A M0M81BUK D..,. F...,, A PARIS
Civila-Veccliia, le 30 avril 1833.
Votre bonne lettre, que j'ai reçue il y a deux heures, a d^jâ modifié ma résolution iusqu'à ce point, Si je vais à Paris, je n'y passerai que trente jours, j'irai vingt -cinq fois au spectacle. Je n'irai que dans le salon de madame de Tracy ; je ferai l'immense effort de ne pas avoir tout 1 esprit que vous dites, ^ t l'effort ue sera pas pénible ; l'idée de la malveillance me glace.
D'un autre côté, la vie s avance» le d^juisiècle est déjà passé; faut-il se laisser mourir d'ennui par excès de prudence ? J'ai uu congé d'un mois depuis six mois ; je comptais» comme tout le monde, le faire allonger ; j'y renonce. De plus, à Naples habile une jolie ou du moins aimable femme ; je vais lui écrire pour lui demander si elle veut de mon congé; si elle acceple, je n'irai
pas VOUS voir ; quoique j'aie soif d'un peu de convcrsaliou, qui soil autre chose qu'une ccrémonie. Il ue m'est plus donné d'eutendre un mol qui me surprenne ; je comptais pouvoir vivre de beau pour tout potage, cela m'e^t impossible ; deux ans de oe régime me mettent aux abois. Je viens de me tenir à quatre pour vous parier avec tout le bon sens mathématique ; un mois de séjour à Paris me rendra la respiration libre pour une année. Vous savez que je suis peu Hanl i certainement, en un mois, je ne pourrais pas, même le voulant, bavarder dans quelque salon dangereux. J'irai une fois, par devoir, dans le salon de mou colonel ancien, qui oublie une parole qu'il m'avait donnée, à mol, ue lui demandant rien. Vous sgvez que Ganova prétendait être un grand peintre; sans être un Ganova, je prétends oonnaître mieux qu'aucun Français Ic^ pays où je vis; mais cela, je ne Tai jamais dit à personne. Avec cinq pensions de cinq mille francs, quin^^ de trois mille francs, ou ne trouverait plus de montagnes; mais il faudrait un avancement régulier. L'homme de trois mille francs, à moins de sujet grave de méconteutement, serait sûr d'arriver à cinq mille francs. Ajoutez, si vous vonlez, une pension de quarante mille francs pour le chef, et tout va à merveille. Mais cela vaut-il celte dépense? — Je ne suis qu'un ouvrier, j'exécute. C'est à Ht Dijon, s'il revient, à voir si l'ouvrage vaut cent dix mille francs.
On monte chez une fille, on s'en sert, et ensuite, sous prétexte qu'on a été fort aimable, on ne lui donne pas les cinq francs, indispensables pour sa subsistance ; l'on veut avoir du crédit parmi les filles, et Ton q^era accuser Dominique de manquer de criterio ^ 1 Je puis développer, par une heure de conversation, les lignes précédenleâ.
J'ai laissé passer huit jours, je suis toujours de la même opinion ; pardon ^i je vous ennuie* La vie est si courte à mon âge, qu'il ne faut C6pendan( pas se priver de tout plaitiir, parce qu'il peut y avoir un petit, l()ul petit danger. Je vais à Lutèce pour voir les rues, les étalages de bouquinistes et tous les théâtres renouvelés avec leurs pièces ç{ acteurs depuis trente mois, —
'Jugement, bon sens.
J8H lElVllIiS POiTUtMES DE STENDHAL.
Diiiez-vous loujotirs chez les Proveuçaui ? Quand même Pamotir ou plulôl raraitié oruëe de plaisirs me retieodrait, je ne ferais pas uo bou échauge ; la masse des idées a besoin d'être remuée. Songez que tout ce que j'enleuds depuis trente mois me semble ridicule, ou pour mieux direplal. Je dors lellemenl pendant ces diables de couversations, qui font mou pain quotidien, que quelquefois il m' arrive de dire des niaiseries plus fortes que celles de mes partners, et qui les scandalisent.
Adieu, cher ami, je crains bien de vous avoir scandalisé par ma raison qui doit vous sembler déraisonnable. Songez que Tauecdote est trop longue à écrire et d ailleurs ne convient pas. Si vous me défendiez absolument de bouger, il me semble, daus ce mouieut, que j*aurais la force d'adhérer au rocher comme Thultre; mais alors à quoi penser pendant les longues nuits de rhiver prochain ?
