepteraient bien la prestation du serment, mais sous la condition qu’ils seraient exemptés formellement de jamais prendre les armes contre la France, ni contre les Indiens, faute de quoi ils préféraient quitter le pays.
Que faisaient alors les gouverneurs? Ils cherchaient inévitablement quelque ruse, quelque subterfuge pour arracher ou surprendre, aux malheureux Aca-
INTRODUCTION
diens, un serment où l’on omettait en réalité la réserve qu’ils avaient stipulée; d’autres fois, ils manœuvraient de façon que la réserve fût consignée d’une manière irrégulière. Les Acadiens parvinrent presque toujours à déjouer ces manœuvres déloyales. Mais néanmoins, à force de répéter ces fraudes, ils finirent par placer les Acadiens dans une situation fausse, indéterminée, qu’on appella la Neutralité ; les Acadiens s’en faisaient honneur , parce qu’ils se croyaient abrités par elle.
On les laissa ainsi s’endormir, on traîna en longueur pendant quarante ans, et le jour où l’on crut ne plus avoir besoin d’eux, on exigea un serment formel et sans réserve. Les Acadiens voulurent alors quitter la presqu’île, mais on leur répondit brutalement : u Vous avez perdu tous vos droits, comme étant restés ici sans avoir prêté le serment d’allégeance, et par la même raison vous resterez ici sous le bon plaisir de la couronne, vous êtes les prisonniers du Roi. »
De là la proscription de 1755, la déportation en masse des femmes et des enfants et toutes les horreurs qui suivirent.
Après la proscription sans exemple dont ils furent les innocentes victimes en 1755, il s’en fallut de peu que la population ne fût entièrement détruite. Les débris dispersés de ce peuple proscrit demeurèrent enfouis pendant cinquante ans sur diverses côtes désertes abandonnées de la Nouvelle-Écosse. Là, leurs familles, après s’être refaites de dix ans de misère, se groupèrent à nouveau et reprirent le cours de leurs progrès et de leurs développements.
INTRODUCTION
Ils étaient dix-huit mille en 1755, ils perdirent six mille âmes, morts ou disparus pendant la tourmente; un nombre à peu près semblable fut dispersé en divers pays, notamment au Canada et en Louisiane. Le dernier tiers échappé aux prescripteurs resta caché dans des retraites sauvages ; mais c’est à peine, à mon sens, s’il comprenait cinq mille âmes. C’est ce dernier contingent qui fut la souche des établissements actuels.
En 1803, la tournée de Mgr Lartigue, pour l’évêque de Québec, constata environ huit mille Acadiens, mais ce chiffre est peut-être inférieur à la réalité. La tournée de Mgr Plessis, en 1812, en signale onze mille, et je crois ce dernier chiffre aussi exact que possible. De 1767 à 1812, la population acadienne s’est donc accrue de 110 à 120 pour 100 en trente-sept ans. Enfin, dans le recensement de 1881, on trouve sur les mêmes côtes quatre-vingt mille Acadiens.
Exemple précieux, qui nous montre ce que les hommes, même les plus dénués, peuvent obtenir de progrès et de succès avec de l’ordre, de l’énergie et de la vertu, soutenus par un vigoureux amour de la tradition.
Labor improbus omnia vincit.