‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 27 sur 41 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

En effet il nous dit (page 35) : « J'ai prié Dieu à Rome en 1817 dans la Chapelle irlandaise de St-Patrice. » — « Je regardais, ditil encore, ce voyage comme le moyen le plus sûr pour m'éclairer moi-même sur la perfection du culte catholique et pour me mettre en état de composer un ouvrage propre à ramener mes coreligionnaires à l’unité de foi. » Les bases et les faits, réels ou controuvés du livre, ont été recueillis en Italie ; et au retour, l’auteur n’a eu qu’à « former un ensemble, qu’à classer analogiquement toutes ses observations » (p. 44). Il résulte de ces passages et des dates précitées : 1° que M. Dejoux a été en Italie pour se convertir à la foi romaine ; 2° qu’il s’y trouvait en 1816 et 1817 ; 3° qu’à cette époque de 1816 et 1817 sa conversion était effectuée. Or nous avons sous les yeux copie authentique d’une lettre de M. Dejoux, en date du 1°" Août 1819, à un vénérable pasteur du midi de la France au bas de laquelle est écrit : « Copie tirée mot à mot de l'original qui est en mes mains et que je produirai s’il est nécessaire. Bordeaux, le 3 Février 1819. » On lit dans cette lettre de 1819 écrite d’Edimbourg après le voyage d’lialie, après la conversion, cette phrase : « Mon sort est incertain, et il ne serait pas impossible que je me rendisse dans vos belles contrées, si je pouvais y espérer une église pour faible qu’elle fût. » Nous ne ferons aucune réflexion sur ces dates et cette demande ; les rapprochements et les conclusions se présenteront d’eux-mêmes à l’esprit de tout lecteur. » (‘)

Le problème est posé aussi clairement que possible. Pierre de Joux a dit s’être converti en Italie, or en 1819:il demande encore à être pasteur en France. Quand a-t-il menti ? dans son ouvrage ou dans sa lettre de 1819 ?

Le raisonnement que tient la Revue Prolestante est tout à fait logique ; c’est même un syllogisme : au lecteur à en tirer les conclusions, peu honorables, il faut le reconnaître, pour ce pauvre de Joux !

C’est vraiment très logique... peut être même un peu

(‘) Revue Protestanie, tome III, p. 192.

nie

trop. Car quand il s’agit d’étudier des sentiments — et surtout des sentiments défigurés par des souvenirs — il faut parfois se garder de mettre en son étude toute sa logique. La droiture est en effet une belle qualité, mais quand on la cherche chez autrui — surtout dans le but de ne la point trouver — il faut se garder de confondre logique et droiture. L’une est d'ordre intellectuel et l’autre d’ordre moral ; ce qui suffit pour qu’elles n’aillent pas de pair !

Critiquer des mémoires au moyen de lettres contemporaines à ces mémoires, c’est de la bonne méthode historique. On peut ainsi juger de l’exaclilude des mémoires. Mais on n’a pas le droit de critiquer de la même manière la sincérité de celui qui écrit ces mémoires. Beaucoup de vieilles gens nous racontent très sincèrement des évènements qui n’eurent jamais lieu et auxquels, à les en croire, elles furent mêlées ! De plus, quand on rédige ses souvenirs, on juge de l’homme d’autrefois à travers l’homme d’aujourd’hui, et le de Joux de 1825 prêtera ses idées et ses sentiments au de Joux de 1816. Comme Henry Roujon l’a dit avec beaucoup de finesse :

« Le plus honnête homme du monde, s’il s’avise de rédiger ses souvenirs, fait à son âme un bout de toilette. » (‘)

Et le travail de l’historien consiste justement à reconstituer d’après «l’âme qui a faitun bout de toilette » ce que fut l’âme toute nue. Pour avoir négligé cette mise au point la Revue Protestante a fait de Pierre de Joux un hypocrite ou un menteur.

Essayons de faire de l’histoire et non plus de la polémique.

Le fait incontestable, établi par la lettre d’Edimbourg, c’est qu’en 1819 Pierre de Joux n’était pas encore converti au catholicisme. Au point de vue moral, comme au point

de vue matériel, «son sort est incertain ».

