XXV
15 avril 1857.
Madame,
Croyez qu'il faut admirer Raphaël dans toutes ses manières. Il a réussi dans tout ce qu'il a entrepris, et je ne doute pas que, s'il avait eu le temps d'étudier les Vénitiens comme il s'y mettait peu avant sa mort, il serait devenu coloriste. Je crois que pour jouir de la peinture il faut faire comme vous faites, s'abandonner à ses impressions; cependant il arrive souvent qu'en présence d'un tableau on éprouve une impression tout à fait étrangère à ce tableau, et dont il n'est que le conducteur ; de même qu'un fil de fer ne vous secoue pas, il ne sert qu'à vous transmettre la secousse électrique. Cela m'est arrivé bien souvent. Il y a à Lyon un tableau d'un peintre de second ordre dont j'ai oublié le vrai nom, mais il est connu sous le nom du Padouan : c'est le portrait de quelque coquine de Vénitienne. Pendant plusieurs
86 t:ne correspondance inédite de mérimée.
années j'ai conservé le souvenir de cette figure accompagné de toutes les expressions les plus tendres et les plus nobles. En le voyant plus tard, je n'ai plus trouvé qu'une charmante coquine. Il est évident que la première fois j'avais vu dans ce portrait autre chose que ce qu'il y avait en réalité. En général nous apportons nos passions devant les ouvrages des grands artistes et nous les jugeons avec elles. Je suis convaincu qu'ils n'ont pas cherché ce que nous trouvons. Souvent ils ont idéalisé un modèle, en ont fait un type où l'on voit mille perfections qu'ils n'ont pas prétendu y mettre. Ils se sont bornés à corriger certains défauts de leur modèle, à exagérer certaines qualités.
Je suis fâché de vous trouver injuste pour les anciens. Ils n'ont jamais admis la grimace. Mais ils ont cherché et trouvé l'expression. Je voudrais que vous vissiez la tète de V Apollon Pijthien de M. de Pourtalès. C'est tout autre chose que le grand dépendeur d'andouilles du Belvédère. Si vous connaissiez les belles légendes mythologiques grecques, vous seriez très frappée de l'expression de tristesse profonde du dieu
UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MKRIMÉE. 87
initiateur. Cette tête est assurément une des plus belles choses de la statuaire grecque. Voyez encore la Vénus de Milo, la Diane d'Arles, à qui les premiers chrétiens ont méchamment coupé le nez. Je n'aime pas trop le Laocoon, qui est l'ouvrage d'un romantique, mais d'un romantique élève d'un grand maître.
Veuillez agréer, madame, l'hommage de tous mes respectueux sentiments.
PROSPER MÉRIMÉE
Samedi soir, mai 1857.
Madame,
Voici ce que m'envoie un des inspecteurs généraux des édifices diocésains. Il me semble que les observations portent surtout sur un manque de forme. On a envoyé un dossier incomplet. Quant au clocher, je suppose que ce n'est qu'un conseil et non une condamnation absolue.
Quand vous voudrez aller voir les tableaux de Delaroche, je suis à vos ordres. Tous les jours me sont bons, excepté lundi, où je vais à l'enterrement de ce pau^ re Alfred de Musset, et jeudi, où je déjeune avec le lion d'aujourd'hui. Cela ne m'empêche pas d'être malade et mélancolique comme un chien.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Jeudi soir, 1S57.
Madame,
Votre oiseau est charmant, je voudrais bien lui ressembler. Quant à la légende, je n'y puis mordre. Si je ne me trompe, ce sont des lettres hébraïques ; mais demain je consulterai les doctes. D'abord, avec mes mauvais yeux, j'avais cru voir des lettres grecques, et comme un archéologue ne doit jamais rester court, j'avais lu X.C. G. n. Xp's-6; GÙK-r, Cl. ncc7-3c:v. Que le
UNE CoRRESPOiNDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 89
Christ te sauve, Prosper ! Je suis sûr que la légende hébraïque n'est pas un spell dangereux, et qu'au contraire il doit avoir le pouvoir de chasser the grim. cjentleman helow. J'en userai au besoin. Si vous restez quelque temps en Italie, il serait fort possible, madame, que j'eusse l'honneur de vous y rencontrer. Je suis partagé entre la tentation d'aller à Venise et une espèce de devoir d'aller en Espagne. Je sais combien l'Espagne me fait de mal, et je parviendrai peutêtre en Italie à faire quelque chose pour mon bien. A Madrid, je suis parfaitement sûr de fumer une grande quantité de cigares et d'assister à la mort de tous les taureaux qui trépasseront en public, mais excepté ces deux façons de passer le temps intellectuellement, je vivrai comme une huître. Cependant c'est à Madrid que demeure la meilleure amie que j'aie au monde, qui m'a toujours donné de bons conseils (que je n'ai guère suivis). Il y a plus d'un an que je ne l'ai vue et elle a été malade. Cela fait un cas de conscience qui m'embarrasse. Vous ne sauriez croire quelle terrible ville est Madrid. On dit qu'elle a un crochet, garabato, auquel les étrangers se prennent, et c'est très vrai. J'y
ai fait toutes les bêtises possibles quand j 'étais jeune. J'y suis plus at home qu'en aucun lieu du monde, mais c'est Gapoue pour quelqu'un qui est loin d'être un Annibal. Conseillez-moi donc un peu. Vous savez toutes les obligations que j'ai à madame de M..., ajoutez que je suis sûr de lui faire plaisir en allant la voir ; mais c'est impossible de travailler et même de penser quand on est à Madrid.
Adieu, madame, j'espère que vous aurez un heureux voyage. Je pense qu'avant que je sois libre de choisir un voyage, je pourrai vous écrire à Bologne poste restante.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes vœux et de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Mardi, 9 juin 1857,
Madame, J'attendais toujours, pour répondre à votre lettre, que je fusse en belle humeur, mais
j'ai les Mue demis, et si j'attendais qu'ils s'en allassent, je ne sais quand je vous écrirais. Je pars d'ailleurs demain pour Manchester, bien que je craigne un peu d'aller voir un Jiumhug; mais il vaut mieux être attrapé que d'avoir des regrets. Vous me faites venir l'eau à la bouche en me parlant de Florence et du cicérone qui y sera vers le milieu de juillet. Malheureusement j'ai mes Grands capitaines à mettre en train, et j'ai promis à mon éditeur d'être à Paris au commencement de juillet. Si je ne puis me débarrasser de ces messieurs à temps, j'irai voir Florence, dussé-je y cuire. Je serai de retour à Paris vers le 25. De grâce, madame, donnezmoi votre itinéraire, et, si vous me permettez d'être impertinent, veuillez écrire en gros les noms de lieux que je lis tantôt X..., tantôt Z..., où vous êtes, mais il me semble que dans la fin de votre lettre vous me dites que c'est à Bologne qu'il faut vous écrire. Je vous adresse cette lettre à Bologne, persuadé que vous y êtes trop connue pour qu'elle s'égare.
En me donnant le petit oiseau, vous avez bien deviné, madame, ce qui me manque. Mon juif, qui n'avait pas su lire la légende, me dit que
92 IM: CURKESI'ONDA.NCE INÉDITE DE .MKKIMÉE.
c'est un mot hébreu qui n'a pas le sens de foi dans la Bible. En effet, avant le Nouveau Testament il n'y avait pas de foi comme nous l'entendons. De même, l'expression latine Fidcx, qui est la traduction ù'Amouna, ne veut dire, chez les auteurs païens, que bonne foi, hoiinôtclé. Ennius a dit do Scipion qu'il était ph'iii de Fides : or il était, comme tous les grands hommes romains, épicurien et matérialiste. L'invention de VAmouna est admirable, mais malheureusement cela ne se donne pas, cela se découvre comme un sens.
Vous me parlez d'un de mes bons amis que je connais depuis mon enfance et que j'admire et envie beaucoup. Il est d"une égalité d'humeur si parfaite que nous avons couché ensemble sur le même tapis pendant un mois, en Asie, sans que jamais je l'aie surpris à n'être pas excellent camarade. Je l'envie pour la propriété qu'il a de suivre ses idées et ses études en tout lieu. Je me souviens qu'un certain soir, à Éplièse, pendant un orage comme il n'y en a que dans ce pays, avec le tonnerre répercuté par les montagnes, nous étions dans un café, c'est-à-dire dans une hutte qui
était notre domicile, moi à regarder les zigzags de feu et lui à lire un livre chinois et à prendre des notes à la lueur de notre petite lampe. Il travaille toujours et en tout lieu, tandis que je ne puis rien faire quand je n'ai pas my oicn table, et une plume comme il ne s'en taille qu'à l'Institut. (Nous avons un garçon qui est unique pour cela.) Le malheur d'Ampère, ou peut-être son bonheur, c'est que tous ses angles saillants el originaux ont été smoothed doivn par une femme qu'il a aimée et que je n'ai jamais pu souffrir. Vous avez connu sans doute madame Récamier. Je n'ai d'autre reproche à lui faire que de n'avoir jamais eu de ces haines vigoureuses qu'il faut avoir dans l'occasion. Elle trouvait tout bien, ou du moins louait tout le monde. Elle vous poussait à part et vous disait que vous étiez un génie. Cela, et le culte de dnlie qu'on rendait dans la maison à l'homme le ])lus égoïste de son siècle, me l'avait fait prendre en grip})e. Je crois qu'elle était vraiment bonne malgré cela et que j'ai été injuste pour elle. Mais les premières impressions ne s'effacent pas.
J'ai recommandé votre église avec beaucoup
d'instance aux inspecteurs généraux des cultes. Je pense que dïci à très peu de jours un de ces messieurs verra M. Guérin, l'architecte, à Tours, et qu'ils en feront plus en quelques minutes de conversations qu'avec toutes les paperasses de la préfecture ; mais, madame, que dites-vous de tous vos Chinonais? Nous leur avons bouché leurs brèches ; nous estimons les autres réparations et nous leur demandons ce qu'ils veulent payer ? Ils répondent six cent quatre-vingt-dix-huit francs, applicables à la tour où ils logent un homme qui montre le château pour de l'argent. Nous leur écrivons mille injures. En outre le maire m'avait promis des documents curieux sur Rabelais et il ne me les envoie pas, bien qu'il ait son portrait à la municipalité qui devrait lui rappeler sa promesse. Quelle joie aurait eue Rabelais s'il eût pensé qu'on mettrait son portrait dans la grande salle en regard du buste en plâtre du souverain !
Vous m'avez dit une fois, et vous aviez bien raison comme toujours, que dans le temps de la chevalerie (dont je me moquais fort à tort) on n'était sans doute pas meilleur qu'aujour-
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 9o
d'hui, mais qu'on n'était pas si bas. J'ai été frappé de cette remarque en lisant et annotant Brantôme. Son livre est après tout la meilleure peinture et la plus vraie de la société européenne au xvi<^ siècle. On y assassinait, on y volait, on commettait mille horreurs, mais je crois qu'on valait au fond mieux qu'on ne vaut à présent. D'abord on faisait bien des crimes sans avoir la conscience qu'on était criminel ; puis, on avait parfois des élans d'honneur et d'enthousiasme qui étaient sublimes. J'ai écrit en mes jeunes ans, sans trop l'avoir étudiée, que la Saint-Barthélémy avait été un accident, comme la révolution de Février. C'est en 1824 que je disais ces belles paroles^ Plus j'étudie ce temps, et plus je me confirme dans mon opinion. Si l'on pèse dans une balance les meurtres du 24 août 1572 et les friponneries de maint actionnaire de chemin de fer en 1837, je ne sais trop de quel côté la balance penchera. L'idée que la vie d'un homme est chose grave est une idée toute moderne, et je crois qu'il y a des actions pires. Voilà ce que je voudrais dire aux lecteurs de mon Brantôme et ce que je voudrais tourner de façon à ne pas me faire la-
pider. Je m'aperçois avec horreur, madame, qu'après vous avoir cherché une querelle d'Allemand à propos de votre écriture, je grififonne depuis une heure comme un chat.
Veuillez excuser, madame, et récriture et le verbiage. Je vous écrirai ce que j'aurai vu de beau à Manchester.
Adieu, madame ; veuillez agréer l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Taris, 2C juillet 18Ô7.
Me voici de retour dans mes foyers, où j'ai trouvé une aimable lettre de Bologne d'une date très ancienne, si ancienne que je crois devoir vous écrire à Florence. Je suis donc allé voir l'exposition de Manchester. Je vous en ai dit déjà mon opinion. Je ne me rappelle pas un seul tableau de Gherardo délie Xotte. Le dia-
mant de l'exposition, à mon avis, c'est le groupe des Trois Grâces de Raphaël, appartenant à lord Ward. Il paraît que c'est une traduction de l'antique, mais je parierais que cela est supérieur à l'original. La beauté est poussée à ce point que ces trois femmes nues sont respectables : ce sont des déesses. Le mal de celte exposition, c'est que peu de gens y ont envoyé leurs meilleurs tableaux. Quelques-uns, comme mon ami lord Ashburton, n'y ont rien envoyé du tout ; d'aufres, comme le marquis de Wesminster, se sont contentés d'offrir quelques tableaux de second ordre, j^our faire preuve de bonne volonté. Puis, un assez grand nombre d'olibrius ont envoyé des cart loads, d'affreuses copies, qu'il a bien fallu accepter et exposer avec le nom dont il a plu aux propriétaires de les baptiser. C'est ainsi qu'à côté des Grâces de lord Ward, il y a une Vierge à la perle ^ qualifiée de répétition de celle de l'Escurial, et qui est une copie faite par un ramoneur de cheminées. Tout cela coûtera environ un million cinq cent mille francs à la compagnie qui a inventé l'exposition ; mais ne, les plaignez pas I car outre qu'ils ont la satisfaction d'avoir fait
98 UNE COURESPONDANCE INKDITE DE MÉRIMÉE.
une chose utile à leur pays, les infortunés sont si riches que un million cinq cent mille francs de plus ou de moins ne les affecte guère.
J'ai vu souvent à Londres un des grands manufacturiers de Manchester et l'un des principaux metteurs en train de l'exhibition, qu'on a fait lord Overton récemment, et qui est un homme sensé, bien qu'il ait, dit-on, cent cinquante mille livres sterling par an. Il a en outre une fdle unique qui est assez jolie et qui a dix-neuf ans. Je ne lui ai offert ni mon cœur ni ma main. Pendant mon séjour à Londres, je suis allé beaucoup dans le monde. Je ne puis dire que je m'y suis fort amusé. « J'ai voulu voir; j'ai vu. » On a imaginé depuis peu de donner à déjeuner. En sorte que lorsqu'on se lance un peu, la journée commence à dix heures. On déjeune donc, puis on va voir les gens parlementaires et les sighls ']usquk ce qu'il soit l'heure du luncheon, qui est nécessaire après les déjeuners frugaux qu'on fait. Il faut connaître un peu les gens pour aller leur demander un luncheon. Puis on recommence les visites*et on ne trouve personne, après quoi on va dîner. J'ai dîné avec beaucoup
d'impartialité chez les whigs et chez les tories, et toujours j'ai eu le même dîner. C'est après la vingtième soupe à la tortue et le vingtième haunch of \)enison que j'ai compris la torture à laquelle l'Empereur a soumis la conférence, en la condamnant pendant un mois de suite au même dîner. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai eu de m'échapper un jour et d'aller manger un dîner de cabaret. Il m'a semblé qu'il y avait en Angleterre le même abaissement de l'intelligence que nous remarquons en France. Je distingue : les gens de soixante ans me semblent des aigles en comparaison des autres. Je me suis trouvé surtout en relation avec des whigs de la vieille roche que j'admire fort. Je ne parle pas de leur politique, mais de leur intelligence. Un vieux whig, démocrate à dix mille livres sterling de rente, chez qui j'ai passé presque tout mon temps, me ravissait avec ses histoires de l'ancien monde. C'est un des hommes les plus instruits pratiquement que j'aie rencontrés, et il me dit qu'il devait ce qu'il savait à la vieille coutume (abandonnée aujourd'hui) de boire après dîner. Lorsqu'on écoutait les anciens en buvant du claret, on
100 UNE CÛUUESI'ONDANCI:; INÉDITE DE MEKIMÉE.
gagnait beaucoup à les fréquenter. Que gagnezvous, me demandait-il, à fumer, après dîner? J'aurais pu lui répondre comme Manfred : Forgelfulness ! Je crois que cette classe d'hommes lend à disparaître. Ils étaient le sens commun incarné; sans principes, en tant qu'ils ne considéraient jamais une question que du point de vue pratique ; pleins de patriotisme, de préjugés et de boidiomie. La génération qui leur a succédé est pleine de cant.
Je suis bien de voire avis, madame, sur la chevalerie, du moins sur la supériorité de ce temps sur le nôtre. Mais je crois que vous le voyez un peu en beau. A cette époque on avait plus de mérite à ne pas faire certaines bassesses qu'on n'en a aujourd'hui, parce qu'il n'existait pas un tribunal de l'opinion. Cela est surtout sensible en matière de duel. Maintenant non seulement l'opinion, mais les tribunaux condamneraient un homme qui userait de trahison. Vous verrez en lisant le discours des Duels, de Brantôme quelle était la tolérance au xvi° siècle. Ce que je cherche à prouver dans ma préface, c'est que tricher dans un duel est impossible aujourd'hui, et ne pas tricher
était bien au xvi^ siècle. Au siège de Padoue, Bayard ne voulait pas monter à l'assaut avec les lansquenets, parce qu'ils n'étaient pas p;entilshommes. On fusillerait un officier qui aurait de pareils scrupules en 1857. Il ne s'ensuit pas que Bayard fût uq poltron. Mais de son temps il n'y avait pas un code où l'on écrit tout ce qui est défendu. Chacun avait alors son initiative. On voyait les bonnes et les mauvaises natures. Aujourd'hui il n'y a que des gens prudents qui savent le code et le craignent,
A propos de Bayard, dites-moi, madame, pourquoi le chevalier sans peur et sans reproche portait toujours les couleurs de la bonne duchesse de Ferrare, comme dit le Loyal Serviteur: noir et gris. Cette bonne duchesse était madame Lucrèce Borgia. Voici comment je m'explique la chose. Les femmes étaient horriblement ignorantes en France sous Louis XIL Une Italienne remplie de belles manières et de grâces devait faire un effet prodigieux sur nos Français. C'est ainsi que César, qui n'avait jamais connu que des matrones romaines, perdit la tête lorsqu'il se trouva en présence d'une Grecque ayant l'esprit de la conversation, comme feu Cléopâtre. —
Au sujet d'Amouna, observez, madame, que les paroles mêmes que vous rapportez tendent à prouver que le mot n'existait pas en hébreu, puisque Notre-Seigneur se sert d'une paraphrase. En grec, comme en latin, les mots qui traduisent Amouna, Pistis et Fides, sont tout à fait modernes, en ce sens. Et si j'osais vous dire une grosse impiété, je vous demanderais comment on qualifie de vertu une singularité de l'organisation (de l idiosijncrasie, dirait un pédant). Il me semble que toutes les fois que l'on fait un sacrifice pour un bien, il y a du mérite à cela. Par exemple la charité, l'amour du prochain est une vertu difficile quelquefois à pratiquer. Mais comment croire quand on n'y est pas disposé naturellement? Un capucin qui avait la foi me disait à Rome : Nel tempo d'Escolapio?... Il croyait à Esculape comme à Saint- Pierre. Il n'avait aucun mérite à cela. Don Juan qui ne croyait pas au « moine Bourru » et qui croyait seulement « que deux et deux font quatre » n'avait pas la foi ; mais, s'il eût été honnête homme, je pense que la statue du Commandeur y eût regardé à deux fois avant de l'emporter.
Sur madame Récamier, dont vous me parlez, madame, probablement parce que je vous avais dit quelque chose d'elle, je crois qu'elle a dû son influence surtout à sa résignation. Elle était toujours prête à subir la personnalité de tous les lions. Elle ne s'ennuyait jamais ou elle n'en avait pas l'air. Les hommes ont continuellement besoin d'être remontés, comme les pendules. Il nous prend de temps en temps des défaillances, des tristesses, des ennuis, dont on nous tire en général par des compliments. On n'oserait dans ce moment-là s'adresser à un ami, parce qu'on a toujours un certain orgueil qui empêche de se montrer dans les moments de bassesse. Comme il n'y a pas de rivalité entre hommes et femmes, vous avez le triste privilège de nous consoler et de nous guérir. Mais je crains que vous ne considériez l'espèce masculine comme les médecins considèrent l'espèce humaine tout entière. Ils voient sous les plus belles peaux de vilaines humeurs, des abcès, etc. Mais heureux qui a un médecin 1
Je croyais mademoiselle de F... mariée. Je l'ai vue il y a bien longtemps. Elle avait un profil un peu dantesque, et elle expliquait très
bien le mérite de la sculpture du moyen âge à une époque où elle me plaisait sans que je me rendisse bien compte du pourquoi. Fait-elle toujours de la sculpture? Je suis très sensible à ses louanges. Je suis obligé d'être à Paris ou dans le voisinage jusqu'à la fin d'août. Vous ai-je dit que pendant mon absence mon domestique est mort de la petite vérole? Il avait toutes sortes de défauts et une qualité excellente, c'était de comprendre quelqu'un qui s'explique très mal et ne sait jamais ce qu'il veut. En outre, il était admirable en voyage et avait un entregent qui lui faisait partout trouver des amis. C'est une des très grandes misères humaines de changer d'habitudes.
Adieu, madame, j'espère que vous avez aussi beau temps que nous. J'ai trouvé ici deux lettres de M. Ch... qui paraît décidé à rester dans son affreux pays jusqu'après avoir marié sa fille. Connaissez- vous quelque chose de plus amusant que ces barricades et ces batailles à coups de revolver à New- York? Quelle abominable canaille ! Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
LNt: COHHESPONDANCl:: INÉDITE UE MÉUIMIiE. l'K)
xxxï
Purir*, 3 août 1857, au soir.
Madame,
Que le diable einporle la poste ! Je vous ai écrit deux l'ois au moins : à mon arrivée à Paris d'abord ; puis, il y apeu de temps à Florence, Bologne me paraissant devoir être déserte. Je crois que je vous ai dit la vérité dans ma première lettre sur Manchester. Je n'avais pas si bien traité le public dans un article que j'ai fait et qui était louangeur. J'ai la politique de ne jamais dire du mal d'un pays oii je dois revenir. Voilà pourquoi on m'aime tant en Espagne. Je ,/ ne me suis jamais plaint des mauvais gîtes, bien qu'il ait plu quelquefois dans mon lit; des mauvais dîners, bien que je me sois vu plus d'une fois en présence d'un lapin, mon ennemi mortel, obligé de manger mon pain sec, etc.
Vous avez fait une grande perte, madame, irréparable, car je n'ai plus à présent ma fraîcheur d'impression. Mais regardez la gravure de Forster des Trois Grâces (qui vaut mieux
que tous les articles du monde), propriété de lord Dudley et Ward, et supposez un coloris charmant, un modelé admirable, et tout cela très chaste, nonobstant l'exiguïté de la toilette. C'est ce que j'ai vu de mieux à Manchester. J'ai reçu aujourd'hui votre lettre du 29. En ma qualité d'auleur, je commence par vous parler de cette Méprise que mademoiselle de F... a eu l'audace de lire. Veuillez ne pas la lire. C'est un de mes péchés, faits pour gagner de l'argent, lequel fut offert à quelqu'un qui ne valait pas grand'chose. — Vous me parlez du château des Ricciardi, et cela me rappelle un de nos sujets de discussions ordinaires lorsque j'étais à Londres. L'Angleterre doit-elle sa prospérité à la loi des substitutions, et peut-on prospérer sans cette loi ?
Je commencerai par vous dire que le problème me paraît tellement difficile que j'ai, moi qui vous parle, changé trois ou quatre fois d'opinion en l'examinant. Il est certain qu'il n'y a pas d'aristocratie sans cette loi. Rien de plus ridicule qu'une aristocratie pauvre, dans un temps où aucun grand résultat ne peut être obtenu sans argent. Il n'y a pas
probablement de royauté possible sans aristocratie, mais il y a un revers à la médaille. Dans une famille illustre, où l'aîné a tout le bien, les cadets vivent ordinairement d'abus, ce qui est fâcheux toujours, et tend à devenir impossible. Vous avez lu la triste aventure de ce jeune frère d'un peer of the reahn, qui, à la bataille d'Inkermann, se couchait à terre parce que le sifflement des balles lui était désagréable. La maudite liberté de la presse empêchera qu'il ne devienne colonel. Si les Indes étaient perdues pour l'Angleterre, que deviendraient les nombreux cadets qui y sont officiers, juges, collecteurs, etc.? La tendance en Angleterre est à ne donner les places qu'à des capacités. Si ce système se consolide, il faudra bien un jour attenter à la loi des substitutions, ou bien les cadets mangeront les aînés, comme les plébéiens mangèrent les patriciens à Rome, avec l'aide de Marins et de César, deux fort grands hommes, ayant quelques défauts. D'un autre côté je ne sais rien de plus déplorable que la division continuelle de la propriété telle qu'elle se pratique en France. Il n'y a que des habitudes d'association qui puissent remédier à
l08 UNE CORRESPONnANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
cela. Depuis quelques années pourtant, on a fait des progrès. Ainsi j'ai vu dans le Midi des machines à battre qui se promenaient de village en village, donnant un sac à chaque petit propriétaire. Avec de bonnes banques agricoles, on peut faire d'excellentes cultures en petits. Mais chez nous, selon l'usage national, on a mis la charrue avant les bœufs. On a commencé par où il aurait falhi finir (le système démocratique une fois admis). 11 fallait créer l'esprit d'association, puis faire notre loi de succession; c'est ainsi qu'on nous a donné un gouvernement constitutionnel avant que nous eussions les mœurs constitutionnelles. Je crois que rien ne serait plus impopulaire en ce pays-ci qu'un changement à la loi des successions. Vous vous rappelez que la Chambre des pairs rejeta cette proposition faite sous le ministère de M. de Yillèle. La Chambre des pairs I Ce pays-ci est démocratique, il ne faut pas se le dissimuler. Le protestantisme se serait infailliblement établi en France sans le peuple des villes, qui ne voulut pas se laisser violenter par la noblesse. Les lois ne font pas les nations, elles sont l'expression de leurs caractères, et notre loi de
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. l09
succession représente assez bien notre turbulence habituelle.
