DIANNA. — POURSUITE DU MARABOUT
Le 24 décembre au soir, les deux colonnes étaient concentrées h. Sanoundi.
Les renseignements étaient toujours aussi vagues sur le mara-
bout et sur ses intentions. Les prisonniers prétendaient que Mahmadou-Lamine avait réuni toutes ses forces à Dianna, que tous les habitants des villages évacués étaient avec lui, que les pays de Gamon, du Niéri, du Tiali, du Diakha, du Tenda et du Badon avaient tous envoyé leurs guerriers, et que notre adversaire nous attendait, à leur tête, dans ses fortifications de Dianna, qu'ils représentaient comme formidables. Il fut impossible de décider quelques-uns des gens du Bondou de se porter en avant pour nous éclairer sur la situation exacte. Les prisonniers, les guides s'y refusèrent également. Malgré toutes les menaces, malgré toutes les promesses, ils ne consentirent même pas à accompagner l'un de nos officiers, que je voulais envoyer en reconnaissance, pendant la nuit, sous un déguisement indigène. Les guides ne voulaient marcher qu'avec toute la colonne. Si on les menaçait, ils se laissaient aller à terre, disant qu'on pouvait les tuer si l'on voulait, mais qu'ils ne feraient pas un pas vers Dianna. Les prisonniers s'accordaient tous à dire, cependant, que l'accord le plus parfait ne régnait pas parmi les partisans du marabout. Les uns, ses disciples, venus du Diafounou et des pays sarracolets, voulaient soutenir la lutte et m.archer au devant de la colonne en se rabattant ensuite sur le tataj les autres, et principalement les habitants des pays environnants, qui n'avaient obéi qu'à contre-cœur aux injonctions du marabout, montraient de la répugnance à nous combattre, prétendant qu'ils avaient été trompés, puisque Mahmadou-Lamine leur avait affirmé que les Français ne paraîtraient jamais dans le pays. Enfin, il était certain que l'arrivée des deux colonnes, débouchant à la fois par deux directions différentes, avait jeté le désarroi dans toute la contrée. On s'attendait à l'approche de la 2e colonne, qui avait été signalée dès la Falémé, mais on ignorait la marche de la l''^ colonne. Les fuyards de Soutouta avaient tellement étonné le marabout par les nouvelles qu'ils apportaient, que celui-ci s'était refusé à les croire et avait même voulu les châtier, persuadé qu'ils se moquaient de lui. La brusque attaque de Saroudian et la marche rapide des deux colonnes n'avaient fait qu'augmenter la confusion. Mais la plupart des renseignements concordaient pour affirmer que, sinon lo marabout, tout au moins son armée, nous attendait à Dianna.
Tout est donc préparé pour la marche du lendemain. Les cavaliers auxiliaires et les spahis des deux colonnes prennent la tête, puis vient la 2^ colonne, suivie immédiatement de lal''« colonne, ayant derrière elle tous les impedimenta des deux colonnes : troupeau, convoi, porteurs, etc. Le terrain était, comme toujours, très boisé. Les guides signalaient la présence de deux marigots assez difficiles à franchir, et le village de Samé, qui serait sans doute occupé. Si l'ennemi attendait derrière l'un de ces marigots, ce qui rentre assez dans les habitudes militaires des indigènes de ces régions, la 2® colonne se déploierait aussitôt, tandis que la l^^ colonne, piquant à travers la brousse, chercherait à le tourner et à lui couper la retraite. S'il attendait dans ses fortifications, la cavalerie, en débouchant devant Dianna, ferait aussitôt le tour du village au grand trot pour opérer une reconnaissance rapide des lieux, puis irait prendre position au nord-est du tata, de manière à surveiller les issues vers le nord et l'est. La 2^ colonne, continuant sa marche, autant que possible en dehors de la portée des fusils de la garnison et en répondant faiblement à ses coups, contournerait le village par le sud et irait prendre position à l'ouest du tata, afin d'intercepter les routes menant vers le Fouta et le Ferlo ; aussitôt en position, elle ouvrirait le feu sans attendre d'ordre. La 4^® colonne se placerait au sud, à cheval sur les routes conduisant à Gamon et vers la Gambie; elle devait également balayer de ses projectiles de 80^"^ et de 65^^^^ et de ses feux de salve les approches et l'intérieur du sagné et du tata.
La nuit se passa sans incidents, sauf quelques coups de fusil échangés par nos sentinelles avancées avec des rôdeurs, appartenant sans doute aux villages de Sanoundi et des environs.
Le départ eut lieu à 6 heures 1 5 minutes et la marche s'exécuta, ainsi que je l'avais ordonné la veille. Les troupes, européens comme indigènes, étaient pleines d'entrain; les fatigues des derniers jours avaient été oubliées, et l'on entendait fréquemment dans les rangs des tirailleurs le nom. de Mahmadou-Lamine prononcé avec colère. Le premier marigot fat franchi assez difficilement sur un pont jeté à la hâte par la section du génie. Les prisonniers de la veille, qui marchaient en tête, lés mains attachées à une corde enroulée autour du cou, guidaient la marche h travers les bois qui nous entouraient de toute part.
