‹ Une colonie féodale en AmériqueChapitre 19 sur 28 · INDIEN N E S · texte numérisé non relu

INDIEN N E S

Pentagoët. . .

Le baron de Saint-Castin. .

Abénakis.

Passamacadie .

Saint- Aubin .

Id.

Jemsek ....

Damours des Chauffeurs. .

Nasliouak. . .

— de Fréneuse. . . .

Id.

Ekoupag . . .

— de Clignancourt. .

Miramicliy . .

Denys de Fronsac .

Etchemins

) et

et

Cliedabouctou.

Denys de Bonaventure. . .

Maléchites.

Pobomcoup. .

[ Latour de Saint-Etienne. .

Micmacs.

et le

Cap Sable. . .

( Lebaron Mius d’Entreinont

Micmacs.

Il convient de tenir compte en outre d’un certain nombre de métis qui résidaient dans le canton de la Hève, à Mirliguesli et sur la Petite-Rivière; on peut les évaluera environ une centaine 1 ; il s’en trouvait aussi un certain nombre épars sur le fleuve Saint-Jean. Enfin, dans quelques-unes de ces seigneuries sauvages il y avait quelques cultures et du bétail ; il se trouvait à Pobomcoup quatrevingts bêtes à cornes et une cinquantaine à Jemsek.

On peut donc évaluer à trois cents le nombre des Euro-

1 L’évaluation des métis repose sur les mentions faites dans les actes de Port-Royal et sur les documents épars dans les Archives de la marine. — Beamisli fournit aussi quelques renseignements.

péens et des métis habitant sur ces seigneuries et dans les forêts. Parmi eux se trouvaient une centaine d’hommes habitués au rude métier de coureurs de bois; ils accompagnaient les capitaines dans leurs excursions, soit pour la traite des fourrures, soit contre les Anglais, et étaient éminemment propres à servir de cadres, pour conduire et appuyer les Indiens pendant la guerre. Un certain nombre de ces hommes appartenaient d’ailleurs à la famille des chefs : ainsi, au cap Sable, on trouvait dix hommes en état de porter les armes parmi les Latour et les d’Entremont.

Il est très-difficile d’évaluer le nombre des guerriers indiens qui pouvaient se grouper sous le patronage des capitaines français; l’abbé Maurault, prêtre canadien, qui a publié en 1866 une histoire fort intéressante des Abénakis, estime qu’au temps de leur plus grande prospérité ils ne comptèrent jamais plus de trois mille guerriers ; mais, en 1706, ce nombre était singulièrement réduit, et il est douteux que celles de leurs tribus qui restaient sur la baie Française eussent cinq cents hommes en état de porter les armes 1 .

Les Etchemins et les Malécliites, au nord des Abénakis, dans une contrée plus froide et plus montagneuse, étaient bien moins nombreux encore, et dans cette vaste région où dominait l’influence des Damours de Jemsek, de La Vallière de Beaubassin et de Dcnys de Fronsac, il est douteux que l’on eût pu réunir plus de deux cents guerriers. Dans la presqu’île même de l’Acadie habitaient les

1 Voir Maurault, Histoire des Abénakis. — Rapport de M. IIoccjuart, intendant du Canada en 1736, cité par Bcamisli, p. 520. — Autre rapport sur les Micmacs, cité par Beamisli, t. J I, p. 82. — Relations des Jésuites, édition canadienne, vol. I, p. 15. — Relevé des populations sauvages en 1611. — Recensements du Canada, 1871, vol. IV.

Micmacs, population très-clair-semée à travers les écroulements rocheux qui couvrent l’intérieur de la contrée , et ils ne comptaient pas plus de cent à cent cinquante guerriers.

Ce nombre d’hommes, bien que médiocre, n’eût pas laissé d’être redoutable, à cause de leur extrême mobilité; mais l’inconstance, l’inexactitude, les caprices de leurs déterminations imprévues, annulaient souvent les plus précieuses qualités des Indiens. Aucun capitaine de sauvages ne pouvait compter d’une manière certaine , ni sur le nombre de guerriers qu’il pourrait réunir, ni sur la constance de ceux qu’il emmenait avec lui; il arrivait souvent qu’après un grand festin, où il avait réuni cent cinquante guerriers, il ne lui en restait pas la moitié quand il fallait s’embarquer sur la baie Française; les revers les abattaient et les dispersaient, et l’exaltation du succès produisait le même résultat, car la plupart voulaient aussitôt retourner chez eux, pour emmener leurs prisonniers, leur butin, et faire parade de leurs sanglants trophées. On pouvait aisément avec eux organiser un terrible coup de main, plusieurs coups de main, mais il était impossible de combiner une expédition suivie.

Les capitaines de sauvages eux-mêmes, bien que Français, présentaient dans une certaine mesure les mêmes inconvénients : toutes les organisations de cette nature : chefs de clans, cheiks de tribus, seigneurs féodaux, capitaines de bandes ou de francs-tireurs, cabecillas de guérillas, ont toujours offert un caractère générique d’irrégularité dans l’action, et d’inconstance dans leurs allures; c’est là la contre-partie des services extraordinaires que l’on peut tirer de leur fougue, de leur subtilité et de la rapidité de leurs mouvements; ils échappent à la direction d’un commandant en chef, aussi bien qu’à la vigilance de l’ennemi ; on ne peut compter sur eux qu’avec

réserve, car ils vous surprennent autant par leurs défaillances que par leurs succès.

Les capitaines de l’Acadie firent subir aux colonies anglaises d’incalculables dommages; dans les pays déserts, sur une vaste étendue forestière, ils faisaient tête à des forces qui leur étaient dix fois supérieures et les tenaient en échec; nous les verrons même, dans des engagements réguliers, se montrer bien au-dessus de ce que l’on pouvait attendre de leur faiblesse numérique. Mais en rase campagne, et concentrés sur un point déterminé, il leur était impossible de contre-balancev longtemps l’énorme supériorité du nombre que possédaient les Anglais; encore si ces derniers n’avaient pu attaquer l’Acadie que par terre , il leur eût été difficile de la conquérir. Mais les côtes leur offraient un accès très-aisé jusqu’au centre de la colonie; une flotte équipée à Boston pouvait promptement transporter une armée au pied même du fort de Port-Royal, et il était plus facile aux Américains d’amener trois mille soldats sous cette place qu’il n’eût été possible aux Acadiens d’y réunir cinq cents hommes, en y comprenant la garnison, les milices et les sauvages.

Telles étaient les circonstances que les Acadiens avaient à utiliser ou à craindre quand éclata la guerre en 1702. Pendant que M. de Brouillan s’efforcait de mettre Port- Royal dans le meilleur état possible, les Anglais commencèrent les hostilités dans le quartier de Pentagoét en attaquant le manoir de Sain t-Castin, en 1703. Cette attaque fut vaillamment soutenue, puis définitivement repoussée avec le concours de M. de Beaubassin, fils de La Vallière, 'seigneur de Beaubassin. Ce jeune officier, qui avait avec lui une petite bande de Canadiens et d’Abénakis du Canada, rallia sous ses ordres les Abénakis de Pentagoët; se joignant alors à Saint-Castin après l’avoir dégagé, il se jeta sur les frontières du Massachusetts :

ii Les sauvages, divisés par bandes, assaillirent avec les « Français toutes les places fortifiées et toutes les liabi- « tâtions à la fois... 11 semblait qu à la poite de chaque u maison un sauvage caclié épiait sa proie. Que de per—

« sonnes furent massacrées ou entraînées en captivité! Si u des hommes armés, las de leurs attaques, pénétraient « dans les retraites de ces Barbares insaisissables, ils ne « trouvaient que des solitudes. La province du Massait cliusetts était désolée et la mort planait sur ses fronii tières 1 . »

Cette campagne se termina par la prise du fort du Casco, dont la garnison anglaise fut obligée de capituler, en se rachetant par une forte rançon 2.

Les gens de Boston, effrayés et irrités de ces ravages, travaillèrent pendant tout l’hiver de 1703 à presser l’équipement d’une grande expédition, qu ils méditaient contie Port-Royal depuis le commencement de la guerre. Leur flotte se composait de vingt-deux vaisseaux, et les troupes de débarquement furent placées, au mois de mai 1704, sous le commandement du colonel Churcli, le plus habile partisan de la Nouvelle- Angle terre ; c était lui qui, en 109b, avait dirigé l’expédition qui attaqua le fort de Jemsek et pilla la colonie de Beaubassin.

