‹ Une Colonne dans le Soudan français (1886-1887) (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · PRÉPARATION DANS LES CAMPS D'ARONDOU ET DIAMOU · texte numérisé non relu

PRÉPARATION DANS LES CAMPS D'ARONDOU ET DIAMOU

En même temps que les vivres étaient réunis à Sénoudébou et Bontou, les deux colonnes se constituaient dans leurs camps d'Arondou et Diamou et se préparaient, par une instruction spéciale appropriée aux conditions particulières de la guerre séné^ gambienne, à entrer en campagne.

Les tableaux d'effectif indiquaient d'une manière détaillée la composition de chaque colonne. Leur organisation présentait certaines innovations, qu'il m'avait semblé utile d'y introduire, à la suite de l'expérience des campagnes précédentes et des difficultés particulières résultant du climat et des distances à parcourir.

Ces innovations étaient les suivantes :

1** Armement des tirailleurs sénégalais et de V infanterie de marine au moyen des kropatschecks modèle iSSi, — Nos colonnes dans le Soudan ont toujours à agir contre un ennemi très supérieur en nombre. L'insalubrité du climat, la difficulté des approvisionnements, leur font un devoir d'agir rapidement et d'une manière décisive. D'un autre côté, les pertes en hommes sont à éviter le plus possible; car il est difficile de recevoir des renforte

et de remplacer les blessés ou les tués. Il faut, d'ailleurs, savoir que tout échec de nos armes dans le Soudan conduirait immédiatement à un soulèvement général des populations.

Il ressort de ces considérations que l'armement h mettre entre les mains des fantassins de nos colonnes doit être le plus perfectionné possible, ce qui me conduisit à faire délivrer k tous les hommes d'infanterie de marine et aux tirailleurs des armes à répétition, malgré l'avis souvent contraire des officiers commandant ces troupes.

Pour l'infanterie de marine, il ne pouvait y avoir d'objections sérieuses. Toute l'armée française va être munie incessamment de ces armes à répétition. Ce n'était donc que devancer de quelques mois une mesure qui allait prochainement devenir générale.

Quant aux tirailleurs sénégalais, leurs officiers faisaient ressortir le tempérament particulier de leurs soldats noirs, Tinsuffisance de leur instruction dans le lir, et la consommation énorme de munitions qui résulterait de l'adoption de ces armes. Je passai cependant outre, car les mêmes raisons avaient été données en 1880, à l'époque où il s'était agi de remplacer le fusil double des tirailleurs par le fusil Gras. Et, cependant, ces dernières armes avaient seules permis à nos troupes indigènes de combattre avec succès les peuplades, bien supérieures en nombre, qui ont voulu nous interdire l'accès de la vallée du Niger.

Les kropatschecks furent donc distribués aux uns et aux autres, et l'instruction sur l'emploi de cette arme fut poussée activement. Les hommes furent surtout exercés aux feux de salve, dontl'efiFet devait être terrifiant sur les bandes indisciplinées de nos adversaires.

2® Monter l'infanterie de marine et tous les Européens de la colonne avec des mulets et chevaux du pays. — L'Européen ne marche pas dans le Soudan. C'est un fait bien reconnu. L'intensité des rayons solaires, jointe à l'anémie tropicale, qui atteint plus ou moins les blancs séjournant sous ce climat, ne lui permet pas de déployer la vigueur nécessaire pour exécuter les longues marches de nos colonnes. On pourrait tout au plus admettre qu'un homme vigoureux, bien nourri, ne portant aucun chargement, marchant autant que possible en dehors des heures chaudes de la journée, pourrait voyager à pied et parcourir une certaine étendue du pays. Mais il n'en saurait être de même pour

un soldat, chargé de ses armes, de ses munitions et de ses vivres, qui n'est pas libre de choisir ses heures de marche, qui est astreint à un service de nuit très pénible, et qui a, en moyenne, la fièvre tous les huit jours. S*agit-il de longues marches, entreprises en pays hostiles, de concert avec nos troupes indigènes, le soldat européen s'arrête au bout de peu de temps, se laisse aller au bord du sentier, laisse filer la colonne et, quand il se relève, ne retrouve plus sa trace et tombe aux mains des coureurs ennemis. Celui qui, doué d'une énergie h toute épreuve, veut aller jusqu'au bout, se couche dès l'arrivée à l'étape et reste incapable de rendre le moindre service pendant toute la journée.

J'admis donc en principe que chaque soldat européen serait monté . Cette combinaison fournissait , d'ailleurs , d'autres avantages. En premier lieu, elle supprimait les mulets à cacolets de l'ambulance, puisque chaque homme possédait sa monture. Ces mulets à cacolets n'auraient, du reste, pu trouver leur emploi dans les régions que nos troupes allaient parcourir, à cause des arbres épineux qui interceptaient la marche et forçaient chacun à se coucher h tout instant sur son cheval.

