VI. — Où siégeait la justice
Ce qu’on appelle aujourd’hui palais , prétoire, audience , se nommait autrefois cohue , et désignait le lieu où se réunissaient les plaideurs, où se rendaient les jugements. On trouve encore des emplacements qui ont conservé longtemps cette dénomination, par exemple : à Pont-Audemer, place de la Ville (1), à Orbec, à Villedieu-les-Poèles (Manche).
On voit toujours la cohue vivante et en plein exercice à Saint-Hélier, île de Jersey, où la Coutume de Normandie est restée en vigueur avec beaucoup de nos anciennes institutions : le bailli) La cohue citée comme abornement dans un contrat de vente devant Donnet, tabellion de Quillebeuf, ville et mayrie de Pont-Audemer du 17 septembre 1 583 (Document particulier).
liage, le jury (qui est d’origine normande, et non anglaise), la clameur de haro dont les justiciables sont fiers.
Le lieu où siège la justice y a gardé le nom de cohue. « Lorsque la cloche de la cohue a sonné, la « séance s’ouvre, le greffier lit la prière d’usage (i), « et les débats commencent. Ils ont lieu en « français » (Lecerf, Archipel des Iles Normandes ; — exemple dans la Nouvelle Chronique de Jersey , du 5 septembre 1894.)
Quelle était l’étymologie du mot cohue ?
Les uns la tirent du lieu où la multitude s’assemble ( co-eunte hic multitudine ), soit pour plaid, soit comme halle; c'est dans ce dernier sens qu’il était pratiqué à Orbec, et qu’il a été employé dans la loi des 16-28 mars 1790 (titre ier, article 19). Au contraire, le Dictionnaire de Brachet dit que ce mot appartient à la classe de ceux formés par imitation du son : huer , hue.
(1) La prière, l’audition de la messe ont eu lieu aussi quelquefois en France, dans les procédures capitales. On change quelquefois en pis , in pejus, disait, dans son temps, Ulpien, un autre Ferey. — Sur cet usage de la prière, voir ce qu’a dit Massot Reynier, procureur général, dans son discours de rentrée. Cour de Rouen, 3 novembre 1 858, pp. 26 et 27.
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L’expression n’était ni douce ni flatteuse : elle prêtait à l’épigramme qui n’a pas manqué :
Huissiers, qu’on fasse silence,
Dit, en tenant audience,
Un président de Baugé.
C’est un bruit à tête fendre.
Nous avons déjà jugé
Dix causes sans les entendre (i).
A Beaumont, la cohue remontait loin.
Au procès de Robert d’Artois, accusé de faux, on voit un ajournement, daté du 9 août 1 3 3 1 , le sommant de comparaître devant la Chambre des Pairs, au jour de Saint-Michel signifié... « à la « cohue ou chambre dudit M. le Conte à laquelle « l’on a accoutumé à tenir les plaiz et les jours « d’icelluy pour toute la viconté dudit Beaumont... « et tantôt allay en la gueolle ou prison du S. « Conte en la ville de Beaumont... présence de « divers tous bourgeois de Biaumont, du gueolier « dudit M. le Conte et dudit lieutenant qui refusa « prendre copie.» (Saint-Denis, op. cit ., pp. i3q, 140.)
Dans les « Actes Normands de la Chambre des comptes, sous Philippe de Valois ( 1 327- i35o), ou-
(1) Baraton, poète.
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vrage publié par Léopold Delisle , on parle :
« De la viès cohue de Beaumont »... « étant au « nombre des domaines fieffés, pour laquelle Alice chel Bouenne devait de rente, pour tout l’an, cinq « sols. » (n° 19) (Saint-Denis, op. cit ., p. 142) ; et à propos de travaux à faire sur les anciens domaines du comte d’Artois, on dit : « à Johan Duplessis, « pour tâche baillée à faire un colombeis en la « cohue de Biaumont... »
... « Pourfaire de charpenterie tout nuef le gibet « de Beaumont » (Léopold Delisle, op. cit., n° 56 j passages reproduitspar Saint-Denis, op.cit.,p. 145).
On a dit que l'Echiquier particulier de Beaumont était situé dans les champs «où fut Vieilles », au lieu dit les Terriers. C’est très douteux, et on n’en voit guère la raison. Le comté de Beaumont donné à Robert d’Artois et, après lui, à Philippe de Valois, ne comprenait pas Vieilles, dont le domaine au contraire appartenait aux d’Harcourt, à moins toutefois que les Terriers, contigus à la Forêt, ne fissent alors partie de cette forêt qui dépendait du comté de Beaumont.