(‘) Le Temps. Lundi 23 Mars 1914.

Il est dupe d’une illusion d’optique, quand, en 1825, il affirme que le motif de son voyage fut sa conversion et la composition d’un ouvrage « propre à ramener les protestants à l’unité de la foi ». — Une remarque en passant: la Revue Protestante n’a pas été logique jusqu’au bout. Si de Joux va à Rome pour se convertir, c’est qu’il pense qu'il fera bien de se convertir; n’est-ce pas alors un (converti d’avance » ? C’est donc bien avant d’aller à Rome qu'il était catholique ! On pourrait même dire que, pasteur à Nantes, il était déjà catholique. Et ce serait presque vrai. — Non, la Revue Protestante part sur une fausse piste. Comme il le dit lui-même Pierre de Joux est (incertain », et, tenant compte du «bout de toilette », je traduirais tout simplement : « Je regardais ce voyage comme le moyen le plus sûr pour m'éclairer sur le culte catholique et, une fois converti, j'ai rassemblé mes notes de voyage et mes souvenirs, pour composer un ouvrage propre à ramener mes coreligionnaires à Punité de la foi». — D'ailleurs si le critique de la Revue Protestante s’était donné la peine de lire ne serait-ce que les premières pages des Lettres sur l’Italie, il aurait trouvé ce passage qui confirme ma thèse:

« Etablir avec quelque précision l’origine de la Cité éternelle, m’assurer de la solidité de ses fondements; contempler dans le centre même d’où il émane le culte majestueux que vous professez (il s’adresse à un prêtre catholique); soumettre à l'examen le plus impartial () la doctrine imposante des Bossuet, des Pascal, des Bourdaloue; essayer si les préjugés que l'éducation m'inspira contre l'Eglise romaine disparaîtraient (‘) devant les autels, près du foyer même d’où partent ses rayons... tel fut le motif principal qui me porta... à entreprendre un pélerinage... vers la Cité sainte. » (?)

(t) c’est moi qui souligne.

(*) Zialie, tome I. lettre I. p. 9,

Ici il avoue franchement qu’il avait encore une certaine aversion pour l’Eglise romaine et que ce voyage lui semblait un bon moyen pour en juger avec impartialité. Donc le but de son voyage n’est pas la composition de cet ouvrage propre à &« ramener les protestants à l’unité de la foi. »

Bien plus, la lettre d’'Edimbourg me permet une hypothèse plus hardie. En 1816, après sa révocation, il ne pouvait plus demander d’Eglise en France. Mais il aurait préféré la plus petite paroisse à cette vie vagabonde ! Il a alors 64 ans ; et c’est un âge auquel on n’a plus lardeur itinérante de la jeunesse. Trois ans plus tard, quand il pensera que ses Ze Deum sont tombés dans l’oubli, il réclamera timidement une petite place, pour y finir paisiblement sa vie. Jamais, depuis son départ de Nantes, il n’avait perdu lespoir de trouver une nouvelle paroïsse. Et je crois pouvoir en conclure que ce n’est ni pour son plaisir, ni même pour son édification personnelle, qu’il a entrepris ce voyage à Rome. Notre belle terre de France est bien assez catholique pour qu’il ne soit pas nécessaire d’aller jusqu’à Rome à la recherche du catholicisme. Que l'Italie soit le cœur même de l'Eglise catholique où il serait plus facile de juger de sa « perfection » ; c’est entendu. Et Pierre de Joux ne voulut sans doute pas manquer cette occasion unique de faire un voyage que ses pauvres ressources ne lui permettaient pas. Je veux bien le croire. — Mais tout cela ne prouve pas que le motif principal du voyage fût un motif d’ordre religieux. Je crois plutôt que ce fut un motif d’ordre pratique. Nous apprenons que « des engagements particuliers » empêchent de Joux de nous faire connaître son compagnon de voyage.

« J’ai promis... à mon élève (‘), qui est mon ami, de ne point

le nommer. » (°)

(‘) c’est moi qui souligne.

() Zialie, av. propos XXX VIII, en note.

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