Jules Pahdessus.
ce
A MADAME J . . . . . A SAINT- DENIS
"^ Rome, le i" mai 1833.
Chère et aimable Jules, je vous aime toujours à la folie ; je pense fort souvent à vous ; mais depuis dix-huit mois je n'écris plus. Quand j'écris ou parle à des Français, je vois toujours que j'ai blessé une des deux mille couveoances qui régnent des(>otiquement à Paris et même à Saint-Denis. Par exemple, comment vous raconter la vie que nous menons ? — Napoléon nous a rendu la vie bien dure, à npus gens de 1835. Les dames de ce pays, élevées daus l'école d'A versa et dans celle de Milan, espèces de succursales de madame Campan, prétendent à la plus haute estime. Cepenilanl tous {es étrangers établis à Rome depuis uu an ont nue maison daus laquelle ils vout deux fois
LETTRKS A SKS AMIS. 189
par jour, de huil heures à miuuil e( demi, par exemple. Ces dames se persuadent que persomie ne le sait. Eu 1759, comme vous le verrez dans de Brosses*, elles en faisaient gloire.
H n'y a d'affreux ici que les mois de juillet et d'août. Â ou7.e heures du soir, figurez-vous un salon immense, sans lampes, toutes les fenêtres ouvertes et chacun occupant la moitié d'un canapé. Celte vie n'est pas sans douceur, mais elle tend à èter aux gens appuyés sur les canapés les trois quart» du peu d'esprit que le ciel leur donna. Le dolce far niente saisit ici par tous les pores ; écrire une lettre est une grande affaire ; j'ai pris la plume dans un transport d'amour pour vous. Tâchez, aimable Jules, d'avoir un pareil transport ; écrivez-moi à Marseille, chez H. Bazin, propriétaire du bateau à vapeur. Mais M. Bazin, en homme prudent, ne reçoit que les lettres affranchies.
Les Français qui viennent ici crèvent d'ennui ; ils s'imaginent que les alouettes leur tomberont toutes rôties. Il faut, au contraire, un talent du diable, absolument celui de Julien^, Pardon de citer cet auteur. Il faut toujours avoir l'air de mépriser et de quitter les descendants de César et de Cicéron.
Mille amitiés.
Baron Patadlt.
P. S, Mille tendresses à monsieur votre frère. Où est-il ? — Dans le Midi, je suppose. — Ma folie aime sa sagesse.
A MADAME J...., A SAINT- DKMS.
Paris, le il octobre 1853.
Chère et aimable Jules, je n ai pas le temps de lire à Paris,
* Lettres écrites d'Italie, en 1739 et 174(), par le président de Brosses.
• Principal personnage du roman le Rovge et le Noir.
eucore moins d'écrire. J'emporterai le rouleau, je lirai, j'écrirai, el vouB renverrai le tonl en janvier on février. — Je n'ai jamais perdu de papiers \ la crainte de perdre m'est cependant venue en voyant ce beau rouleau. Je le mettrai dans une caisse avec toutes les belles choses que j'achète & Paris.
Ne vous excuset pa^ tant d*écrfre pour acheter des billets de spectacle. Madame la princesse de G...., fille de madame du
0 et princesse, a publié un livre moral pour ajouter aux dix
mille francs avec lesquels elle et sou mari sout obligés de vivre. Songes au douloureux contraste de s'appeler princesse, de ne voir que des gens à trente ou soixante mUie francs de rente, et d'habiter une horrible petite maison à la campagne ! Il est vrai que la coterie noble s'est mise à louer ce livre médiocre, et qu'il a failli avoir le prix de six mille francs à l'Institut,
au lieu de la Morale progressive de madame N Si cette
Genevoise avait eu un peu de délicatesse, elle eût mis ces six billets de mille francs dans une enveloppe, et les eât envoyés à la pauvre princesse.
En vous adressant le manuscrit, eu janvier ou février, j^y joindrai des lettres pour deux ou trois libraires qui m'ont demandé un manuscrit II faudra que M. 6... invoque le génie d'un procureur normand, pour ne pas se laisser tromper par les promesses de MM. les libraires
Compliments el respects à qui de droit.
Flavien.
CCJl
A MADAHB J.... G A SAINT-DENIS (sEIKE).
Paris, le 18 novembre 1833.