Il fit voile sur Port-lloyal, en rangeant la côte du Maine, où il parvint à surprendre et à faire prisonniers quelquesuns des Français qui demeuraient sur la baie de Passamacadie; mais un peu plus loin il fit une prise bien autrement importante. Le vieux baron de Saint-Castin était parti pour la France avec son fils Anselme à la fin de 1703, pour recueillir un héritage dans le Béarn, laissant à Pentagoët sa femme indienne Marie Pidikwamiscou, autre-

1 Chronique du temps, citée par Bancroft, vol. II, page 849.

* Beamisli, page 265.

ment dame Melchide, avec ses autres enfants : or une de ses fdles fut surprise par la croisière anglaise, qui l’envoya à Boston comme otage.

Le 2 juillet 1704, l’ennemi entra enfin dans le bassin de Port-Royal; on commença tout de suite le débarquement; les premiers détachements pillèrent quatre maisons et enlevèrent toute une famille d’habitants avec cinq hommes. Voyant alors que l’on prenait les armes de toutes parts, Church feignit de se retirer, mais il reparut subitement trois jours après, et, débarquant avec treize cents hommes à l’ouest du bassin, il fit trente-deux prisonniers, parmi lesquels figuraient deux familles notables du pays ; déjà l’on commençait à enlever du bétail, et plusieurs maisons même avaient été brûlées, lorsque M. de Brouillan, ayant jeté quelques détachements de tirailleurs dans la campagne, arrêta cette invasion et pressa tellement les Anglais que, le soir même du 5 juillet, ils commencèrent à se rembarquer1, pour se diriger sur le bassin des Mines, où déjà les avaient précédés quelques embarcations légères, destinées à explorer les côtes.

C’était en effet la première fois que les Anglais s’aventuraient sur ces plages boueuses et d’un abord difficile ; au premier moment, les habitants se montrèrent fort effrayés , et plusieurs maisons furent pillées ainsi que l’église; mais ayant coupé leui’s digues et rendu le pays impraticable, l’ennemi fut obligé de se rembarquer le 22 juillet, sans avoir obtenu aucun avantage sérieux, et après avoir perdu quelques hommes, dont un lieutenant2. Trois habitants des Mines furent pris dans cette affaire.

De là Church se rendit à Beaubassin : c’était le théâtre de ses premiers exploits en 1G96; ce fut là qu’il termina

» Ch arlevoix. — Beamisli. — Rapports déposés aux Archives.

2 Id., ibid.

sa campagne. Le 28 juillet, les Anglais abordèrent la côte avec cinq bâtiments légers; ils descendirent à terre à la pointe du jour, sous lé couvert de la brume, brûlèrent vingt maisons et tuèrent quelques bestiaux; ils demeurèrent ainsi trois jours dans le pays, mais sans s’écarter du rivage; quelques habitants revinrent alors contre eux en tirailleurs, accompagnés de dix-huit sauvages des environs, et les Anglais se retirèrent; aucun prisonnier ne fut enlevé à Beaubassin 1 2 .

La jeune colonie de Chipody échappa entièrement aux déprédations des Anglais; quoiqu’elle fut assez proche de Beaubassin, ils n’en avaient encore sans doute aucune connaissance. La flotte anglaise retourna donc à Boston sans avoir pu occuper solidement aucun poste. M. de Brouillai! avait été efficacement secondé dans sa résistance par les habitants; ils sont plusieurs fois mentionnés dans les rapports officiels, où il est même question d’un détachement de neuf habitants et de vingt-six sauvages qui fut envoyé aux Mines le 22 juillet, après que la flotte ennemie eut définitivement quitté la rade. Il y avait aussi sous le canon du fort deux corsaires dont on eut beaucoup à se louer : l’un venait de Bordeaux, commandé parle capitaine Grangeau ; l’autre était une petite corvette nommée la Gaillarde, construite à Port-Royal même pour le compte du Roi, et que commandait un flibustier de Plaisance (Terre-Neuve) 3 .

Ces corsaires rendirent alors de grands services : les prises qu’ils faisaient, étant amenées à Port-Royal, fournissaient le pays de fer, d’étoffes, de denrées coloniales et de toutes les marchandises européennes qui faisaient défaut pendant la guerre; leurs courses perpétuelles dans la baie Française éclairaient les mouvements des Anglais ;

1 Rapport déposé aux Archives.

2 Reamish, page 267.

enfin, s’ils étaient trop vivement poussés, ils embossaient leurs navires sous le canon de Port-Royal, et les équipages, descendant à terre, devenaient un des plus énergiques éléments de la résistance.

Se trouvant délivré des Anglais, M. de Brouillai! se rendit durant l’hiver de 1704 en France, où l’appelaient depuis longtemps ses affaires, celles de la colonie, et sa propre santé; il laissa le commandement par intérim à M. Denys de Bonaventure, officier de marine appartenant à l’ancienne famille des Denys; pour lui, il ne devait plus revoir l’Acadie, car à son retour d’Europe il mourut en pleine mer, et son cœur seul fut conservé et rapporté à Port-Iloyal, où il fut enterré le 3 octobre 1705, au pied d’une croix, sur un petit tertre où il avait dessein de faire rebâtir l’église.

Son successeur fut M. de Suberease, homme actif et énergique, qui venait de faire ses preuves à Plaisance de Terre-Neuve, où il commandait; son premier soin dut être de restaurer la discipline dans la garnison. Plusieurs soldats, pendant l’absence de M. de Brouillai!, avaient refusé de travailler aux fortifications de Port-Royal ; quelques-uns cherchèrent même à s’emparer d’un petit navire pour s’en aller à Boston, c’est-à-dire déserter à l’ennemi ; cette infanterie de marine, recrutée en grande partie sur les quais de Paris, était en effet assez mal composée. Les correspondances de toutes les colonies sont remplies de plaintes énergiques à ce sujet. Suberease sut, par sa fermeté, rétablir l’ordre et inspirer à tous confiance et respect; arrivé dans le courant de 1706, ses débuts furent salués par deux événements heureux : l’un fut la mise à l’eau d’une frégate nommée la Biche que l’on venait de lancer à Port-Royal, où déjà l’on avait exécuté plusieurs constructions de ce genre; l’autre fut l’échange des prisonniers de guerre.

Les Anglais avaient emmené, en 1704, cinquante ou soixante prisonniers; mais un bien plus grand nombre d’Anglais étaient détenus à Port-Roval, les uns capturés par Saint-Castin et par ses bandes, les autres enlevés par les corsaires sur les navires de prise, quelques autres enfin saisis à la suite du débarquement des Anglais. Or la présence de ces prisonniers, dans un pays si peu peuplé et avec une garnison si faillie, devenait un embarras croissant de jour en jour. On chercha donc à négocier un échange à Boston; deux Acadiens, Bourgeois et Allain, qui avaient dans cette ville certaines relations commerciales, furent chargés de cette affaire. Ils avaient déjà ramené, l’année précédente, la fille et les gens de Saint-Castin avec deux autres prisonniers ; ils furent plus heureux encore en 1 7 06, et le 18 septembre ils débarquèrent à Port-Royal, accompagnés des cinquante et un prisonniers qui restaient encore à Boston.

Ces négociations cependant n’interrompaient en rien le cours des hostilités, et la guerre continuait avec acharnement en Europe comme en Amérique. Les Canadiens venaient précisément de diriger contre la Nouvelle-Angleterre deux expéditions désastreuses pour ce dernier pays : en 1704, llcrtel de Rouville, après avoir pris et détruit le fort de Deerfield, ravagea tout le nord du Connecticut, et en 1705 une autre colonne s’empara du fort tlaverhill.

Pour se venger de ces échecs, on préparait à Boston une expédition plus considérable que la précédente; on leva à cet effet deux régiments de milice formant seize cents hommes, que l’on mit sous les ordres du colonel Mardi. L’entreprise fut conduite avec tant d’habileté et de discrétion, (pie la flotte entra le 6 juin 1707 dans le bassin de Port-Royal, sans (pie les Français eussent pu en être prévenus. Les hommes de garde postés à l’entrée du bassin n’eurent que le temps de se sauver vers le fort, et le len-

demain les Anglais débarquèrent à la fois sur les deux rives .

Subercase était donc surpris; mais, comme c’était un homme de tête, il ne se troubla point, rassura tout le monde, et, communiquant à chacun son sang-froid et son courage, il jeta vivement au dehors quelques détachements pour escarmoucher sur les flancs de l’ennemi et arrêter sa marche, tandis qu’il se hâtait de barricader avec des pièces de bois et des fascines les points les plus faibles de ses petites fortifications.