On dit que Béranger est mort fort chrétiennement. Je l'ai beaucoup connu et je l'aimais beaucoup. Il était très sincèrement déiste, et sur la fin de sa vie, il voyait souvent des ecclésiastiques et paraissait aimer leur conversation. C'était l'homme de meilleur conseil que j'aie connu; il ne disait jamais : « Qu'allait-il faire dans cette galère? » mais il trouvait moyen de vous en retirer. Il était surtout le confident des femmes, d'une discrétion admirable, et comprenant toutes leurs passions, tous leurs scrupules, tous leurs préjugés. 11 était extrêmement charitable, et personne assurément n'a fait plus de bien que lui. Je connais un assez grand nombre de ses chansons nouvelles. Elles sont d'un tout autre caractère que les anciennes, d'une simplicité que je trouvais parfois affectée, et plus profondes par le sentiment. Nous noue disputions souvent; il prétendait écrire pour le peuple, je lui disais que le peuple était bête et l'admirait sur notre parole. Ce peuple lui a nui un peu comme poète, à mon avis.
no UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
Vous voyez, madame, que je ne suis pas allé en Espagne. Madame de M... se porte bien; et elle est à Caravanchel, entourée de cinq à six demoiselles charmantes. Qu'irais-je faire là-bas? Je pense d'ailleurs la voir bientôt en France. Votre description de ces eaux souterraines la fait venir à la bouche, mais je pense que ce mystérieux asile ne s'ouvre pas pour les profanes et qu'il faut faire preuve de rhumatisme pour y entrer. Etes-vous affligée, madame, de ce vilain mal? J'en ai eu quelques atteintes autrefois, et l'eau froide m'a guéri. Je vous recommande ce remède, qui est assez désagréable pendant quelques jours, et qui, au bout d'un mois, devient un besoin comme le thé. Je travaille un peu ici; j'ai trouvé qu'on brassait le budget, et je fais de la prose pour faire avoir de l'argent aux vieilles églises. Vous me dites X..., et on me répond Z... J'ai vu hier encore un des inspecteurs généraux qui m'a dit qu'il attendait toujours les rectifications qu'on avait demandées. Il promet de mener l'affaire bon train dès qu'elle lui sera remise. M. A... ne peut autre chose que de dire à M. Guérin de se dépêcher. On le lui a
l XE CORRKSl'ONDANCE I .N L 0 1 1 K DE MKUIMÉE. lil
écrit et d'une manière pressante, mais je le soupçonne d'être un peu indolent. Je vous ai mandé, je crois, que les changements qu'on lui demandait n'étaient pas des changements de style, mais nécessaires, indispensables même, à la solidité de la construction, et qu'il devait en résulter de l'économie. Il fait à Paris une chaleur admirable. Il n'y a presque plus d'eau dans la Seine; ce temps-là me fait beaucoup de bien ; et je me sens moins vieux, moins nerveux et moins triste. L'autre jour j'ai fait une expérience sur moi-même, je suis allé voir quelqu'un qui ma fait beaucoup de mal, et je me suis trouvé moins sot qu'à l'ordinaire en sa présence, moins ému, et moins triste après.
Je me suis mis à lire Sénèque; l'avez-vous lu? Vous savez qu'on dit qu'il avait eu des relations avec saint Paul. Je n'en crois rien, mais c'était un homme supérieur. Il dit des choses très propres à donner de l'énergie à l'àme, seulement d'une façon trop spirituelle. C'est Beaumarchais prêchant. On a traduit ses lettres, mais je ne sais comment on aura pu rendre en français tout son clinquant latin. Adieu, madame, je vous adresse cette lettre
comme la précédente, à Florence. J'espère que la poste lui sera légère. J'ai reçu des nouvelles de M. Ch... Il compte rester en Amérique jusqu'à ce que sa fille soit mariée.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PUOSPER MÉUIMÉE.
Samedi soir.
Madame,
J'ai dîné l'autre jour avec M. A..., qui paraît être un des faiseurs du ministère des Cultes. Je lui ai fait wne grosse querelle pour les chicanes qu'on vous oppose, et il m'a promis d'arranger l'affaire. D'un autre côté, j'ai fort instamment prié les inspecteurs généraux de prendre le projet sous leur protection. M. A... m'a dit qu'il n'avait encore rien reçu de la préfecture d'Indre-et-Loire. Il paraît que depuis qu'il y a des chemins de fer, les communications officielles n'ont rien gagné en rapidité.
UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MÉRIJIKE. 113
Paciencial... si j'apprenais quelque chose, je vous préviendrais aussitôt.
Je suis depuis quelques jours à composer de la prose pour m'acquitter de vieilles promesses à la Revue des Deux-Mondes et à un éditeur. Je récolte les fruits amers de ma faiblesse de caractère. Je n'ai pas le courage de dire non, ni celui d'envoyer promener les gens qui me rappellent ce que j'ai été assez bête pour leur promettre. Il faut que je fasse une histoire de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs, actuellement le Conservatoire, et je n'en sais pas le premier mot. J'aimerais mieux avoir à écrire la vie du patron de cette église, qui fut un grand saint, et dont Grégoire de Tours parle longuement et d'une façon intéressante. J'espère que toutes les tribulations que j'ai éprouvées pour restaurer des églises et écrire leur histoire me seront comptées en déduction de mes péchés.
Vous ai-je dit que j'avais vu le jeune Ch..., qui n'a fait que traverser Paris pour aller à Alexandrie ? Il m'a paru excédé de son pays et de ses compatriotes. Il en conte des énormités incroyables. C'est, avecl'ex-république romaine,
114 UNE CORHKSrONDANCE INÉDITE DE MÉUIMÉE.
le pays le plus complètement dépourvu de moralité, et je ne sais s'il n'a pas un avenir aussi grand que ladite république. N'est-ce pas une chose curieuse que cette prodigieuse démoralisation, accompagnée de tant de puissance et de tant de bon sens pratique ?
On m'a prêté un livre curieux que je vous recommande. C'est un récit officiel de l'avènement de l'empereur Nicolas. Cela a été écrit à peu près sous sa dictée, imprimé d'abord à vingt-cinq exemplaires pour les membres de la famille impériale, puis donné au public par l'empereur Alexandre. Le livre semble fait pour expliquer le changement dans l'ordre d'hérédité, et l'explication est si entortillée qu'on est tenté de croire à un mystère où l'on n'en voyait pas d'abord. Quand le grand-duc Constantin est venu à Paris, il affectait une brusquerie assez étrange avec tout le monde. L'Impératrice, qui n'est pas très endurante, l'a payé en même monnaie, et lui a demandé un jour, à brûle-pourpoint, si son oncle Alexandre avait été assassiné. Il a répondu : « Non ; il est mort naturellement, mais s'il ne s'était pas dépêché de mourir, il aurait été assassiné. »
rNC CORRESPONDANCE INÉDITE DE MERIMEE. 113
Je lis tous les soirs à votre intention un chapitre de saint Luc en grec, il y avait très longtemps que je n'avais ouvert un livre grec. Je suis tombé hier sur un passage singulier. (Luc, vni-46.) Jésus demande qui l'a touché? « Je me suis aperçu que la force (ou une force) était sortie de moi. » J'ai regardé la version française. Elle dit une vertu. 11 semble que ce soit comme une étincelle électrique qui se soit échappée. On dirait très bien le mot dynamis dans ce cas. Si j'avais été le Concile de Nicée, je n'aurais conservé que l'Evangile de saint Jean, qui me paraît beaucoup plus élevé que les autres. Je suis allé un jour à la cour de Damiette, voir un dentiste qui était grand maître des Templiers et pape d'une religion. Il prêchait en grand costume et disait des platitudes. J'entrai dans la sacristie pour lui acheter un petit livre et avoir un prétexte de le faire parler. Il me dit qu'il avait un évangile de saint Jean sur parchemin pourpre du ui^ siècle avec des variantes curieuses, et m'offrit de me le montrer un autre jour. Je ne me rappelle pas ce qui m'empêcha d'y aller, mais je fus surpris de ce mot de pourpre^ car.
en effet, les très anciens manuscrits sont sur du vélin de cette couleur. Il n'est pas absolument impossible qu'il eût trouvé quelque part un évangile du iii^ siècle. Il y a à Rome un Virgile de la même date.
Adieu, madame, veuillez excuser mes dissertations et agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Dimanche soir, 1857.
Madame,
Votre lettre, qui s'est croisée avec la mienne, m'a fait penser à une chanson que ma mère me chantait quand j'étais petit. Il s'agit d'un Suisse qui vient demander au roi sa grâce, et qui s'accuse d'avoir fait tomber le chapeau de son sergent :
Le roi lui dit : Suisse, Retourne à ton exercice. — Le Suisse dit entre ses dents :
Sire, son têle était dedans.
Je croyais n'avoir affaire qu'à un ministre et vous m'en suscitez deux. Malheureusement je ne connais pas M. Billault et je n'ai jamais mis les pieds chez lui, et ne saurais prendre sur moi de le faire. Tout ce qui m'est possible, c'est d'aller chez le chef de son cabinet, que j'ai rencontré chez M. Fould, et de lui conter l'affaire. A vous dire le vrai, elle ne me paraît pas trop bonne. Le préfet a été un peu vite en besogne. 11 a préjugé deux décisions. Le ministre des Cultes ne peut (le peut-il ?) donner que le tiers de la somme votée par la commune. — D'autre part, le ministre de l'Intérieur ne peut autoriser une commune à s'imposer une contribution qui ne peut avoir le résultat qu'elle en attend; et si, en effet, l'église doit coûter quarante-quatre mille francs et que le ministre de l'Instruction publique n'en veuille et n'en puisse donner que huit mille, le ministre de l'Intérieur doit conclure très judicieusement que pour arriver à n'avoir pas une église, il serait souverainement mauvais d'autoriser la commune à s'imposer vingt-cinq mille francs. Tout le mal de l'affaire, je le crains, est dans le mystère que vous avez fait de votre
ils UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MÉRIMÉE.
générosité et des dix mille francs qui complètent le devis de M. Guérin. Si vous aviez dit les choses tout d'abord, peut-être aurait-on réussi. Maintenant cela me paraît fort problématique.
Voici mon avis :
1** Obtenir du préfet une lettre qui rappelle l'autorisation qu'il a donnée, ou avoir une copie de cette autorisation ;
2^ Le devis rectifié de M. Guérin;
3° Une nouvelle demande du maire et du Conseil municipal pour l'église ;
4" Un mot de vous, ostensible, où vous diriez vos intentions de contribuer à l'achèvement de l'église, l'autorisation de l'Intérieur étant accordée et la subvention des Cultes.
Muni de toutes ces pièces, j'irai chez le chef du cabinet de M. Billault, et je tâcherai de le fléchir ; mais, je le répète, l'affaire me paraît difficile et commencée par le mauvais bout. Cependant je ferai de mon mieux.
L'explication de M. Foisset m'a fait sourire. Il est très commode d'expliquer par l'hébreu les textes grecs. Il est encore plus facile de traduire le grec en français sans s'inquiéter de la
signification des mots. Je trouve, par exemple, (Marc, III-21,) qu'on fait dire à la mère et aux parents de Jésus qu'il va tomber en défaillance. Et en grec il y a : « Il a un accès de folie. » Mais tout cela me touche peu. Pour moi, les Évangiles sont une rédaction, faite par des gens illettrés, de traditions différentes et déjà anciennes, le tout mêlé de toutes les idées populaires du temps. Je n'en rends pas Jésus le moins du monde responsable. Il se peut qu'il ait dit à sa mère : « Je me soucie aussi peu (|ue vous que le vin manque, » Je voudrais qu'il eût dit cela. Il est plus probable qu'aj^ant, comme tous les Orientaux, peu d'estime pour les femmes, il ait dit à sa mère de se mêler de ses affaires. Il dit d'ailleurs, et c'est un point de doctrine : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu », c'est-à-dire ceux de ma croyance. Voilà le vrai langage d'un prophète. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne crois pas au miracle de la légion de diables envoyée dans deux mille cochons. Ce qui me frappe dans l'histoire, c'est que le narrateur avait l'idée de son temps qu'on ne pouvait chasser d'un corps un esprit immonde sans
lui assigner une autre résidence. C'est encore une autre idée que je m'explique (parce que j'ai étudié la magie quand j'avais seize ans) qui fait dire à Jésus dans Luc, viii-46 : « Une force est sortie de moi », sans qu'il sache l'emploi qui en a été fait. Tout cela, je le répète, me donne la mesure des connaissances des rédacteurs et ne fait rien à la doctrine elle-même. Ce qui me choque dans la robe nuptiale, c'est le triste sens que présente la parabole : Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Si cela s'applique à ce monde, cela est trop parfaitement vrai. Si à un autre monde, cela me semble fort injuste, et ce qu'il y a de plus mauvais, c'est l'usage qu'on a fait de ce texte. Mais c'est assez vous scandaliser, madame ; j'attends vos ordres pour l'affaire de... Je ne vois de moj^en de succès que dans la tactique que j'ai l'honneur de vous proposer.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respects.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, -20 août 1857.
Madame,
Je reçois vos deux lettres à la fois en arrivant ici. Je pense qu'il vaut mieux vous écrire à Paris qu'à Marseille, ville où les lettres se perdent. Je crois vous avoir mandé, madame, que j'étais allé me rafraîchir en Suisse en attendant un mariage où je joue le sot rôle de lémoin, et qui se célèbre aujourd'hui. Voilà pourquoi j'ai quitté Genève sans avoir vu le i\Iont-Blanc, qui s'est voilé à mon approche. En revanche, la Jungfrau a daigné se laisser voir dans toute sa splendeur. Je la trouve plus belle et en apparence plus haute que le Mont- Blanc, qui est obtus, tandis que la Vierge de rOberland est pointue.
Mais d'abord, pour répondre catégoriquement à vos deux aimables lettres, je n'ai pas lu les Mémoires du duc de Raguse, sinon quelques extraits qui m'ont horriblement dégoûté du
122 UNE COURESPONDANCE INKDITE DE MÉRIMKE.
livre et de l'homme que j'ai connu et que j'aimais un peu, peut-être parce que je le plaignais comme une espèce d'OEdipe, victime du Destin. Ce qu'il a écrit du prince Eugène montre le fond du sac; un égoïsme infâme. Il me semble un homme poursuivi par un spectre, inventant chaque jour quelque ruse nouvelle pour 'lui échapper et le rencontrant toujours. D'après ce que j'ai entendu dire, le livre jouit du mépris général. Je n'ai appris que par vous ce qu'i dit de vous. / tvonld not hear your enemij sUy so. Je ne pense pas que vous deviez vous en occuper un instant. C'est un menteur. Je savais depuis longtemps, et il savait parfaitement l'affaire du prince Eugène qu'il a accusé pour non pas se justifier, mais pour qu'il y eût plus de coupables. Il savait que l'ordre envoyé au prince Eugène avait été immédiatement retiré, et il l'a accusé de trahison, connaissant mieux que personne son innocence. S'il était mort sans rien dire, on l'aurait plaint, peut-être ; il s'est jeté, de gaîté de cœur, un tombereau de boue sur sa tombe.
Oui, madame, j'ai lu l'Évangile, et plusieurs fois en grec, d'abord au collège oi^i j'ai trouvé
UNE CORRESPONDANCR INKDITE DE .MKRIMÉE. J2o
une interprétation nouvelle (et la seule bonne) d'un passage de saint Jean, puis en français et en anglais. Tout récemment, à Lausanne, oi^i les aubergistes en mettent dans toutes les chambres, j'ai relu saint Luc pour m'endormir, si j'ose le dire, mais je ne me suis endormi qu'après avoir fini l'Évangile. Je ne voudrais pas discuter trop ce livre avec vous parce que je vous ferais de la peine, attendu que je ne respecte pas le livre, bien que je l'admire comme un excellent traité de morale, mais je veux vous dire mon explication de saint Jean. Au commencement, l'auteur présente une espèce de s^^mbole du christianisme en opposition à celui du paganisme. Les païens n'admettaient dans leur cosmogonie que la matière. Saint Jean, avec les platoniciens d'Alexandrie, admet le logos, le verbe, comme antérieur à la matière. Il dit : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise. » Gela n'a guère de sens. La traduction protestante dit « ne l'ont point reçue », ce qui n'est pas plus clair. Or le verbe grec, de même que le verbe français comprendre, signifie renfermer, tenir en soi, de même que, entendre, avoir connaissance. Ce
124 UNE CORRESPONDAXCE'INKDITr: DE MÉRIMKE.
que saint Jean veut dire, c'est que la lumière n'est pas partie des ténèbres, mais qu'elle a une autre origine. Les païens disent que tout est venu de Chaos, c'est-à-dire de la matière. La lumière, selon leurs théologiens et leurs physiciens, serait venue de la nuit, aurait été comprise dans la nuit. Saint Jean proteste contre le matérialisme et proclame la préexistence de l'esprit. J'ai été très fort dans mon temps sur la mythologie, que j'ai étudiée avec une espèce de passion, et j'avais commencé un livre que j"ai laissé là, comme beaucoup d'autres, et qui vous aurait horrifiée. Je voulais trouver la loi de l'esprit humain qui lui fait inventer les mythes religieux, mythes très peu variés et qui tendent tous à obscurcir l'idée, déjà très difficile, d'un Démiurge, pour y substituer ce que les Grecs appellent un Cadmile, c'est-à-dire un médiateur. Si jamais vous avez la fantaisie d'apprendre le paganisme grec, je vous en ferai un petit cours en relisant mes notes. Les Grecs sont des enfants qui croient philosopher et qui font de la poésie. Mais en attendant je prends acte de votre promesse d'un Évangile, et lorsque vous me l'aurez donné, je le ferai relier hono-
rablement en maroquin janséniste, comme votre Imitation. J'oubliais de vous dire que j'ai encore lu l'Évangile de saint Luc en rommani, quand j'apprenais la langue des Bohémiens.
Je n'ai fait aucune démarche pour empêcher de brûler le poète dont vous me parlez, sinon de dire à un ministre qu'il vaudrait mieux en brûler d'autres d'abord. Je pense que vous parlez d'un livre intitulé : Fleurs du Mal, livre très médiocre, nullement dangereux, où il y a quelques étincelles de poésie, comme il peut y en avoir dans un pauvre garçon qui ne connaît pas la vie et qui en est las parce qu'une grisette l'a trompé I Je ne connais pas l'auteur, mais je parierais qu'il est niais et honnête ; voilà pourquoi je voudrais qu'on no le brûlât pas. Vous ai-je dit qu'on m'avait brûlé moi, à Grasse, à la suite d'une mission, le carême passé. Probablement parce que pendant que j'habitais Cannes, je m'étais fait envoyer do Grasse de l'essence de cassis, ce qui avait révélé mon existence aux dévotes de ce pays parfumé. Des gens bien informés m'assurent que Déranger s'est confessé. Je me souviens qu'autrefois nous avons souvent disserté des choses
126 L'NE CORUESPON'DANCK INÉDITE HE MÉRIMÉE.
surnaturelles, et j'étais alors frappé de sa foi, non pas sans doute chrétienne, mais en un Dieu créateur et une âme immortelle. Il convenait que la démonstration du dernier point était bien difficile, mais il disait qu'il y croyait par la conscience. Cela se rapproche beaucoup de la foi, ce me semble. Je ne sais pas pourquoi vous me parlez mariage et miss. Peut-être vous aije dit quelque chose d'une miss écossaise que j'ai vue Tannée passée et qui est une espèce de Diana Vernon. Elle a pris l'autre jour six saumons dans une seule pèche, à la ligne s'entend. Comment voulez- vous que je me marie ? J'ai passé l'âge, il y a bien longtemps. Je crois que j'aurais pu faire un mari tolérable si ma femme avait eu de l'esprit. J'aime beaucoup à être gouverné, et pendant que j'étais en Suisse j'avais un guide, homme admirable, qui disposait de moi absolument. On me disait qu'il me menait où il voulait aller. Tant mieux I répondais-je. Rien de plus ennuyeux que de décider quelque chose. Ma cuisinière me fait enrager quelquefois quand elle me demande ce que je veux pour dîner. Quand j'étais mariable, je n'y pensais guère ; maintenant je songe parfois
UNE CORnESPOXDANCE INKDITE DE MÉRIMÉE. l'27
assez tristement à l'ennui de mourir seul avec une gouvernante ouvrant mon secrétaire un peu avant le dernier ràlement. Mais qu'y faire à présent? Lorsque je croyais arranger définitivement ma vie, je m'accusais un peu, dans ma conscience, d'égoïsme. Maintenant, j'ai trouvé quelque soulagement et quelque force contre un grand chagrin dans cette pensée que je n'avais pas été si égoïste que je croyais, et que j'avais plus perdu que gagné au marché que je croyais avantageux. Ne vaut-il pas mieux être dupe que trompeur ?
Croyez, madame, qu'en fait de tableaux comme en fait de paysages, il y a toujours, outre le tableau et le paysage, le sentiment qu'on porte en soi le jour où on voit pour la première fois. Les idées religieuses, si puissantes chez vous, vous font trouver une impression religieuse devant un tableau de sainteté, sans que peut-être l'artiste ait cherché à exciter cette impression-là. Je suis habitué à ne considérer que le dessin ou la couleur dans un tableau. En vous parlant des Grâces de lord Ward, je n'ai pu que vous dire ce que je pensais de leur beauté. Je doute que Raphaël ait eu une idée
morale en les peignant. Il est louable qu'étant le mauvais sujet que vous savez, il ait été assez dominé par le respect de l'œil pour avoir toujours cherché le beau dans la noblesse au lieu de s'abandonner aux mignardises capricieuses. C'est là le grand mérite des Grecs, abominables vauriens à tous égards, mais qui ont, à force d'esprit et de bons sens, trouvé le beau dans tous les arts. Je voudrais bien voir avec vous la tèie d' Apollon de M. de Pourtalès et vous faire une petite leçon sur le mythe d'Apollon pour vous expliquer pourquoi le dieu vainqueur est si triste. Mais peut-être l'impression que m'a causée cette étrange tête tient-elle un peu à la disposition morale où j'étais quand je la vis pour la première fois. Adieu, madame, croyez que je n'ai nulle haine contre les moines. J'ai eu plusieurs amis moines en Espagne. Il y en a de bons et de mauvais ; je crois politique de n'en avoir pas beaucoup ; mais je ne voudrais pas empêcher les gens qui ont du goût pour le froc. Tenez-moi pour très tolérant.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
29 octobre 1857.
Madame,
Il m'a été impossible de retrouver la lettre que vous me demandez. J'ai eu beau ranger un à un tous les papiers de ma table, je ne puis concevoir ce qu'elle est devenue. En voici l'analyse en deux mots. Le ministre dit au préfet : « Vous n'avez pas des fonds suffisants (même avec l'imposition extraordinaire que vous me demandez d'autoriser) pour faire votre église. Le ministre des Cultes m'écrit que, s'il donnait une subvention elle serait bien inférieure au déficit qu'il s'agit de couvrir. De plus vous avez commencé les travaux sans y être autorisés. A ces causes je suis d'avis qu'il n'y a pas de suite à donner à l'affaire. » Il faut que j'aie brûlé votre lettre par distraction, ou que je l'aie serrée quelque part, ce qui n'est pas moins grave, car j'ai absolument oublié la cachette. J'espère que cela ne vous empêchera pas de pré-
parer kl batterie que vous m'annoncez. En tout cas, M. Guérin pourrait facilement en avoir une copie à la préfecture du département. Je verrai encore demain, mais je désespère.
Vous êtes, madame, la bonté même. Vous êtes une des très rares personnes avec lesquelles on peut discuter, puisque vous permettez à vos adversaires de se défendre. Je vous parlais de ma crainte de vous scandaliser, parce cju'il me semble que, croyante comme vous êtes, il doit vous paraître monstrueux qu'on ne croie pas. Moi cjui crois à bien peu de choses, je ne sais pas trop quel parti je ferais à quelqu'un qui me dirait que le faux Démétrius était Grégoire Otrepief.
Vous vous élevez contre la critique. Mais comment faire pour croire à quelque chose si ce n'est par la critique? j'entends lorsqu'on n'a pas la foi, qui est à vos yeux une espèce de télescope moral, et aux miens un bandeau. Du moment cju'on met de côté la critique, où s'arrêter? Dans le catholicisme même, il faut bien s'en servir. Lorsqu'un directeur, un évêf[ue, ou un pape commande votre croyance, n'exanii liez-vous pas si cette croyance est ortho-
UNE CORRESPONDANCE INÎ'.DITE DE MÉRIMÉE. dSl
doxe? Ce directeur, cet évêque peut être un nouvel Arius. Vous me dites que je crois bien aux Phéniciens et à Tamerlan, que je n'ai ni vus ni touchés, et que je n'aurais pas plus de peine à croire aux Écritures.