Chère amie, Je suis de retour de la campagne depuis peu de jours. J^ai
trouvé vos aimables lettres. Je voulais vous répondre eo quatre pages; le temps manquant, mieux vaut un mot d'amitié que rien. J'attends une audience de Sa Majesté, et je pars le lendemain.
Je vous aime avec une tendresse qui s'accroît tous les jours. Si je restais, je finirais par vous baiser la main avec passion, et vous prendriez un air sévère. Adieu.
Alfred de Gh.
A MONSIEUR J... T. ., DIRECTEUR DE LA RcVUe VétrOUpeCtive , A PARIS.
Civita-Vecchia, le 26 mars 1834.
Monsieur.
Vos Mémoires de Tallemant intéressent fort en moi la curiosité historique. Mais faites, je vous en prie, une note dans le troisième ou quatrième volume, sur la valeur de cent livres en 1500-1550, en 1600-1650, en 1700-1750, en 1800-1854.
Quand je vois dans des Mémoires de 1650 : Le Roi acheta madame de Mot'et pour trente mille écus, je me dis c'est à peu près quatre-vingt-dix mille francs; mais là s'arrête mon imagination; ces quatre-vingt-dix mille francs de 1650, combien feraient-ils en 1854?
Gela est peut-être dans l'histoire de la Monnaie ou dans le comte Garnier ; mais iin pauvre exilé comme voire serviteur n'a point tant de livres et ne sait où chercher cette évaluation de cent livres en 1600, en 1700, etc.
Anciennement, non-seulement la livre de pain et de viande valait moins, mais l'homme de vingt-cinq ans n'avait pas besoin de la même quantité de choses nécessaires seulement à la vanité. Si cette dernière considération n'est pas mise en ligne de
102 ŒUVBF.S POSTHUMKS DE STRNDIlAU.
compte, révalualîon des trente mille ëcas payés pour madame (le Moret par lleori IV n'est plus exacte.
Je vous offre mes services, monsieur, pour les aflaircs de commerce que vous pouvez avoir à Givita-Vecehia ou à Anc6ae. Auriez-vous besoin d*alun, par hasard, oudedouelles pour tonneau s? Mille compliments.
n. Beyle.
ce I V
A MADAME
Civila-Y»»cchia, le 4 mai 1854.
J'ai lu le Lieutenant, chère et aimable amie. Il faudra le recopier en entier et vous figurer que vous traduisez un livre écrit en allemand. Le langage, suivant moi, est horriblemenl noble et emphatique ; je Tai cruellement barbouillé. Il faut ne pas avoir de paresse; car, enfin, vous n'écrivez que pour écrire : c'est pour vous un amusement. Donc, mettre en dialogue toute la fin du deuvième cahier, Versailles, Hélène, Sophie, les comédies de société. — Tout cela est lourd en récit. Le dénouaient est |)lat. Olivier a Tair de chasser aux millions ; chose admirable dans la réalité, parce que le spectateur se dit : Je dînerais chez cet homme-là.
Infâme dans la lecture. — J'ai indiqué un autre déooûment. — Comme vous voyez, j'ai été fidèle à nos conventions; nul ménagement pour Tamour-propre. — 11 faut moins de de daifê les noms, et ne pas désigner vos personnages par leurs noms de baptême. Est-ce qu'on parlant de Crozet vous dites Louis? — Vous dites l>ozet, ou vous devez le dire.
Il finit effacer dans chaque chapitre au moias cinquante superlatifs. Ne jamais dire : La passion brûlante d'Olivier « pour Hélène. »
Le pauvre romancier doit lâcher de faire croire à la passion brûlante, mais ne jamais la nommer : cela est contre la pudeur.
Songez que parmi les gens riches il n'y a plus de passion, excepté pour la vanité blessée.
Si vous dites ? La passion qui la dévorait, vous tombez dans le roman pour femmes de chambre, imprimé in- 12 par M. Pigoreau. Mais pour les femmes de chambre, le Lieutenant n'a pas assez de cadavres, d'enlèvements, et autres choses naturelles dans les romans du père Pigoreau.
l.EUWEN
or
j/klève chassé de l'école polytechnique ^
J'adopterais ce titre. Cela explique Tamitiéou la liaison d*01i- ,vier pour Edmond. Le caractère d'Edmond, ou V académicien 'M futur, est ce qu'il y a de plus neuf dans le Lieutenant. Le fond tfi^ des chapitres est vrai ; mais les superlatifs de feu M. Desma- ^ zures gâtent tout. Racontez-moi cela comme si vous m'écriviez. lii^' Lihcz la Marianne de Marivaux, et Qtivnze cent soixante- doux-e é- de M. Mérimée, comme on prend une médecine noire pour vous ^ guérir du Phcbus de province. En décrivant un homme, une 1^.' femme, un site, songez toujours à quelqu'un, à quelque chose l/i* de réel.