Les forces de l’ennemi se composaient de seize cents hommes et des équipages de sa flotte. Les Acadiens comptaient à peine cent miliciens, un peu plus de cent îégu— liers, et un détachement de soixante Canadiens arrivés depuis peu sous les ordres de M. Denys de La Ronde ; quelques miliciens se joignirent à ces derniers comme volontaires, et ce petit corps de tirailleurs fit merveille, en gênant grandement la marche des Anglais. Suhercase, de son côté, fit tête à l’ennemi; il eut un cheval tué sous lui, mais il ménagea si habilement sa résistance que, malgré l’énorme supériorité de leur nombre, il tint les assaillants en haleine jusqu’au 10 juin, ne cédant le terrain que pied à pied, sans leur permettre de rien entreprendre de sérieux; il se trouva alors pousséjusquesousle canon du fort, où il s’enferma avec son infanterie régulière, après avoir brûlé les maisons les plus voisines; mais il laissa au dehors quatre-vingts hommes choisis parmi les meilleurs tireurs dans les Canadiens et les gens du pays2; ce détachement, auquel se joignirent quelques sauvages, devait harceler l’ennemi et l’empêcher de se répandre dans la contrée pour y piller et fourrager. Cette petite troupe lut bientôt

' C’est encore là un des petits-fils du vieux Denys.

* Beamish, p. 2!)4.

grossie par l’arrivée de Saint-Castin et de ses Abénakis, et ce dernier, prenant alors le commandement, se jeta résolument sur un parti des assiégeants qu’il dispersa après leur avoir tué quelques hommes.

Néanmoins les travaux de la tranchée étaient commencés, et le 16 juin le colonel March ouvrit un feu très-violent, qui fut suivi d’une attaque de vive force contre une partie faible du rempart; mais les assaillants furent reçus par un feu d’artillerie et de mousqueterie si vif et si bien nourri qu’ils abandonnèrent l’attaque et rentrèrent dans leurs tranchées. Ils reprirent alors le travail de l’investissement ; mais cette opération était fort contrariée d’un côté par Saint-Castin, et de l’autre par le feu de la frégate et de quelques croiseurs qui étaient à l’ancre sous les murs du fort : après avoir essayé vainement de mettre le feu aux vaisseaux, les assiégeants furent donc obligés d’abandonner l’investissement, et ils rétrogradèrent vers le littoral.

Leur situation se trouva alors assez fausse : l'attaque contre le corps de la place devenait très-faible, tandis (pie Saint-Castin et les Acadiens multipliaient tellement leurs escarmouches au dehors, qu’ils ne pouvaient aucunement s’écarter de leur camp; ils durent même abandonner le peu de bestiaux qu ils avaient pris. Ainsi les rôles s’intervertissaient peu a peu, a tel point que les assiégeants semblaient eux-mêmes être bloqués ; sentant donc que le découragement gagnait ses troupes, March jugea qu’il était inutile de s’opiniâtrer davantage contre cette résistance acharnée ; il rembarqua sa petite armée et quitta la rade de Port-Royal le 1/ juin 1707, laissant à terre quatrevingts morts et beaucoup de blessés 1 . Subercase cependant avait à peine sous ses ordres trois cent cinquante com-

Bcainisli.

battants effectifs, y compris les Canadiens de M. Denys, les Àbénakis de Saint-Castin et les miliciens du pays ; mais sa fermeté, sa bravoure communicative et l’habileté de ses dispositions paralysèrent les forces quintuples de l’ennemi, et doublèrent la valeur de ses hommes; le commandant anglais, au contraire, voyant constamment ses troupes faiblir et ses opérations entravées par les attaques résolues et redoublées de Saint-Castin, craignit de se trouver luimême cerné par des forces dont il appréciait mal l’importance. Aussi Subercase n’hésite-t-il pas, en écrivant au ministre, à attribuer à Saint-Castin une grande partie de son succès 1 .

Le colonel March, triste et découragé de son échec, s’était retiré non pas à Boston, mais seulement à Casco ; il craignait l’animadversion de ses concitoyens ! La nouvelle de sa retraite excita en effet une émotion qui touchait à la fureur : après un si puissant effort, on s’attendait à la conquête de l’Acadie, et l’on apprenait la défaite de l’armée! March aurait malaisément échappé à l’irritation populaire, s’il se fût présenté dans la ville. On lui envoya aussitôt trois commissaires et des renforts, avec ordre impérieux de reprendre la mer et de retourner immédiatement en Acadie; il obéit, mais en abandonnant le commandement en chef au colonel Wainw-right, qui entra dans la rade de Port-Royal le 20 août.

Il avait sous ses ordres plus de deux mille hommes, portés sur vingt-trois navires et convoyés par trois bâtiments de guerre et plusieurs bâtiments légers ; mais cette

1 Quel était ce Saint-Castin? Toutes les présomptions nous paraissent indiquer que c’était Anselme de Saint-Castin, fils du vieux baron Vincent et de Marie Pidikwamiscou; le baron aurait eu alors au moins soixante-dix ans, et son lils Anselme se maria à Port- Royal, quelques mois plus tard, comme nous le raconterons en son lieu.

fois Subercase ne fut point surpris par l’ennemi : il avait été prévenu de son retour probable par un petit flibustier qui croisait sur la côte; on envoya donc de tous côtés prévenir les Acadiens et les sauvages, afin que chacun fût préparé à recevoir chaudement cette nouvelle invasion : Saint- Castin, qui n’était pas encore reparti, fut aussitôt prêt à rentrer en campagne avec ses Abénakis. Bientôt il fut rejoint par d’autres capitaines de sauvages : les Latour et les d ’Enlremont du cap Sable accoururent accompagnés d’une quarantaine d’hommes, tant Micmacs qu’Européens ; les Damours de Jemsek amenèrent leurs gens, dont la plupart étaient des guerriers etchemins ou maléchites du fleuve Saint-Jean ; on vit même arriver des guerriers micmacs du nord de la presqu’île, ceux de Chibouetou, et les métis delà [lève conduits par un coureur de bois, Lejeune dit Briar, « une espèce de sauvage qui passe son temps “ dans les bois de ce quartier avec sa femme et ses enu fants » .

Ces contingents, réunis aux tirailleurs acadiens de Portlloyal, commandés par un des tenanciers nommé Oranger, furent laissés au dehors de la place, au nombre de trois cents environ, divisés en petits détachements trèspropres a surveiller et à harceler l’ennemi. Dans le fort, Subercase comptait, y compris les Canadiens, cent cinquante réguliers secondés par quelques habitants et par les équi pages des navires corsaires et autres qui se trouvaient dans le port. Tout ce monde était animé par le souvenir encore si récent du succès remporté deux mois auparavant; beaucoup d’entre eux avaient pris part aux engagements de juin, et les esprits se préparaient ainsi au combat, pleins de confiance dans la victoire, ce qui n’est jamais un mince avantage au début d’une campagne.

Maintenant nous allons laisser la parole à un contemporain qui, ayant lui-même habité l’Acadie peu d’années

auparavant, a été mieux que personne en état de recueillir et d’ordonner les détails de ce siège, avec une grande connaissance du pays. Il s’agit de ce Diéreville dont nous avons déjà cité plusieurs extraits, et dont nous transcrirons textuellement le récit; c’est toujours une bonne fortune de pouvoir présenter au lecteur ces témoignages contemporains sur les hommes et les choses du passé1.

« Les Anglais ayant été contraints, au mois de juin 1707,

« d’abandonner l’entreprise qu’ils avaient faite contre u cette colonie, le sieur de Suhercase, qui y commande,

« fut averti par un flibustier qu’ils n’avaient pas désarmé « leurs vaisseaux, et qu’ils se préparaient à revenir avec „ de plus grandes forces. Il fit aussitôt travailler à des u retranchements, à augmenter les fortifications du tort,

« et à tout préparer pour bien recevoir les ennemis.

« Les habitants retirèrent leurs bestiaux, leurs meubles « et leurs effets en lieu de sûreté, pour se mettre en état « de le seconder; il craignait néanmoins de manquer de « vivres qui avaient été la plupart consommés durant la ii première attaque; mais, dix jours avant l’arrivée des u Anglais, un armateur de Saint-Domingue amena deux u prises anglaises dont l’une était chargée d’environ trois u cent quarante barriques de farine, de lard, de jambon « et de beurre.

« Dans le même temps, les Anglais de la Nouvelle- « Angleterre, qui croyaient l’entreprise infaillible, étaient « venus avec plus de trente bâtiments, pour choisir des „ postes propres à la pêche, entre le Port-Royal et le cap u Sable; les sauvages de ces quartiers-là, s’en étant aper- « eus, se mirent dans leurs canots, surprirent la nuit deux « de ces bâtiments, tuèrent une partie des équipages, et

i Récit du siège de Port-Royal, annexé à la fin du Voyage de Diéreville en Acadie.

(i firent le reste prisonnier; ensuite, avec l’un de ces bâti- “ ments ils en surprirent deux autres, ce qui donna une si « grande épouvante au reste qu’ils coupèrent leurs câbles » et s’enfuirent à force de voiles.