1° Je ne crois que sous bénéfice d'inventaire à tout ce que j'ai lu de Tamerlan et des Phéniciens. Je suis a priori persuadé qu'on a débité bien des contes à leur sujet, mais il est probable qu'une partie de leur histoire est vraie, et il y a moj^en de le démontrer. Par exemple on me dit que les Phéniciens ont occupé la Sardaigne. Le fait n'a rien d'impossible; de plus, je trouve en Sardaigne de vilains petits monstres en bronze tenant un gril et une épée et au bas une inscription dont les caractères sont ceux des médailles de Tyr et de Sidon. J'apphque aux Écritures un procédé semblable. Je suis très loin de croire que tout est faux. Il me semble seulement que la certitude historique y manque sur un très grand nombre de points ;
2° En admettant comme vrai tout ce qui est dans les Évangiles, je n'en suis pas plus catholique, peut-être même })as plus clirétien [)our
cela, car la religion qui en est sortie ne me paraît pas ressembler beaucoup à celle de Jésus-Christ ;
3° Les interprètes des Évangiles sont continuellement obligés d'expliquer les passages qui leur semblent obscurs, et qui le sont en effet, puisque les luthériens en entendent quelques-uns d'une façon et les catholiques d'une autre. N'est-ce pas le cas encore d'employer la critique pour découvrir de quel côté est la vérité ?
Mais voyez d'un autre côté où l'on va avec la foi seule. Personne n'en a eu une plus fervente que Philippe II. Veuillez lire dans Prescott l'histoire de Montigny, qu'il fit étrangler en publiant qu'il était mort de maladie ; et, pour que ce crime ne fût pas perdu pour la postérité, il eut soin de faire mettre à Simancas toutes les preuves du fait, jusqu'à la lettre de sa main qui donnait cet ordre. Je suis parfaitement convaincu qu'il a toujours cru bien faire. S'il y a un dernier jugement, il ne peut être condamné. Ce qui n'empêche pas que, si j'avais été Flamand ou Anglais, je ne me fusse cru très permis de lui casser la tète et je m'en
serais estimé davantage. J'en aurais long à dire sur ce sujet des peines finales, mais le papier finit et ma lampe aussi. Je n'ai jamais pu lire le nom du livre que vous voudriez lire. Si je l'ai, il est à votre service, et si vous me dites comment il faut vous l'envoyer.
Adieu, madame, je suis horriblement honteux d'avoir perdu cette lettre et je n'y comprends rien. Veuillez me pardonner cela ainsi que le reste, et agréer tous mes respectueux hommages.
PBOSPER MÉRIMÉE.
J'ai fait ce matin un nouveau triage et n'ai rien découvert.
Je vous plains bien d'avoir un malade c[ui vous est cher, attaqué de cette horrible maladie. J'ai vu mon pauvre ami, le neveu de M. Royer- Collard, une des belles intelligences de ce temps, où il y en a si peu, s'éteindre ainsi, plein de force morale. Bretonneau, qui était alors autre qu'il n'est aujourd'hui, lui avait conseillé un remède dont il ne voulut pas faire usage, parce que cela contrariait ses idées en
médecine. Il était médecin aussi. Un autre de mes amis s'en est servi avec succès. C'était le Mhus toxicodendron. Vous pourriez consulter làdessus un médecin habile. C'est un remède dangereux, mais dans un cas semblable il faut tout essayer.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 18 novembre 1857.
Madame,
J'ai tort de ne pas vous avoir écrit. Ce n'est pas Fenvie qui m'a manqué; mais outre que j'attendais une lettre de vous, car, si j'ose le dire, c'était votre tour, j'ai passé mon temps à Compiègne; et ce n'est pas un lieu où l'on a du loisir. J'ai reçu ce malin votre aimable lettre adressée rue du Bac. Veuillez vous souvenir que ma résidence est rue de Lille, 52. Je suis charmé d'apprendre que le préfet persiste et insiste auprès du ministère. Je crois que de la part des inspecteurs généraux, il n'y aura
UNI- COnnESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 133
pas la moindre opposition. La seule difficulté, bien considérable il est vrai, c'est d'avoir de l'argent à la fin de l'année. Si Tarchevêque de Tours veut bien faire quelques démarches, j'ai bonne espérance. Veuillez être persuadée que je ferai de mon mieux auprès des gens que je connais et qui peuvent avoir quelque influence. Si vous m'aviez dit oîi se trouve cette bluette de M. de Pontmartin, vous la recevriez en même temps que ma lettre ; mais il faut que j'aille aux informations, car je reviens d'un pays où l'on ne s'occupe guère de littérature. Je vous approuve fort, madame, de planter. Lorsque j'étais en Orient, je me suis reposé bien souvent à l'ombre de beaux platanes, auprès d'une petite fontaine avec une tasse attachée par une chaîne de fer. Ces rcposoirs sont des fondations d'honnêtes Turcs qui en mourant ont voulu laisser aux générations futures un petit bienfait. Il est agréable de penser qu'un jour un inconnu pensera à vous avec bienveillance. Par parenthèse, les Grecs dans leur pays ont coupé tous ces arbres turcs. J'ai fort admiré la nature pendant mon séjour à Compiègne. La forêt est encore magnifique.
bien que les arbres soient ou dépouillés ou chargés de feuilles jaunes ou rousses. Le dessous du bois est un magnifique tapis de feuilles mortes avec des taches brillantes de soleil, çà et là. Vous apprendrez avec plaisir que l'Empereur va faire restaurer le château de Pierrefonds. N'est-il pas singulier qu'un souverain français rebâtisse ce que Richelieu a démoli ? Il me semble entendre son ombre dire : Ils n'en font jamais d'autres. Nous avons eu une célèbre beauté anglaise, la duchesse de Manchester (Allemande) et nous lui avons fait jouer des charades pour la fête de l'Impératrice. J'aurais voulu que vous lui entendissiez dire des vers où j'avais eu quelque part (et quels vers) avec un accent à faire rire les morts. Je vais partir à la fm du mois pour Nice et Cannes. Je suis décidément poussif, et huit jours passés en culottes courtes ne m'ont pas raccommodé avec le monde. Je vais revoir le pays où les citronniers fleurissent. Je pense qu'en février il faudra revenir à la galère. Adieu, madame, je vais savoir des nouvelles de M. de Pontmartin. Je vous dirai en vous envoyant la sienne (excusez le calembour) ce que
j'aurai appris touchant l'église d'X... Je suis au milieu d'un paquet monstrueux de lettres non décachetées et auxquelles il me faut répondre.
Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes respectueux sentiments.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 21 novembre 1857.
Madame,
Voici votre livre; une autre fois donnez des renseignements plus précis et l'on ne vous fera pas attendre.
J'ai retrouvé la lettre que j'ai tant cherchée, précisément oîi j'aurais dû la chercher tout d'abord; mais il n'y a rien de plus dangereux pour les gens désordonnés que de serrer quelque chose. Leur modestie naturelle n'admet pas un instant qu'ils aient eu de l'ordre une fois en leur vie. Très probablement cette lettre vous sera inutile, mais à tout hasard je vous l'envoie.
Le temps devient de plus en plus gris et désagréable ; je fais mes paquets pour Cannes. Je vais faire du paj^sage en plein air sans paletot; vous n'en feriez pas autant en Touraine.
V^ous, madame, qui avez le culte des vieux souvenirs, trouvez-moi des arguments pour prouver que notre temps ne vaut pas le xvi^ siècle. Je fais une préface à mon édition de Brantôme, et de loin, à vue de nez, la thèse me souriait. Maintenant que je suis dans la discussion, je trouve que je me suis un peu beaucoup avancé. Ce n'est pas que je n'aie le plus grand mépris pour mon époque, mais le xvi^ siècle était un vilain siècle, il faut en convenir. Je me demande si l'on avait autant de courage autrefois qu'à présent. Par exemple, à la bataille de Dreux, le duc de Guise faisait porter son armure et monter son cheval par un sien écuyer, qui reçut vingt coups de pistolet. C'était très brave de la part de l'écuyer, mais aujourd'hui quel général oserait faire endosser son habit brodé à un soldat pour s'éviter des balles? Peut-être la supériorité apparente en beaucoup de choses de notre
UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE Ml-TvlMEli. 139
temps tient-elle uniquement à la publicité de toutes les actions humaines. Nous trouvant placés en quelque sorte sur un théâtre, nous soignons nos gestes et nos paroles comme des comédiens en face du public sans que le diable y perde rien.
Je vous ai parlé d'un grand chagrin que j'ai eu et que j'ai. Depuis quelque temps il a changé de forme. J'ai découvert, ou j'ai cru découvrir le mot d'une énigme qui m'était ilemeurée tout à fait obscure. Gela ne m'a pas consolé, mais cela a donné une nouvelle forme à mon chagrin. J'ai maintenant plus de pitié (jue de colère, et je trouve que j'ai été surtout bête. Comme je n'ai jamais eu trop d'amourpropre, for a man of my iceight, je suis peutêtre moins triste de celte découverle-là que ne le serait un autre. Cependant je voudrais bien recommencer ma vie à partir de vingt ans. Jusqu'à quelle époque, madame, demeurezvous à X...? Vous ne me parlez pas de votre malade, d'où je conclus qu'il vous a quittée. Avez-vous parlé à un médecin du Mhus toxicodendron'f On dit encore des merveilles des bains de sable chaud de Cannes en été. Je viens
140 UNE COnRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
de voir un homme parfaitement guéri en apparence. Adieu, madame, j'envoie le livre chez vous, comme vous m'avez prescrit, et je prends, comme Gribouille, l'occasion de la poste pour vous annoncer son arrivée prochaine. Veuillez agréer l'expression de mes respectueux hommages. Je pars le 1*''' décembre, et je vous dirai où je me serai appiégé pour passer ce vilain mois. Je n"ai aucune nouvelle des Ch... J'ai espoir dans le bon sens du père qui connaissait le fort et le faible de son pa3"s et qui n'était pas joueur.
PROSPER MÉRniKE.
XXXVIII i
Paris, 20 janvier 1858. |
Madame,
Il me semble que vous voyez notre siècle un peu en laid et je trouve que vous voyez le xvi" trop en beau. Assurément les preux qui vendirent la couronne de France à Henri IV en 1589 aimaient autant l'argent que les gens de bourse
et les faiseurs de chemins de fer d'aujourd'hui. Il y avait sans doute plus de foi qu'il n'y en a maintenant, mais elle s'accommodait avec tous les caractères et toutes les passions ; elle n'a pas empêché beaucoup de crimes et en a causé plusieurs. Le respect de la famille était, je crois, plus grand, au xvf siècle qu'il n'est au xix^. Cependant il ne serait pas facile de décider s'il en résultait plus de bien que de mal. Ni le respect de la royauté, ni les liens du sang n'empêchèrent le connétable de Bourbon de nous battre à Pavie. Le brave chevalier Baj^ard ne voulait pas monter à la brèche de Padoue parce que l'Empereur faisait donner ses lansquenets qui n'étaient pas gentilshommes, et cette crainte de se compromettre parmi de petites gens avait fait déjà perdre la bataille d'Azincourt. Je crois qu'à toutes les époques l'homme a été un animal assez mauvais et très sot. Il brille encore par ces deux qualités, mais le pouvoir de l'opinion l'oblige à s'observer à présent un peu plus qu'autrefois. La sécurité matérielle étant plus grande, grâce à l'institution de la gendarmerie et au Code criminel, le monde n'est plus obligé de se diviser
en coteries, ou associations défensives, comme on était forcé de le faire dans le bon temps. Or, on se passait bien des choses dans ces coteries, toujours en vue de la sécurité, et l'on n'y connaissait guère d'autre crime que la trahison envers les associés. Je trouve qu'on est fort indulgent aujourd'hui pour les fripons, mais on l'a toujours été en France lorsqu'ils avaient de l'esprit et de belles manières. Au reste, je crois qu'il est très difficile de décider entre la moralité d'une époque et celle d'une autre époque, attendu que la valeur des actions change selon les temps. Il me paraît probable qu'un assassinat n'était pas un crime aussi odieux au xvi° siècle qu'il l'est aujourd'hui, et c'est un des mérites de la civilisation de faire prendre des habitudes favorables à l'humanité. La charité n'est peut-être pas plus grande à présent qu'autrefois, mais elle est mieux administrée et profite davantage à l'humanité.
Quoi qu'il en soit, madame, ma préface est faite et je suis à Paris. Je ne vous ai pas écrit de Cannes, dont j'arrive, par deux raisons également mauvaises. La première, parce que je ne savais pas s'il fallait adresser ma lettre à
LNE CORRi:Sl>ON'l)ANCE INKDITi: DE MÉRIMKE. 143
X... OU à Paris. La seconde, que j'avais oublié dans mon écrin de bijoux l'oiseau, symbole de la foi, et que je ne savais comment cacheter ma lettre. La vérité c'est que j'ai vécu d'une vie si animale que je n'avais pas une idée à mettre sur le papier. J'allais me promener au soleil toute la journée et je rentrais le soir trop fatigué pour prendre une plume. J'ai fait une trentaine d'affreux croquis sur du papier à sucre, mais si grands que je ne pourrais trouver une boîte aux lettres en état de les recevoir. Je n'ai rien dessiné à Nice, qu'une petite église de Saint-Antoine sur la route qui mène au col de Tende. En revanche je rapporte un panorama de Cannes. Ma seule aventure digne de mémoire est d'avoir fait naufrage dans l'île de Sainte-Marguerite, où l'on m'a fait coucher non pas dans le lit du Masque de fer, mais sur un matelas de môme métal. J'y ai trouvé un hôte très hospitalier dans la personne du commandant du fort et un marabout arabe à qui j'ai fait présent d'un canif; il m'a donné sa bénédiction. Je suis revenu bien à contre-cœur de ce beau pays, mais on m"a nommé président d'une commission pour ré-
former l'administration de la Bibliothèque Impériale, et comme ce n'est pas une chose facile ni agréable, j'ai cru qu'il était impossible de refuser. J'ai passé aujourd'hui sept heures dans l'exercice de mes fonctions qui ont beaucoup de rapport avec celles que remplit Hercule auprès d'Augias. Je regrette bien de n'avoir pas les épaules de ce héros.
Il est impossible, madame, qu'admirant le courage comme vous faites, vous n'ayez pas été frappée de celui de l'Impératrice, qui ne pensait qu'aux blessés, et qui disait : « Ne vous occupez pas de moi, c'est mon métier. » — Et à l'Empereur qui lui donnait le bras dans l'escalier. « Allons doucement; montrons que nous n'avons pas peur. » N'est-il pas beau de pouvoir dire cela avec une robe toute mouchetée de sang et un petit morceau de fer dans la paupière? — Je me réjouis que votre église soit adoptée par le préfet. J'en ai parlé au cardinal Morlot avant mon départ. J'ai reçu des nouvelles de M. Gh... Il est à Baltimore. Edouard était à Alexandrie à la fin de novembre. M. Ch... me dit qu'il n'a rien perdu, attendu qu'il ne fait pas d'affaires et que les
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MEUIMÉE. 1 io
fermiers le paient comme par le passé. Il me paraît fort ennuyé de son pays, mais déterminé à y rester jusqu'à ce qu'il ait établi sa fille. Je lui souhaite un gendre honnête... Grand problème à résoudre.
Adieu, madame, veuillez excuser ce griilbnnage et agréer l'expression de tous mes hommages respectueux. J'y joindrais mes vœux pour la nouvelle année si elle n'était pas si avancée. Elle m'a surpris, car janvier à Cannes me faisait croire que j'étais en juin. Je n'ai pas encore la grippe, mais patience.
Mercredi soir.
Madame,
Je pensais à vous écrire quand j'ai rctju votre lettre. En effet, il y a longtemps que je n'avais eu de vos nouvelles, et je craignais que vous ne fussiez retenue à la campagne par votre malade. Vous me croyez apparemment la bosse
l46 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
de la destruction, puisque vous m'accusez de vouloir porter la hache dans la Bibliothèque Impériale. Si vous connaissiez cet établissement vous changeriez d'opinion sans doute. Pour ma justification, je vous dirai d'abord que j'ai stipulé qu'aucune destitution ne suivrait mon rapport ; qu'aucun des employés actuels ne perdrait rien de son traitement ; et que les réformes que nous aurions à proposer s'opéreraient par voie d'extinction. Maintenant il faut que vous sachiez que depuis un très long temps on donne et l'on reçoit les places de bibliothécaire comme des sinécures; que le désordre y est arrivé à un point qui passe toute croyance ; et que depuis les bâtiments, qui tombent en ruine, jusqu'aux livres qui se cachent dans tous les recoins, il faut tout réorganiser. La besogne n'est pas mince, et pour moi particulièrement difficile, attendu que je connais et pratique comme amis la plupart des monstres de ces lieux. Je suis désolé de leur faire de la peine, et je dois leur dire qu'ils font très mal leur besogne. Jugez de la mauvaise humeur que cela me donne !
Pourquoi veut-on détruire les Carmes? Je
n'en avais pas entendu parler. J'ai visité un couvent autrefois qui n'a de curieux que ses tristes souvenirs. M. de Lamartine a copié les instructions tout de travers. Si vous voulez voir cela en ma compagnie, je suis tout à vos ordres, mais j'aimerais mieux voir autre chose. Voulezvous voir plutôt le musée? Cela est moins lugubre et il ne faut pas chercher les émotions pénibles, car on en trouve assez sans aller audevant. Il y a, ou il y avait dans votre rue un très beau Raphaël de la première manière, n° 54, chez un M. Moor, Anglais très poli qui reçoit tout venant. C'est la Dispute d'A'pollon et de Marsyas. Marsyas joue de la flûte avec beaucoup d'application, et Apollon l'écoute avec une attention terriblement malveillante. Ils sont dans un paysage étrange comme ceux de fra Bartolomeo, avec des oiseaux qui volent au-dessus de leur tète. Les deux personnages sont nus comme des vers, avec de petites jambes grêles, comme c'était la mode de les avoir au commencement du xvi"^ siècle. C'est d'ailleurs admirablement modelé et peint on ne sait avec quels instruments. Il n'y a pas de Flamands qui aient approché de cette finesse*
Ii8 UNE (juuklsi'u.ndam.l; im-dite de méiumée.
Je vous coûseille, aussitôt ma lettre reçue, d'envoyer votre carte à M. Moor, et, s'il est encore à Paris, d'aller voir son tableau. Je ne puis malheureusement vous offrir mon bras, car je suis pris tous les jours par cette maudite commission, jusqu'à lundi ; mardi serait trop tard. A propos d' œuvres d'art, voici une réduction d'un de nos chefs-d'œuvre. C'est le couvent de Saint-Antoine auprès de Nice ; c'est la vue qu'on en a après avoir passé le col de Tende. Il y a là des eaux admirables. Depuis que je me suis mis à peindre à la gouache, j'ai oublié complètement l'aquarelle, et je ne sais plus comment m'y prendre. J'avais commencé une aquarelle que j'ai barbouillée de blanc faute de pouvoir m'en tirer autrement. J'ai rapporté trente ou quarante chefs-d'œuvre de cette espèce. J'ai vu aujourd'hui madame de G... qui m"a paru un peu mieux. On lui fait un traitement nouveau dont elle se trouve assez bien. Madame de M... est morte et j"ai su pourquoi on a dit qu'elle avait épousé M. P... C'est que M. P... avait été chargé par elle de mettre à la porte le précepteur de ses enfants qui était un fort vilain homme, et, pour se venger, il a inventé
l'histoire qui a cours encore. Il paraît d'ailleurs que M. P... est son parent assez proche. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Jlcrcredi soir.
Madame,
Il faut que vous me croyiez d'une bien grande férocité pour supposer que je ne suis pas profondément touché de votre Madone, et bien plus encore du sentiment qui vous porte à me la donner. Je voudrais bien en être plus digne, mais cro3'ez que je la conserverai comme la plus précieuse relique. Je ne suis pas gâté par les sentiments que j'inspire. En tout temps je serais bien sensible à une marque d'intérêt comme la vôtre.
Je suis fâché que vous ne veuilliez pas voir votre voisin le Raphaél païen. La tête de FApol-
Ion, avec son expression d'excessive attention et de tristesse fatale, me paraît en son genre aussi belle que celle de M, de Pourtalès. Si Raphaël n'a pas volé cela (il était un peu adonné au plagiat), il faut qu'il ait su la mythologie comme 3foi. La tristesse du dieu est une des idées païennes dont l'art antique a tiré le plus grand parti.
Vous ai-je dit, madame, que j'avais fait à Cannes une préface pour Brantôme ?
Si je ne craignais de vous ennuyer, peutêtre de vous scandaliser, et sûrement de vous fatiguer les jeux avec un griffonnage destiné aux compositeurs, je vous prierais d'en lire deux pages sur le monde du xvi^ siècle. Je n'ai pas fait de comparaison entre ce temps et le nôtre; je me suis borné à expliquer pourquoi on était alors si méchant et je crois en avoir trouvé la raison dans l'influence de l'Italie civilisée sur la France barbare.
Mais ce qui me ferait bien plus de plaisir
que la peine que vous prendriez à me lire,
c'est que nous fissions une visite au musée.
■ Vous savez qu'on vient d'arranger une partie
de la grande galerie. La semaine prochaine je
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. loi
passerai mes nuits à enrager en faisant mon rapport sur la Bibliothèque; et ce me serait une grande distraction que de voir avec vous des madones de Raphaël, et de belles Vénitiennes du Titien, car la peinture ne peut être toujours dans le ciel.
Adieu, madame, veuillez agréer tous mes remerciements bien sincères, et l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
11 mars 1858.
Madame,
Je crois qu'il serait à la rigueur posssible d'entrer au musée un lundi, jour où Ton ne rencontre que les balayeurs, mais il faudrait d'abord avoir recours à M. de Nieuwerkerke, ce qui vous ennuierait peut-être plus que le public en masse. Outre le lundi, il y a le
samedi où les rapins ne sont pas à l'ouvrage et n'obstruent pas les tableaux. Pour ma part je ne pourrais lundi prochain, parce que c'est jour de commission de la Bibliothèque, mais samedi je serais libre et à vos ordres.
Si vous acceptez samedi, veuillez me dire où je dois vous rencontrer. Comme vous passez devant ma porte, auriez-vous quelque objection à me faire demander?
Avez-vous vu le Raphaël? Il part le 15. Je ne vous ai pas envoyé le passage de ma préface parce que j'ai pensé d'une part que c'était indiscret, de l'autre que lorsque cela serait en épreuve, vous auriez moins de peine à le lire.
Je suis fort occupé de mon rapport. Je lis en ce moment un hlue hook et je prends des notes. Il n'y a que dix mille neuf cent trentetrois queries à lire avec les réponses.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Mercredi.
Dimanclie, 22 mars 1.S5S.
Afadame,
Je serai prêt à midi moins un quart jendi ou vendredi. Veuillez m'avertir seulement du jour et du lieu.
La fin de mon rapport et le beau temps qu'il fait.m'ont remis. Il me semble que je suis à Cannes. Cependant il faut que je le lise demain, ce maudit rapport, puisqu'on le copie et qu'on l'imprime, après quoi on m'assassinera pour l'avoir fait. C'est une opération assez délicate que de chercher des arguments pour quelque chose qu'on désapprouve. C'est cependant le devoir d'un rapporteur, cela forme le caractère et doit préparer à la diplomatie. Je vous donnerai deux pages de ma préface en allant au musée.
lo4 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Je voudrais bien connaître la personne très instruite qui cause de moi.
Madame,
Je vous écris de mon lit, où je suis encore non pas précisément malade, mais las et emmigrainé. J'ai envoyé à M. Jannet, mon illustre éditeur, ma préface, et elle est peutêtre à l'heure qu'il est sous presse. Nous avons parlé de tant de choses l'autre jour que j'ai oublié tout à fait de vous montrer ces deux pages. Vous n'y perdez pas.
Je suis sans le moindre pouvoir pour conserver la chapelle qui vous intéresse. Je la regrette comme vous, mais je ne sais pas comment la sauver si elle est sur l'alignement.
D'ailleurs toutes les questions de ce genre où les monuments historiques interviennent ne peuvent se décider que par de l'argent, et c'est ce qui nous manque malheureusement le plus. Il faudrait non seulement acheter, mais conserver, et c'est une autre impossibilité.
Vous parlez si mystérieusement de votre interlocuteur, ami d'une vieille dame anglaise, que je ne devine pas du tout. Il me semble, madame, que je n'aurais pas trop peur de ce qu'on pourrait dire de moi, vous présente. Vous êtes de ces gens qui, selon l'expression espagnole, hacen espaldas aux gens en péril, même aux inconnus.
J'ai cherché dans mes paperasses, inutilement jusqu'à présent, des notes que j'avais écrites sur des mythes antiques, un mois que je donnais des leçons de mythologie à trois dames. Mon cours avait un grand succès, lorsqu'il fut interrompu par un voyage, et naturellement il ne fut pas repris. Il y a ou il doit y avoir quelque chose sur l'antagonisme dont nous parlions l'autre jour, et que je vous montrerai si je mets la main dessus.
Je ne vois presque pas, madame, et ma tête
pèse comme celle de Jupiter avant la naissance de Minerve. Je vous remercie de ne pas vous être ennuyée au Louvre et d'y être venue. Je vous combattrai au sujet de Fart quand je serai moins souffrant. Je ne lis plus saint Augustin. Il a fini par me sembler trop rhéteur.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Samedi.
13 mai 1858.
Madame,
Voulez-vous m'inscrire sur votre liste pour vingt francs et me faire crédit jusqu'à ce que j'aie l'honneur de vous voir? Je ne comprends pas trop l'œuvre dont vous me parlez, mais puisque vous vous en mêlez, ce ne peut être qu'une très bonne chose.
Je vous trouve un peu sévère pour Pouchkine,
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMKE. lo7
et je me réjouis fort que vous soyez indulgente pour moi. Je suis très touché que vous veuillez bien penser à moi dans vos prières : Angel m thy orisons remember me. Ce qui plaît à la malignité de ma nature, c'est que vous me regardez au fond comme un affreux païen et que vous voulez bien cependant prendre intérêt à mon âme. Veuillez croire, madame, que j'en suis bien reconnaissant et très fier. Occuper une petite place dans votre mémoire est un grand bonheur.