De plus, les hommes montés pouvaient recevoir chacun quatre jours de vivres au moins, ce qui diminuait considérablement le convoi de mulets et de porteurs à traîner avec soi.

Le peloton d'infanterie de marine, dans chacune des deux colonnes, fut donc monté sur des mulets. Comme il n'existait pas un nombre suffisant de selles, les mulets furent délivrés tout bâtés, ce qui permettait même, à un moment donné, dans les séjours par exemple, de remettre les fantassins à pied et d'utiliser leurs montures pour aller chercher les vivres aux dépôts en arrière.

Les bâts furent installés d'une manière uniforme, de façon à pouvoir porter, en outre du cavalier, ses armes et quatre jours de vivres au moins pour l'homme et sa monture. Les étrivières furent remplacées par des cordes, terminées par de petites planchettes, servant d'étriers. L'homme n'était certainement pas très à son aise, mais il évitait les fatigues de la marche et pouvait arriver frais et dispos sur le lieu du combat.

Chaque peloton fut exercé à monter rapidement à mulet et à en descendre, à marcher par un, par deux, à s'arrêter, etc. Les hommes apprirent vite à se servir de leurs montures. Le mou-

vement de mettre pied à terre, jeter les brid es des animaux aux conducteurs indigènes (à raison d'un par trois mulets), se rassembler en armes et commencer les feux de salve, ne demandait pas cinq minutes.

Les sous-officiers et gradés européens des compagnies de tirailleurs, ainsi que les canonniers, reçurent des petits chevaux du pays ou des mulets comme montures.

Aucun' Européen, en un mot, ne fut laissé à pied.

C'est à cette mesure que j'attribue surtout la facilité avec laquelle la colonne a effectué ses grandes marches sur Dianna, et le petit nombre de décès qui ont eu lieu pendant les opérations : ils ne se sont élevés qu'à trois pour les deux colonnes.

3^ Introduction dans la !'• colonne des pièce$ de 80°^ et de 65mm, Nos colonnes du haut Sénégal n'avaient employé jusqu'à la dernière campagne que des pièces de 4 de montagne. Ce matériel, en raison de sa rusticité, avait jusqu'alors rendu de très grands services; mais ses effets avaient été souvent insuffisants dans le Soudan, où les villages, entourés de forts t4ztas en terre ou de solides enceintes en troncs d'arbres (sagnés), offraient une grande résistance aux projectiles employés. Le peu de justesse de ces pièces ne permettait pas, d'ailleurs, de pratiquer les brèches avec toute la rapidité désirable ni de produire des effets assez meurtriers sur les défenseurs des tatas, ce qui exposait nos troupes à des assauts toujours dangereux. Pour les mêmes raisons invoquées pour l'introduction dans nos colonnes des armes à répétition, il fallait songer à armer notre artillerie d'engins plus perfectionnés et produisant surtout des effets plus meurtriers. Restait d'ailleurs à examiner si ces pièces, en raison de la délicatesse de leur mécanisme, pouvaient supporter victorieusement l'épreuve d'une campagne dans le Soudan, où les routes manquent, où les cours d'eau et marigots doivent être franchis à gué, où l'harmattan soulève une poussière abondante, enfin, où le climat ne permet pas d'employer un grand nombre de canonniers européens, rapidement mis hors de service par les maladies locales.

La 1" colonne reçut donc comme artillerie une section de 80"^™ de montagne, tandis que la 2e colonne recevait une section de 4 de montagne. De plus, comme il se trouvait à Kayes 4 pièces de ggmm^ il fut organisé encore à Arondou une section de 65™"».

L'expérience allait être complète, et les résultats devaient ressortir nettement de la comparaison qui pourrait être établie entre ces divers modèles pendant les opérations dans la haute Falémé.

La section de 65°^"* était montée sur affûts de débarquement, et chaque pièce traînée par deux mulets en flèche, harnachés d'une simple sellette. Les pièces de 80^^ étaient traînées sur leurs afl'ûts particuliers ; celles de 4 de montagne, sur les affûts (jgggmm^ qui ont remplacé depuis longtemps dans le haut Sénégal l'ancien affût en bois.

Chaque section reçut, d'ailleurs, un personnel à peu près identique, composé en grande partie de tirailleurs, faisant fonctions de servants, et de quelques Européens seulement.

MESURES PRISES DANS LES DEUX COLONNES AU POINT DE VUE DE L'HyGlÈNE, DE LA MARCHE ET DU COMBAT.

Je donnai ensuite les prescriptions les plus détaillées pour l'organisation, la formation et l'instruction des deux colonnes. Il y eut une grande période d'activité dans les deux camps, du 15 novembre au 10 décembre.