« Le 20 août suivant, le sieur de Subercase fut averti << qu’il paraissait une flotte de vingt-deux bâtiments qui (i n’attendait que la marée pour entrer dans la rivière, et « en effet elle entra à une heure de l’après-midi, et débar- “ qua douze cents hommes, à trois quarts de lieue au- « dessous du fort et de l’autre côté de la rivière.

« Ils occupèrent quelques habitations abandonnées, “ presque vis-à-vis du fort, sur une pointe de terre à un “ quart de lieue au-dessus ; mais, comme la rivière était « étroite en cet endroit, il était facile de les empêcher, avec “ la mousqueterie, delà traverser. Le 22, ils débarquèrent “ leurs vivres et leurs munitions, et ils établirent leurs <i quartiers. Comme il paraît qu’ils voulaient dresser vis-à- “ vis du fort une batterie de bombes, le sieur de Suber- “ case fit faire un si grand feu de canons et de mortiers « qu’il les empêcha d’exécuter leur dessein.

“ Le 23, il fit faire durant tout le jour un si grand feu « de mousqueterie sur ceux qui occupaient la pointe au- « dessus du fort (pi il les obligea à rentrer dans leur camp.

“ Le 24, un parti de Français et de sauvages passa la “ rivière et surprit huit Anglais, dont six furent tués et » deux faits prisonniers, dont l’un était premier pilote “ d un vaisseau. On apprit de lui qu’il s’était avancé avec « d’autres pilotes, pour sonder le passage de File aux a Cochons ; (pie leur dessein était de remonter au haut de “ Ia rivière avec le vent et la marée pour y débarquer,

» enfei mer le tort de tous côtés et affamer la garnison;

« que leur flotte était composée d’un vaisseau de 54 ca- « nons, d’un de 45, de 5 frégates de 18 à 30 canons, de “ 8 brigantins et de 7 flûtes; qu’ils avaient 1,600 hommes

« de débarquement, outre 400 qui étaient dans le plus gros « vaisseau; qu’une partie de leurs provisions était gâtée, « mais qu’ils attendaient une frégate de 44 canons avec « des vivres. Sur cet avis, le sieur deSubercase fit pointer « toute son artillerie sur la rivière, il ordonna qu’on fit « bonne garde partout, et il garnit de soldats toutes les « pointes : en sorte qu’ils n’osèrent tenter le passage.

u Le 25, voyant qu’ils n’entreprenaient rien, il fit faire « un si grand feu de canons et de mortiers qu’ils aban- (i donnèrent leur camp et se retirèrent dans les bois. — « Le 28, ils allèrent se poster vis-à-vis de leurs vaisseaux, « et le 31 ils s’embarquèrent tous dans leurs chaloupes u et leurs canots et passèrent de l’autre côté de la rivière. « Le sieur de Saint-Castin, qui était de garde de ce côté « avec soixante habitants ou sauvages, fit faire un grand « feu sur les premiers débarqués; mais, craignant d’être « coupé, il se retira, toujours combattant, de ruisseau en « ruisseau. Il les arrêta même longtemps à une habitation, « où il leur tua et blessa beaucoup de gens. Ensuite il fit « retraite, suivant l’ordre qu’il avait de ne rien engager, « et vint joindre le gros des habitants et des sauvages qui u étaient résolus de disputer aux ennemis le passage du u ruisseau du Moulin. Le sieur de Subercase s’y rendit « avec cent hommes tirés de la garnison, et fit en peu de « temps faire des retranchements capables d’arrêter deux « mille hommes. Les ennemis ne s’avancèrent point, ce « qui fit juger qu’ils avaient dessein de se retirer, ce qui « fit résoudre le sieur de Subercase à s’avancer avec deux u cent cinquante hommes pour les charger dans le temps « qu’ils se rembarqueraient.

« Il avait une lieue et demie à faire au travers des bois « et par de mauvais chemins, et les sieurs de La Boulark derie, de Saint-Castin et de Saillant prirent les devants <c avec soixante hommes. Ils apprirent d’un sauvage qu’il

« n’y avait plus ([lie trois cents hommes sur le bord de la ii mer; ils se mirent à courir pour les charger; mais en « traversant un champ de blé ils y trouvèrent un grand « nombre d’Anglais couchés pour se reposer, que le sau- « vage n’avait pas vus, dont les uns prirent la fuite et les « autres se mirent en défense. Il y en eut un grand nom- « bre de tués avant qu’ils eussent reconnu le petit nombre (( des Français. Ils furent soutenus par les trois cents qui « étaient au bord de la mer, et par ceux que les chaloupes « menaient aux vaisseaux et qui revinrent à terre. Ainsi « les Français se retirèrent sans autre perte que d’un sau- (( vage tué, onze blessés, parmi lesquels le sieur de Sail- « lant et un habitant le furent dangereusement.

(( Les Anglais, dans les divers combats de cette journée, « perdirent plus de six-vingts hommes : et si le reste du « détachement avait pu joindre, on croit qu’ils auraient été <( entièrement défaits. Us continuèrent de se rembarquer (( le 1er septembre : ils descendirent vers l’embouchure delà « rivière1, où ils firent de l’eau, et ils partirent le 4 au soir.

«Le 10 au matin, la frégate l’Annibal 2 vint mouiller « à l’entrée de la rivière, chargée de vivres et de deux cent « quarante hommes de débarquement, avec deux brigan- « tins, dont l’un remonta pour chercher leur armée : mais (( en un endroit étroit, près de l’ile aux Chèvres, il reçut « une si furieuse décharge des habitants de ce quartier-là, « qu’il se retira bien vite avec les deux autres bâtiments. « Les nouvelles de ce mauvais succès ont fait soulever, « dit-on, le peuple de Boston, qui voulait que l’ont fit

1 11 faut entendre ici par rivière non-seulement la rivière de Port-Royal, mais tout le parcours de l’eau depuis l’entrée du bassin. C’est ainsi que l’on dit d’une branche du Morbihan : la rivière d’Auray, et d’une autre branche : la rivière de Vannes.

s L’Annibal, c’est la frégate que les Anglais attendaient et qui arriva trop tard.

« mourir le colonel Mardi, qui commandait les troupes « de débarquement.

u Les Àbénakis et autres sauvages amis des Français u font une cruelle guerre aux Anglais, en leur enlevant la u chevelure, en tuant un grand nombre, faisant des pri- <c sonniers qu’ils emmènent à Québec et dont plusieurs u ont embrassé la religion catholique, et pillant leurs besii tiaux, leurs volailles et leurs maisons ; de manière qu’ils a leur ont fait abandonner cinquante lieues de pays, et u que les Anglais n’osent pas sortir ni aller faire leur u récolte que la nuit ou avec escorte. On a publié à Boston u que l’on donnerait 100 livres sterling pour chaque sau- « vage au-dessus de douze ans qu’on amènerait . »

Les relations anglaises que nous possédons sur cette expédition prétendent que les assiégeants n’eurent que 16 hommes de tués; il est difficile de le croire, car de leur propre aveu, dans la première affaire du 24 août, il périt 9 hommes de leur côté 1 2 ; Diéreville et Gharlevoix évaluent leur perte à plus de 150 hommes, sans compter 53 prisonniers demeurés à Port-Royal, et dont 35 furent peu après envoyés en France pour dégager la place*. Ils ne s’accordent point non plus avec Diéreville et Charlevoix sur le chiffre des troupes anglaises, mais cette différence est plus apparente que réelle, car en suivant avec soin le récit de Diéreville, on voit qu’il compte dans l’armée les équipages des 23 navires; il spécifie même que le plus fort d’entre eux contenait 400 hommes ; enfin il nous apprend que VAnnibal amenait à nouveau 300 hommes, de débarquement. C’est ainsi que se trouve complétée l’armée de 1,800 à 2,000 hommes dont parle Gharlevoix aussi bien que Diéreville.

1 Beamisli, pages 291 et 292.

2 Ibid., page 296.

Ce succès inespéré, qui assurait provisoirement le salut de l’Acadie, malgré l’énorme disproportion des forces engagées, était dû à la bravoure des contingents sauvages et acadiens, ainsi qu’à l’habileté de Subercase; mais la victoire elle-même laissa ce dernier dans un grand embarras : il se trouvait en effet tellement dénué que non-seulement il ne pouvait pas récompenser dignement les services des Indiens, mais que depuis longtemps il ne leur avait même pas distribué les présents accoutumés *. Il écrivait en France qu’il avait été obligé de donner aux uns et aux autres jusqu’à ses propres effets, et de ses vêtements, pour satisfaire au plus pressé ; les habitants, de leur côté, avaient subi, durant les deux sièges, beaucoup de pertes en bestiaux, mobilier, etc. Il aurait fallu quelques milliers de livres pour lès soulager ! Mais comment aurait-on pu subvenir à ces besoins, quand on avait à peine de quoi entretenir la misérable garnison, qui ne recevait depuis longtemps ni ravitaillements ni recrues?

