‹ Une Colonne dans le Soudan français (1886-1887) (volume 2)Chapitre 1 sur 24 · DANS · texte numérisé non relu

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Je crois être utile aux officiers des troupes coloniales, en leur donnant ici le récit de la dernière expédition du Diakha, que j'ai dirigée contre le fameux marabout Mahmadou-Lamine, rendu célèbre en ces derniers temps, par le siège de notre fort de Bakel.

Nos barbares adversaires des régions africaines ne sont pas à dédaigner, et il y a utilité à connaître les principes d'après lesquels nos commandants supérieurs du Soudan français ont dirigé leurs opérations dans des circonstances analogues à celles où se sont trouvés les Anglais et les Italiens.

On sait que la France s'est donné la tâche d'ouvrir h son influence et à son commerce la partie du Soudan africain, que baignent les cours supérieurs du Sénégal et du Niger. Tandis que les Anglais et les Allemands s'avancent parles embouchures du Grand-Fleuve et le long de la côte de Guinée, nos compatriotes, prenant notre colonie du Sénégal pour base de leurs opérations, ont poussé peu à peu les postes français jusqu'au Niger, à plus de 3^000 kilomètres de Saint-Louis. En moins de six ans, toute cette région est devenue française, et aujourd'hui, à la suite de la campagne de 1886-87, le Soudan français comprend l'ensemble des territoires situés entre les possessions

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anglaises de Sierra-Leone et et la république de Libéria, d une part, le Sahara et le royaume de Macina, d'autre part.

Chacune des étapes de notre marche en avant a été marquée par une campagne militaire, rendue des plus pénibles par Tinsalubrité du climat, par la difficulté des approvisionnements et par la nature particulièrement fourrée des pays traversés, et surtout par la faiblesse de nos troupes, perdues dans ces vastes régions inconnues, au milieu d'ennemis dix fois supérieurs en nombre et que surexcitait le plus souvent un vif sentiment de fanatisme religieux. On se rappelle encore les échecs qu'ont fait subir aux colonnes anglaises les sauvages soldats du Mahdi, et, plus récemment, le sanglant désastre de Dogali, qui a ému si douloureusement les sentiments patriotiques des Italiens. La guerre coloniale obéit, comme la guerre d'Europe, à des règles générales que l'on ne viole pas impunément, et qu'il est d'autant plus nécessaire d'observer, que tout échec conduit fatalement à un désastre et que les alliés de la veille se rangent aussitôt du côté des vainqueurs, dont le flot monte furieux et impitoyable contre les envahisseurs de race exécrée.

La période d'organisation et de préparationjoue, surtout dans nos expéditions coloniales, un rôle essentiel et tous les détails doivent être soigneusement prévus avant le départ des colonnes, tant au point de vue de leur organisation et de leur composition particulières qu'en ce qui concerne les mesures tactiques à prendre en cas de rencontre avec l'ennemi. On pourra encore se convaincre de la possibilité des manœuvres stratégiques sur ces théâtres d'opérations spéciaux et en présence d'adversaires que troublent toujours nos mouvements combinés, pourvu qu'ils soient exécutés avec rapidité et vigueur.

Au moment où j'étais appelé au commandement supérieur du Soudan français, la situation était celle-ci. Le fanatique marabout Mahraadou-Lâmine avait étendu sa domination dans les contrées situées sur les deux rives de la Falémé, entre le Bafing, la Gambie et le Sénégal. Son autorité grandissante menaçait d'envahir jusqu'à nos possessions, directement placées sous la protection de nos forts. Comme El-Hadj-Oumar, l'ancien adversaire du gouverneur Faidherbe, il voulait fonder à notre détriment un vaste empire musulman. Une expédition heureuse, habilement conduite pendant l'hivernago de 1886, l'avait rendu

maître de la capitale du Bondou, état protégé par nous. Il avait fait décapiter le roi du pays, incendier les villages récalcitrants ; puis, emmenant tous les habitants en esclavage, s'était retiré à Dianna, non loin des rives de la Gambie.

Mahmadou-Lamine avait organisé là de formidables fortifications, et de ce point dirigeait de fructueuses et sanglantes razzias sur les pays environnants, qu'il dominait par la terreur, élargissant de plus en plus le cercle de ses déprédations et de son influence. Notre commerce, l'existence même de nos comptoirs du Sénégal, étaient en question. Les populations inquiètes, agitées, attendaient impatiemment le parti que nous allions prendre.

S'enfoncer vers le Niger dans ce grave état de crise eût été une grande imprudence. La révolte aurait surgi dès mon départ; mes communications avec Saint-Louis auraient été rapidement coupées. Je résolus d'aller chercher le marabout jusque dans sa place d'armes de Dianna, malgré l'éloignement de ce point et malgré l'inconnu qui planait sur la région où dominait notre adversaire. Rarement colonne française s'était autant éloignée de sa base d'opérations.

C'est ainsi que fut décidée l'expédition du Diakha.

PLAN d'opérations ET MESURES PRÉLIMINAIRES.

Les pays qui avaient reconnu l'autorité de Mahmadou-Lamine, et qui se préparaient à lui fournir leurs contingents pour marcher de nouveau sur nos comptoirs du Sénégal, s'étendaient : 1» sur la rive gauche de la Falémé, depuis Sénoudébou jusqu'en Gambie ; 2^ sur la rive droite de la même rivière jusqu'au Bafing.