Agréez, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Mardi matin.
Paris, If juin 1858.
Madame,
Où vous adresser cette lettre? Vous ne me dites pas où vous êtes, si en Touraine, si en Brie? Je reviens de Fontainebleau où j'ai passé
quelques jours, je ne dirai pas à m'amuser, mais à m'agiter. Nous avons pris un cerf, dansé, joué des charades, etc. Nous n'avons vu ni le Grand Veneur, ni l'ombre de Monaldeschi. La reine m'a paru une très bonne personne, assez agréable de figure sans être noble d'aspect, sachant tout, parlant de tout, accomplie en tout, mais se croyant obligée d'avoir de la vivacité française parce qu'elle se trouvait en France. Vous devinez ce que c'est que la vivacité d'une Allemande qui veut être Française. J'ai fait les fonctions d'imprésario pour notre théâtre de charades et parfois celles d'acteur. Nous avons eu la galanterie de jouer Orange, et sur le tout de faire un petit compliment à Sa Majesté Néerlandaise qui a fort bien pris.
C'était le jugement de Paris, avec trois très belles femmes et le berger Paris représenté par un jeune prince de Nassau qui a été charmant de fim et de charge. Eh bien, madame, vo3'ez ce qu'on gagne à se mettre en quatre pour les souverains. Vous croyez peut-être que j'ai gagné un fromage de Hollande à mon métier de courtisan. Je n'ai gagné qu'un rhume atroce, et pour m'en guérir, je me suis empoi-
sonné avec du laudanum, si bien que j'ai manqué en crever. J'ai passé une matinée à dormir debout avec une migraine horrible. Maintenant je suis à peu près bien, toussant un peu et plein de joie de ne plus dîner en tigJit inexpressibles. Je n'entends pas grand'chose à l'affaire des hospices ; autant que j'en puis juger, la mesure est bonne au fond, mais on l'a mal présentée ; conduite avec prudence et surtout avec lenteur, elle aurait pour résultat d'augmenter notablement le revenu des pauvres. Je suis enchanté d'apprendre que les géraniums ont supporté si héroïquement le voj^age. J'ai appris à Fontainebleau qu'il y avait à Londres une serre admirable où l'on voyait les plus belles fleurs du monde. Si je l'avait su plus tôt, j'aurais essayé de vous en rapporter pied ou aile. Je ne fais pas de projets, cependant je regarde souvent une carte du Tyrol, et je me dis qu'il serait bien agréable de descendre la vallée du Tagliamento et de gagner ainsi Venise. Si je me décidais pour tout de bon, me permettrez-vous, madame, de vous demander deux lignes d'introduction pour quelqu'un à Venise ou à Padoue. Je n'y connais
personne et je serais bien aise d'y pouvoir passer une soirée lorsque la solitude me rendrait par trop mélancolique. De ma préface, je ne sais rien du tout, si ce n'est que j'en ai corrigé une épreuve. Je ne sais pas ce que le libraire a fait depuis plus d'un mois.
Adieu, madame, je vous écris au milieu d'une dispute académique qui me trouble et ne me laisse pas comprendre ce que j'écris. Je voudrais bien savoir oi^i vous avez trouvé l'histoire des Malatesta, et en particulier de cette dame qui en savait si long. Savez-vous que je regrette que les jeunes lionnes de ce tempsci ne soient pas plus savantes?
Veuillez agréer, madame, l'hommage de tous mes sentiments respectueux.
PROSPER MÉRIMÉE
Juin ou juillet 185R.
Madame, Je suis fâché que ma petite drôlerie ne vous
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. Hil
ait pas plu. Vous cherchez trop dans toute chose l'utinté en ce monde et dans l'autre; c'est trop exiger, La mythologie a le mérite de nous conserver des idées très anciennes sur les impénétrables secrets de ce monde, pas beaucoup plus extravagantes que ce qu'ont imaginé de grands philosophes ol incomparablement plus poétiques de forme. N'est-ce pas déjà quelque chose ? En outre, le moj^en do comprendre quelque poète antique que ce soit si l'on n'a pas appris un peu de ce fatras ? Au fond, je trouve que les anciens Grecs ont fait comme nous faisons. Ils éloignent le plus qu'ils peuvent les idées inaccessibles à l'homme, les escamotent, pour ainsi dire, au milieu d'un flux d'images, et ne vous présentent que des faits secondaires dont l'intelligence est un peu moins difficile, ou plutôt qui le paraît moins, ce qui revient au même. Remarquez la singulière conformité de toutes les religions pour laisser l'idée de la divinité dans le back ground, et lui donner des intermédiaires à moitié ou tout à fait humains. Les musulmans nous reprochent d'avoir une religion trop anthropomorphique, et il y a bien quelque chose de vrai
là dedans, surtout parmi les néo-catholiques. Je ne veux pas discuter avec vous le fond de la m^ihologie grecque, de peur de vous scandaliser en vous montrant comment elle ressemble beaucoup à nos dogmes. Les philosophes grecs ont pris leurs légendes nationales, et, sans en croire un seul mot, se sont mis à l'œuvre pour en tirer quelque chose d'utile. Le plus grand tour de force qu'ils aient fait a été d'enter le spiritualisme sur le fond dont le vieux paganisme les avait gratifiés, et ils y sont parvenus par les moyens que vous employez lorsque vous me dites que le commandement de Dieu à Abraham était par figure. On a fait également une figure du sacrifice de la fille de Jephté. Puis, à. ce spiritualisme grec, s'est joint le fond très beau et très élevé de la religion mosaïque, et cela a produit l'Évangile de saint Jean. En somme, je ne puis voir partout qu'une même difficulté, une même aspiration à savoir, et surtout une même impossibilité à croire (quand on n'a pas la foi).
Je vais voir les belles montagnes du Tyrol et de rOberland, puis Venise. Je vous demanderai la permission, madame, de vous donner quel-
quefois de mes nouvelles et de vous demander une lettre pour quelque Vénitien d'esprit. Il y a des soirées en voyage oîi on est très malheureux faute de trouver à échanger une idée.
Je vous écris au milieu de tous mes paquets encore à faire. Je frémis en pensant à tout ce que j'ai dû oublier. D'un autre côté, on peut très bien voyager partout, grâce à la civilisation, pourvu qu'on ait des souliers à soi. Adieu, madame, pardonnez-moi mes doutes. C'est une maladie malheureusement incurable chez moi. Si vous avez quelques ordres à me donner pour Venise, je serai très heureux de les exécuter si j'en suis capable.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes vœux et de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Méran, 29 juillet au soir.
Madame, Mille remerciements pour votre aimable lettre d'Inspruck. Je suis honteux d'y répondre
si tard, car il y a cinq jours que je l"ai reçue, mais je ne me suis pas arrêté à Inspruck, que je connaissais déjà, et depuis j'ai toujours erré dans ces belles montagnes. Ce matin, j'ai monté au Stelvio, et en rentrant à Trafoï on m*a montré les traces d'un ours avec lequel je ne sais trop si j'aurais aimé à avoir un entretien, car ses pattes étaient bien larges. Je ne puis croire que les vilaines petites boutures que je vous ai rapportées aient produit une si belle fleur que c elle que vous m'avez envoyée. Il faut que votre jardinier ait un secret magique.
Je vous envoie une toute petite fleur, que vous appelez en grec œil de souris, mais que les Allemands sentimentaux appellent vergiss mein nicht. Elle a été cueillie à plus de sept mille pieds de haut, tout près du glacier de Trafoï. Voici quel a été mon itinéraire. J"ai passé quinze jours dans TOberland, où ce que j'ai vu de plus beau a été la source du Rhône, dont je tâcherai de vous faire un dessin ; puis j'ai traversé le lac de Constance et suis allé à Munich voir des antiquités et le palais du Roi, sous la protection de M. Klenze, qui est un
UNE COllKESrONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. IGo
Allemand plein de bonhomie, c'est-à-dire un fin merle. D"où j'ai gagné Salzbourg et suis monté au Geysberg, d'où l'on voit les plus belles montagnes possibles et dix lacs, mais chacun grand comme un verre. Sauf l'infériorité décidée des lacs, c'est beaucoup plus beau que le Righi, et heureusement encore inconnu aux Anglais. Puis je suis allé dans le Zîtterthat, où j"ai vu les plus beaux hommes et les plus belles femmes du Tyrol, sauf qu'elles ont des pieds un peu grands et des jambes qu'elles montrent fort, plus grosses que le corps d'un mouton. Pendant que je soupais à Zell, mon aubergiste est entré avec trois grands gaillards à moustaches et une fille de l'encolure de mademoiselle Alboni. Tout ce monde, sans dire gare, s'est mis à chanter admirablement des airs de montagnes avec accompagnement de zitter. La fille était celle de l'aubergiste et a un contralto que vous autres, Parisiens, payeriez cent mille francs. Le lendemain, on n'a rien mis sur la carte pour le concert, et lorsque j'ai rassemblé tout mon allemand pour tourner au contralto un compliment finissant par une médaille à l'effigie de mon souverain, elle ma baisé la
main avec transport. Trouvez, ailleurs, de grands talents si faciles à contenter. Ce peuple-ci me plaît. Je le soupçonne d'être un peu bête, mais il est bon et franc, le contraire des Allemands, à mon avis. Ce qui m'enchante, c'est de voir que tout le monde a l'air content. On ne voit pas de châteaux ni de pauvres, il semble que tout est pour le mieux. Cependant ils se plaignent de payer trop de contributions. Les routes sont excellentes, et l'on n'est plus ennuyé par les passeports comme autrefois. Rien de plus civil que les employés de la frontière. Je vous dirai qu'une partie de la ville de Vienne croit que je suis la cause de cette heureuse réforme. Il y a quelques années, j'ai causé avec le baron de Bach, ministre de l'Intérieur, homme de beaucoup d'esprit et fin comme Tambre. Je lui demandai comment de si bonnes gens que les Autrichiens avaient le talent de se faire détester de leurs sujets, et avec la politesse germanique, il me répondit que ce n'était qu'en France qu'on pouvait trouver des employés inférieurs gens d'esprit. Je lui peignis avec des couleurs très pratiques l'ennui des passeports demandés à tout bout
de chemin; et on n'en demande plus. La mouche qui fait marcher le coche n'est pas plus fière que moi. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Je vais demain à Botzen, puis à Venise, et je n'oublierai pas le palais que vous m'avez indiqué.
PROSPER MÉRIMÉE
Venise, 24 août 1858.
Madame,
J'ai vu le palais Vendramin de fond en comble. J'en suis charmé ; on voit partout les arrangements d'une femme d'esprit et de goût. Il y a des portraits historiques du plus haut intérêt, notamment un de madame de Grignan par Mignard, qui est le meilleur, le plus joli et le plus authentique que j'aie encore vu. J'ai remarqué aussi un buste en marbre de madame
la duchesse de B.... qu'on m'a dit très ressemblant et où j'ai retrouvé avec les changements que le temps produit toujours, les traits qui étaient demeurés dans ma mémoire depuis une exposition au Louvre, je n'ose dire l'année. J'ai eu pour guide un serviteur de la maison très intelligent, moitié Italien, moitié Français, qui a été d'une complaisance parfaite. Je lui ai demandé s'il vous connaissait, et à l'illumination soudaine de ses yeux, j'ai compris à quel point vous étiez dans ses bonnes grâces. Je n'avais aucune raison pour aller chez la duchesse de Parme, et j'en aurais pu avoir pour l'éviter. Si l'occasion de lui être présenté s'était offerte, je ne l'aurais pas manquée, afin de lui parler de vous et d'effacer ainsi la mauvaise note que mon nom pouvait lui laisser. Mais elle n'a été que peu de jours ici en même temps que moi, et je n'étais pas du seul bal officiel qu'a donné l'archiduc. Les pauvres princes sont tellement circonvenus d'ennuyeuses visites que je me reprocherais d'ajouter la mienne à leurs ennuis ordinaires.
Que me dites- vous, madame, de votre âge? Gela me paraît tout à fait impossible. Si vous
INE CUKKKSl'UNDANCE INÉDITE DE MÉKI.MÉE. 1<)'J
avez soixante ans, quel âge ai-je donc, moi? Cent vingt assurément, à mesurer par la vraie mesure, celle de l'imagination. La vôtre est à sa première jeunesse ; la mienne, à la décrépitude. En me promenant dans les salles du palais Vendramin, cette affreuse pensée du temps me tourmentait. Je revoyais des tableaux qu'il me semblait avoir vu faire la veille, et quand je me demandais quand ils avaient été réellement peints, il me fallait faire un calcul eiïroyable. Il y a surlout des époques dans la vie plus tristes que les autres quand on fait ces examens rétrospectifs, celles dont il ne reste plus aucun souvenir. Malheureusement ces blancs-là, ne sont pas rares chez moi. Je voudrais vous donner mon jugement impartial sur Venise, mais j'hésite encore. J'y ai trouvé beaucoup de désappointements. Rien de ce qu'on m'avait annoncé ne s'est trouvé tel que je l'avais vu in the mind's eye. En revanche un bien plus grand nombre d'agréables surprises m'était réservé. Je commence à concevoir qu'on s'éprenne de ce pays, qu'on y vive et qu'on y meure sans en sortir. J'ai eu lort d'y venir par le T3T0I. Les grandes montagnes
lu
gâtent la vue; on ne peut plus abaisser ses regards ; et l'on est comme Michel-Ange après avoir peint le plafond de la chapelle Sixtine. Un autre malheur, c'est que je suis trop savant en architecture gothique et que j'en ai vu trop de beaux échantillons pour n'être pas très difficile. Ici, tout a été fait pour la décoration, pour la montre. On n'a pas assez soigné la réalité. Les détails sont partout horriblement négligés. Ajoutez à cela l'aspect minable de tous ces palais, leur délabrement, et représentezvous l'effet que cela peut produire sur un archéologue élevé dans le respect des belles lignes et des moulures purement sculptées. L'Académie m'a aussi un peu surpris. VAssunta de Titien est une belle bigolante, bien dorée par le soleil de Chioggia. Lorsqu'on a vu le Denier de César à Dresde et le Couronnement d'épines du musée de Paris, les Titien de Venise semblent comme du thé après la troisième eau. Je suis prodigieusement admirateur du Giorgione, et il n'y en a pas un seul à Venise ; je me trompe, on m'en a montré dix ou douze, dont pas un seul ne ressemble à ses ouvrages authentiques. J'ai appris ici à connaître et à
estimer des maîtres qu'on juge fort mal ailleurs, Bonifazio par exemple. Vous rappelez-vous le mauvais riche dînant entre deux grosses Vénitiennes pendant que le pauvre est à sa porte ? Jean Bellin a fait également ma conquête. Il y a une vierge et des anges de lui aux Frari qui m'ont enchanté. C'est la naïveté et la grâce même, malheureusement sans toute la noblesse qu'il faudrait peut-être.
J'ai vu très peu la société. On me dit qu'il n'y en a pas. Cependant j'ai passé quelques soirées avec des dames portant des cages et toutes très jolies. Beaucoup d'inquiétude, à ce qu'il m'a semblé, de la malveillance probable d'un étranger et surtout d'un Français. Grand despotisme exercé par ces dames, d'abord sur l'objet aimé, puis sur tous les habitués de leur cercle, même sur ceux qui n'aspirent pas à remplacer l'objet en question. Si je ne me trompe fort, on pense très peu, on s'amuse de fort petites choses, et l'on y est assez heureux. Adieu, madame, je pars dans quelques jours pour Brescia et Milan, puis j'irai au lac Majeur et de là je ne sais trop où, mais à Gênes sûrement. Probablement je serai à Paris vers la fin
172 TNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MKRIMÉE.
de septembre. Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 26 octobre 185S
Madame,
Je suis arrivé ici il y a quelques jours en assez bon état de conservation, mais avec le remords d'être resté bien longtemps sans vous donner de mes nouvelles. Je crois vous avoir écrit après avoir quitté Venise, m'en retournant par Gênes à Paris. Tel était du moins mon projet, mais le temps était si beau, la mer si calme, que je me suis senti invinciblement appelé à Florence. J'y ai passé un mois qui s'est écoulé comme un jour, formant souvent le dessein de vous écrire, et un peu honteux de vous dire que j'étais là sans avoir pris vos commissions. Je voulais cependant prendre mon courage à deux mains et aller voir de
UNE CORRESPONDANCR INÉDITE DE MÉRIMÉK. 173
votre part mademoiselle de F... Malheureusemont elle n'était pas à Florence. En revanche j'y ai rencontré Ampère, que je croyais à Rome et qui m'a servi de cicérone à Fiesole et autres lieux.
Je vous ai avoué, je pense, que la première vue de Venise ne m'avait guère plu. J'en suis sorti le cœur gros. Il n'en a pas été de même à Florence. J'ai été ravi dès mon arrivée, et cela a duré tout le temps de mon séjour. Les vieux palais avec leurs grands anneaux de fer, les églises, les rues, et les habitants même, tout m'a enchanté. Le parler de ces gens-là a quelque chose de musical qui me va droit au cœur, et jaime jusqu'à la façon dont ils prononcent le C. Gela ôte à l'italien ce qu'il a d'un peu efféminé. Ma plus grande joie a été de voir une foule de tableaux que je connaissais par des copies ou par des gravures ; c'est dommage que les musées soient mal éclairés et mal tenus. Y avait-il déjà de votre temps aux Uffizi V Orateur étrusque, cette belle statue de bronze de l'école réaliste? On l'a placée le dos au midi, et les jours de soleil on ne voit absolument rien. J'ai trouvé dans la sacristie
de Santa Croce (je crois) un tombeau d'une cousine ou sœur de mademoiselle de F... Gela est un peu recherché et coquet, mais plein de grâce. Je ne tiens pas à ce que l'on trouve les bonnes choses sans travail : l'important c'est de produire du bon. Je suis encore furieux d'avoir vu dans la même église le tombeau de ce méchant plagiaire d'Alfieri entre Dante et Machiavel. La duchesse d'Albanj^ s'est fait enterrer modestement dans la sacristie. De Florence, dont je ne veux pas vous dire toutes les merveilles que vous connaissez mieux que moi, je suis allé à Pistoie et à Sienne, où je me suis donné une indigestion de préraphaélites ; puis je me suis acheminé à Nice à petites, très petites journées, le long de la Corniche. Depuis la Spezzia, c'est une suite de tableaux admirables, même pour quelqu'un qui avait encore devant les yeux les montagnes de la Suisse, de Salzbourg et du T3T0I. Dans cette saison surtout, c'est un voyage délicieux. Enfin, ce qui ne gâte rien, on trouve partout de bonnes auberges, sans animaux ennemis du repos des voyageurs. Au reste, je crois qu'il n'}-- en a plus, ni de mauvaises auberges, qu'en France.
Je disais à Sa Majesté qu'elle devrait réformer ce scandale et faire venir dans quelques villes une colonie d'aubergistes suisses et de «kellners» pour civiliser notre patrie. Observez, madame, l'influence qu'une mauvaise nuit a sur les impressions de vo^^age. S'il y avait des hôtels en France, il y aurait des voyageurs; et en effet il y a, même assez près de Paris, quantité de lieux qui valent ce qu'on va voir outre-mer ou outre-monts.
Je suppose, madame, que vous n'avez quitté la Brie que pour la Touraine. J'ai reçu, il y a quelques jours, la visite d'Edouard Ch... arrivant de Jérusalem et de Moscou. Son père m'a écrit ; il se trouve médiocrement bien dans ses foyers, mais n'en veut pas sortir avant d'avoir marié sa fille. Quant à Edouard, il passera son hiver ici. Il est présentement en Angleterre, mais seulement pour quelques jours. Pas un chat à Paris, ce qui me convient assez. Le ciel est gris, l'air est froid. Je me repens d'être revenu si tôt. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Madame,
Je ferai de mon mieux pour les géraniums, mais je ne réponds de rien.
Comme vous avez deviné la marquise de Brinvilliers entre tant de portraits, je suis sûr que vous devinerez ce que veut dire ce sujet, mais d'abord voici la tradition. On dit que le château est celui de Rimini, et que l'écusson aux pieds du monsieur en bas rouges est d'un Malatesta. En effet dans l'original (qui a souffert), on distingue à peu près une tête, ou plutôt une ombre de tête, comme on dit dans la langue du blason. C'est peut-être d'un des Malatesta. La tête de mort du pèlerin est un autre Malatesta. Le costume du pèlerin m'est inconnu. Les clefs en sautoir et la croix rouge désignent peut-être un ordre religieux. Dans les tableaux du Giorgione, les petits détails ont souvent un sens. Ainsi il v a un arbre desséché,
UNE COnnESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 177
un lièvre, deux chiens qui se battent, un berger... tout cela me passe, aussi bien que la chasseresse en bas noirs et son compagnon. La devise latine sur le bassin est : StuUum est m illo statu vivc.re in qiio non audet morî. « Il est insensé de vivre dans un état où on n'ose mourir, » Le latin est assez mauvais, mais le sens de la légende est moral et assez bon. Bien que Giorgione fût à ce qu'on dit un grand vaurien, il avait parfois de bons moments. Enfin, madame, voilà mon essai de peinture cirée que je vous ofl'rc tel quel. Grâce à la cire, cela pourra allumer votre feu, lorsque vous vous en ennuierez.
Je devais partir jeudi ; le ministre de llnstruction publique a voulu conférer avec la commission de la Bibliothèque samedi, et il m'a fallu rester. Je devais partir dimanche ; mais Sa Majesté éprouve le besoin de dîner avec moi lundi. Je ne partirai donc que mardi s'il n'arrive pas de nouvelle anicroche. Avez-vous jeté les yeux sur ma m3i,hologie? Il me semble que vous êtes un peu faible sur cet article. Vous ai-je montré au musée des antiques Jason avalé par le dragon de Colchide? C'est un renseigne-
ment nouveau et des plus curieux à ajouter à la masse des mj^thes où le héros succombe, et c'est la même idée que celle de l'arbre de la science dans la Genèse. Le marquis de Mascarille voulait mettre en madrigaux toute l'histoire romaine ; les Grecs ont mis en contes de Ma mère l'Oie toutes les idées philosophiques.
Si vous êtes à Paris à mon retour, comme je l'espère, vous savez que vous me devez une visite à la collection de M. de Pourtalès.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Lundi, 19.
Paris, 22 décembre au soir, 1858.
Madame,
Lorsque j'ai reçu votre aimable lettre, le sort de M. l'abbé Cruice était déjà décidé, et il avait obtenu l'unanimité de nos suffrages. Je lui
UiNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 179
avais donné le mien par pur amour du grec dès que j'ai su qu'il voulait publier les Philosophoumena. Rarement on accorde toute la somme demandée pour les frais d'impression, mais cette fois tout le devis a été voté sans la moindre opposition. Vous voyez, madame, que vous ne m'avez aucune obligation. M. Gruice est venu me voir avant-hier matin quand malheureusement j'étais encore au lit avec un peu de fièvre, et je n'ai pu lui faire moi-même mes compliments. C'est ce temps abominable qui m'a donné un rhume dont je vais me guérir à Cannes, où je serai avant la fin de l'année.
Je voulais, madame, vous écrire de Compiègne, mais j'ai été retenu d'abord parce que je n'avais à vous conter que des choses qui ne vous auraient pas intéressée, puis surtout parce que je ne savais oii vous adresser ma lettre. Vous ne sauriez croire comme cette pensée d'une lettre errante, arrivant longtemps après avoir été écrite, me tracasse quand je veux écrire à quelqu'un. Pendant que je faisais mes calculs pour deviner le lieu que vous habitiez, le temps se passait et la poste parlait.
16U LiM: coruespondancu inédite de mékimée.
Quand je dis que le temps se passait, c'est une façon de parler, car je l'ai trouvé assez long. Cependant j'ai appris deux choses : premièrement, c'est qu'on peut vivre au grand air et dans un four sans inconvénient et même avec avantage pour la santé; secondement, j'ai appris à faire des glaces, j'entends des glaces de Saint-Gobain. J'ai beaucoup admiré là le savoirfaire de mes maîtres, à qui on a fait une réception merveilleuse. J'ai surtout été charmé de voir une jeune personne que j'avais connue assez indifférente aux choses qui ne l'amusaient pas, prendre maintenant goût à son métier, et le faire en conscience et réussir complètement. Le peuple français étant donné, je ne crois pas la chose très difficile, mais il faut y prendre quelque peine et s'y mettre tout à fait.
Vous avez vu les tableaux bibliques de Martin, ou du moins les illustrations de Milton et les lumières fantastiques dont il éclaire ses paysages. On nous a donné, en revenant de Saint-Gobain à la nuit, le spectacle de trois lieues de bois et de collines éclairés par des flammes du Bengale de toutes les couleurs. C'est un des plus beaux spectacles que j'aie
UNE CORKESPONDANCE INKOITE DE MÉRIMÉE. I8i
VUS, et si j'avais de la mémoire ou le talent de Martin, je vous enverrais un croquis de cette illumination.
Vous me demandez des nouvelles, madame, comme si j'en savais. On parle beaucoup de ce que le grand duc Constantin est venu faire, et il n'y a sorte de dessein qu'on ne lui prête. On m'écrit de Londres les inquiétudes qu'on a du nouveau Reform Bill; la jalousie de nos relations trop tendres avec le frère de ce même grand-duc ; puis beaucoup de scandai. Le second fds de Lord W... a été poursuivi, d'autres disent arrêté, par des policeuien, au moment où il entrait dans une maison par la fenêtre. Comme il n'y avait pas moyen de le prendre pour un housebreaker, cela a fait du tort à la fille de M. J... G..., une mistress D... On dit encore que le marquis d'A... has run o/f ivitli soniebodi/s icife, etc. Il me semble que l'aristocratie anglaise commence à se négliger comme faisait la notre vers 1789. Nous sonmies dans un temps où il ne faut pas faire de fautes sous peine de les payer. Pourtant je crois que les exclusions de Londres ont encore une longue carrière.