Vers 8 heures, les cavaliers de pointe signalèrent le village de Samé, occupé par un grand nombre d'individus armés. La 2e colonne se forma rapidement en bataille, tandis que la 1'^ colonne déboîtait à droite pour tourner le village. Les habitants, se voyant ainsi débordés, s'enfuirent. Les spahis, arrêtés par le marigot de Samé, ne purent capturer que quelques fuyards. La marche est reprise, et, vers 9 heures, l'avant-garde débouche dans la grande clairière, au centre de laquelle se montrait Dianna, avec son tata central et son double sagné. Il était vide. Un commencement d'incendie, allumé dans le village, fut aussitôt éteint.
Deux ou trois infirmes, trouvés dans une case, apprirent que le marabout s'était enfui, depuis la veille au matin, dans la direction de Safalou, la division s'étant mise parmi les chefs qui l'entouraient et plusieurs d'entre eux refusant de combattre les Français. Mahmadou-Lamine, avec ses fidèles et ses guerriers du Diafounou et du Guidimakha, se retirait vers le Niani, tandis que les gens qu'il avait recrutés dans tous les pays environnants, effrayés par la canonnade de Saroudian et par l'arrivée subite des deux colonnes, s'étaient réfugiés dans les bois, en abandonnant tous leurs biens dans leurs villages.
La déception était grande. Le marabout était encore à Dianna le 24 au malin, au moment où la colonne parvenait à Soutiou-Séga, et la 2^ colonne à Saroudian. C'étaient les coups de canon tirés contre ce dernier village qui avaient décidé sa fuite et amené la dispersion de son armée. Notre marche, cependant, avait été des plus rapides, puisque chacune des deux colonnes avait parcouru la veille plus de 40 kilomètres pour se joindre à Sanoundi. Aussi la fatigue était-elle excessive, surtout pour les animaux.
Je fis immédiatement prendre le bivouac aux deux colonnes sur leurs positions de Dianna. J'envoyai l'interprète Alassane, avec un parti de cavaliers auxiliaires, aux renseignements vers Sarougui. J'ordonnai en môme temps, au capitaine Robert de se tenir prêt h partir le lendemain matin avec sa compagnie de tirailleurs, les spahis et la cavalerie auxiliaire, pour poursuivre le marabout dans sa fuite. Le même jour, j'expédiais au convoi administratif l'ordre de nous apporter des vivres du dépôt de Pounégu).
Celte question du ravitaillement de nos deux colonnes était importante. Les Européens ne peuvent vivre sous ce climat débilitant, qu'à condition de recevoir une nourriture substantielle. Quant aux indigènes, aux tirailleurs, par exemple, la « ration >> joue un rôle que connaissent bien les officiers qui ont fait la guerre dans le Soudan. Ils marchent bien, ils combattent avec vigueur, mais il leur faut « bonne ration ». On ne s'étonnera donc pas de voir que toutes les préoccupations, à partir du jour de notre arrivée à Dianna, avaient pour objet de réunir les vivres nécessaires à notre personnel et aux animaux.
C'était, d'ailleurs, cette question de vivres^ qui me liait les bras pour marcher de l'avant. Je me trouvais déjà à 180 kilomètres de Sénoudébou, et il y avait un désert entre nous et ce poste. Il fallait 4 jours à notre convoi pour nous apporter h peine 3 jours de vivres du dépôt de Pounégui, en admettant que ce dépôt eût été alimenté régulièrement par Sénoudébou. Il était à craindre qu'il n'en fût pas ainsi. Un courrier avait apporté la triste nouvelle de la mort du sous-lieutenant Haubert, emporté en quelques heures par un accès pernicieux. Il n'avait même pu passer son service au sous-lieutenant Pichon, qu'une maladie de foie assez grave avait empêché d'emmener jusqu'à Dianna. Ce jeune officier, couché, laissé seul au poste de Sénoudébou, avait-il pu, malgré ses grandes qualités d'énergie reconnues, veiller au ravitaillement du dépôt de Pounégui? De plus, tous les gens du Bondou suivaient la colonne, attirés surtout par l'appât du butin. Ils se refusaient à faire l'office de porteurs et à retourner sur Sénoudébou.
J'utilisai sur la plus grande échelle les ressources que pouvait procurer le pays. Le commissaire de la colonne prit charge du mil, du riz et des arachides abandonnés dans le village de Dianna. J'envoyai une section de tirailleurs à Sanoundi, pour y garder également les denrées laissées par les habitants. Les indigènes des deux colonnes furent mis au mil et au riz, et ne reçurent plus qu'une ration réduite de sel. Les Européens eux-mêmes se virent rationnés pour le vin et le biscuit, mais ils eurent un supplément de ration de riz. La ration de mil des animaux fut réduite de 5 kilog. à 3 kilog., malgré leur grand état de fatigue.
SOUMISSION DU DIAKHA ET DES PAYS ENVIRONNANTS, QUI SE PLACENT SOUS LE PROTECTORAT DE LA FRANCE. AFFAIRE DE KAGNIBÉ.