.^ Je suis tout plein du Lieutenant, que je viens de fmir. Mais ,.)(^ comment vous renvoyer ce raanuscrii? Il faut une occasion. Ofi
la prendre? Je vais chercher.
j^ Ecrivez-moi une lettre remplie de noms propres. - Le retour
(|i^d'uii congé est un moment bien triste; je pourrais faire Irois
g„# pages, pas trop mauvaises, sur ce thème. On se dit : Vais-je
.j^f vivre, vais-je vieillir loin de ma patrie? ou de la patrie? cela est
^jrplus à la mode. Je pasfe Coûtes les soirées chez une marquise
lie dix-neuf ans, qui croit avoir de l'amitié pour voire serviteur.
liflj^ . * . .
n * L'un des titres donn«''s à nne composition «le Beyle, qui est restée
*•* 'inachevée. (R. C.)
Quant à moi) elle est comme uu bon canapé, bien commode. Hélas 1 rien de plus, je n*ai pas davantage; et, ce qui est bien pis, je ne désire pas davantage.
A MONSIEUR GEORGES DE hkHjmTE, A PARIS.
Civlta-Vecchia, le 26 mai 1834.
Permetlez-moi, monsieur, de vous présenter l'expression «Kune douleur générale en France, mais qui doit être surtout éprouvée par les personnes qui ont eu Fhonneur d*élre connues (le voire illustre père *.
Le caractère le plus pur de la Révolution vient de disparaître. Comme les peuples aiment ce qui est amusant, autant et plus que ce qui est utile, je m'imagine que ce grand homme sera placé par la postérité immédiatement après Napoléon «t avant Mirabeau, qui mourut vendu et ne fut la cause immédiate d'aucun événement.
Il serait utile de publier une notice, sans blâme ni louange, qui présenterait :
1** L'état de la fortune du général Lafayette à Tâge de seize ans;
^° L'état de ce qu'il laisse à soixante-dix<-sept ans ;
5** La date exacte de tous les événements de sa vie de femille, comme de sa vie politique.
Oserai *je vous prier, monsieur, de présenter mes hommages respectueux à madame et à mesdemoiselles de Lafayette, ei d'agréer avec bonté mes vœux pour votrt bonheur?
* MoiM à Paris, le 20 mai 18^4.
LKTTRKS K SES AMIS. 195
il MONSfKim Rt.... C f A PARIS*
Civilft-Vecchia, le 10 septembre 1834.
Jamais, ou du moins depuis vingt ans, il n'y a eu de chaleur égale à ce que nous éprouvons depuis le commencement de juin. Le 5 septembre, vingt-huit et demi ou vingt- neuf degrés.
Je commence à être bien las du métier, et j'envie bien profondément rhomme qui, à cinquante ans, a cinq mille francs de rente. Que sert à un homme qui n'aime pas la chasse d'être dans un pays fécond en lièvres el perdrix? Que sert de pouvoir jouer le deuxième rôle à Abeille, si le bavardage important, Tair important, la façon grave de parler des occupations du matin et de la correspondance du dernier courrier, sont mon horreur? Riîn ne me semble bête, au monde, comme la gravité.
Voici une commission : tâche de vendre ma place à quelqu'un, pour quatre mille francs par an.
Fais annoncer la Vie de Rossinù (Ce grand homme, Tunique après loi et moi, se meurt, dit-on, à Bologne.)
Je (e dirai qu'il n'y a pas de triste famille anglaise, visitant Rome, qui ne lise les Promenades, Chez le ministre-cardinal, le jour de la Saint-Pierre, au feu dWtifice, on m'en a parlé sans me connaître. Ces bêtes trouvent que cela manque de gravité. Mais que je serais heureux, à un quatrième étage, en en faisant un pareil, si j'avais du pain ! Quelle perspective de ne plus voir les gens d'esprit de Paris, que deux ou trois fois avant de mourir!