Si je ne vous ai pas parlé de Gênes, c'est, madame, que cette ville m'était trop connue. Je ne l'aime pas beaucoup. Les rues y sont trop étroites, et je n'entends pas un mot à leur vilain dialecte. J'ai cependant une passion à Gênes, c'est une marquise de Brignole peinte par Van Dyck et qui est ravissante, bien qu'elle n'ait pas de crinoline. Quand on a le courage de monter bien haut, on voit à Gênes une mer magnifique, mais il vaut bien mieux la côtoyer jusqu'à Nice en s'arrêtant comme j'ai fait, partout où l'on se trouve las. C'est une suite de pa3'sages ravissants, et les petites villes qu'on rencontre sur le chemin ont toutes Tair d'avoir été bâties uniquement pour le plaisir des yeux. A vrai dire, en Italie, il semble que ce soit partout le grand but et les paysans qui font semblant de travailler à la terre ne sont peut-être que des figurants chargés d'animer le paysage. Avez-vous quelquefois cherché à retrouvé l'Italie antique sous l'Italie moderne ? à vous représenter un consul romain à Rome, ou même un Gùme de Médicis à Florence ? Jamais je n'ai pu y parvenir. J'ai vu dans les rues de Florence des gens tellement ressem-
blant à ce Père de la Patrie, que je jurerais qu'ils sont bien réellement ses fils. Dans le ïranstevere, on rencontre à chaque pas des tètes dont on a vu la copie en marbre au Vatican, mais je n'ai jamais pu saisir la transition entre le caractère des Italiens d'autrefois et celui d'aujourd'hui. Nous sommes, au contraire, les mêmes Gaulois qui prirent le Capitole et furent mis en déroute par des oies, et ce, malgré toutes les invasions et conquêtes que nous avons subies. Pourquoi le bourgeois romain est-il un être en général si drôle, tandis que le citoyen romain était un être si terrible? Je n'ai pas de nouvelles de madame de C... Elle est toujours à la campagne, et je n'ai pas eu le courage d'aller la voir. M. de G..., que j'avais rencontré sur le lac des Quatre-Gantons, me dit qu'elle passe presque toute sa vie couchée, et qu'elle ne peut se lever que deux ou trois heures par jour. Je la plains de tout mon cœur, mais je ne sais que lui dire. Entre elle et moi il n'y a pas de ces atomes crochus qui font les relations suivies. Je crains que mes atomes à moi ne perdent tout leur pouvoir accrochant.
I8i UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
Je suis revenu des fêtes où vous m'avez vu in the mincTs eije un peu plus ours que devant. Il faut que je sois mis en train, monté comme un tournebroche, pour aller dans le monde, et c'est en grande partie pour l'éviter que je vais à Cannes. Je crois outre cela que je suis réellement malade, et que je n'ai pas bien longtemps à faire mes fantaisies. Voilà l'excuse que je me donne à moi-même quand je me reproche ma paresse et mon oisiveté. Elle n'est pas pourtant aussi grande que vous pouvez vous le figurer. On me charge de faire quantité de choses ennuyeuses que je n'ai pas le courage de refuser. C'est un ami qui me demande une tartine pour son livre, ou un ministre qui veut avoir un mémoire sur la Bibliothèque. Je passe ainsi mon temps à faire des choses assez ennuyeuses et inutiles, mais au fond du cœur ma grande raison pour ne pas refuser net, c'est que si je ne le faisais pas, je ne ferais rien du tout. Lorsque j'avais un but, c'était bien différent. J'avais une grande envie de plaire, et je m'appliquais. Maintenant je rencontrerais sous mes pieds les plus beaux diamants que je ne me baisserais pas pour les
ramasser, faute d'avoir quelqu'un à qui les offrir. Je vais peindre à Cannes toute la sainte journée, et puisque vous avez déjà bien voulu agréer quelques-unes de mes croûtes, je vous demanderai à mon retour la permission d'augmenter votre collection. Adieu, madame, je vous souhaite une bonne année et un peu du beau ciel que je vais voir. Pourquoi n'allezvous pas l'hiver dans le Midi ? Je vois beaucoup ici Edouard Gh... qui me paraît se plaire fort ici et ne pense guère à retourner en Amérique. Sa sœur n'est pas encore mariée, et le père ne reviendra pas probablement avant qu'elle soit établie.
Veuillez me pardonner, madame, mon bien long bavardage et agréer l'expression de tous mes hommages respectueux.
PROSPER MÉRIMÉE
LU
Cannes, 5 février 1859.
Madame, Je vous remercie beaucoup de votre aimable
lettre, et je suis très fier que vous m'ayez gardé pour la fin, car je vois que je tiens par là une place honorable parmi vos correspondants. J'avais eu déjà de vos nouvelles par mon voisin M. d'E,.., qui m'a dit qu'une lettre de vous à lui ou à sa femme « était pleine de questions sur mon compte ». Je crois lui avoir dit à cette occasion que la dernière fois que j'avais eu l'honneur de vous voir, c'était dans une malencontreuse visite au musée Pourtalès, et que je me proposais de vous écrire prochainement. Ai-je eu tort? Si oui, je vous en demande pardon, et ne le ferai plus. Bien que très proches voisins, je vois très peu M. d'E... et encore moins sa femme. Mais je passe mon temps à courir par monts et par vaux, et le soir je suis trop fatigué pour m'habiller et faire des visites comme à Paris. Je ne comprends rien du tout à M. d'E... 11 m'a paru instruit et particulièrement fort en conchyliologie, et l'autre jour il m'a dit une telle énormité en matière de homards que je le soupçonne de ne pas observer par lui-même les curieuses choses de ce monde. Si j'ai du papier de reste je vous conterai une expérience que
j'ai faite sur un Bernard-l'Ermite, mais d'abord je veux répondre à plusieurs articles de votre lettre. Je n'ai pas vu M. de C... Je ne connais absolument ici que les personnes que j'ai rencontrées chez lord Brougham, c'est-à-dire M. de Bunsen el quelques Anglais. Mon nid, qui m'a bien fait rire, est un appartement meublé où je demeure avec deux Anglaises d'un âge très canonique, vieilles amies qui me soignent merveilleusement. J'ai devant ma fenêtre la mer qui, la semaine passée, m'empêchait de dormir, contre l'usage de la Méditerranée et du golfe de Cannes, qui est la douceur même. Mais, madame, comme disait mon patron de barque qui me mène quelquefois à l'île Saint-Honorat, « il ventait la peau du diable ». Ce n'était pourtant qu'un libeccio. Ici nous sommes à peu près protégés contre le mistral. A droite, j'ai les montagnes de l'Esterel, qui, après celles de l'Attique, ont les formes les plus élégantes que j'aie vues. Le soleil entre dans ma chambre de très bonne heure et ne la quitte que pour se coucher. Ce serait un pays de cocagne que Cannes si la cuisine n'y faisait pas défaut. Cet art est très peu avancé, et bien que je ne sois
pas difficile, je ne mange guère. Il est vrai que cet air de montagnes nourrit et donne des forces. J'ai de petits spasmes de temps en temps, moins forts qu'à Paris. C'est peu qu'une vieille machine ne soit pas plus détraquée.
Gomment pouvez-vous croire un instant, madame, que je n'aie été très touché et très sérieusement attendri de ce que vous me dites à l'occasion de la conversion de saint Paul. C'est de tous les saints le plus grand à mon avis, car c'est lui qui a le premier appris aux hommes à faire abstraction des castes et des nationalités. Ce qui est un truisme aujourd'hui était au premier siècle la plus grande pensée et en apparence la plus difficile à faire admettre. Cependant il y avait déjà une tendance, et Sénèque avait inventé le mot d'humanité, qui était un néologisme alors et qui dut soulever l'Académie latine. Je me garderai bien de discuter le miracle de sa conversion. Nous serons d'accord sur un point, c'est qu'il eut la grâce, et malheureusement elle n'est pas donnée à tout le monde. Lorsque je lisais autrefois les Provinciales, l'inflexible logique de Pascal m'avait rendu presque jésuite, car j'admirais fort
UNE CORRESPONDAiNCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 189
alors les efforts que les jésuites avaient faits pour dénaturer l'Écriture (et aussi la nature) dans l'intérêt de la civilisation. Mais il n'est que trop certain que tout le monde n'a pas la grâce. Tout le monde n'a pas la faculté d'être heureux, et certainement la foi est un des grands moyens de l'être. Je ne crois pas l'avoir jamais. Gela ne m'empêche pas, madame, d'être bien sensible aux témoignages d'intérêt que vous me donnez. Il y a très longtemps que je me sens de plus en plus étranger aux hommes, et dans le brouillard d'insouciance dans lequel on vit et je vis, je pense souvent avec joie et avec beaucoup d'orgueil que j'ai mérité un peu d'affection d'une âme comme la vôtre.
Je vous donnerai des nouvelles fraîches du Comte de Ghambord, qu'un de mes amis a vu à Venise il y a peu de jours. Il faisait froid à Venise, et le carnaval était très languissant.
Je fais beaucoup de mauvais lavis, et je rapporterai une formidable collection de souvenirs de Cannes. Si vous voulez me le permettre, je vous enverrai à mon retour mon portefeuille et vous ferez votre choix, ou vous me direz quel dessin je dois finir pour le
rendre moins indigne de vous, car ce ne sont que des pochades faites pendant mes longues excursions.
Savez-vous, madame, ce que c'est qu'un Bernard-l'Ermite? C'est une langouste très petite, de trois centimètres au plus, dont la queue est dépourvue d'écaillés. Elle serait fort exposée à être mangée, si elle n'avait l'instinct de mettre cette queue nue dans une coquille. Il y a des naturalistes qui prétendent que Bernard mange le coquillage avant de prendre sa maison. C'est peut-être un cancan. Je ramassai l'autre jour un gros Bernard logé dans une coquille d'où on ne voyait sortir que le bout de ses antennes et ses deux petites pinces. Avec toutes les précautions possible, je cassai la coquille et je mis la bête dans un plat d'eau de mer. Elle y faisait piteuse figure, la queue reployée, et les pinces en avant, déterminée pourtant à se défendre jusqu'au bout. Je plaçai à quelque distance une coquille vide. Aussitôt Bernard s'en approcha, en fit le tour, étendit ses deux bras pour mesurer l'ouverture, puis leva en l'air un seul bras, évidemment pour apprécier la hauteur de la maison. Il parut méditer pendant une
minute. Son calcul de tête terminé, il plongea un bras dans la coquille pour s'assurer qu'elle était vide, puis faisant une cabriole il se lança la tête en bas et la queue en l'air de façon à retomber dans la coquille où il s'engaina comme un sabre dans son fourreau. Un moment après il se promenait fièrement dans le plat, traînant sa nouvelle coquille, avec l'aplomb et l'assurance d'un homme qui a un habit neuf. J'ai tellement admiré ce petit mathématicien que je l'ai reporté le lendemain à son rocher. Voilà, madame, mon histoire. J'aurais encore à vous conter celle d'une mante, mantis religiosa — qu'on appelle ici Prega Diou, prie-Dieu — que j'ai transportée de Nice à Paris et de Paris à Cannes, mais elle est morte hier. C'était une étrange bête dont je vous ferai le portrait de grandeur naturelle. EWe marche debout sur quatre pattes, ses deux pinces rapprochées sous le menton. C'est pour cela qu'on l'appelle en patois prie-Dieu. Elle mangeait ses trois mouches par jour, mais à Paris elle avait jeûné pendant deux mois. Ses serres et son bec vus à la loupe étaient des armes terribles. Adieu, madame, vous voyez que j'admire la
création dans les petites merveilles, non moins merveilles que les grandes. Je pense être à Paris vers la fin du mois. Je crains tellement le mauvais temps que je manque à tous mes devoirs politiques pour me soigner. Adieu, madame. Veuillez agréer l'expression de tous mes vœux pour votre bonheur et mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Lin
Paris, 17 mars 1859.
Madame,
Me voici enfin à Paris. J'ai lardé tant que j'ai pu, j'ai lanterné démon mieux sur la route, à Aix, à Avignon et ailleurs. Je suis parvenu à é^iter les mascarades, mais non les dîners et les soirées. Décidément, il faut vivre à la campagne. Il me semble que vous m'avez fait un portrait bien ressemblant de M. d'E... Il est ce qu'on appelle en anglais very gumplious. Autre-
fois cela me mettait en fureur et je me mettais en quatre pour détromper les gens sur la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes. A présent, je suis très tolérant. Cela ne me fait pas souffrir le moins du monde. Quelquefois même cela m*amuse, et d'ailleurs je tâche d'apprendre quelque chose de ceux qui savent tout. .T;ii appris de M. d'E... un peu de conchyliologie. Je suis bien de votre avis, madame, les sciences naturelles n'offrent d'intérêt que par les généralités, mais il est bon qu'il y ait des gens qui étudient trois ans et dix ans les lavandes pour qu'on connaisse mieux les lois générales et si curieuses de l'organisation des végétaux. Et à propos de végétaux, connaissez-vous les palmiers de Bordighera, près de Menton? Ils fournissent à une partie du nord de l'Italie des palmes pour le dimanche des Rameaux; mais les feuilles de quelques arbres croissent pliées de la manière la plus étrange, recoquillées, plissées comme un jabot. Si j'étais resté à Cannes ce carême, je vous aurais envoyé une de ces palmes bénites.
Vous avez raison contre moi, madame, sur le fait de saint Paul. Cependant ma remarque
subsiste en ce que sa doctrine est sans contredit la plus libérale et la plus générale, et qu'il s'est appliqué plus constamment à détruire les préjugés païens. Bien que citoyen romain, il était Grec de langue et d'esprit. Vous connaissez ma partialité pour tout ce qui est grec. C'est peut-être le secret de mon admiration pour saint Paul. J'en demande pardon à saint Pierre.
Je viens de lire un livre qui m'a intéressé, c'est le dernier volume de la Correspondance du comte de Maistre. Un homme d'esprit se dévouant à servir les plus grands imbéciles, continuellement contrecarré dans ses efforts pour leur ouvrir les yeux sur leurs véritables intérêts, et n'y parvenant jamais, n'est-ce pas une sorte de long martyre presque aussi touchant que s'il eût sacrifié sa vie? Puis le caractère de l'homme est si carré, si vigoureux et énergique que, bien que nous n'ayons guère deux opinions communes, je ne puis m'empêcher de l'aimer. Connaissez-vous son fils ? A-t-il une fille? Les filles en général héritent de l'esprit des pères.
Je n'ai pas vu à Cannes M. de C... Il vivait fort retiré et moi de même. Je n'avais pasd'in-
troducteur auprès de lui. Quant aux esprits frappeurs, j'y croirai quand ils auront fait un sonnet spirituel au lieu des tours de passe-passe qui leur sont ordinaires. Dans ma jeunesse, j'ai étudié la magie. J'ai tiré la bonne aventure et j'ai fait plus d'une prédiction qui s'est vérifiée. J'ai prédit à l'Impératrice qu'elle monterait sur un trône, j'ai prédit la naissance du prince impérial, ou plutôt que ce serait un garçon, la veille de sa naissance. J'ai fait tourner des tables, et une fois la tète d'une gouvernante, une fort jolie personne, qui avait bien envie de faire des folies et à qui je donnais, par la magie, de très bons conseils. Mais c'est précisément à cause de cela que je ne crois plus aux esprits. Si vous voulez me confier un enfant de huit ans pendant une semaine, je m'engage à lui faire voir toutes sortes de belles choses dans une goutte d'encre, mais je crois qu'il fera mieux d'apprendre son rudiment et son caté-. chisme.
Je trouve Paris fort triste. Dame, on ne prêche pas pendant vingt ans le culte des intérêts matériels sans qu'il n'y ait beaucoup de prosélytes à cette belle doctrine! Que doivent
penser de nous nos ancêtres les Gaulois qui passèrent les Alpes seulement pour aller boire du vin? Nous avons reçu hier M. Laprade à TAcadémie, qui nous a fait un discours plus édifiant qu'amusant. Vitet, qui le recevait, a été merveilleux d'esprit et de grâce académique. Je suis allé un peu dans le monde depuis mon retour. Il me semble que le règne des femmes est tout à fait fini. Mais voici ce qui me met martello in testa. Les femmes aujourd'hui ont été beaucoup mieux élevées, je me trompe, ont appris beaucoup plus de choses que celles d'autrefois. On leur fait des cours de tout. Une jeune personne de seize ans pourrait passer un examen pour le doctorat. D'où vient qu'elles n'ont pas de goût pour la littérature, qu'elles ne s'occupent que de futilités, qu'elles sont très ennuyeuses et, je le crains, très ennuyées? Connaissez-vous une femme âgée de moins de trente-cinq ans qui ait de l'esprit? Croyez-moi, quand je vous jure que parmi les jeunes femmes les mieux nées et les mieux élevées, il y en a un certain nombre qui copient l'esprit et les manières des lorettes. Pourquoi cela? Je voudrais bien que vous me dissiez le pourquoi.
Je suis prêt à convenir qu'elles ont beaucoup plus de vertu qu'on n'en avait dans ma jeunesse, mais il y a moins de tentations aujourd'hui. J'ai parmi mes amis trois ou quatre jeunes gens ayant tout ce qu'il faut pour se faire aimer et distinguer dans le monde. Ils le fuient. Je suis exposé à bien des confidences de la part de ces jeunes gens, qui me croient de l'expérience et de la discrétion. Leurs romans sont d'une platitude désespérante. Je ne suis pas encore assez ermite pour que de temps à autre je ne me trouve en assez mauvaise compagnie. (Ici je dois avouer que je ne l'ai jamais aimée, mais que j'ai eu de la curiosité. Je regarde une actrice ou une demoiselle de la rue de Bréda, comme je regarde un Prégadiou.) La mauvaise compagnie de ma jeunesse était assez gaie. Vers 1830, il y avait dans les chœurs de l'Opéra cinq ou six femmes qui n'avaient pas les mots de Sophie Arnould, mais avec lesquelles on riait aux larmes depuis le commencement d'un souper jusqu'à la fin. J'ai soupe hier chez un des jeunes gens dont je vous parlais, et j'ai vu là trois sommités du demi-monde très jolies, habillées de la façon la plus ridicule, bêtes
comme des choux, et cherchant à faire les belles dames. Les jeunes gens étaient sérieux, parlaient de politique et de chevaux, et faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour imiter des maris dans leur maison. Sauf les cigares que nous avons fumés (the ladies as wcll as the gentlemen), je vous assure qu'un Anglais se serait trompé et aurait cru se trouver dans le monde ordinaire. En revenant chez moi avec un homme de mon âge, je lui ai demandé si de notre temps les choses se passaient ainsi. Je crains toujours que la vieillesse ne me fasse voir le présent trop en laid. Il m'a dit : Combien de fois a-t-on ri pendant les deux heures que nous venons de passer ? Je me suis rappelé qu'on avait ri quand une de ces dames avait renversé avec sa dentelle une saucière pleine de sauce. Et puis? Plus. Or, en 1830, c'étaient des rise sbudellate. Conclusion : le monde est malade. Rien ne s'y fait selon l'ordre naturel. Mais pourquoi, pourquoi? Dites-le-moi, je vous en prie, madame, si vous le savez. Bien avant l'étude des insectes, celle du cœur humain est intéressante. C'est, je le dirai, ce qui m'intéresse encore le plus et ce que je comprends tous
les jours un peu moins. Adieu, madame, voilà des causeries fort peu édifiantes, vous me les pardonnerez, j'espère. Je suis un provincial arrivant à Paris, tout m'étonne. Quand donc y reviendrez-vous et quand vous mènerai-je voir les couronnes de Reccesvinthe à l'hôtel de Cluny?
Veuillez agréer, madame, mes excuses pour tout ce bavardage et l'expression de mes hommages respectueux.
PROSPER MÉRIMÉE
10 juillet 1859.
Madame,
Je vois par votre aimable lettre que vous n'avez pas reçu mes aquarelles. Si je vous en parle, c'est pour que vous ne supposiez pas que je les ai oubliées. Je les ai envoyées chez vous, trois jours après votre commande, mais
200 UiNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
VOUS étiez partie. Histoire que vous sachiez que je suis homme de parole.
Je suis toujours à Paris, où il fait plus chaud que l'année passée à pareille époque en Italie. Je ne voulais pas partir tant qu'il y avait des bulletins, maintenant je n'ai pas le courage de me mettre en route. On me demande en Angleterre, en Ecosse et en Espagne. Probablement j'irai en Espagne vers la fin de septembre ; il paraît présentement que c'est une fournaise. Vous ne me donnez pas votre adresse. D'après votre lettre, je suppose que vous êtes en Vendée ou en Bretagne ; à tout hasard, j'adresse ma lettre à votre quartier général de Paris. Cette guerre m'a remué horriblement, j'aurais bien voulu être jeune pour y aller, bien que tout n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais désiré. Je plains beaucoup les blessés, mais pas du tout les morts. Il me semble qu'il n'y a pas de fin meilleure qu'une belle balle sur un champ de bataille. KaJo molyvij une bonne balle, c'est le souhait que les Clephtes se faisaient dans leurs toasts. J'ai relu hier ce que M. de Maistre dit de la guerre. Il me semble qu'il se tire habilement d'affaire
UNE CORUKSl'ONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 20l
en attribuant à un instinct divin le goût de tous les hommes pour cette étrange manière d'argumenter. Mais, au fond, son raisonnenement ne me satisfait pas. Sans doute, comme il l'observe très bien, la guerre est un grand instrument de civilisation, quoiqu'elle étouffe parfois pour un temps la civilisation ; mais pourquoi employer un pareil moyen ? Il est curieux de voir que, dans toutes les idées anciennes de la divinité, on l'a représentée ayant besoin d'outils et de matériaux pour arriver à ses fins. Ainsi, dans toutes les cosmogonies, on fait former l'homme de limon ou d'autre chose, mais toujours il y a quelque chose qu'emploie la volonté divine. Or, je demande pourquoi, dans nos éléments constitutifs, on a mis l'instinct de destruction à un plus haut degré que chez tous les animaux? Il y a quelques années, en ma qualité de juge d'un concours de linguistique, j'ai lu un mémoire fort curieux d'un Allemand sur les Aryens. Il appelle ainsi la race humaine dont nous sortons et dont le sanscrit, ou un dialecte sanscrit, a été la langue primitive, d'oii la nôtre et bien d'autres sont venues. Cet Aile-
mand a été surpris de trouver que, dans toutes les langues dérivées du sanscrit, les mots qui expriment les relations de famille, les notions élémentaires d'agriculture qui se rapportent à la vie patriarcale sont les mêmes. Ainsi le mot fille qui, en grec, en latin, en russe, en allemand, est assez différent quant au son, a partout le sens de trayeuse, indiquant ses fonctions dans la vie patriarcale. Et, chose très étrange, les noms des premières armes, arc, lance, etc., sont différents de son et de sens dans les différentes langues provenant du sanscrit. Mon Allemand en tirait cette conclusion que la guerre était inconnue à la race aryenne avant la séparation de ses tribus. Nous lui avons donné le prix et je regrette que son mémoire n'ait pas été imprimé.
Il y a un temps infini que je n'ai lu les lettres de madame du Deffand, il ne m'en est resté quun souvenir peu agréable; point de cœur et de l'esprit cherché. Je me suis toujours représenté madame du Deffand comme lady H... la mère du lord H... d'aujourd'hui. J'en avais une peur horrible. Elle était méchante comme le diable, insolente au possible, mais
charmante à caqueter avec M. de Talleyrand. Lorsque à dîner Macaulay, qui aime un peu à disserter, s'embarquait dans une leçon d'histoire, elle lui envoyait son page qui disait à demi-voix, mais tout le monde entendait: Lady H... compliments to M. Macaulay and îvishes he should broach another suhject. Elle avait un ami homme d'esprit et philosophe qui lui faisait des mots et la rassurait quand elle avait peur de mourir. C'était M. A..., qu'on appelait lady H... 's atheist, comme on aurait dit d'un autre, son chapelain. Cette génération était certainement fort aimable, mais elle m'a toujours paru manquer de passions généreuses. Elle savait user de la vie et de l'argent beaucoup mieux que la génération présente. Avec une très grande licence, ou corruption, si vous voulez, dans les mœurs, on avait conservé une politesse exquise ; on recherchait la science et on s'y intéressait sans trop la comprendre ; mais enfin on avait bien des manières de s'amuser par l'intelligence sans parler d'amu-^ sements moins moraux. Les plaisirs de vanité, je crois, étaient moins recherchés que les autres. Pour la génération actuelle, la satis-
20i INK CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
faction de la vanité est le premier besoin. Croyez-vous qu'il y ait à Paris beaucoup de membres du Jocke3^-Club qui préfèrent leur plaisir à l'opinion de la douzaine de personnes dont ils tiennent à exciter l'envie? S'il vous tombe sous la main un livre de la fin du siècle dernier écrit par le duc de Lauraguais et intitulé Lettres de Lauraguais, sautez à la fin du volume et lisez un fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas sur madame de Châteauroux, sa vie et sa mort. C'est un petit chef-d'œuvre littéraire très peu connu et qui mérite de l'être.
Éd. Ch... n'est pas encore parti. Il barguigne beaucoup à nous quitter. Son père avait eu un instant envie de venir nous faire une visite et puis il paraît y avoir renoncé.
Paris est absolument désert, ce qui ne me déplaît pas trop. J'aime les longues soirées que je passe dans ma robe de chambre à lire. Je voudrais écrire, mais je n'en ai pas la force. Cependant j'ai fait l'autre jour un article sur les marbres d'Halicarnasse, que vous seriez digne de voir et d'admirer. C'est les marbres que je dis. C'est delà sculpture grecque roman-
UNE COnnESPONDANCE IiNÉDITi: 0 K Ml-RIMÉE. 20o
tique, de Praxitèle ou de Scopas, très différente de la sculpture de Phidias, moins noble mais avec plus d'imagination : quelque chose comme Sophocle comparé à Homère.