Il est vrai que Louis XIV se trouvait alors à l’époque la plus critique de son règne; cependant, si I on eût eu à la cour la moindre conscience de l’importance de nos colonies américaines, telle était la médiocrité des secours qui eussent été necessaires pour les sauver, que l’on eût encore aisément trouvé et les présents des Indiens et 500 hommes pour les accompagner; il n’en eût pas fallu davantage à un homme comme Subercase pour paralyser tous les efforts des Anglo-Américains !

Quoi qu’il en soit, cette pénurie d’hommes et d’argent neutralisa en grande partie le résultat des succès obtenus, et produisit le plus fâcheux effet dans la suite des événements.

1 Maurault, Histoire des Abénakis, page 326. — Les tribus alliées à la France recevaient chaque année des distributions de poudre, d’armes, de couvertures, etc., etc.

Le gouverneur de l’Acadie n’ignorait pas l’acharnement passionné que les gens de la Nouvelle- Angleterre nourrissaient contre les colonies françaises ; ceux de Boston étaient tellement furieux du double échec que leur armée avait éprouvé, qu’ils furent sur le point de faire un mauvais parti 1 2 aux officiers qui l’avaient commandée ; Subercase ne doutait donc pas qu’ils ne revinssent prochainement à la charge, et il en instruisit la cour de France; il exposa ses embarras *, en énumérant les secours qui lui étaient nécessaires pour parer à une nouvelle attaque; en réponse à ces demandes, il vit arriver en 1708 deux petits bâtiments de guerre, la Vénus et la Loire. Malheureusement, ces navires n’amenaient point de soldats, et le ravitaillement qu’ils apportaient était des plus médiocres. Néanmoins, comme son esprit était plein d’activité et de ressources, le commandant français entreprit, malgré son dénûment, de réparer de son mieux les dommages, causés par la guerre, et de remettre le fort en état de défense.

A défaut des ressources qu’il n’y avait pas trouvées, il utilisa les deux navires en les envoyant en croisière, ce qui lui procura quelques denrées aux dépens des Anglais 3 ; quand les bâtiments rentraient dans le port, il joignait les équipages à ses soldats et aux habitants pour activer le rétablissement des fortifications.

Mais ces travaux eux-mêmes lui suscitaient beaucoup d’embarras; il avait journellement deux cent cinquante

1 Garneau.

2 u 11 n’y a plus dans le pays ni faux, ni faucilles, ni couteaux,

ni fer . point de haches, point de couvertures pour les sauvages,

point de sel pour les habitants, parmi lesquels quarante-trois familles n’ont même plus de marmites, les ayant cassées en se réfugiant dans les bois à cause de l’ennemi, etc... » (Lettre de Desgouttins, du 23 décembre 1707. Archives.)

3 Archives.

hommes à nourrir, entretenir et solder '. Les navires qu’il envoyait en croisière, et les corsaires qui fréquentaient le port3, lui permettaient de subvenir à peu près à ces dépenses, car les flibustiers devaient à l’État une certaine part sur leurs profits3, et d’autre part ils répandaient à bon compte dans le pays, contre des traites tirées par Subercase sur les finances de France, les farines, le poisson salé, les étoffes, les fers qu’ils capturaient, ainsi que le rhum et les mélasses que plusieurs d’entre eux rapportaient des Antilles.

Cette abondance de toutes choses, le travail et la bonne économie des familles acadiennes ne tardèrent pas à répandre une telle aisance, que Subercase termine ainsi une de ses lettres au ministre : « Toutes choses sont maintenant « abondantes, excepté les vêtements, mais rien ne sera “ plus facile que d’en créer un bon approvisionnement, « car le lin et la laine foisonnent ici d’une manière mer- “ veilleuse. Plus je considère ce peuple, plus je pense que « ce sont les gens les plus heureux du monde; les voilà « presque entièrement relevés des pertes que leur avaient “ causées les invasions anglaises il y a deux ans. J’ai pu « distribuer aux Indiens de la poudre et du plomb, pres- « que en même quantité que les autres années; les mis- « sionnaires jésuites m’ont grandement aidé. »

Le plus notable et le plus redouté de ces corsaires fut sans contredit Pierre Morpain, flibustier de Saint-Domingue, lequel s’était fort distingué en 1707 durant les deux sièges de Port-Royal. Etant alors reparti pour Saint-Domingue, il en revint avec un chargement qui fut très-utile

1 Beamish, page 300.

’1 2 Morpain, Delacroix, un Provençal nommé llieord, et deux flibustiers de Plaisance : noms mentionnés par Beamish et dans les registres de Port-Royal, année 1709.

3 Beamish, page 308.

à Subercase; puis il reprit la mer dans l’été de 1708 et ramena à Port-Royal, en moins d’un mois, neuf prises, après avoir coulé à fond quatre navires qui s’étaient défendus 1 .

Il composa alors un chargement de mâts, de planches, de poisson salé et de divers articles pris sur les Anglais, qu’il conduisit à la Martinique, d’où il revint avec les denrées et munitions qui manquaient à Port-Royal; c’était au commencement de 1709. Sur sa route, il rencontra un navire de guerre de Boston. Morpain résista et lui fit éprouver de sérieuses avaries; mais, comme son tonnage était beaucoup plus faible, il se trouva bientôt obligé de prendre chasse pour lui échapper; ce fut alors que, se sentant serré de près par l’Anglais qui le poursuivait, il intervertit les rôles et, virant de bord avec résolution, il aborda son adversaire avec une telle furie, que plus de la moitié de l’équipage anglais (cent hommes) fut massacré avec le capitaine, et que le reste se rendit à discrétion 2 3 .

Le flibustier n’avait perdu que sept hommes. Il ramena sa prise en triomphe à Port-Royal avec son propre chargement ; il y fut reçu avec enthousiasme, et son ovation fut d’autant plus complète qu’il courtisait alors la fille d’un des seigneurs de l’Acadie, Marie, fille de Louis Damours Dechoffours, ce capitaine de sauvages qui possédait le fort de Jemsek sur le Saint-Jean; ce fut sa fiancée qui le couronna dans ce triomphe, et il 1 épousa le 13 août 1709 .

Un autre mariage avait été déjà célébré à Port-Royal, dix-liuit mois auparavant, dans des circonstances analogues : Anselme de Saint-Castin, qui s’était si glorieusement distingué dans les combats de 1707 autour de cette

1 Beamisb, page 306.

« Ibid., page 307.

3 Registres de l’église de Port-Royal.

place, avait été récompensé de sa bravoure en épousant, le 31 octobre. 1707, Charlotte Damours, sœur de la fiancée de notre flibustier 1 . La cérémonie avait été célébrée avec une grande solennité, en présence du gouverneur et aux acclamations de la population acadienne, pour qui les Saint-Castin étaient des héros favoris.

Ce mariage d’Anselme détermina alors celui de deux de ses sœurs : Ànastasie, qui épousa Alexandre Le Borgne de Belle-Ile, fils du seigneur de Port-Royal, et Thérèse, qui épousa Philippe Mius d’Entremont, un des fils de Jacques Mius, baron de Pobomeoup; les deux unions se célébrèrent le même jour 4 décembre 1707. Leur mère, dame Melchide Pidikwamiscou, assitait à la cérémonie, également vénérée par les Acadiens et les Indiens; et, bien que tous ces enfants de Saint-Castin fussent des métis, on voit que, contrairement aux préjugés actuels, leur alliance était recherchée par les premières familles du pays.

Après son mariage, Morpain ne tarda pas à reprendre la mer, et il se trouva jusqu’à cinq et six navires armés en course à Port-Royal; en cette année 1709, ils capturèrent trente-cinq bâtiments, et l’on compta jusqu’à quatre cent soixante-dix prisonniers de guerre dans le pays : c’était une lourde charge et un objet d’inquiétude, de sorte que dans 1 hiver de 1709 on consentit à les échanger à Boston contre quelques prisonniers français2.

Le commerce de Boston était à demi ruiné par les déprédations des corsaires, mais ces grands succès euxmêmes étaient à la fois profitables et funestes à l’Acadie ; ces croisières, en effet, poussaient à bout les Américains, et accroissaient de jour en jour l’irritation extrême qu’ils

’ Registres de l’église de Port-Royal.