Hier, j'ai été à un dîner charmant, le plus beau lieu des environs: des arbres, un vent frais et trente-trois convives, qui se trouvaient honorés de la présence d'un consul. Mais pas une idée fine ou forte. Mourrai-je étouffé par les bêles? 11 y a grande
J9»» ŒUVP.ES POSTHCMKS DE STENDHAL.
apparence. Je suis aime» coosidcré, j'ai eu le meilleur morceau tVun poisson de quatorze livres, le meilleur de son genre; j'avais un excellent cheval, qui a fait cinq milles et demi en trois quarts d'heure; mais je crève d'ennui. Le soir, en reniranl, j'ai lu le Dante jusqu'à une heure du malin; malheureusement je le sais par eoMir, ou, du moins, en lisant un vers, je me rappelle celui qui suit.
Malgré cette énorme chaleur, pas un malade; c'est l'humidité qui donne les fièvres.
A MONSIEUR D. F A PARIS
Givita-Vecchia, \e 1" novembre i854.
Gel été, en m4)uranl de chaleur, je me suis dit plus de cent fois : Que je suis heureux que la meilleure des Ûeurs n'ait pas suivi mon avis ! Gomment vous y êtes -vous pris pour ne pas suer à mourir?
J'oublie tout ce qui n'est pas raisonnable, même l'orthographe. A chaque voyage, je suis obligé de réapprendre les belles manières de Paris. Par exemple, voici un problème que je ne résous pas : puis*je envoyer à madame lacomlesse de K trois
ou quatre vases noirs (qui valent vingt-sept francs), et que j'ai trouvés dans ma fouille ? Dans le cas de oui, voici une lettre eu style de voyageur ; car je n'ose plaisanter avec une femme glacée, sans doute, par les manières du faubourg Saint- Germain. A c;Hise de ces manières, ma lettre m'a pesé à écrire, et probablement elle pèsera le doublé h qui la lira. Ces prétendues belles manières diminuent donc le peu de plaisir qui reste encore, en 1854, sur celle planète refroidissante: elles sont donc éminemment immorales.
La vertu, cVsl augmenler le bonheur; le vice augmente le
malheur. Tout le reste n'eslqu hypocrisie ou âaerie bourgeoise. Il faut toujours saisir l'occasion d'instruire la jeunesse.
Par mon testament, je donne mon buste de Tibère ( dont la gloire croît tous les jours) à M. le comte Mole. Mes yeux sont accoutumés à ce buste; il ne me cause plus qu'un petit plaisir de vanité, quand un étranger vient le voir et me fait offrir de Tacheter. Vho compralo, moi-mémè, quatre écus du paysan. Par cette raison, y aurait-il moyeu honnête de le faire accepter ù M. Mole, moi vivant ? Je Taimerais bien mieux chez cet lK>mme aimable, que je n*ai vu que pour le remercier , que chez moi. Sa
conduite fait un si singulier contraste avec celle de que ma
reconnaissance augmente chaque jour. D'ailleurs, qui sait où je mourrai, et si mon domestique ne volera pas le buste en jetant le testament au feu?
Je vous répète^ et votre sagacité Taura vu vingt fois, avec un Italien j'agis naturellement ; avec un Français, la délicatesse parisienne me boucle entièrement ; je devrais la savoir à mon âge, H je r ignore absolument. Quand je l'apprends, elle me semble souvent le comble du ridicule; mais enfin, c'est comme la langue d'impays, il faut la parler, ou renoncer à être compris.
Je crève d'ennui ; je ne puis faire la conversation avec personne ; je voudrais une place de quatre mille francs à Paris Ma vraie place était d'être aux gages de Marc-Michel Rey, libraire hollandais, qui me donnerait quatre mille francs par an pour un ou deux volumes in-octavo. C'est là le seul travail qui ne me semble pas ridicule. Quoi! vieillir à Givita-Vecchia ! ou même à Rome ! fai tant vu le soleil !