Adieu, madame, je ne partirai pas sans prendre vos commissions, soit pour le nord, soit pour le sud. Si vous découvrez quelque dolmen inconnu, prenez-en note et recommandez-le à vos Bretons. Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPEU MÉRIMÉE.
LY
Mercredi soir, 27 juillet.
Madame,
Vous m'humiliez beaucoup en vous accusant de fautes d'orthograplie. Tutto il mondo è paese. Nous en faisons tous, et Voltaire en faisait, c'est pourquoi il faut se consoler. Mais l'erratum qui me fait beaucoup plus de peine, c'est
celui de sans but. Me croyez-vous donc si susceptible et pouvez-vous penser que vous avez besoin de prendre des précautions pour me dire mes vérités? Il est trop vrai que ma vie est sans but. Lorsque j'en avais, ce n'était pas grand'chose, je l'ai appris depuis à mon très grand regret. Figurez-vous la figure qu'on fait lorsque, après avoir admiré pendant de longues années ce qu'on croyait un diamant, on s'aperçoit que c'est un morceau de verre. Je suis encore tout abruti d'une découverte pareille que j'ai faite, il y a cinq ou six ans. J'en ris quelquefois maintenant, mais jaune ; et voilà pourquoi je n'ai le cœur à rien. Je crois, sans compliment, que vous êtes la personne à qui maintenant j'ai le plus d'envie de plaire, mais j'ai trop d'estime et d'affection pour vous pour être hypocrite avec vous, et voilà pourquoi je suis toujours sceptique.
Votre histoire du petit groom qui voudrait tuer est curieuse et vient de cire pour illustrer nos réflexions sur la guerre. M. Guvier disait que l'inspection d'une mâchoire humaine révélait un animal essentiellement destructeur. Les enfants le sont encore plus que les grandes
personnes : cet âge est sans pitié. Pendant ma campagne du mois de juin 1848, j'ai observé la férocité des gamins, qui m'a paru épouvantable. Heureusement on devient plus humain en vieillissant. Je me rappelle avec quel ravissement j'ai vu les premiers combats de taureaux ; maintenant ils ne me plaisent presque plus. Il me semble, madame, qu'il ne faut pas désespérer de l'Italie, ni jeter le manche après la cognée. Je suis de ^eux qui trouvaient dur de se ftiire casser les os pour en faire un peuple. Moyennant quelques batailles, leur position est fort améliorée, et s'ils sont sages, ils peuvent faire beaucoup pour leur bonheur ; s'ils font des sottises, tant pis pour eux ! Je crois la restauration de la duchesse de Parme assurée, celle du jeune grand-duc de Toscane difficile, et celle du duc de Modène à peu près impossible. Je tiens le dernier pour l'avantdernier des mauvais princes et je n'en ai aucune pitié. Je ne vous parlerai pas du pape, car sur ce sujet nous ne pourrions jamais nous entendre ; j'aimerais mieux être sujet de l'empereur du Maroc que du cardinal Antonelli. Je vais me faire donner les lettres de madame
du Deffand. Il faut qu'elles soient bien amusantes, puisqu'elles vous ont amusée. J'ai grand besoin de livres pour la solitude où je vis. Hier, après avoir dîné chez un collègue, je suis allé avec lui au Pré-Catelan ; nous y avons tromé le directeur de l'établissement, (|ui nous a conduits dans les coulisses, ou plutôt dans les allées d'un jardin oii il y avait quarante danseuses espagnoles arrivées de la veille. J'ai causé avec ces demoiselles et j'ai admiré ce petit trait d'orgueil national. Je leur ai demandé si elles étaient Andalouses ? Elles m'ont dit qu'elles étaient de Valence, et elles mentaient, car elles parlaient très bon castillan entre elles ; et ma principale interlocutrice s'appelait Agueda, nom qui ne se trouve pas hors de la Vieille-Castille. Savez-vous pourquoi elles se disaient de Valence? C'est que Valence, pour un Castillan, ce n'est pas l'Espagne, et qu'elles avaient honte de leur métier et qu'elles ne voulaient pas qu'un étranger crût que des Castillanes de sang bleu fissent métier de danser en public. Le jour de la fête de sainte Agueda, il y a une cérémonie très extraordinaire dans un certain village de la Vieille-Castille qui
LiNE OOUUESPONDANCE INÉDITE DE MÉKIMKE. 209
porte son nom. L'alcade, le notaire, l'alguazil, etc., se démettent de leurs fonctions, où ils sont remplacés par des femmes. Je n'ai jamais pu me procurer la légende de sainte Agueda, qui, je le suppose, a été une maîtresse femme en son temps. L'Agueda non sainte m'a demandé si j'avais vu "Valence ; je lui ai dit que j'y avais été dans ma jeunesse, à quoi elle a répondu : « Il y a bien longtemps, n'est-ce pas? » et j'ai eu la franchise de traduire la réponse à mes amis. Toutes ces femmes avaient des pieds extraordinaires de petitesse. Elles avaient un cortège de mères ayant l'air de revenir du sabbat. Voyez à quoi sert de défendre la traite des noirs. La plus vieille de ces danseuses n'a pas dix ans. Maintenant l'idée générale en Espagne chez les filles qui se trouvent jolies, c'est qu'elles feront fortune à Paris. Vous ai-je conté l'histoire de mademoiselle B..., de Grenade? On annonce dans la loge de son père, à Grenade, que mademoiselle de Montijo épousait l'empereur. Elle s'écrie : « Qu'on me mène à Paris 1 Ici, il n'y a pas d'avenir pour une jeune personne. » Je n'irai pas tout de suite en Espagne, mais
â la fin de septembre pour profiter des derniers beaux jours. Je tâcherai de pevenir au commencement de décembre. Je dis, je tâcherai, parce qu'on ne quitte pas Madrid comme on veut. Je tâcherai de vous rapporter une aquarelle d'après un tableau de Yelasquez ou de Murillo, et si je vais à Tolède, je m'}^ procurerai quelque belle image de la Vierge de la cathédrale. Elle a une parure en émail blanc et or que Charles-Quint lui a donnée: c'est ce que j'ai vu de plus charmant comme travail d'orfèvrerie.
Je vais, en attendant le mois de septembre, faire une visite à Trouville et peut-être une autre en Ecosse ; mais le Nord, que vous vous représentez si poétiquement, ne me sourit guère. Les brouillards et la pluie ont tant d'influence sur ma santé et mon humeur que je crains de les affronter dans leur quartier général. Il n'y a que la cuisine qui me plaise absolument en Ecosse, mais je commence à n'être plus gourmand. Je perds mes défauts en vieillissant, madame, et si j'arrivais à la centaine je serais un vrai prodige; malheureusement je deviens tous les jours plus pa-
t^NÊ CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 211
traque. J'ai des crispations d'estomac très douloureuses et très fréquentes qui me mettent d'une humeur de chien. Il n'y a rien de plus triste que les maux dont on ne voit pas le siège. Je suis charmé d'apprendre qu'on travaille à Ghinon, malheureusement il y a bien peu d'argent. Je ne sais pas si la ville qui nous en promettait s'est enfin exécutée. Adieu, madame, je m'aperçois qu'il est l'heure d'aller à l'Académie : vous saurez que j'en suis directeur pour deux mois encore. J'ai une peur affreuse qu'un de mes confrères ne me fasse le tour de mourir sous ma présidence. Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
LVT
Paris, 9 août 1859.
Madame,
J'ai à vous remercier beaucoup des lettres de madame du Defifand que je lis avec le plus
grand plaisir. Il ne m'était pas resté une trop bonne impression de son temps, ni de la dame elle-même. Ce nouveau volume me réconcilie un peu avec tous les deux. Les gens du xviii^ siècle nous semblent à certains égards des enfants, parce que nous sommes nés vieux de toute leur expérience et qu'il ne nous en a rien coûté pour savoir ce qu'ils ont appris à leurs dépens. Mais ce que nous ne verrons plus guère, et c'est grand dommage, c'est de vivre en société, chacun travaillant à se rendre la vie agréable et à la rendre telle aux autres. Ne remarquez-vous pas combien aujourd'hui il y a peu de ces affections durables et fortes comme il y en avait tant vers 1760 à Paris. Certainement madame du Deffand et la duchesse de Choiseul et Horace Walpole avaient vécu dans un milieu à dessécher le cœur et à montrer le mal de toute chose. Cependant tous ces gens sont pleins de sentiments affectueux et tendres. Ils oublient leurs principes d'égoïsme lorsqu'il s'agit de leurs amis. Ce sont de bonnes natures, assez mal élevées, imbues d'assez mauvais principes, mais en qui n'entre pas un grain de méchanceté ni d'hypocrisie. On leur voit faire
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 2lo
des choses qui nous paraissent aujourd'hui assez sales et plates, comme, par exemple, de faire la cour à madame de Pompadour. Mais les mêmes actions n'ont pas la même valeur dans tous les temps. Je parierais bien que la société n'est pas moins corrompue qu'elle n'était alors : seulement l'opinion a changé sur la question du scandale. On était fort tolérant sur cela il y a un siècle. Alors que toute femme avait un amant, il eût été trop injuste d'empêcher les rois d'avoir leurs maîtresses. Je crois qu'aujourd'hui on attache beaucoup trop d'importance à la chasteté. Non pas que je nie que ce ne soit une vertu, mais il y a des rangs dans les vertus comme dans les vices. Il me semble absurde qu'une femme soit bannie de la société pour avoir eu un amant, tandis qu'elle peut aller partout étant avare, fausse et méchante. La morale de ce siècle-ci n'est pas assurément celle qu'on enseigne dans l'Évangile. A mon avis, il vaut mieux trop aimer que pas assez. Maintenant les cœurs secs sont au pinacle. Connaissez-vous dans le monde des femmes et des hommes ayant des relations dévouées et des amitiés à l'épreuve comme il y
en avait en 1759? Pour moi, je n'en connais pas, si ce n'est peut-être parmi de vieilles gens qu'on peut à peine compter dans notre siècle. Parmi les hommes je n'en vois guère plus, et c'est encore parmi les gens qui ont passé la cinquantaine que l'on trouve des amitiés vraiment solides.
Je viens de faire un petit voyage en Normandie dont je ne me suis guère bien trouvé. Je suis tombé d'un rocher sur un autre qui avait beaucoup de pointes, comme celui de Sancho et je me suis meurtri le coude, la jambe et la main, puis j'ai descendu et remonté une falaise qui pour la raideur et les casse-cou l'emporte sur tout ce que j'ai vu dans les Alpes ou les Pyrénées ; et j'en ai rapporté une courbature. Enfin, de l'ensemble de mon voyage, j'ai rapporté des douleurs d'estomac et la fièvre. J'étais hors d'état de vous écrire hier. Aujourd'hui je me trouve très faible, mais tolérablement, et j'en profite pour vous remercier de votre bonne lettre du 1^' août, que j'ai reçue au moment de monter dans le chemin de fer. Vous avez tort de dire du mal de votre papier. Il a le mérite de tenir plus de prose
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 21o
que l'ancien, et je le préfère quand il s'agit de la vôtre. Gomment ! vous avez voyagé dans la Sierra de Ronda I Je vais chercher dans mon capharnaûm de croquis pour retrouver une vue du Tajo de Ronda que vous vous rappelez sans doute. Il y a quelques vingt-neuf ans que j'entrai dans Ronda sur un cheval efflanqué qui me déposa mollement sur les cailloux qui pavent le pont qui traverse le ravin. Mais je n'en ai gardé nulle rancune.
Je trouve ici dans mon journal deux nouvelles qui pourraient avoir quelque influence sur mon voyage. L'une que le fils de la duchesse d'Albe est malade à Vittoria, l'autre que le' choléra esta Murcie. Ces deux motifs pourraient bien éloigner de Madrid madame de M... et alors je n'aurais plus à passer les Pyrénées. J'espère toutefois qu'il y a beaucoup d'exagération dans les deux nouvelles. Madame de M... qui est très poltronne avec ses filles, ne Test pas lorsqu'elle est seule, et si elle se déterminait à rester à Madrid, ce serait une raison de plus pour moi d'aller lui tenir compagnie, car probablement il y a une espèce d'émigration. Je me crois à l'abri du choléra pour l'avoir vu
216 UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MÛRUIKE.
très souvent, et notamment à sa première apparition où j'étais officiellement une des autorités chargées de le réprimer. Vous savez comme j'ai rempli ma tâche. Il m'a semblé que ce n'était pas la mort probable qui m'est destinée, et de plus qu'elle est assez douce. Enfin je suis seul au monde, et ma peau ne vaut pas grand'chose. Mais je ne partirai pas sans prendre vos commissions. J'ai été frappé de la ressemblance du Cotentin avec l'Angleterre. Le pays et les hommes sont les mêmes. A Cherbourg, j'ai trouvé beaucoup de très belles personnes, blanches, roses et sans expression. Je pense aussi que les jupons ne sont pas si amples ni si longs qu'à Paris ou à Londres. Adieu, madame, veuillez agréer tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
LMI
Madame,
Voilà le Tajo. Excusez les fautes de l'auteur, qui n'a plus d'yeux et qui a travaillé à
UNL CORRESPONDANCE INÉDITE DE MKIUiMÉE. 217
fin cette fois de profiter de l'occasion de la poste.
Je ne suis plus si content du second volume. 11 y a énormément de rabâchage, et la vieille dame devient bien aigre. Il faudrait des notes et il n'y en a que lorsqu'on n'en a pas besoin. L'auteur, que je présume être le fils de mon ancien confrère le marquis de Saint-A... se trouvait à un bal avec moi il y a bien longtemps. Nous regardions danser tous les deux la fille de la duchesse de G... qui, moins belle que sa mère, était cependant charmante, et qui dansait une contredanse aussi bien que mademoiselle Taglioni. (Ce n'est pas peu dire, car j'ai vu danser mademoiselle Taglioni à un bal chez elle, et je vous assure qu'elle était admirable, et qu'on ne sentait pas le moindrement (lu monde Tactrice dans sa façon de faire.) H parait que ma figure exprimait l'admiration. M. de Saint-A... me dit : « Est-ce que vous faites de la différence entre une femme qui est jolie et une autre? — Assurément. — Moi, je n'ai jamais pu y trouver de différence. » Il disait cela d'un air si candide, qu'on voyait bien qu'il ne disait que la vérité. Son père
était un homme d'esprit au contraire, très aimable et d'une politesse bienveillante qui me charmait. Ces deux qualités gagnent beaucoup à être réunies. Les notes du fils sont aussi niaises que celles de mon confrère M. Walckenaer sur les fables de La Fontaine : Lionceau, le petit d'un lion, etc.
Je vois par mon journal que le fils de la duchesse d'Albe est hors d'affaire. Quant au choléra, je ne sais qu'en penser.
Je viens de commencer la lecture d'un livre assez curieux. C'est un tableau du clergé séculier en Russie, écrit en russe, mais de l'autre côté de la frontière, par un prêtre russe, à ce qu'on dit. Cela est fort difficile à lire, parce que je suis obligé continuellement d'avoir recours au dictionnaire, et puis parce que l'auteur écrit avec une certaine emphase orientale particulière à la langue de l'Église dans son pays, mais cela est fort intéressant. On m'assure que cela est très vrai. Il est évident qu'il va y avoir un schisme en Russie. 11 y a déjà onze millions de sectaires. L'Église russe, comme l'Église anglicane, est une institution politique organisée par Pierre le Grand.
Si le pouvoir spirituel est enlevé aux tsars, le temporel en souffrira beaucoup. Nous aurons un protestantisme grec.
Adieu, madame, on vient me chercher pour me mener à l'Institut. Je ne veux pas tarder à vous envoyer ce mauvais croquis, car vous avouez que vous aimez la promptitude. Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MERIMEE
Mercredi.
15 août 1859.
Madame,
Autrefois j'ai su assez bien et en détail Thiitoire du schisme d'Orient pour en avoir souvent causé avec un grand théologien, mais j ai à peu près tout oublié. Il me semble que la querelle vint vers le ix^ ou x^ siècle lorsque Photius, que nous révérons parce qu'il nous a conservé des renseignements intéressants sur
les auteurs grecs, se querella avec le pape Nicolas sur le symbole. Les Latins avaient ajouté à cette phrase : « Nous tenons que le Saint-Esprit procède du Père et du fils ». Photius disait que c'était une impiété. Je crois que cette dispute se rattache à une autre plus ancienne sur la question de savoir si le fils était consubstantiel ou pareil au Père. En grec, les mois se ressemblent à un i près : Omoousios ou omoiousîos. Tout cela rentre dans les mystères. La grande distinction entre la croyance grecque et la latine, c'est que la première a été beaucoup plus tolérante et moins soucieuse de la puissance temporelle. En Russie, c'est la religion qui a empêché l'asservissement du pays aux Polonais vers 1612. Pierre le Grand, qui n'avait aucune croyance religieuse, voulut rendre le clergé russe encore plus docile qu'il n'était. Il destitua le patriarche et se fit le chef de la religion. II changea aussi la liturgie d'une manière notable. Ces altérations n'ont pas été toutes adoptées, et il y a toujours eu des protestations. La plupart des sectaires tiennent pour les vieilles pratiques antérieures à Pierre le Grand. D'autres ont adopté quelques-unes
UNE CORUESPONDANCE I NK D IT E DE MÉRIMÉE. 2-21
des opinions des puritains ; enfin il y en a qui font toutes les extravagances possibles et qui font même du suicide un article de foi. Le?; Grecs disent avec beaucoup de raison, je crois, qu'ils sont beaucoup plus près de la primitive Eglise que les catholiques. Les catholiques, d'un autre côté, disent qu'ils n'ont pas ajouté, comme on le leur reproche, mais qu'ils ont développé. D'ailleurs, en dépit de Bossuet, je ne trouve pas que les variations des églises réformées soient une preuve de la fausseté de leur dogme. Les catholiques ont, dans l'organisation de leur Église, un pouvoir interprétant. Il est clair que tant que ce pouvoir interprétant sera reconnu, on ne pourra l'accuser de division et de variations. On peut comparer l'Écriture à un recueil de lois, le Saint-Siège à la cour de cassation, on supplée toujours à l'insuflisance de la loi. Mais comment avoir une cour 'de cassation toujours composée de jurisconsultes habiles?
C'est assez, ce me semble, de trois pages de théologie. J'aurais mieux fait de vous parler de mon livre russe, qui me semble bien fait et qui m'intéresse. Mais il y a des choses encore
222 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMi^E.
plus intéressantes. Vous me faites venir l'eau à la bouche en me parlant de l'Ecosse et de la chance de vous y rencontrer. Malheureusement, je suis toujours dans la même incertitude sur mes voyages. Vous me reprochez de ne pas parler ouvertement et de détourner la conversation, dans les rares occasions où nous avons pu causer, I^was not cQvare of the fact. Mais il est possible. Alors cela a tenu sans doute à deux causes : ou bien j'ai craint d'être engagé sur un sujet pénible, sans avoir de soulagement ou de consolation à espérer. Quand on ne croit guère à la médecine, il ne faut pas parler de ses maladies. Mon malheur à moi c'est de connaître très bien les miennes et de les savoir incurables. Je vois avec peine que vous faites grand cas de Walter Scott. Je l'ai beaucoup aimé; maintenant, je ne puis le relire. Il a des rabâchages qui m'excèdent, et c'est un petit esprit et une nature basse. En littérature, c'est une manière de Gérard Dow qui peint merveilleusement une cruche, et qui n'a jamais su faire une figure. Dans le temps où les romans historiques sont revenus à la mode, il a exploité habilement ce genre bâtard et il a fait de détes-
tables disciples. Il a donné des idées fausses sur l'histoire, comme le Voyage du jeune Anacharsis a donné des idées fausses sur l'antiquité pour avoir mêlé le vrai et le faux. Puis il est d'une ignorance crasse. Dans un de ses romans, il fait mourir Tilly après Gustave-Adolphe, etc.
Adieu, madame, j'ai été bien mouillé à la revue. C'était très beau. Rien de plus extraordinaire que les Kabyles ; rien de plus drôles que les zouaves défilant avec toutes sortes de bêtes, notamment un chien savant habillé qui marchait en tête avec évidemment la conscience de son importance et le sentiment le plus vif de l'honneur du corps. 11 était curieux de voir toutes ces figures européennes de tant de teintes différentes passées uniformément à un même glacis, en opposition avec la teinte violet clair des turcos, teinte à laquelle ni la poudre ni le soleil ne peuvent rien ajouter. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages
PROSPER MÉRIMÉE
LTX
30 août 1859.
Madame,
C'est hétéroclite que je suis, non pas étéro ni clyle. Cela veut dire en grec que je penche autrement, que je suis un substantif dont la déclinaison est irrégulière. Hélas ! que voulez-vous? Je croyais avoir trouvé moyen de vous être agréable et de faire un compliment au catholicisme en disant qu'il avait dans son organisation un système de perfectionnement, et j'étais tout fier de ma comparaison avec la cour de cassation, qui vous indigne. Vous ai-je dit que les sectaires russes s'élevaient à vingt millions? Il n'y en a que onze millions. Je vous soupçonne d'apporter un peu d'enthousiasme dans les chiffres. Mais vous en avez pour tout, et je vous aime et je vous en admire davantage. Comment se fait-il que vous soyez ce que vous êtes, étant née en France et a3'ant vécu dans le monde? J'ai été enthousiaste, moi aussi, dans
ma jeunesse, mais il m'est arrivé ce qui arriva à un chat que j'avais ^élevé dans la persuasion que le mal n'existait pas. Il ne connaissait que le bien. 11 monta un jour sur les toits et revint avec la patte cassée, cent coups de griffes, et la robe déchirée. Depuis il fut prudent, méfiant et pessimiste, au demeurant un assez bon chat. Pour ma justification, je vous avouerai en outre qu'en vous parlant du chien Magenta, je cherchais à vous faire ma cour. Il me semblait que vous n'aimiez pas les grands côtés de ce régime. J'ai eu tort; pardon, mais je voulais vous plaire, je m'y suis mal pris. Cependant ayez un peu d'orgueil de cet aveu. Je ne crois pas qu'il y ait maintenant trois personnes à qui je me soucie de plaire.
Heureusement pour vous, on m'a interrompu en cet endroit de ma lettre, et si j'avais continué, vous auriez pu me croire encore enthousiaste. Je suis charmé de nous trouver si conformes d'avis au sujet de AValter Scott, Mais je voudrais bien savoir si vous êtes comme la plupart des femmes, ennemie de l'histoire véritable ! Savez-vous quelque gré à un homme qui lit de vieux papiers, de vieux bouquins,
interroge tous les témoignages pour arriver à la connaissance d'un fait? Lorsque j'ai cessé d'écrire, l'histoire était la seule chose qui m'intéressât encore en fait de littérature. Je vous soupçonne de ne pas aimer la vérité et de tenir à des illusions agréables. A côté de l'histoire vraie, le peuple, toujours poétique, en fait une romanesque qui a son mérite assurément, mais qui raconte les choses comme elles auraient dû se passer. Vous vous représentez Du Guesclin comme le prototype de la chevalerie. Seriez vous bien aise qu'on vous montrât en lui un profond politique, très dépourvu de préjugés, passablement avide d'argent, très spirituel et aimant la France au lieu d'aimer son seigneur et sa province ? Il fut, avec Charles V, le seul homme de son temps qui eût cette grande idée. Vous aurez lu que, lorsqu'il passa près d'Avignon avec les grandes compagnies, il pria le pape de lui donner cent mille francs ; que, sur le refus du pape, il se mit à piller ; sur quoi le pape mit un impôt sur les bourgeois d'Avignon et le lui donna. Ici le peuple espiègle et aimant à rire des gens d'église, a ajouté « que Du Guesclin ayant su l'origine de l'argent, avait
dit : Nous ne faisons pas la guerre pour les bourgeois d'Avignon, nous voulons de l'argent du Saint-Père et des cardinaux », et qu'il fallut en passer par où il voulut. J'ai trouvé une charte curieuse qui prouve que Du Guesclin prit l'argent sans demander d'où il venait. J'ai encore trouvé qu'il avait tiré immensément d'argent de Henri II, pour l'aider à renverser et à tuer le roi légitime D. Pedre, qui n'était pas beaucoup plus cruel que l'autre. J'ai raconté tout cela fort exactement et cherché à expliquer par quels raisonnements il avait agi. Ne préférez-vous pas la tradition à l'histoire et la poésie à la prose ?
C'est ce que vous faites pour la religion. Vous ne voulez pas admettre de doute ; vous ne voulez pas entendre parler des inconvénients; vous ne voyez que les grands et beaux côtés. Comme vous êtes grande, bonne et enthousiaste, tout est pour le mieux. Mais avec la fui, quand on l'a, et qu'on n'est ni grand ni bon savezvous ce qu'on fait? On invente l'inquisition comme Torquemada. On commence par faire brûler des Juifs, puis on finit par vouloir brûler tout le monde, et faire de la monarchie
de Charles-Quint le royaume de l'innocente Isabelle. Croyez que le doute a son bon côté, pratique, s'entend, pour cette vie. Voyez les bêtises et les horreurs des philosophes convaincus en 1793, contre-partie aussi vraie de la Saint-Barthélémy en 1572. Si mon papier ne me faisait défaut, je vous en dirais bien d'autres, mais je n'ai de place que pour vous prier d'excuser mon entêtement et vous offrir l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Je viens de retrouver un croquis que j'ai fait autrefois. Il ne tiendrait qu'à vous d'y voir une sainte Elisabeth changeant ses pains en roses, mais mon amour de la vérité m'oblige à vous avouer que c'est un portrait de la marquise de Ganges, celle que ses beaux-frères empoisonnèrent et assassinèrent assez mal au xvn*" siècle. Cela vient du couvent de Villeneuve près d'Avignon. Je vous le donnerai si cela peut vous être agréable. La susdite marquise peinte par Mignard est en habit de religieuse.