L'ordre n» 7, en date du 20 novembre, était relatif aux soins à donner aux animaux, chevaux et mulets, et s'exprimait ainsi :

« Le commandant supérieur, dans le but d'assurer le bon fonctionne tionnement des marches et convois, et la conservation des animaux de selle et de transport, prescrit à tous les commandants de troupes, chefs de service et chefs temporaires de convois, de se conformer, pendant toute la durée de la campagne, aux instructions suivantes :

« 1 . — Bouchonner les animaux avant de les bâter ou de les seller.

a 2. — Battre la couverture avant de la mettre sur l'animal, et défendre expressément aux conducteurs de se servir de celte couverture pour eux-mêmes pendant la nuit.

« 3. — Graisser le harnachement deux fois par semaine.

« 4. — Exercer une grande surveillance pour que toutes les pièces du harnachement soient ajustées sur l'animal avant le départ.

« 5. — Bien équilibrer le chargement.

« 6. — A la première balte, rcssangler les animaux et visiter le chargement.

« 7. — Si Ton traverse des cours d*eau après le lever du soleil^ les conducteurs devront éponger les naseaux et les yeux des animaux à grande eau.

(( 8. — Après le passage d'accidents dé terrain difficiles, profiter de Tarrét de la colonne pour visiter les chargements.

(c 9. — Exiger un pansage complet, chaque fois que les circonstances le permettent ; en temps normal, une fois par jour.

(( 10. — Les hommes montés à mulet devront porter le corps en arrière ; les jambes ne devront pas dépasser le bord antérieur du bât.

« 11. — Défendre expressément de marcher à toute autre allure que le pas, à moins d'ordres contraires donné par le commandant de la colonne. »

L'ordre n» 8, de la même date, concernait l'hygiène des hommes et s'exprimait comme suit :

« 1^ Alimentation, — La ration, fixée par l'autorité supérieure et que, en dépit des circonstances, le lieutenant- colonel maintiendra à des quantités aussi élevées que possible, est considérée comme suffisante, à condition de n'être ni détériorée ni gaspillée. C'est aux hommes d'abord, et à leurs chefs ensuite, de veiller à la bonne conservation de la ration.

« 2® Boissons. — Ne pas boire lorsqu'on est en grande transpiration ;

« Boire de préférence de l'eau bouillie ou filtrée et additionnée de thé et de tafia, lorsqu'il en sera distribué ;

« Parvenu à une mare, résister à la soif, jusqu'à l'arrivée du médecin, qui reconnaîtra la nature de l'eau.

« 3® Vêtements. — Pendant les marches sous la chaleur, se desserrer le cou et le maintenir dégagé ;

« Le matin et le soir, porter des vêtements de drap ou de flanelle;

« La nuit se bien couvrir et se bien prémunir contre les refroidissement du ventre, qui donnent la dysenterie; ne jamais quitter la ceinture.

« 4*^ Hygiène générale. — Le lieutenant- colonel signale à tous, les deux ennemis les plus terribles du Soudan, ceux qui font le plus de victimes :

1® Le soleil, contre lequel il faut se préserver, en restant coiffé du casque, même sous les arbres et sous les gourbis, qui, la plupart du temps ne donnent pas une ombre assez opaque ;

2** L'ivrognerie, plus dangereuse encore que le soleil. Tout Européen, qui s'adonne à la boisson est un homme perdu. Elle produit d'abord une exaltation insolite, qui pousse les militaires à méconnaître leurs devoirs, à enfreindre gravement les règles de la discipline, et les conduit ainsi à subir des punitions et des condamnations. Ensuite, elle cause des désordres graves dans la santé et amène presque toujours la mort.

« Les commandants de corps et chefs de service ont sous la main des moyens infaillibles de combattre la maladie :

<c 10 En exigeant des Européens un travail journalier, qui les maintienne dans une certaine activité;

« 2® En surveillant leur propreté corporelle ;

« 3® En relevant énergiqaement le moral de leurs hommes, en leur faisant entrevoir une campagne courte, et qu*ils ont le devoir de rendre honorable pour les armes françaises et profitable pour les intérêts du pays. »

Les deuK colonnes s'exerçaient en même temps aux forma* tions de marche, de bivouac et de combat les mieux appropriées au genre de guerre usité dans le Soudan, et dont les principes étaient énoncés dans les ordres suivants :

Ordre n» 14.

Dès que la colonne aura levé le camp d*Arondou, elle devra se considérer en pays insoumis et se tenir prête à repousser les attaques de l'ennemi.

Dans ce but, on devra se conformer à Tordre de marche ci-dessous, qui a été combiné en raison du terrain et des circonstances probables de la campagne.

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