Je sais bien qu'il y a du ridicule à se plaindre toujours ; mais peat-on se plaindre trop haut de n'être pas né avec quatre mille francs de rente ? Avec vous je pense tout haut. (Mon père avait douze on quinze mille francs de rente, et s'est ruiné en 1818). Quelle perspective de vivre et de m*éteindre ici, ne pouvant parler que d'argent et de chasse! Aujourd'hui, 1" novembre, il fait un soleil magnifique, et beaucoup trop chaud pour se pro< mener sous ses rayons. Je viens de rencontrer le plus aimable des hommes de Civita-Vecchia ; il m'a appris ce que dessus, sur le soleil, et puis nous n'avons su que nous dire. — J*ai été ré-
vcHlé, à Irois heures et demie du matin par un courrier que j'ai expédié à midi pour Livourne, par le bateau à vapeur. J'ai couru à la messe, j*ai déjeuné avec du thé, et me voilà tout pantois. — Ma fenêtre est soixante pieds au-dessus de la mer, et je jette dans cette mer les fragments de papier qui restent sur la table, après avoir fait une çnveloppe.— Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux, ou, du môibs, tranquilles et satisfaits à ma place! Mais mon âme, à moi, est un feu qui souffre s*il ne flambe pas. Il me faut trois ou quatre pieds cubes d'idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à uh bateau à vapeur.
Il y a cent fois plus de passion ici qu'eu France; les intrigues profondes et abominables, pour gagner deux cents francs, sont fréquentes. Les femmes de Rome agissent sans cesse en présence de la mort. Cet été, dans la rue in Lticina^ une jeune femme, qui avait la jambe fort bien faite, ma foi, est tombée morte â mes pieds d'un coup de couteau dans le cou. Elle voulait quitter sou amant.
Une jeune fille disait à un de mes amis : <cSi Tentrepreneur de bateaux avec lequel je suis sait que je suis venue chez toi, la première fois qu'il va à Fitimicino, il me donne un coup de couteau et me pousse dans le Tibre. » Rien de plus exact, et cependant elle vient chez mou ami. Ce maître de bateau a déjà eu deux ou trois fois le malheur que ses maîtresses sont tombées dç son bateau dans le fleuve.
Mais tout cela ne vaut pas les idées nouvelles que je trouverais
chez madame de Ka , si j'y allais vingt fois de suite; le
mardi chez madame Ancelot, le mercredi chez Gérard, le samedi chez M. Cuvier, trois soupers par semaine au café Anglais, et je suis au courant de ce qui se dit à Paris. J'ai aussi les salons de M. Joseph Rernard, Tami de Déranger, ceux de madame Curlal, etc.; avec cela, pour parler comme M. Hugo, j'ai une fenêtre ouverte sur la vie, et toute la matinée je travaille ayec plaisir à mou in-octavo, qui peut-être ne vaut rien. M. Guizot devrait me nommer professeur de Thistoire des beaux-arts (peinture, sculpture, architecture et musique) avec cinq mille francs. Rien ne relèverait mieux le goût français, qui tend sans cesse au
tableau de genre et au vaudeville { cela lieut à la vanité et à V Amour ûu piquant). Chaque année je donnerais des idées saines à deux cents jeunes gens, dont plusieurs destinés à avoiir des salons dans Paris vers 1850. Je serais piquant et instructif, je tâcherais de ne pas paraître fou aux gens sages. N'est-ce pas là rimpression que mes livres ont faite sur M. le comte d'H....?
M. Ampère fils, professeur au collège de France, avec cinq mille francS; et qui est à Rome, m*a promis sa voix pour la chaire d'histoire des beaux-aris. Actuellement tfouvez^moi un ministre ami.
J'espère quelquefois qu'en approchant de votre âge je devieu«> drai sage comme vous. J'ai dans moi une âme qui est folle. Je serais heureux, logé avec vous au quatrième étage du cer(;le votre vaisin, et servi par un des domestiques ctudtl cerclé.
Le roi dé Bavière, qui est venu visiter nos tombeaux de Tarquinles, n'a pas donné une baioque d'étrenne. Moi, je donne cinq pautes (cinquante-cinq sous) à l'homme qui fait un quari de lieue et ouvre les portes de ces tombeaux. Le même roi de Bn* vière a demandé des œufs sur le plat, à la porte de Monterone . il eu a mangé six ; on lui a demandé quarante-cinq sous ; un aide de camp, furieux, a jeté trente-cinq sous sur la iaWe, jurant que, per Dio, il ne donnefait pas davantage.
Voire roi de Naple», qui n'a que vingt-trois ans, était à Rome cet hiver, et donnait deux paules d'étrenne au custode du musée Borghèse, qui a dix^huit salles et quatre cents tableaux. Mol, je donne trois paulés.
Sa Majesté Don Miguel donne seize écus (quatre-Yingt<leux francs) à chaque fille des rues, et il en use beaucoup et de toutes façons.