Il n’y a aucun compte à tenir du travail fantaisiste de Cauchin de la Tour, et de son prétendu plan de Beaumont en 1324. La légende seulement en est donnée dans le volume de poésies
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de Jules Prior, dont la bonne foi a été surprise. (Voir Le Prévost, sur Beaumont, p.219.)
Plus tard, en 1 586, la crudité du terme « cohue » s’est adoucie. La cohue est devenue le prétoire (c’est plus romain), ou l’audience (on commence alors à s’entendre). On emploj^a même indifféremment les trois termes dans le document de i6o5 cité par Saint-Denis (pp. 262 et 263). L’édifice faisait partie du domaine royal. Par l’échange de 1601, il devint la propriété du duc de Bouillon, et suivit le sort de la forêt.
Les assemblées municipales qui précédèrent 1789 se tinrent (14 mai, 14 décembre 1788), « à défaut de maison de ville », dans la chambre du conseil qui était située au premier étage d’un bâtiment contigu à l’audience. On accédait à cette « chambre » par un escalier dit échelle de moulin qui rampait le long du mur de l'audience.
En 1791, le duc de Bouillon concéda à Beaumont la halle et la prison, et réserva la Chambre du Conseil, l’audience et la petite cour derrière, dont la ville continua de jouir, et qui lui furent données en 1829 par Declerq et Lefebvre. (Voir Saint-Denis, op. cit ., pp. 464, D09, 514, 529 et 534.)
En 1 833, des modifications furent faites. En
abaissant le sol de l’audience, on dédoubla l’étage. Au rez-de-chaussée, fut établie une école sans air, abandonnée plus tard ; au premier, on fit, avec des refends, une salle de justice de paix, au fond, et une mairie, sur la rue.
On ne reconnaît plus l’ancien prétoire, la cohue. Si l'on veut s’en faire une idée, il faut, par la pensée, supprimer le plancher intermédiaire, les refends, les boîtes, l’escalier, et ne laisser que les quatre murs.
La salle de la justice de paix occupe, au fond, transversalement, la largeur de l’édifice.
Elle offre ainsi une image réduite de l’ancien prétoire, comme la nouvelle juridiction elle-même, en compétence, en territoire, en importance, est image réduite de l’ancien bailliage. Rappelonsnous le mot de de Reynal :
« Beaumont fut grand dans le passé ! » mot qui avait été mis par bienveillance dans la bouche de Dupont de l’Eure, dont les intentions étaient peut-être bonnes, sans plus.
La haute justice de -Vieilles eut aussi sa cohue.
Mais où ? On a dit que les plaids avaient tenu, rue de l’Arbre-d’Amour, dans une maison située près de la rue, sur le jardin Prior-Nicourt (n° 194, E).
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D'après l’abbé Ducoudray, on y aurait même battu monnaie, ce qui rentre dans la légende erronée attaquée par Saint-Denis (p. 1 3 7) .
La maison a bien existé. Elle était haute, bâtie en pierres, tout à fait dans le style de la voisine, qui subsiste encore, avec son épi, sur le fonds Guillebon (nos 200 à ao3, E). Elle a été démolie en 1823; je l’ai vu abattre. Elle avait appartenu à l’abbé Lefranc, curé de Vieilles (1617 à 1647), qui avait voulu établir là une verrerie. Elle ne remontait pas à plus de trois siècles.
Il est bien possible que les plaids, après le curé Lefranc, aient eu lieu dans sa maison qui, avec le terrain environnant, est rentrée dans le fief de Vieilles. Le 23 mars 1780, eut lieu, à Vieilles, « àl'audience tenue au prétoire ordinaire, la tutelle « des enfants mineurs de Pierre-Henri Adam, la- « boureur, mon bisaïeul, devant de Beauchamp, « avocat au bailliage vicomtal d’Harcourt (Haute- « Justice de Vieilles), faisant en cette partie pour « l’absence de M. le Bailly ordinaire du lieu, as- « sisté de Sirot, greffier. »
J’ai entendu dire en 1834, par Jacques-Joseph Renard, ancien greffier, déjà un vieillard, que, dans les derniers temps de la Haute Justice, l’audience pour Vieilles se tenait dans la maison qui a
été habitée par de Reynal auprès le Pont d’Epinay, dans l’enclave de Beaumont.
Le siège de la Haute Justice de Grammont était, vers 1753, établi aussi dans Beaumont, au camp Fremont, sous la porte et dans la cour de Véron (Saint-Denis, op. cit ., p. 3g 1).