2 Correspondance de Subercase. (Archives.)

nourrissaient contre les Français, et le désir haineux de se délivrer de leur fatal voisinage. Les colons français, il faut bien cependant le reconnaître, furent toujours entraînés, en ces circonstances, par l’animosité première des Anglais et par la force des événements. Ils eussent volontiers souscrit à participer aussi peu que possible aux guerres européennes ; mais, se sentant toujours menacés d’agressions redoutables (depuis Àrgall jusqu’à Church) et ne recevant de France qu’une protection très-insuffisante, ils étaient obligés de recourir à des moyens extrêmes de défense irrégulière, par le concours des sauvages et des corsaires; l’animosité des Anglo-Américains devenait alors une rage furieuse, et le remède empirait ainsi le mal, jusqu’à la crise finale qui devait emporter le malade.

Il se formait en effet dans la Nouvelle- Angleterre un orage terrible contre l’Acadie. Samuel Vetch, un des notables de Boston, et Francis Nicholson, gouverneur de la Virginie, avaient été successivement députés à Londres pour presser l’envoi de renforts considérables, afin de réduire l’Acadie et le Canada. Si les réclamations de ces pays étaient peu goûtées à Versailles, celles de Boston étaient mieux appréciées à Londres, où l’on se préoccupait davantage des colonies, en s’isolant plus facilement des guerres continentales; en juillet 1710, il arriva donc à Boston un régiment d’infanterie de marine, des officiers, des munitions de toute sorte, et les fonds nécessaires pour lever et organiser dans la contrée même quatre régiments '. Il est bon de noter ici que ces colonies riches, très-peuplées, éprouvaient toujours le besoin du secours de l’Angleterre pour attaquer le Canada, tandis que ce dernier pays, qui ne possédait pas le dixième de leur population, recevait à peine quelques recrues de sa métropole; on peut ainsi

1 Beatnish, pages 309 et 310.

vérifier à chaque pas les observations que nous avons présentées plus haut sur la virilité respective des deux peuples.

Les menées et les préparatifs des Anglais n’étaient ignorés de personne, et dans toute la Xouvelle-Angleterre on se vantait publiquement que non-seulement Port-Royal, mais le Canada tout entier seraient entièrement subjugués avant deux ans ; c’est en vain que Suberease redoublait ses avertissements et ses demandes de renforts ; à l’intérêt relatif des difficultés présentes, s’ajoutaient cependant les considérations de l’ordre le plus élevé pour l’avenir. En observant les progrès extraordinaires que les Acadiens avaient accomplis par eux-mêmes malgré leur isolement, un esprit intelligent eût pu facilement présumer ce qu’on pouvait attendre d’un peuple qui, depuis quarante ans, se doublait sans immigration en quinze ou seize ans, et d’un pays qui, malgré les guerres et son peu de population, produisait si abondamment toutes les denrées de première nécessité. La défense et. l’avenir du Canada lui-même étaient visiblement liés à la conservation de l’Acadie ; Port- Royal était l’ouvrage avancé de cet immense domaine que nous possédions en Amérique, et si l’on continuait à ne point peupler ces vastes pays par une forte immigration, la perte de cette place compromettait le salut général, en libérant les Anglais de toute inquiétude pour leurs côtes océaniques.

Mais aucune considération ne put émouvoir le gouvernement français, qui depuis deux ans n’avait rien envoyé en Acadie! Port-lloyal, à trois reprises différentes, avait repoussé l’ennemi par une résistance héroïque, et cela suffisait à la cour; cependant ces succès eux-mêmes, si extraordinaires et qui n’avaient été obtenus que par un emploi judicieux du peu de ressources dont disposait Suber case, avaient épuisé le pays; il était donc nécessaire de mettre ce capitaine ingénieux et hardi en état de braver

les efforts des Anglais, sans rencontrer pourtant d’insurmontables difficultés.

Nous avons déjà indiqué plus haut que cinq cents hommes de troupes régulières eussent suffi pour défendre Port- Royal et paralyser en même temps toutes les tentatives de l’ennemi contre le Canada : Subercase eût alors disposé de sept cents soldats, du contingent des sauvages sous les ordres de leurs capitaines, et de la milice acadienne. Dans ces circonstances, il pouvait, laissant deux cents hommes dans la place, disposer tout le reste de ses forces au dehors, de manière à rendre l’armée assiégeante incapable de tenir la campagne. Les sièges que Port-Royal soutint en 1 iOi et en 1 707, et les deux sièges de Louisbourg, trente années plus tard, nous montrent assez que cette méthode était la seule efficace dans ces parages pour la défense du pays : Port-Royal n’était qu’une bicoque, et par trois fois l’armée anglaise fut obligée de lever le siège avec de grosses pertes; Louisbourg, qui était une citadelle de premier ordre, succomba très-promptement toutes les fois qu’elle fut attaquée, faute d’une armée extérieure, destinée à arrêter les progrès des assiégeants, si faible qu’elle pût être.

Ce n’est point une armée de trois mille ni de quatre mille hommes qui eût pu s’emparer de Port-Royal, si l’on eût pris de telles mesures ; or les colonies anglaises étaient hors d’état d’envoyer une armée plus considérable contre l’Acadie, étant obligées de garantir leurs frontières terrestres contre les expéditions dangereuses que le Canada lançait perpétuellement contre elles.

Telle était en effet la disposition de nos deux colonies que, déjà très-difficiles à attaquer par la nature des lieux, elles se soutenaient en outre l’une l’autre comme deux bastions sur un front fortifié; elles forçaient toujours l’ennemi à ne jamais attaquer l’une, sans avoir besoin de se

protéger contre l’autre; la nature avait tout fait pour leur défense, la France ne fit rien pour les conserver!

Que l’on considère cependant ce que sont devenues ces faibles colonies dédaignées et délaissées par la métropole : cette poignée de Français abandonnés dans les déserts, conquis par l’étranger, sont devenus un peuple ; on compte aujourd’hui plus de quinze cent mille Canadiens-Français1, et les Acadiens, malgré des désastres inouïs, sont maintenant plus de cent mille. Qui pourrait nier que ces peuples n’eussent formé une grande nation, s’ils eussent été convenablement défendus, et soutenus par une émigration suffisante? Or, si, conformément aux prévisions de Vauban2, on comptait aujourd’hui les Français par millions dans l’Amérique du Nord, est-ce que la politique générale du monde n’eût pas été profondément modifiée? Reconnaissons donc combien étaient sensées les paroles prophétiques du gouverneur d’Avaugour, quand il écrivait à Louis XIY : « La France peut en dix ans, et à moins de “ frais, s’assurer en Amérique plus de puissance réelle “ que ne sauraient lui en procurer cinquante années de « guerre en Europe. »

Mais, tandis que nous poursuivions l’ombre au lieu de la réalité, l’Angleterre ne prit point le change; elle comprenait toute l’importance de ses domaines transatlantiques, et concentra avec persistance ses efforts contre le Canada et l’Acadie, dont le voisinage était si funeste au développement de ses colonies. Quant à la cour de France, on y fut très-heureusement surpris de voir les nôtres repousser avec une telle opiniâtreté les invasions anglaises ;

1 Recensement de f871 au Canada. — Recensement des États- Unis : New-York, — Vermont, — Massachusetts, — Convention des Canadiens établis aux États-Unis. — Les Canadiens aux Jitats- Unis, par l’abbé Chandonnet. Montréal, 1872.

2 Les Oisivetés de Vauban.

cela donna matière à beaucoup de compliments, mais sans qu’on se souciât davantage de soutenir cette résistance courageuse et cette bonne fortune inattendue. On se rappelle involontairement les inqualifiables désordres de la cour de François Ier, alors qu’il laissait périr de misère et de faim ses armées d’Italie; c’est en vain qu’elles étaient commandées par les capitaines les plus valeureux et les plus habiles, ils étaient réduits à maudire leur impuissance, même avec la victoire sous la main !

Le brave et intelligent gouverneur de Port-Royal vit échouer de même pendant trois ans ses demandes urgentes, ses supplications réitérées ; après le séjour de la Venus et de la Loire en 1708, il ne l’eçut plus un homme ni un écu 1 , ayant à peine du papier pour écrire sa correspondance. Il gagna ainsi l’été de 1710, époque où l’on eut à Port-ltoyal des nouvelles précises et certaines de l’armement qui s’opérait dans le port de Roston, plus considérable, plus menaçant que tous ceux qui avaient précédé. L’escadre de la Grande-Bretagne était arrivée dans ce port en juillet, avec un régiment d’infanterie de marine ; chacune des colonies de la Nouvelle-Angleterre levait ses milices, tant pour attaquer l’Acadie que pour couvrir la contrée du côté du Canada; on activait de toutes parts la réunion des navires et des munitions nécessaires.