Je ne puis souffrir la princesse des Ursins, non plus que madame de Maintenon. Je viens de
lire les Mémoires de la princesse Daschkoff, qui n'apprennent rien et ne valent rien, c'est-à-dire qu'ils valent trente francs, grand dommage I
Paris, 5 septembre 1859,
Madame,
Je suis au contraire enchanté de vos opinions sur l'histoire et la vérité historique. Je n'aurais pas cru que vous allassiez si loin dans la bonne voie. Je ne puis m'empêcher seulement de trouver que vous tenez encore un peu trop aux illusions. Remarquez bien que l'histoire vraie ne démolit jamais un grand homme. Elle ne change pas en petit ce qui passait pour grand ; elle explique seulement. Henri IV, par exemple, que vous voulez qu'on respecte, sera toujours un des plus grands rois que nous ayons eus. Cependant on ne peut dire que ce fût un bon homme, ni surtout qu'il fût franc. Il reste
un des plus habiles politiques, et un des hommes les plus spirituels de notre pays, et, de plus, ce qui est plus important, un de ceux qui ont le mieux compris et préparé les destinées de la France. Il y a en lui quelque chose de très séduisant; c'est le caractère aventureux qu'il devait à sa nature gasconne et à son éducation. Il se mettait très souvent dans de très mauvais pas, sûr de s'en tirer ensuite à force d'esprit. N'avez-vous pas connu des gens de ce caractère? Ce sont les plus aimables.
Je pars ce soir pour Tarbes, où je resterai une semaine. Je serai à Paris du 12 au 15, où j'espère que vous serez encore, et que nous pourrons faire une visite aux couronnes wisigothiques, si le cœur vous en dit. Cependant, pour le cas où vous ne feriez que traverser Paris, je vous envoie la marquise de Ganges en religieuse. Si elle vous paraît immorale ou trop laide, faites-en un autodafé. Je ne me suis pas bien expliqué pourquoi ce portrait se trouve dans la sacristie du couvent des religieuses à Villeneuve, à côté du Couronnement de la Vierge attribué au roi René. Peut-être la marquise était-elle une des bienfaitrices dudit couvent.
UNE CORRESPONDANCt; INÉDITE DE MÉRIMÉE. 231
Ce qui m'a toujours fâché c'est que ses beaux frères n'aient pas été pendus.
J'irai en Espagne à la fin de septembre, et je suis dans de p;rands embarras au sujet de la roule à suivre. J'ai peur de la mer et du golfe du Lion, dont j'ai fait une mauvaise expérience il y a quelques années. D'un autre côté, on me dépeint la route d'Irun à Madrid comme quelque chose d'atroce. C'est celle que j'ai parcourue souvent, mais qui n'a pas été réparée. Enfin sai^à lo chs sarà. On devient tous les jours plus douillet, et vous avez bien raison de regretter le bon temps où l'on voyageait à cheval et où une grande princesse s'en allait d'Espagne en Flandres sur son palefroi sans crainte de se casser en route. Mais comme toutes ces belles dames devaient être sales! Je crois que c'est cette considération qui m'a empêché de trouver du plaisir à lire l'Arioste. J'entends dire à quantité de gens en qui j'ai confiance que c'est admirable. Je serais charmé qu'il ne vous plût pas, parce que j'ai confiance en votre jugement, en matière de poésie surtout. Voici une chose qui m'étonne : pourquoi les femmes, qui ont tant d'imagination, ne
232 UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MKRIMÉE.
sont-elles pas poètes? Il y a bien Sapho, qui a fait la plus belle ode connue, quoique très immorale, mais ce n'était pas plus une femme que la vivandière des zouaves qui a tué tant d'Autrichiens. Nous avons donné le prix de poésie cette année à une demoiselle qu'on dit très maigre. Plus maigre encore était son œuvre. Vous avez raison de dire que la tâche de M. Yillemain était bien difficile. Une des premières difficultés, c'est de lire les œuvres des lauréats, et il faut avoir la vie dure pour pouvoir en dire quelque chose. Je vous quitte pour faire mes paquets, madame. Je charge la marquise de vous présenter tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 10 septembre au soir.
Madame,
Il ne faut pas dire di mais de Abranles. Mondonede est une ville, ou soi-disant telle, en
Galicie, et à moins de trouver un porteur d'eau retournant de Madrid dans ses foyers, je ne sais trop comment on pourrait envoyer le petit paquet à son adresse. Ce qui me paraît beaucoup plus facile, c'est d'adresser cela à la Gorogne par les bateaux à vapeur de Bayonne, qui font le service des dépêches. Si vous approuvez ce système, veuillez m'en faire part avant le 27 de ce mois. Je pourrai au besoin recommander le livre au consul de France.
La Victoire de Brescia est une Victoh^e, comme ses ailes le témoignent. La Vénus de Milo est une grande divinité, peut-être une Vénus victorieuse. La Victoire de Brescia est un des plus beaux, sinon le plus beau bronze antique qu'on connaisse, et d'une conservation incroyable. Il n'y a qu'un bout d'aile cassé, encore l'a-t-on retrouvé, mais non ressoudé. Contre l'ordinaire des bronzes antiques, couverts de pièces appliquées au marteau, celui-ci est fondu avec une habileté rare. On Ta trouvé au lieu même où la statue est exposée, dans un temple d'Esculape, avec une inscription au nom de Vespasien. Il y avait autour de la statue, tombée de son piédestal et couverte
de cendres, une douzaine de bustes, dont quelques-uns très curieux. On a couvert le temple avec un toit moderne et on en a ftiit un musée. Les Brescians n'avaient pas voulu laisser mouler leur statue jusqu'à présent. De plus, les Autrichiens avaient voulu l'emporter, mais les Français sont entrés dans la ville avant qu'on eût scié la tige de fer qui maintient la statue sur son socle, en sorte que les barbares n'ont eu que le temps de prendre leurs jambes à leur cou, sans rien emporter. Si j'avais été le général français qui est entré à Brescia, j'aurais laissé emporter la statue, puis je l'aurais reprise, et gardée, bien entendu. C'est déjà beaucoup d'avoir un moule.
Je suis charmé que la marquise de Ganges vous plaise. On dit, à Yilleneuve-lès- Avignon, que ce portrait est de Mignard. Je ne le garantirais pas. Il a un peu souffert du soleil. A présent on en a un peu plus de soin. Dans le même couvent, il y a un Couronnement de la Vierge attribué au roi Bené, selon moi trop beau pour venir d'une main royale. Mon aquarelle est beaucoup trop noire, comme tout ce que je fais, dont j'enrage.
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉllIMÉE. 233
Je voudrais bien ne pas avoir à répondre à une autre partie de votre lettre, parce que nous n'allons plus nous entendre. Il y a deux façons de croire : l'une fondée sur des présomptions contrôlées par une critique raisonnée ; l'autre ne s'appuie que sur un sentiment intime. Produire ce sentiment sans avoir recours à la raison, est une faculté ou un don que tout le monde n'a pas. Je comprends très bien ces paroles : « Cherchez et vous trouverez », mais je ne les crois pas applicables dans mon cas. Si l'on applique à l'histoire religieuse les règles ordinaires de la critique historique, l'authenticité de la tradition sera encore moins croyable que le récit de Tite-Live des premières années de Rome. Quiconque lira la Bible comme un livre ordinaire, sans croire a priori, n'}^ verra qu'une compilation très ancienne, remplie des défauts et des beautés de la littérature orientale. Le Nouveau Testament, à part la légende biographique, se distingue de tous les livres antiques par une admirable morale, présentée du côté pratique et s'adressant à tout le monde. C'est le résumé des meilleurs principes, jadis réservés par les philosophes grecs pour un
petit nombre d'adeptes, maintenant mis à la portée de tous les hommes sans exception. Il me paraît évident qu'il n'y a pas de meilleure règle de conduite à suivre, quelque doute qu'on puisse avoir d'ailleurs sur l'origine du livre.
En toute occasion, il est extrêmement difficile d'acquérir une conviction, du moment qu'on n'a pas la foi et qu'on applique à tout les mêmes règles de critique. Malheureusement dès qu'on arrive à chercher le fond des choses, on se trouve presque aussitôt dépourvu de tout moyen de critique. Il est trop évident qu'il y a quelque chose en ce monde qui nous échappe et que nous ne pouvons pas comprendre. Si dans une autre planète, il existe des êtres possédant six sens, il nous serait impossible, faute d'un sixième sens, de comprendre le leur, car pour le comprendre il faudrait l'avoir. Pour comprendre les choses surhumaines, il faudrait avoir une nature surhumaine. Nous sommes donc réduits, soit à nous contenter d'une explication, qui n'est en général qu'un mot incompréhensible, substitué à une idée incompréhensible, ou bien à demeurer dans le doute. On a
écrit des milliers de volumes sur les propriétés de l'aiguille aimantée, mais depuis que l'aimant est connu, on n'a pas avancé d'une ligne dans la connaissance de la cause du phénomène. Si nous ne pouvons comprendre le plus simple des phénomènes que nous avons sous les yeux, pouvons-nous espérer de deviner des problèmes bien plus compliqués qu'il ne nous est pas même possible d'examiner? On m'a donné à lire dernièrement un livre très curieux d'un astronome anglais sur les nébuleuses. Ce sont ces taches blanches qu'on voit dans le ciel par une nuit sereine. Lord Ross a construit le plus grand télescope connu avec lequel, au lieu d'une tache blanche, on aperçoit des myriades d'astres. Chacun de ces astres est un soleil, beaucoup [)lus gros que le nôtre, et probablement le centre d'un système. Au delà de ces astres, il est iirobablc qu'on en voit beaucoup d'autres, car il n'y a presque pas de place dans le ciel, où, avec un bon instrument, on n'aperçoive, soit des astres, soit des lueurs qui font présumer des astres. Il y en a quelquesuns dont la lumière met dix mille ans à venir à la terre, à raison de trente-deux millions de
lieues par sept minutes. Comment nous, qui occupons une des plus petites places dans un des plus petits systèmes, pourrions-nous jamais parvenir à comprendre la cause de tout cela? Et s'il fallait employer à cette occasion les règles ordinaires de la critique, ne pourrait-on pas présumer que les explications données sur cette terre à nous, étant uniquement applicables à ladite terre, sont par cela même fort suspectes? Nous sommes une cinquième roue à un carrosse et nous prétendons que ce carrosse roule pour nous.
J'en aurais long à dire sur la propreté des belles dames d'autrefois. C'est une mode moderne, comme beaucoup d'autres, renouvelée des Grecs. Êtes-vous allée à Versailles ? Avezvous lu Dangeau et Saint-Simon ? Louis XIV se faisait faire la barbe deux fois par semaine. Il n'est pas prouvé qu'il ait pris un bain dans sa vie. Il se lavait les mains avec un peu d'espritde-vin. Je m'arrête parce qu'il ne faut pas tout dire, et que cela n'empêche pas qu'il ne fût un grand roi. Il y a dans Brantôme cette phrase : « J'ai connu beaucoup de gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de
UNE COllRESPONDANCr; INKDITE DE Ml':iVIMÉE. 239
soye, prioient leurs dames et maîtresses de les porter devant eux quelque huit ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoieut en très grand vénération et contentement d'esprit et de corps. »
iV. B. Que la cour de France était alors la plus propre de l'Europe, sauf peut-être celle du Sultan, qui, en sa qualité de Turc, nous était probablement supérieur en ce point.
PROSPER MÉRIMÉE
Madrid, casa de la Ex"'' S^ del Jlonlijo 22 octobre 1859.
Madame,
Il m'a été impossible d'aller à Madrid par Bayonne, toutes les places du courrier et des deux diligences étaient prises jusqu'à la fin de ce mois. Force m'a été de m'embarquer pour AlicantC; où je suis arrivé après une longue et très ennuyeuse navigation. De là je suis allé
en chemin de fer jusqu'à la porte de Madrid, et j'en suis reparti pour Carabanchel. C'est là qu'est mon principal établissement, attendu qu'on se figure être à la campagne et que la campagne a quelque chose de bon à la fin d'octobre, à trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer; mais je vais et viens, et c'est de Madrid que je vous écris. Ma première visite a été au portier du duc d'Abrantès, lequel m'a dit que M. Rubinos était encore de ce monde, sur quoi je lui ai remis lettre et livre. J'espère qu'il trouvera moyeu de l'envoyer à votre ami le chanoine. J'ai trouvé ici bien des changements. La civilisation y fait des progrès très considérables, trop considérables pour nous autres amateurs de la couleur locale. La crinoline a absolument dépossédé l'antique saija, si jolie et si immorale. On s'occupe beaucoup de la bourse et on fait des chemins de fer. Il n'y a plus de brigands et presque plus de guitares. Mais ce qui est bien plus triste, c'est que les jeunes personnes que j'avais laissées avec des tailles à la main, comme dit Henri IV, ont pris un embonpoint déplorable. Quelques-unes ont profité de quatre
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 2il"
ans d'absence pour se marier et avoir trois enfants. Lundi dernier, je suis ailé au Musée, d'oii aux taureaux. Les Raphaëls sont restés toujours admirables; les taureaux ont dégénéré. Nous en avons mis un à la porte, tant il était bête, ne sachant ce qu'on lui voulait, mais bien déterminé à ne faire de mal à personne. Les autres n'ont pas montré beaucoup plus de courage. Il n'y en a pas un seul qui se soit jeté franchement sur le matador. Dans le bon temps, c'était tout autre chose. Cependant il y a eu tant d'entrailles de chevaux mises à l'air, et tant de sang répandu que je suis resté deux jours sans manger de viande.
Vous seriez contente de l'esprit public espagnol. La guerre contre le Maroc est accueillie avec enthousiasme. Il me semble être au temps des croisades. Ce qu'il y a de malheureux, c'est que les modérés, et même vos amis les légitimistes s'abstiennent de ces sentiments généreux, annoncent des revers, et tâchent par tous les moyens de s'opposer à la guerre. Il y a une espèce de fatalité qui pousse les oppositions aux bêtises. Il sufiitque le gouvernement qu'on n'aime pas ait une bonne idée pour qu'on
la reçoive mal, et comme le ministère est vicalvariste et progressiste, c'est-à-dire comme il est le ministère, l'opposition le combat, et se perd dans l'opinion. Tant pis pour lui! Les Anglais aussi ont fait, dit-on, des efforts pour empêcher la guerre, ce qui les rend particulièrement odieux en ce moment. Les militaires annoncent qu'ils prendront Gibraltar en revenant de Fez. Je ne les en empêcherai pas.
Que faites-vous, madame, en ce moment?
Si j'en crois le froid et la pluie qu'il fait ici, vous ne devez pas avoir beau temps en France. Je vous écris à Paris à tout hasard. Il me semble qu'un château féodal en Touraine doit être un peu lugubre à la fm d'octobre. Les feuilles qui tombent me rendent triste. Voilà pourquoi Cannes me plaît tant. Il n'y a que des feuilles qui durent. C'est dommage que l'on ne puisse emporter tous ses amis dans cette terre de promission. Je pense qu'on m'y a retenu un appartement pour les plus vilains mois de l'hiver, et je commence à songer au retour. Dans une vingtaine de jours, je me remettrai en route pour le nord, c'est-à-dire pour la Provence, beaucoup plus chaude que
Madrid. Si je passe quelques jours de suite à Madrid avant mon départ, j'espère vous rapporter un croquis du Musée. Malheureusement mon hôtesse est très éprise de la campagne et ne se dispose pas à revenir à la ville. Lorsque j'y vais, il est tard, et il faut revenir de bonne heure. Adieu, madame. Je ne vous ai pas donné des nouvelles de mij precioiis self. L'animal est très bien portant: le moral à cent degrés au-dessous de zéro, mais meilleur qu'en France cependant. Lorsqu'on est en voyage, on ne A'oit jamais plus loin que le bout de son nez; et c'est bon.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Madrid, 7 novembre.
Madame,
Comme je passe ma vie à la campagne et que je ne vais guère à Madrid qu'en visite, je
n'ai pas pu travailler au Musée. Je voudrais bien pourtant en rapporter quelque chose. Je suis plus sensible que je ne pourrais dire aux prières que vous avez faites. C'est une preuve d'affection qui me touche d'autant plus que je ne suis pas gâté sous ce rapport. Quant à la ])rière que vous me conseillez de faire, je la ferai si cela vous fait beaucoup de plaisir, mais exactement comme je remplirai la commission que vous m'avez donnée. Si je croyais aux prières, ce n'est {tas à la Vierge que je les adresserais. Je ne puis me représenter Dieu comme un souverain qui accorde des faveurs à la sollicitation de ses proches. Le culte de la Vierge serait pour moi une grande objection contre le catholicisme, si je n'en avais d'autres. Cela me paraît tout bonnement une superstition et un sacrifice fait aux idées populaires du paganisme. Je vous dis cela, bien que je craigne que cela ne vous fasse de la peine, mais parce que je me crois obligé de vous dire la vérité sur moi. Je pense très souvent à Dieu et à l'autre monde, quelquefois avec espérance ; d'autres fois avec beaucoup de doutes. Dieu me semble très probable, et le commencement
UNE CORRESPONDAXCF, IXKDITP: DE MÉRIMÉE. 24o
de l'Évangile de saint Jean n'a rien qui me répugne. Quant à l'autre monde, j'ai bien plus de peine à y croire. Il m'est bien difficile de n'y pas voir une invention de la vanité humaine. Ma principale objection que je voudrais voir résoudre est celle-ci. Depuis que je m'observe, mon âme a changé très souvent. Il est certain que je suis absolument différent de ce que j'étais autrefois. Si je vis longtemps, mon âme s'affaiblira de plus en plus en même temps que mon corps. Un jour ne deviendrat-elle pas ce qu'était ma force à vingt-cinq ans, mon intelligence d'hier ? Ai-je été jamais libre de faire bien ou mal? C'est encore une question tourmentante. Comme juré, je n'hésiterai jamais à condamner un homme qui a commis un crime. Si j'avais à donner ma voix au Jugement dernier, ce serait tout autre chose. Cet homme est bête, il a une organisation passionnée, il n'a eu ni éducation, ni bons exemples. Est-il réellement responsable de ce qu'il a fait? Je rencontre un loup et je lui tire un coup de fusil. Je fais bien, parce que ce loup peut me manger ou en manger d'autres. Mais est-il coupable de manger les petits enfants,
ayant des dents canines et étant organisé pour vivre de chair crue? Je m'arrête, car je suis d'humeur sombre aujourd'hui.
Je ne sais si je vous ai raconté notre excursion dans la Manche, à deux ou trois lieues du Toboso, pour voir un vieux château de l'Impératrice. J'y ai trouvé trois demoiselles assez gentilles qui n'avaient jamais vu Madrid et qui dansaient des manchegas en remuant les bras comme on les dansait probablement sous Philippe II. J'ai passé quatre jours en plein moyen âge : malheureusement il faisait un temps gris et froid et j'ai eu des crampes d'estomac toutes les nuits, de plus un rhume abominable. J'ai fait connaissance avec un chanoine assez instruit et assez aimable et j'ai mangé trente-cinq espèces de confitures et de gâteaux faits par des religieuses dont la comtesse est la patronne.
L'enthousiasme guerrier va toujours croissant. Les volontaires abondent, et les grands seigneurs font des dons patriotiques comme on n'en fait plus chez nous. Les dames fabriquent de la charpie et vous demandent vos vieilles chemises. Tous les jeunes gens vont en Afrique
et les demoiselles ne peuvent plus danser. Je crois que je vais être obligé d'aller à Paris pour deux ou trois jours vers le 20 de ce mois. Cependant je suis toujours irrésolu, attiré d'un côté vers Paris, de l'autre vers Cannes, où il paraît qu'il y a du soleil. Ici il y en a depuis deux jours seulement et le ïage a son sourcil, c'est-à-dire un petit nuage blanc qui est mauvais signe.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Vous savez que Mary se marie, que i^I. Gh... revient et qu'Edouard reste à Paris.
Novembre 1859.
Je vous accorde sans peine que pour croire il n'est pas besoin de preuves. Il suffit d'une
disposition particulière de l'esprit. Cette disposition existe plus ou moins fortement chez tous les hommes. Chez un petit nombre, elle est constante ; chez la plupart, elle est transitoire. Par exemple, la passion fait croire quelque chose sans démonstration. Puis, quand la passion cesse, la raison critiqne la croyance et elle s'efface. Il est très probable que ceux qui croient toujours sont plus heureux que les autres. Mais, encore une fois, comment croire sans passion ? Pratiquement parlant il me semble que le doute a moins d'inconvénients que la croyance. Il n'y a rien de plus terrible qu'un homme convaincu quand il est logicien et qu'il part d'une donnée fausse. Un des hommes les plus convaincus qui aient existé me paraît être Philippe II, et je le tiens pour le plus abominable tyran et l'homme qui a fait le plus de mal à son pays. Il raisonnait juste, et jamais la conséquence d'une de ses convictions ne l'arrêtait, quelque horrible qu'elle fût. Lisez, je vous prie, dans Prescott ou dans Gachard, l'histoire de Montigu}- : c'est une des plus curieuses qui se puissent trouver.
Vous avez probablement raison de dire que
les massacreurs de la Saint-Barthélémy n'étaient pas de bons catholiques, et vous ne savez pas que, dans ma jeunesse, j'ai été honni pour avoir imprimé que ce massacre était une émeute populaire comme les Vêpres siciliennes. Mais cela n'a pas empêché que la cour de Rome, qui n'y avait pas pris part, ne louât le fait et ne ftt frapper à cette occasion une belle médaille. Cela ne prouve pas que le pape fût cruel. Je ne le suis pas, et j'étais bien aise que nos canons rayés tuassent beaucoup d'Autrichiens. En 1572, on ne distinguait pas encore très nettement la différence qu'il y a entre tuer en bataille ou en guet-apens. Les catholiques fervents se félicitèrent de la Saint-Barthélémy parce qu'ils croyaient que c'en était fait de l'hérésie. S'il n'y avait pas eu d'autres protestants que ceux qui périrent alors, et s'il était certain que de leur sang il n'en naquit pas d'autres, un logicien catholique serait obligé d'approuver la mesure de rigueur prise le 24 août. Je ne veux pas traiter un point qui m'entraînerait trop loin, et je suis déjà fâché d'en avoir tant dit. Je crains de vous faire de la peine, ce qui m'en ferait à moi.
2o0 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
Avila est une petite ville de la Vieille-Gastille, pas très loin de Guisando où il y a des taureaux de pierre élevés par les Geltibériens. J'y fus mangé jadis par beaucoup d'insectes, mais je ne me rappelle pas de tableau ayant appartenu à sainte Thérèse. J'ai connu quelquesuns de ses parents, entre autres le général Aîava, qui avait sa robe. On m'a dit qu'il existait des portraits de sainte Thérèse, mais je n'en ai jamais vu. Je m'informerai à Madrid de la Vierge et des portraits, mais je ne vous promets pas d'aller à Avila en cette saison. C'est au pied des montagnes, et il doit déjà y faire très froid. Si vous avez quelque chose à me commander à Tolède, j'irai sans doute y faire une visite. Il y avait là un chanoine, le Père Gijon, homme très aimable, qui m'a fait voir plusieurs fois toutes les merveilles de la cathédrale, entre autres les bijoux de la Vierge. Il y a des bracelets en or, perles et émail blanc, donnés par Charles-Quint, qui sont admirables. Je voudrais que nos orfèvres les eussent à leur disposition pour apprendre leur métier. Adieu, madame, pardonnez-moi mes doutes, mes entêtements et le reste. Je vou-
(Irais bien me convertir si vous en aviez plus d'affection pour moi, et si je ne croyais par qu'avant tout vous estimez la sincérité. Voilà pourquoi je me montre à vous tel que je suis. Croyez au moins que je suis bien sensible à l'intérêt que vous avez pour moi et que j'y pense souvent quand je suis triste, comme à une consolation.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Le château d'Arteaga est en Biscaye, ou plutôt en Guipuzcoa. C'est une des seigneuries de l'Impératrice, qui l'a fait réparer. Je ne sache pas qu'on y ait découvert quelque chose. Je suis allé à Saint-Sauveur l'autre jour et j'y ai reçu une forte perruque pour avoir mal parlé du duc d'Albe et de ses vivacités à l'égard du comte d'Egmont. L'Empereur a un chien des Pyrénées que je voudrais vous faire voir. Il est grand comme un àne. J'ai bien ri des obligations sénatoriales du mari d'Anastasie. Vous avez bien raison de dire qu'il serait précieux à garder dans un coffre pour l'interroger quand
2d2 une correspondance inédite de MÉRIMÉE.
on en aurait affaire ; mais c'est que quand il commence il ne finit pas.
PROSPER MÉRIMÉE
Cannes, 27 décembre 1859.
Madame,
Il y a je ne sais combien de jours que je veux vous écrire, mais j'avais pris une de mes grandes résolutions de n'écrire de lettres que lorsque j'aurais fini un article nécrologique dont je ne pouvais venir à bout. En partant de Paris, j'avais appris la mort d'un de mes amis et confrères, M. Lenormant. Nous n'avions pas une idée en commun peut-être, mais c'était un excellent homme qui avait toujours été bienveillant pour moi. Sa femme m'a prié de parler de lui dans un journal. Cela m'a semblé singulier, mais je ne pouvais refuser. J'ai donc griffonné pendant plusieurs jours sans pouvoir faire quelque chose de tolérable. Il me semble que j'aurais pu vous dire dans une lettre tout
le bien que je pensais de lui, mais il faut tourner cela pompeusement pour le public, et cela m'a mis au désespoir. Enfin, j*ai envoyé à Paris un nombre suffisant de pages dont je suis très mal satisfait.