En somme, le 26 décembre 1886, à Dianna, la situation était la suivante : Mahmadou-Lamine, en fuite vers le Ouli, était poursuivi par une colonne volante et par les auxiliaires du Bondou ; les deux colonnes campaient devant un village abandonné ; toute la contrée était déserte et le vide s'était fait autour de nous; les vivres allaient manquer, et il ne fallait pas songer à installer, avec Sénoudébou, un ravitaillement régulier et continu; enfin, la ligne d'opérations s'allongeait démesurément, et, en admettant que la fatigue des hommes et des animaux permît de se porter encore en avant, il fallait craindre de pénétrer dans des contrées soumises au protectorat anglais. L'inspection de la carte montre que nos colonnes se trouvaient dans le voisinage immédiat de la Gambie, et que le Niani, oii le marabout dirigeait sa fuite, n'était pas loin de Mac-Garthy, poste anglais sur ce cours d'eau.
Le Diakha avait fait accueil au marabout, et Dianna, la capitale du pays, était devenue la place d'armes de Mahmadou-Lamine. Celui-ci avait fait construire, au centre du village, un grand tata particulier pour lui, avec de hautes murailles en pierres et pisé. Puis, il avait fait entourer le village d'une double enceinte en troncs d'arbres, fortifications des plus sérieuses, et que le canon seul pouvait entamer. Dans l'intérieur, plusieurs poudrières, solidement construites à la mode du pays, montraient l'importance des approvisionnements en munitions que Mahmadou- Lamine y avait rassemblés.
Le village de Dianna fut incendié; toutes ses fortifications furent détruites. J'arrètai-là les mesures de répression prises contre le Diakha. Ce pays était très fertile et donnait lieu, avant les affaires du marabout, à un commerce d'échanges très actif avec nos escales du Sénégal. Il ne fallait donc pas créer un nouveau désert dans cette région, et il valait mieux admettre les habitants à nous montrer leur repentir de leur conduite passée.
— ni —
Je songeai aussi à faire servir notre pointe dans le Sud h l'extension de l'influence française et au développement du commerce national. Les chefs du Diakha, du Niéri, du Tiali et du Gamon arrivèrent successivement au camp de Dianna, et souscrivirent aux conditions que je leur posai. Tous leurs pays furent placés sous le protectorat français, ce qui poussait les limites de nos possessions jusqu'aux bords de la Gambie et nous permettait de donner la main au Fouta-Djallon et à nos comptoirs des Rivières du Sud.
La colonne du capitaine Robert rentra le 30 décembre. Elle avait eu une première escarmouche avec l'arrière-garde du marabout au village de Safalou, avec un spahi blessé grièvement et deux auxiliaires tués. Puis, continuant sa marche avec la plus grande rapidité, elle avait franchi le Niériko, l'affluent le plus important de la Gambie, et s'était heurtée, dans l'après-midi du 27, à toutes les forces du marabout, restées en arrière pour protéger sa fuite. Les spahis dépeinte avaient à peine reconnu le village de Kagnibé, qu'ils avaient été salués par plusieurs décharges nourries, parties des hautes herbes qui couvraient toute la position. Ils s'étaient mis lentement en retraite pour laisser à l'infanterie le temps de se former en carré. Ils venaient à peine de démasquer la face avant de celui-ci, que les guerriers de Mahmadou-Lamine ouvraient le feu de toutes parts sur la petite troupe et se précipitaient de tous côtés sur elle en poussant de grands cris. Le capitaine Robert, recommandant le plus grand calme à ses hommes, avait accueilli l'ennemi, à 200 mètres seulement, par trois feux de salve, suivis du feu rapide de tout le carré. L'effet de celte mousqueterie fut terrible et arrêta net nos adversaires, qui s'enfuirent de toutes parts, laissant plus do 60 cadavres sur le terrain. Quelques-uns, trop lancés en avant, vinrent mourn* jusqu'aux pieds de nos tirailleurs. Ce petit fait d'armes, où. le capitaine Robert ne perdit que 2 tirailleurs tués et 5 ou t) hommes blessés, prouve l'invincibilité de nos troupes armées de leurs fusils à tir rapide, lorsque l'ennemi est signalé à temps, et que la formation en carré a pu être prise. Il montre, en outre, que le feu ne doit jamais être commencé à une trop grande distance, et que la supériorité de l'ennemi ne peut rien contre une troupe obéissant avec calme et sang-froid aux ordres de ses chefs.
Les chevaux étant fourbus, les vivres étant épuisés, la colonne volante était revenue sur ses pas, sûre, d'ailleurs, que Mahmadou- Lamine continuait h fuir et avait évacué entièrement le pays du Diakha.
Avant de quitter Dianna, je rassemblai encore une fois les chefs des villages environnants et je leur faisais jurer de ne plus recevoir le marabout, le pardon ne leur étant accordé qu'à cette condition.
Le 2 janvier 1887, ayant mangé tous leurs vivres et épuisé les ressources que présentait le village de Dianna, les deux colonnes levèrent le camp et prirent la route de Sanoundi.