I! se trouva précisément qu’en cet instant critique les corsaires, si nombreux les années précédentes, avaient tous quitté l’Acadie, chassés par une épidémie*; nonseulement on perdait avec eux un secours efficace, mais aussi les ravitaillements de toute nature que leurs croisières faisaient affluer à Port-Royal, où l’on se trouva bientôt très-médiocrement approvisionné. La garnison se com-

1 Correspondance de Subercase. (Archives.)

* Correspondance de Subercase. — Actes de l’église de Port- Royal.

posait de quatre compagnies de marine qui comptaient à peine cent soixante hommes ; Subercase fit bien un appel à Saint-Castin, aux autres capitaines et aux Indiens, mais ces derniers étaient dégoûtés par la parcimonie et la négligence du gouvernement français. On ne leur faisait plus de présents, pas même les distributions normales de munitions de guerre; ils se sentaient en outre découragés en comparant le petit nombre et le dénûment des Français avec la multitude toujours renaissante et toujours croissante des Anglais; l’absence complète de tout renfort achevait de grandir leur méfiance, et il devenait très-difficile de les mettre en mouvement. Saint-Castin et plusieurs autres vinrent donc accompagnés d’un nombre d’hommes si restreint, que l’on ne put songer à organiser une petite armée extérieure, comme on l’avait opéré avec tant de succès dans les sièges précédents.

On pouvait d’autant moins y songer que les Acadiens eux-mêmes étaient atteints par cette épidémie du découragement ; se sentant isolés et comme abandonnés dans le désert par la mère patrie, en face de l’animosité persistante et passionnée des Anglais; ils étaient à la fin saisis d’une inquiétude vague, qui ressemblait à de l’effroi. Seul M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, envoya à leur aide un détachement de milice canadienne 1 ; mais cette faible troupe, peu exercée à la vie militaire, et encore moins propre à régis ter aux influences de son entourage, fut d’un médiocre secours. Ces hommes se laissèrent aller à rabattement général, plusieurs désertèrent2, et c’est à tort certainement que Carneau, dans son Histoire si excellente d’ailleurs, reproche à Subercase de n’en avoir pas tiré meilleur parti.

1 Carneau. — Cliarlevoix.

2 Lettre Je Subercase au ministre, du 1er octobre 1710.

Telle était la situation de l’Acadie à la fin de l’été 1710, lorsque la flotte anglaise, partie de Boston le 18 septembre, atteignit l’entrée du bassin le 24; elle portait trois mille quatre cents soldats et Aicholson, qui commandait l’ expédition, fit aussitôt sommer Subercase de se rendre. Si celui-ci n’eût écouté que le sentiment général de ceux qui l’entouraient, ce que l’on appelle l’opinion publique, il fût aussitôt entré en pourparlers avec le commandant anglais; mais c’était un homme énergique , habile, plein de ressources; il s’était déjà trouvé plus d’une fois en pareille aventure à Plaisance et à Port-Royal : son courage et son sang-froid avaient certainement sauvé cette dernière place malgré elle, lors de la première attaque de 1707. Il résista donc à l’entrainement, et bien qu’il eût conscience de toute sa faiblesse, il résolut de tenter encore la fortune en dépit des circonstances, et répondit avec une certaine hauteur à Nicbolson de venir chercher lui-même les clefs du fort.

Les Anglais du reste n’avançaient qu’avec circonspection : la résistance victorieuse qu’ils avaient rencontrée jusqu’alors, les échecs inattendus et répétés qu’ils avaient subis, malgré la puissance de leur marine et la supériorité de leur nombre, les mettaient en garde contre toute témérité présomptueuse. Ce ne fut que le 6 octobre qu’ils commencèrent leur débarquement; ils ne rencontrèrent aucune opposition. Subercase avait trop peu de monde poulies combattre, et d’ailleurs, comme il nous l’apprend luimême, il était si peu sûr de ses hommes qu’il n’osait les faire sortir du fort, de peur qu’ils n’y rentrassent point \ Il se contenta donc de diriger contre l’ennemi le feu de l’artillerie; ce qu’il fit avec assez de succès pour obliger celui-ci à se replier en arrière après avoir perdu quelques

1 Garneau. — Bearnish, page 313.

* Charlevoix.

hommes. Ayant alors changé la direction de leur attaque, les Anglais parvinrent, à la faveur d’un feu violent, dirigé par leur flotte contre les remparts, à s’en rapprocher du côté du ruisseau de l’Aiguille ; mais le lendemain Subercase fît un si j udicieux usage de ses canons qu’il contraignit encore les assaillants d’abandonner cette situation nouvelle, aussi bien que les travaux d’une batterie qu’ils commençaient à établir. Le 9, deux galiotes bombardèrent le fort, mais vainement; le feu de la place atteignit encore les troupes anglaises et jeta un grand désordre dans leur camp.

La résistance était donc opiniâtre et d’autant plus remarquable que le commandant français, n’ayant qu’une garnison très-faible et mal disposée, entendant parler de tous côtés de capitulation, ne pouvait en quelque sorte compter que sur lui-même et sur quelques hommes d’élite qui le secondaient. Malgré ces circonstances défavorables, s’il eut pu être soutenu, comme en 1707, par une forte diversion au dehors; s'il se fût trouvé, répandus dans la campagne, sept ou huit cents hommes, Acadiens, Indiens et réguliers, bien armés et bien commandés, il n’est pas certain que les assiégeants, malgré leur nombre considérable (3, 400), malgré leur puissante flotte et malgré leur artillerie, eussent eu un meilleur sort (pie ceux qui les avaient précédés.

Mais c’est à peine si Saint-Castin, réduit à quelques Abénakis qui lui étaient personnellement dévoués, parvint a harceler 1 ennemi de manière à gêner ses opérations ; le brave Subercase n avait d autres forces que sa garnison découragée, dans un fort à moitié ruiné; c’est assez dire «pie le temps de la résistance était nécessairement trèslimité. Le 9 et le 10 octobre, les Anglais poussèrent activement leurs tranchées, de manière à établir une batterie abritée qui fit le plus grand mal aux assiégés; un des

Latour du cap Sable (Charles de Latour), qui s’était joint à la garnison, fut dangereusement blessé sur les parapets, et un angle du magasin à poudre fut emporté ; le feu devint si violent que cinquante habitants et sept soldats, forçant la consigne, parvinrent à se sauver hors de la place. Le 11, le reste des habitants, épouvantés, présentèrent à Subercase une pétition afin qu’il traitât avec les Anglais1.

Cependant celui-ci résistait toujours, et le 12 octobre, aiguillonnant le courage des uns , suscitant l’activité des autres, il répondit encore feu pour feu aux batteries ennemies qui commençaient à l’environner de toutes parts, mais il se sentait moralement abandonné de tout le monde; il réunit donc ses officiers en conseil, et sur leur avis il envoya un enseigne en parlementaire demander que les femmes et les enfants réfugiés dans le fort pussent en sortir. Nicholson refusa d’adhérer à cette ouverture, mais il envoya vers Subercase le colonel Reding, pour traiter directement de la reddition du fort. La capitulation fut signée le lendemain 13 octobre. Il y avait dix-neuf jours que cette mauvaise bicoque de terre et de bois, hors de la portée de tout secours et privée de tout appui, résistait à l’armée et à la flotte anglaises ; cette résistance opiniâtre et héroïque fut du moins récompensée par les conditions très-honorables qu’obtint le commandant de la place :

u La garnison sortira en ordre de bataille avec armes <( et bagages, tambours battants et les couleurs au vent. « — Il lui sera fourni les navires et les provisions suffi— u santés pour se rendre à la Rochelle ou à Rocliefort. Elle « emmènera avec elle six canons et deux mortiers à son a choix. — Les officiers emmèneront tous leurs effets. — a Les habitants qui demeurent dans le rayon de Port- « Royal auront le droit de conserver leurs héritages, ré-

1 Beamisli.

« coites, bestiaux et meubles, en prêtant le serment « d’allégeance; s’ils s’y refusent, ils auront deux ans pour “ vendre leurs propriétés et se retirer dans un autre pays. “ Les ornements et les vases sacrés de la chapelle seront « remis à l’aumônier; il sera fourni un vaisseau aux cor- “ saires des Antilles pour leur rapatriement, etc., etc. »

Ces termes de composition, si avantageux et si rares, étaient exclusivement dus à l’intrépidité et à l’énergie de Subercase, qui avait dû lutter autant contre le découragement et l’indiscipline des siens (pie contre le feu de 1 ennemi. Il est même probable que Nicholson ne se fût point montré aussi accommodant, s’il n’eût été sous l’influence des souvenirs de 1707 : l’hiver s’approchait en eftet, et si les Français eussent pu prolonger leur résistance, ou opérer quelques diversions au dehors, les assiégeants auraient été obligés de se retirer dès les premières gelées, comme dans les sièges précédents.