Il était nécessaire de ramener ces deux grandes régions dans le devoir, en leur montrant nos colonnes. Il fallait, de plus, combiner les mouvements de ces colonnes, de manière qu'elles se rencontrassent à Dianna, centre probable de résistance du marabout.

Deux officiers de l'état -major, le lieutenant d'artillerie de marine Bonnacorsi et le lieutenant d'infanterie de marine Quiquandon, reçurent l'ordre de faire, avec toute la discrétion possi-

ble, la reconnaissance des routes que nos colonnes pourraient suivre à travers le Bondouetle Bambouk. Parvenus à Saint-Louis le 15 octobre, ces deux officiers se dirigeaient aussitôt sur Bakel, pour accomplir leurs missions.

J'extrais les lignes suivantes des instructions que je remis au lieutenant Quiquandon :

« ....Vous vous ferez débarquer à Koyes et vous vous transporterez aussitôt que possible k Mansonnah. Tâchez de passer inaperçu ; ne dites pas surtout autour de vous que vous appartenez à Tétat-major du commandant supérieur. Ayez un costume aussi peu apparent que possible, et voyagez dans l'appareil d'un simple explorateur, à la recherche des produits du pays. Faites, en un mot, le nécessaire^ pour qu'on s*occupe le moins possible de vous et qu'on ne se doute pas de la mission dont vous êtes chargé.

« Vous vous dirigerez par Mansonnah et le défilé de Kourdaba vers la haute Falémé, en faisant une reconnaissance aussi discrète que possible du pays. Vous dresserez la situation politique du Bambouk, du Kamanan, du Diakha, etc. Vous savez que le marabout Màhmadou-Lamine passe pour avoir élu domicile dans cette dernière région. Vous prendrez donc tous les renseignements nécessaires pour nous la faire connaître. Qu'est-ce que le Diakha ? Quel en est le chef-lieu ? Quels en sont les villages les plus importants ? Quelle est la nature du pays ? Quel est le chiffre approximatif de la population ? A quelle race appartientelle ? Où est Mahmadou-Lamine ? Quelles sont ses forces ? Estil isolé ou entouré d'adeptes nombreux ? Quelle est son influence dans la région ? Ses derniers échecs ont-ils réduit son crédit ? Quels sont ses partisans les plus résolus ? Est-il fortifié dans un tata * ? Tieni-il la rase campagne ? A-t-il des cavaliers, des armes ? A-t-il pu renouveler ses munitions après la dernière campagne ? Quelles sont ses relations avec les chefs du Bambouk et des États voisins ? Où se retirerait-il en cas de défaite ?

« Prenez des renseignements sur les villages de la haute Falémé : Saroya, Fontambé, Kolobo, etc.

« Vous étudierez ensuite aussi complètement que possible la marche d'une colonne de 500 à 600 hommes et de 200 à 250

1 Enceinte en troncs d'arbres et maçonnerie, entourant les yiUages indigènes.

chevaux et mulets par la voie que vous aurez suivie. Quel est le meilleur point pour aboutir sur la haute Falémé, sur les derrières du marabout ? Quelle est, par exemple, la roule la meilleure et la plus directe pour alteindre Saroya ? Nos pièces et nos mulets pourront-ils passer ? Quel est l'état des marigots en novembre et décembre ? Quelles sont les ressources du pays en mil, riz, viande fraîche, etc. ? Quels seront les lieux d'étapes? Quelles sont les distances ? Combien de jours durera la marche ? Quel approvisionnement de vivres faudra-t-il emporter ?

« En un mot, vous ne négligerez rien de ce qui pourra m'éclairer sur la situation politique et militaire du pays et me permettre d'élaborer un plan d'opérations, dans cette direction, contre le marabout. Bien entendu, vous rapporterez un croquis rapide, mais détaillé, de votre itinéraire, ainsi qu'un croquis par renseignements, du Diakha et de la haute Falémé, où vous n'aurez pu pénétrer.

« J'insiste de nouveau sur la discrétion absolue qu'exigera votre mission, qui ne peut être couronnée de succès qu'à ce prix. Il ne faut pas que l'on se doute de vos intentions, encore moins des miennes. Il vous faut jeter le désarroi dans le pays au sujet de nos futures opérations. Parlez des autres chefs de la région, comme du marabout. Cherchez par tous les moyens possibles à donner le change. Posez des questions contradictoires. Donnez î\ entendre à tous que la colonne va se diriger sur Kita et sur Bammako, comme les autres années. Faites courir le bruit chez les Malinkés que nous en avons fini avec Lamine, et que nous ne voulons plus nous occuper de lui. Tâchez de vous ménager des guides et des intelligences pour le cas où nous exécuterions l'opération projetée.... »

Des instructions analogues, remises au lieutenant Bonnacorsi, s'appliquaient au cas d'une colonne opérant le long de la rive gauche de la Falémé et s'avançant directement sur Dianna.

Les comptes rendus de ces missions, accomplies avec la plus grande intelligence par les deux officiers, m'étaient remis le 15 novembre, dès mon arrivée à Bakel. Les renseignements qu'ils contenaient étaient suffisants pour confirmer le principe de la constitution de deux colonnes et fixer les points où elles devraient tout d'abord se former et se concentrer.

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