.1 M0\8IKUR R. . €..., A PARIS.
r.ivita-Vecchw, le i noTemhi*e 1834.
Tu as beau dire, inou cher ami, je puis affirmer que je o'ai aucim scrupule d'écrire uu mauvais livre, bien couvaincu que, cioq ou six aus après Timpressiou, s*il est mauvais, l*épicier en aura consommé les feuilles à envelopper le raisin de Coriatbe vendu aux enfants. Une autre raison m*empéche depuis dix ans d'écrire beaucoup tte choses, la crainte que quelque cuistre indiscret ne se moque de moi en les lisant. Mais, grâce à Dieu. on m'avertit de tons c6té8 que mou écriture devient si mauvaise, qu'il est impossible de la lire. Elle est arrivée à Tétat de chiffre, me dit^n, et, dernièrement, eu écrivant à M. Qérard, mou banquier, ma lettre était accompagnée d'une copie de la luain d'nn de mes employés.
Je suis devenu si sujet à distraction, que souvent j'oublie ia fin de ma phrase avant d*y être arrivé. D'autres fois j'écris de nuit, sans lumière, comme dans ce moment. Enfin, j'ai écrit horriblement vite douze ou quinze volumes in-S*", que M. de Stendhal a imprimés. Tout cela fait qu'à cinquante et un ans j'ai une écriture illisible. La vergogne de voir un indiscret lire dans mon Âme eu lisant mes papiers m'empêche, depuis l'âge de raison. ou plutôt pour moi de passion, d'écrire ce que je sens, ou plu* tel les aspects sous lesquels je vois les choses, aspects qui sembleront peut-être amusants au lecteur, si, par hasard, il ;) nne âme mélancolique et folle comme la mienne.
L'expérience, mais seulement depuis un an ou deux, m'apprend que je ne cours pas le danger d'être compris, par une troisième raison que je dirais en grec, si je savais l'écrire :
Comme les Réoliens, je tends mes filets trop havt.
MCTTIIES X SKS AMIS. 201
GCIX
 MAD.4ME
Civita-Veccllia, le 8 novembre 1834.
Seriez-vous assez boune» aimable amie, pour faire relirer le Lieutenant ? M. Colomb m'écrit qu'il n'y comprend rien M que personne ne le réclame. Je suis bien sûr de vous avoir écrit ; ma lettre aura fini dans la pipe d'un caporal autrichien.
Que si vous avez vu le Lieutenant, vous aurez dit : N'est-ce que ça? Il valait bien la peine d'attendre un an ! C'est que réellement il n'y a qu'à mettre : Amenez-moi mon cheval, au lieu de : Approchez avec mon coursier. En vous préparant tous les matins parla lecture de vingt pages de Marianne de Marivaux, vous comprendrez les avantages qu'il y a à décrire juste les mouvements du cœur humain. Ne faites point vos personnages trop riches, et faites faire quelque petite gaucherie à votre héros, parce qu'enfin nous autres héros, nous faisons des gaucheries. Nous courons; un plat homme marche à peine, et encore avec une canne : c'est pour cela qu'il ne tombe pas.
Ecrivez-moi une lettre de huit pages; envoyez-la à M. Colomb, qui l'expédiera à M. Bazin, directeur du bateau à vapeur à Marseille. De cette manière on évite la route d'Huningue, ou de Chambéry à Rome.
Beaucoup de noms propres, de grâce, et les petites aventures de la société dans les châteaux. C'est là, ce me semble, que l'on fabrique le plus de maris trompés.
Pourquoi n'y a-t-il pas un journal de Paris racontant qu'un chat est tombé d'une gouttière dans la rue Dumartroy? Ces grands benêts de journaux politiques ne descendent à l'anecdote que quand il y a du sang; c'est ainsi que j'ai lu l'aventure; je connais le mari et la femme. Quel était le héros auteur indirect de tout ce désordre ?
Quaud aurez-vous uu petit salon bieo cbaud au quatrième étage, rue de Hanovre, et moi dans ce salon de sept à huii fc soir, bavardant avec quelques amis intimes, qui sachent ne rien prendre au sérieux, bors Tamitié et Tamour? Tout le reste n'est qu'une mauvaise plaisanterie. En attendant le matériel du salon, préparez le personnel. Gomment va le personne) de madame la députée de Saint-Denis?