La place de Port-Royal fut donc remise aux Anglais; la garnison sortit les armes à la main, mais vêtue de guenilles, et son dénûment était poussé à un tel point qu’il lut impossible de taire sortir les canons réservés par la capitulation; il est évident (pie 1 audace et le sang-froid du commandant avaient seuls dissimulé ce triste état de choses, en faisant prendre le change aux Anglais. La garnison ne put donc emmener avec elle qu’un mortier traîné par les soldats; mais de cette pénurie même l’ingénieux Subercase, qui devait être un Gascon s'il n’était un Dauphinois, lit. sortir un prolit et des ressources inattendues ; a moins que cet effet n eût été calculé d’avance par une îuse de son esprit; quoi qu’il en soit, profitant d’un cci tain picstige que ses anciens succès, son courage personnel et son intelligence lui avaient toujours conservé durant ces négociations, il parvint à obtenir de Nichôlson qu il achetât et payât comptant tout ce qu’il laisserait sur

INVASION ANGLAISE ET CONQUÊTE. 3r5

les remparts faute de pouvoir l’emmener : il se fît remettre ainsi 7, 499 livres et 10 sols1 *, somme inappréciable pour un chef de corps dénué de toutes ressources depuis longtemps, et ne vivant que sur un crédit qui souvent lui faisait défaut8; il put ainsi régler les dettes les plus pressantes, et distribuer avant l’embarquement une certaine solde à ses officiers et à scs soldats.

Les Anglais exécutèrent loyalement ces conventions, sans cliercker à se prévaloir du délabrement de la place, comme il arrivait très-souvent à cette époque; Saint-Castin, qui commandait quelques tirailleurs au dehors, fut libre de retourner chez lui sans être inquiété; il fut même chargé d’escorter un officier anglais que Nicholson dépêcha par terre au Canada, pour prévenir M. de Vaudreuil de cette capitulation, et négocier en même temps un échange de prisonniers.

La garnison et les officiers, au nombre de cent cinquante-six hommes, furent embarqués pour la Rochelle 3 ; les employés, quelques marchands et engagés et même un petit nombre d’habitants qui voulurent profiter de la capitulation, se firent transporter à Nantes, où ils arrivèrent le l'r décembre 1710 : le tout formait deux cent cinquantedeux personnes, y compris les femmes et les enfants4. On comptait du reste parmi eux fort peu d’habitants, car en comparant le recensement de 1707 et celui de 1714, qui sont l’un et l’autre nominaux, on retrouve dans le second toutes les familles citées dans le premier, à l’exception de dix-neuf, parmi lesquelles quatre avaient quitté Port-Royal pour aller à Chipody ou aux Mines; on ne peut donc pas évaluer à plus de quinze le nombre des familles qui retour-

1 Beamisli.

5 Lettre de Subercase, du 1er octobre 1710. (Archives.)

3 Ch arle voix.

4 Broadhead, Documents de Paris, page 929.

nèrent en France à cette époque, et ces familles étaient toutes d’un établissement récent dans le pays, il est facile de s’en convaincre par l’étude des recensements; de sorte que toutes les vieilles souches acadiennes demeurèrent sur les héritages où leurs pères vivaient déjà depuis trois ou quatre générations.

Les Anglais changèrent aussitôt le nom de Port-Royal en celui d’Annapolis, en l’honneur de la reine Anne; l’Acadie reçut le nom de Nouvelle-Écosse, et ils laissèrent dans le fort comme gouverneur le colonel Vetch avec quatre cent cinquante soldats; le reste de leur armée se rembarqua très-promptement pour Boston le 28 octobre, douze jours après la capitulation.

La prise de Port-Royal n’était en effet pour les Anglo- Américains que le préambule d’une expédition bien autrement importante contre le Canada, et l’on avait hâte de retirer les troupes de ces parages dont l’accès et le ravitaillement étaient très— difficiles. Ce fut l’année suivante (1711) <pie la flotte américaine fut dirigée contre le Canada, agression inutile qui échoua après avoir essuyé de grandes pertes; mais la conquête de Port-Royal fut maintenue, et la paix d Utrecht en 1713 la consacra comme un fait définitif, en attribuant aux Anglais tout le territoire de l’Acadie.

La 1 rance cédait l’Acadie à l’Angleterre comme un objet de peu de valeur; sans explications, sans conditions spéciales; les limites ne furent meme pas déterminées; on se contenta de stipuler que des commissaires, nommés par les deux couronnes, fixeraient ultérieurement la ligne des frontières.

«Le Roy très -chrétien, disait le traité d’Utrecht « (ai tide 12), délivrera a la reine de la Grande-Bretagne, « les îles de... etc., etc., etc . et aussi toute la Nouvelle-

« Ecosse ou Acadie comprise dans ses anciennes limites ;

« et aussi la cité de Port-Royal appelée maintenant Anna-

« polis-Royal, . et ensemblement le domaine, la pro-

« priété et possession, et tous les droits que ledit Roy « ou quelqu’un de ses sujets peuvent posséder dans les- « dits lieux, et les habitants en sont cédés et soumis à la « reine de la Grande-Bretagne.

« Article 14. Il est expressément convenu que dans

« toutes lesdites places et colonies, . les sujets dudit

« Roy auront la liberté pendant un an de se retirer dans « un autre lieu, à leur convenance, en emportant tous u leurs biens meubles; mais ceux qui voudront y rester u et être sujets du roi d’Angleterre, jouiront du libre a exercice de leur religion, selon l’usage de l’Eglise de « Rome, aussi loin que les lois de la Grande-Bretagne a peuvent le supporter. »

Tels étaient les termes du traité d’Utrecht, contenant à peine une garantie assez mal définie de la liberté religieuse des habitants ; quant à la condition civile et politique des personnes, elle était laissée dans la plus grande indétermination. Heureusement que, trois mois après la signature du traité, la reine Anne voulut bien le compléter par une interprétation plus favorable, ainsi qu’il résulte de la lettre royale suivante, adressée le 23 juin 1713 à Nicholson.

« Ayant égard à la bienveillance avec laquelle le Roy u très-chrétien a remis leurs peines à plusieurs de ses u sujets condamnés pour cause de leur attachement à la a Réforme; c’est notre vouloir et bon plaisir que tous u ceux qui tiennent des terres sous notre gouvernement « en Acadie et Terre-Neuve, qui sont devenus nos sujets

“ par le dernier traité de paix, et qui ont voulu rester a sous notre autorité, ayent le droit de conserver leurs « dites terres et tenures, et d’en jouir sans aucun trouble, « aussi pleinement et aussi librement que nos autres « sujets peuvent posséder leurs terres ou héritages, et « aussi qu’ils puissent les vendre de même, s’ils viennent « à préférer aller s’établir ailleurs. »

Cet acte créa pour les Acadiens une situation nouvelle, et il ne faut point le perdre de vue, pour apprécier et juger avec justice leur longue et malheureuse histoire. Désormais ils pouvaient quitter l’Acadie, non pas seulement dans le délai d’un an, mais quand ils le voudraient; non-seulement ils pouvaient quitter l’Acadie avec leurs meubles, mais la propriété des terres leur restait pleine, entière et sans réserve; ils pouvaient en jouir et les vendre, et ils avaient le droit d en emporter le prix pour aller former de nouveaux établissements, en tous lieux, en tout temps, comme il leur plairait.

Au moment où ce pays passait ainsi sous la domination anglaise, on y comptait, répartis dans les quatre districts de Port-Royal, des il Unes, Beaubassin et Chipody, deux mille cent habitants; nous laissons de côté à dessein, dans cette énumération, les Acadiens qui demeuraient sur la live droite de la baie Française (baie de Fundy), dans la vallée du fleuve Saint-Jean, parce (pie ce pays restait sous la domination de la France.

Cette population si minime parait au premier abord bien peu digne de considération; il y avait déjà plus de cent ans, en effet, que M. de Poutrincourt avait jeté les premiers fondements de cette colonie. Mais quand on réfléchit au petit nombre démigrants qui vinrent de l' lance se fixer en Acadie (soixante familles environ, et cent cinquante célibataires) ; quand on songe aux inva-

sions, aux difficultés et aux souffrances de tout genre que ces pauvres gens eurent à subir, il y a lieu de s’étonner de trouver un tel nombre d’babitants si solidement établis dans le pays.

Mais ce petit peuple devient bien plus intéressant et plus digne d’étude, quand on jette les yeux sur la suite de son histoire et sur le développement rapide, considérable qu i! prit dans la suite, malgré la conquête et la domination étrangère. Ses nouveaux maîtres en faisaient si peu d’état, qu’ils entretenaient à peine une petite garnison à Port-Royal. Abandonnées au milieu des brouillards de Terre-Neuve, délaissées et oubliées par le monde entier, ces familles continuèrent à s’accroître en nombre et en richesse ; tous les seize ans leur nombre se doublait, et elles devinrent promptement l’origine d’une population considérable, comme on peut le voir dans les chapitres .suivants.

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