M. Lenormant s'est converti sous mes yeux, et voici comment. Nous étions ensemble en Grèce, allant aux Thermopyles et descendant un ravin très roide à pied, tenant nos chevaux par la bride. Nous vîmes tout à coup, sur la crête de la pente opposée dudit ravin, un homme qui, malgré l'escarpement et les rochers, allait courant comme s'il tombait. Il avait pourtant un grand manteau blanc, un long fusil et un daim mort sur les épaules. Il fut au fond du ravin avant nous et là nous nous rencontrâmes. Je lui demandai s'il voulait nous vendre son daim. Il me répondit : « Je veux le manger avec mes amis. » Cela se dit en grec : tous flous mou. Ce mot de filous me fit rire, car cet homme avait très mauvaise mine. Il disparut dans les broussailles en un bond ou deux. Au moment de remonter à cheval, M. Lenormant me demanda ce que je pensais de cet homme. Je lui répondis qu'il m'avait
tout l'air de Samiel le chasseur sauvage. — Non, dit-il, je crois que c'est le diable. — C'est très probable, lui dis-je, et je partis en avant avec Ampère. Au bout d'un instant, surpris de ne pas entendre de pas de chevaux derrière moi, je me retournai et je vis M. Lenormant par terre, avec l'épaule démise. C'était très loin de tout secours ; nous le portâmes comme nous pûmes dans un village, et il se passa deux jours avant que nous puissions trouver un médecin. Pendant ces deux jours il resta à peu près seul dans le village, et plus tard, il a dit qu'il avait employé son temps à réfléchir et qu'il s'était converti. Il a raconté depuis, dans son cours, qu'il avait vu le diable et moi aussi. C'était un grand savant et un aimable homme. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour que son fils obtienne une place à la Bibliothèque.
Nous avons eu notre hiver à Cannes, terrible aussi, bien que fort différent du vôtre. Trois ou quatre jours de gelée, puis une mer horrible, qui a emporté le parapet de la jetée de Cannes. Après cela, le beau soleil est revenu, et nous sommes en plein printemps.
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 2oO
Aujourd'hui j'ai fait une longue promenade sans paletot, et j'ai dessiné en plein air jusqu'après le coucher du soleil. Je suppose que vous êtes en plein dégel, et qu'on ne voit pas la maison de son voisin à trois heures du soir. Je ne suis pas beaucoup mieux portant que je n'étais en partant, mais cependant je respire un peu mieux que lorsque j'étais en Espagne. A propos, avez-vous reçu des nouvelles de votre chanoine et du livre que j'ai remis à un M. Rubinos, majordome du duc d'Abrantès?
Je suis ici avec les deux Ch... Le père se croit plus malade qu'il n'est. Je le trouve fort nerveux, toujours préoccupé de l'accident qui lui est arrivé et craignant un peu trop le vent et la fatigue. Le fils, qui s'ennuie horriblement ici, est un vrai modèle de tendresse filiale. Il a soin de son père à chaque instant et fait tout ce qu'il peut pour l'amuser et l'intéresser. Nous avons encore deux dames russes dont une fort jolie, et une autre qui a une maison agréable et du thé jaune. Avec lord Brougham et sa belle-sœur qui parle trois fois plus que lui, voilà toute notre société. Pour moi, la seule que j'aime c'est la plage ou la
:2ot» UNE CORRESPONDANCE INEDITE DE MERIMEE.
montagne. J'ai pris Paris en grippe, et bien que j'aie encore du temps devant moi avant d'y retourner, je n'y pense qu'avec une espèce d'horreur. L'idée de s'habiller après le dîner m'est toujours pénible, et je jouis de penser que cet ennuyeux commencement d'année se passera dans la campagne, sans obligations officielles ni habit doré. Je crois qu'au fond cela annonce que je suis devenu bien vieux. Je m'en aperçois chaque jour davantage. Il y a dans une fin d'année quelque chose de très désagréable : c'est la revue qu'on fait involontairement de cette année. Qu'ai-je fait? Rien. Et j'ai vieilli, et c'est à peine s'il me restera quelques souvenirs de cette année-là qui a passé si vite. Je m'étais promis il 3^ a longtemps de savoir tous les ans quelque chose de plus, et je trouve que j'ai oublié bien plus. Hélas 1 hélas! pourquoi le temps passe-t-il si vite, et si peu comme on voudrait? Voilà bien des lamentations, madame, qu'il faut pardonner à un pauvre vieux garçon qui n'a guère dormi cette nuit et à qui les battements des vagues ont donné l'insomnie la plus mélancolique. Vous devez me regarder comme un Gascon.
i;.\E CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMKE. 257
Je vous avais promis un croquis du musée de Madrid. J'ai fait ce croquis et c'est un tour de force, car à vingt-cinq pieds de distance il rappelle assez bien la couleur de l'original, mais cela n'est plus compréhensible quand on le tient à la main. J'ai donc rapporté de Madrid une lithographie du tableau, et avec cette lithographie j'ai retrouvé les formes de l'original, la couleur avec mon croquis. Malheureusement j'ai été invité à Gompiègne et n'ai pas eu le temps d'achever mon œuvre. Vous ne l'aurez que trois jours après mon retour à Paris, c'est-à-dire au commencement de mars. Vous me demanderez pourquoi je ne l'achève pas à Cannes? C'est que c'est collé sur une énorme planche qu'il était impossible de transporter. Enfin, si cela s'achève comme je l'ai commencé, cela sera presque aussi bien dans son genre que le mouchoir de Nipi, qui a excité votre hilarité.
Je suis à me demander s'il existe un lieu où l'hiver ne se fasse pas sentir. On me parle de ri'gypte au delà des cataractes, mais il faut huit jours de mer et je ne sais combien de temps en barque sur le Nil pour y arriver. D'ailleurs
258 UNE COnRESPONDAXCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
j'ai une aversion très prononcée pour les hiéroglyphes el ies antiquités égyptiennes toutes jetées dans le même moule. L'esprit de suite des ouvriers égyptiens avait quelque chose de tuant pour la pensée. On me dit qu'on ne connaît pas de vers dans leur langue. Ils ont vécu des milliers d'années sans imagination. Avez-vous lu le roman traduit par M. de Rougé? Il n'y en a guère non plus. Adieu, madame, je me trompais tout à l'heure en accusant les vagues. C'est la pensée de deux articles à faire qui me tenait éveille. Gardezvous des gens de lettres ! J'ai appris ici la mort de ce pauvre lord Holland, et je suis très inquiet de son testament. Il disposait absolument de sa fortune, et je ne sais s'il aura pensé à sa femme.
Veuillez agréer, madame, tous mes vœux pour la nouvelle année et l'expression de tous mes tendres et respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 2o9
Cannes, 8 février 1860.
Madame,
Le tableau de Velasquez, dont je vous ménage la surprise, est un Couronnement de la Vierge. La singularité, c'est qu'il n'y a que du rouge et du bleu, mais les deux couleurs sont dans une harmonie délicieuse, dans l'original s'entend. Je ne parle guère de foi à Edouard Ch... et je ne le pervertis pas : vous l'avez déjà perverti. Je veux dire que les charmes des salons de Paris l'ont séduit au point que, sans eux, il ne croit pas qu'on puisse vivre. Nous avons ici un baron Bunsen, Allemand et même Prussien, qui a été ministre de son pays à Rome et en Angleterre pendant nombre d'années. Il nous prête des livres, c'est-à-dire les siens. J'en lis un en sept volumes sur les origines du christianisme. Il y a une érudition immense et un fatras abominable. C'est en anglais ou plutôt en baragouin. A l'exemple
de la plupart de ses compatriotes, il est extrêmement affirmatif et peu logique. Il fait des dissertations à perte de vue oii il substitue des mots aux idées et embrouille tout ce dont il parle. Il est violemment anlipapiste. Il se dit chrétien et est, je crois, panthéiste à son insu. Son galimatias m'amuse cependant, grâce à la partie historique oi^i il y a de bonnes recher-^ ches. Il a retrouvé et traduit du copte et du grec des règlements des premières communautés chrétiennes, faits vers le ii" siècle de notre ère, qui m'ont beaucoup intéressé. La prétention des protestants et surtout des Allemands, c'est que leurs croyances sont celles des premiers chrétiens. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour concilier les textes avec la raison que le Père Canaye avait tant en horreur, mais je trouve qu'ils en usent bien lestement avec les textes. Je me suis fait donner autrefois des leçons de théologie par un chanoine de Saint- Thomas de Strasbourg, grand luthérien, qui me prouvait que saint Jean était arien.
Vous m'avez envoyé un très joli paysage qui représente, je pense, Cannes, telle que vous vous la figurez. C'est Cannes au xv^ siècle. Les
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMTE. 2<il
Cannais ont depuis longtemps quitté leur montagne et la protection du château pour s'étendre le long de la mer. C'est maintenant une rue d'une lieue de long bordée des fantaisies architecturales les plus grotesques qui puissent venir à l'imagination d'un Anglais. Ici les Anglais dominent. Ils ont acheté tous les jolis endroits et les ont gâtés avec des châteaux gothiques ot des cottages baroques. Cannes a encore cette singularité qu'elle renferme une quantité d'églises dissidentes extraordinaire pour sa population. Nous avons une chapelle écossaise, une anglicane, une méthodiste, une protestante calviniste et une vaudoise^ ce qui ne se trouve pas ailleurs, et ce qui m'a appris qu'il existait encorejdes Vaudois. Elle est à côté de chez moi et on me dit qu'il y a dans la partie montagneuse du département un certain nombre de villages Vaudois, ce qui montre que les moyens de rigueur ne sont pas trop bons pour l'extirpation des hérésies.
J'ai appris que le Père Lacordaire était mon confrère. Je ne sais trop pour qui j'aurais voté si j'avais été à Paris, mais il me semble que, si j'avais l'honneur d'être moine et prédicateur,
je ne serais pas académicien. Savez- vous qu'il va devenir bien difficile de trouver du gibier académique, et je pense souvent à la peine qu'on aura à me remplacer. Cependant je crains que la nécessité ne s'en fasse sentir bientôt. Je me sens saisi par la vieillesse. J'ai depuis quinze jours un rhumatisme à la hanche pour avoir dessiné dans une gorge avec un vent glacé sur le dos. ISel cuor più non mi sento bel fior di gioventù. Je me résigne, mais mal. Ce qui me fait plus de peine que je ne saurais dire, c'est que je no crois pas que je voulusse revivre les années de ma jeunesse, peut-être même quand on m'offrirait de profiter de mon expérience pour les emplo^^er mieux que je n'ai fait.
Il m'est arrivé ici une chose singulière. Depuis cinq ou six ans j'étais poursuivi par un fantôme, ou pour parler moins poétiquement j'avais un souvenir (non pas un remords) qui me rendait très malheureux. Je me suis aperçu l'autre jour que ce souvenir ne m'était rappelé que par accident, et qu'il n'était plus aussi pénible. Est-ce que je suis devenu philosophe ou que je commence à me momifier?
Le dernier est malheureusement le plus probable.
On me donne de bien tristes nouvelles de madame de Boigne. Elle est fort malade et dangereusement. Il me semble que vous ne l'aimez pas. Pour ma part j'en fais grand cas. Il y a en elle deux personnes : la femme du monde qui veut avoir un salon et qui en fait le programme et la police; puis une personne de cœur et d'esprit qui, dans l'intimité, a une foule de qualités qu'on s'étonne de rencontrer dans le monde. Je lui dois quelques bons conseils dont je lui serai toujours reconnaissant. Adieu, madame, je suis ici jusqu'à la fin du mois. Il y aura, le 23, un discours encore plus intéressant que celui du Père Lacordaire, mais quitter mon soleil I Diogène avait bien raison. Trois jours après mon arrivée, la Vierge de Velasquez sera chez vous, mais ne l'encadrez pas. Meltez-la dans un carton, et quand vous l'ouvrirez, pensez à Tartiste croûton qui est toujours bien heureux de votre souvenir et qui y trouve une consolation bien réelle dans les moments où les hlue demis lui font la guerre.
Savez-vous que je suis inquiet de la santé du
2^4 TNF nORRK=;P0NnANCE INKDITE DE MKHIMÉE.
jeune G...? Il est vrai qu'à son âge j'avais la force d'an lionceau et je ne puis m'accoutumer aux jeunes gens d'aujourd'hui. Il a un médecin homéopathe, et bien souvent je lui trouve mauvaise mine. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes vœux et mes respectueux hommages.
prosper'mébimée
Cannes, 21 février 1860.
Madame,
Je crois comme vous qu'il ne faut pas trop compter sur le catholicisme de l'Académie française. Il est probable que, si l'empereur voulait rétablir l'autorité papale dans la Romagne, elle aurait nommé M. About. Cependant la réception sera drôle : M. Guizot protestant recevra M. Lacordaire ; et Fun et l'autre se diront des douceurs. Combien de temps durera l'Académie et cet usage de présenter le nouveau
UNE COnRESPONDANCE INÉDITE DE MKRIMÉE, Sfi.J
venu au 'public comme un monstre marin? Je me rappelle encore avec horreur ma réception à moi, et la peur que me causaient les chapeaux roses et blancs qui ont bien voulu y venir ; mais, chose étrange, lorsque j'ai eu à recevoir un immortel, je n'ai pas eu l'ombre d'une émotion.
Je ne crois pas du tout aux nouvelles que vous me donnez. Je tiens la Romagne comme définitivement perdue, au moins pour le pape ; car je crois bien que si les Autrichiens ou autres la prennent aux Piémontais, ils la garderont pour eux. Au fond je m'explique très bien que le pape proteste, mais ce qui me paraît la dernière des folies, c'est d'enrôler des déserteurs autrichiens et toute la racaille de l'Allemagne catholique pour achever de se ruiner et do compromettre le peu qui lui reste. Observez, madame, que dans le siècle où nous vivons il est devenu nécessaire partout de changer ses habitudes. A Constantinople on n'étrangle plus ; on ne donne même plus de café empoisonné aux vizirs que l'on renvoie. Lorsque le cardinal Antonelli a tenu bon sur cette sotte affaire du petit Mortara et sur l'affaire beaucoup ])lus grave
d'un autre juif à qui on avait pris sa femme, ce jour-là il a ôté la clef de la voûte du pouvoir temporel du Saint-Siège,
Je ne me plains pas du temps qu'il fait à Cannes, quand je lis dans mon journal celui qu'il fait ailleurs. Nous avons du soleil, mais pas trop de chaleur, quelquefois du vent. Hier j'ai voulu mener un de mes amis qui était venu me voir à un endroit très curieux à la pointe de la montagne de l'Esterel. C'est un pont naturel entre des roches énormes et la mer audessous. La veille il y avait eu une espèce de bourrasque, mais la mer sous mes fenêtres était si calme que nous avons cru que nous pourrions entrer facilement dans l'espèce de chambre qui précède le pont. En arrivant auprès des rochers, nous avons trouvé que la vieille mer, c'est-à-dire la bourrasque, de la veille, faisait encore le diable à quatre; elle entrait et sortait de la chambre avec un bruit et une écume admirables. Nous avons regardé le bouillonnement de cette grande chaudière à une distance respectueuse, car notre petite barque, si elle y était entrée, aurait été fracassée en un instant. J'avais à la fois une peur horrible et
une envie démesurée d'y entrer. Mais je n'ai pas besoin de vous dire que la prudence a eu le dessus. Je ne connais pas de puissance plus irritante que la mer, et je conçois très bien le courroux du roi Xerxès et ses mauvais procédés à son égard. Il y a une infinité de choses moins réellement grandes que la mer qui me paraissent bien plus imposantes. Mon professeur de géologie me disait que si le globe terrestre était représenté comme une boule de la grosseur d'une orange, le doigt ne sentirait pas plus les aspérités de l'Himalaya qu'il ne sent les petites saillies d'une orange véritable. Cependant les montagnes me font toujours un grand effet et me donnent l'idée d'un mystère. Le mouvement continuel de la mer et la persistance à battre le rivage sans l'entamer me paraît misérable. Je suis tenté de lui demander, comme Nicole: De quoi cela guérit-il? Cela ne guérit pas les rhumatismes. Je souffre toujours de l'amour du paysage et des soleils couchants. Ce sont les plus traîtres, car cinq minutes après le bouquet du feu d'artifice, survient un petit frais humide dont les gens prudents se doivent garder. Je suis toujours
208 UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MKRIMÉE.
plongé dans la lecture de M. de Bunsen. J'ai fait venir de Paris une inscription grecque trouvée à Autan, en fort mauvais vers, comme on en faisait au ni^ siècle, mais il semble que l'auteur de l'inscription a mis dans une espèce d'acrostiche le symbole de foi de son époque, et, à mon avis, la croyance à la présence réelle y est assez clairement exprimée. Je ne sais trop comment le protestantisme du baron va prendre cela. Je déjeune demain avec lui, et nous verrons ce qu'il dira. Vous voyez, madame, que je travaille à convertir les hérétiques. Il est une heure du matin, mon feu est éteint et mon papier fini. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments respectueux.
PROSPER MÉRIMÉE
Je serai à Paris, vers le 3 ou 4 de mars.
Paris, 21 mars 1860.
Madame, Voici votre portrait qui m'a fîiit grand plaisir.
Je l'ai lu et relu et bien souvent, j'ai revu m the mind's eye notre pauvre Cordelia. Mais voici mes critiques. Savez-vous que j'ai trouvé dans ce portrait le défaut dont je vous aurais le moins soupçonnée ? Oui, madame, trop d'impartialité. Comment se fait-il que vous, qui voyez tout avec passion, vous jugiez aussi sagement ? Si j'avais l'audace de retoucher à un morceau excellent, je marquerais plus hardiment les défauts, comme aussi les qualités. Pour les qualités, vous ne parlez pas assez de son dévouement admirable à un homme fort indigne, selon moi, d'une amie pareille. Elle est morte à la peine, se sacrifiant toutes les minutes de son existence à un vieux fat qui ne l'a jamais ni comprise, ni aimée. J'en aurais long à dire à ce sujet. Quant aux défauts, voici celui qui m'avait choqué d'abord et qui pendant bien longtemps me l'avait rendue assez odieuse. Le monde lui avait donné une telle habitude du mensonge qu'elle en faisait usage à tout propos, sans but, sans utilité. La vérité ne venait dans sa bouche que par distraction ou qnand la passion l'emportait. Comme presque tous les menteurs, elle croyait que tout le
monde mentait, et de plus elle faisait à chacun l'honneur de croire qu'il se proposait un but, qu'il avait un projet. Elle a été très longtemps à deviner que je n'allais chez elle que parce que je m'y amusais. Nous avons eu l'un de l'autre la pire opinion pendant des années, mais je crois que, lorsqu'elle est morte, nous nous connaissions assez bien et nous nous aimions assez. Je voudrais encore que vous disiez quelque chose de son goût pour l'intrigue, variété de l'article mensonge. Elle aimait à tisser une toile, non pas pour y prendre des mouches, mais par amour pour l'art apparemment, car je ne pense pas qu'elle intriguât jamais pour faire quelque méchanceté. Faire quelque chose simplement lui était impossible, comme à un crabe de marcher droit.
Je suis arrivé à moitié mort de Cannes, bien que je me sois arrêté çà et là sur la route afin de ne pas me tremper trop brusquement à la manière de l'acier. 11 y a huit jours tous nos Anglais se promenaient avec un parapluie blanc doublé de bleu pour ne pas attraper de coups de soleil. Tous les champs étaient couverts d'anémones, tous les amandiers en fleurs, et
le lit de nos torrents était tellement rempli de grosses violettes qu'on les sentait à cent pas de distance. Quel changement ! J'ai retrouvé ici mon esquisse de Velasquez que j'avais cru laisser plus d'à moitié faite. Pas du tout. Quand j'y ai eu travaillé pendant deux jours, il m'a semblé qu'elle était moins avancée que lorsque je l'avais quittée pour aller à Cannes. Cependant vous l'aurez à la fin de cette semaine à moins d'accident. J'ai passé ma journée d'hier à faire et défaire une barbe. Je regrette bien d'avoir commencé trop en grand, mais mes yeux deviennent si mauvais que j'avais cru bien faire en sortant de mes proportions ordinaires. Enfin vous verrez. La Vierge est, je crois, le portrait de madame Velasquez : Murillo faisait sa fille, et Raphaël, des coquines du Transtevere. Voilà de quoi s'inspirent ces gueux de peintres.
Votre proposition du Jardin des Plantes me plaît fort. Nous donnerons à manger aux bêtes, ce qui est toujours fort amusant pour elles et pour leurs bienfaiteurs. Avez-vous vu la Victoire de Brescia ? Vous savez que le plâtre, le premier qui ait été moulé, est à Paris. C'est une chose
"■^.tZ UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MERIMEE.
à voir. Il y a encore des moules des marbres d'Eleusis, l'imitation de Triptolème selon Vitet, qui le met au rang de la Vénus de Milo ? Je ne l'ai pas encore vu, ce Triptolème, et je doute.
Je n*ai encore vu personne. Je suis effrayé de rentrer dans le monde sortant ainsi du désert. Un habit noir à porter me semble bien lourd. Que sera-ce lorsqu'il faudra endosser l'habit brodé ; mais à chaque jour suffît sa peine. Assurément vous avez vu la fontaine de Vaucluse. Quand ? Je l'avais déjà vue trois ou quatre fois, les eaux étant basses. J'y suis retourné l'autre jour. Toute la caverne était pleine et l'eau sortait à la racine du figuier qui en est en temps ordinaire à plus de quarante pieds. C'était beaucoup moins beau, quoique très beau encore. Les coquilles d'écrevisses se mangent toujours à Thôtel de Pétrarque et de Laure, et elles sont faites, à présent, par une très belle personne blonde, quoique Provençale, de cinq pieds six pouces, une espèce de Vénus de Milo vivante ; elle m'a plu plus que la fontaine, et plus que le portrait de Laure qu'on montre à la cathédrale, mais auquel je ne crois guère.
Dites-moi ce que fera monseigneur l'évèquc de Moulins de sa succession ? Il hérite do M. de Dreux-Brézé, lequel avait hérité du marquis de Villette, lequel était mort dans l'admiration idolâtrique de Voltaire. Monseigneur se trouve posséder la canne de Voltaire, trois de ses perruques, son bonnet de nuit, et un certain nombre de poésies légères inédites, à ce qu'on prétend. BrCdera-t-il cela? Ne vaudrait-il pas mieux le vendre au profit des pauvres, malgré ce que pourraient dire les mauvais esprits? Vous savez que La Fontaine offrait à son curé l'argent d'une nouvelle édition de ses contes.
J'ai laissé les deux Ch... certainement en meilleure santé qu'ils n'étaient venus. Ils ont un médecin homéopathe allemand, et par conséquent un peu plus charlatan qu'il ne faut. L'un et l'autre semblent se trouver bien de ses ordonnances, que le soleil de Cannes rend encore meilleures. L'homéopathie, les tables tournantes et bien d'autres choses me donnent une pauvre idée de mon siècle.
Je n'ai pu convertir le baron de Bunsen, qui s'est moqué de mon inscription grecque.
Le fait est qu'elle est en très mauvais vers et peu intelligible. Je croyais y avoir vu la preuve qu'au iii^ siècle on croyait à la présence réelle, mais M. de Bunsen nie par vives raisons. J'ai lu les trois quarts de son livre qui m'a intéressé. C'est un fatras très indigeste, mais très savant. Et on voit que l'auteur est au fond un excellent homme. En fait de lion, nous avons eu à Cannes, M. Cobden, qui m'a plu beaucoup. Je ne sais pourquoi je me l'étais représenté comme une espèce d'ours socialiste, mal léché. C'est un homme du monde très poli et très spirituel, infiniment moins anglais que lord Granville ou lord Brougham. Adieu, madame, je vous ai écrit sur grand papier par la même raison que je fais mon Couronnement majuscule, pour ménager mes j^eux, mais je ne puis plus écrire gros et je vous accable de ma prose. Veuillez m'excuser, il y a si longtemps que je n'ai causé. Mille remerciements de votre billet, de votre album que je vous rends.
Veuillez agréer l'expression de mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 11 mars 1860.
Madame,
Le portrait était très joli, mais pas assez vrai, et je suis content que vous n'en so3^ez pas l'auteur. Je vous ai retrouvée dans ce que vous dites de madame de C... dans votre dernière lettre. Il me semble qu'elle devait être bien jeune lorsque madame de Staël est morte.
L'outremer est une couleur qui devrait être interdite aux faiseurs d'aquarelle. Quand on n'a pas du papier merveilleux, cela fait des taches, des embus, toutes les misères possibles. Malheureusement la Vierge a un manteau bleu, et pour le faire plus brillant voilà trois esquisses que j'ai condamnées. J'ai commencé la quatrième aujourd'hui. Vous verrez, madame que j'ai de la patience, sinon du talent, mais accordez-moi quelques jours de plus. A force de recommencer j'ai appris mon tableau par
cœur, et je crois que je pourrais le dessiner les yeux fermés.
Je mène une vie ridicule. Je dîne en ville tous les jours, et depuis huit jours j'ai arboré trois fois les tight inexpressibles. Dimanche, j'ai entendu aux Tuileries chanter madame Conneau. Elle a une voix de soixante mille francs, et, ce qui devrait se payer le double, beaucoup d'âme. Je regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand je ne mange ni ne suis en uniforme, je lis le dix-seplième volume de M. Thiers, qui me fait mal à l'estomac. 11 est poétique à force d'être simple et vrai. Êtesvous de ces cœurs français qui souffrent de la perte de la bataille de Poitiers? Moi, j'en suis ; et cela m'empêche d'avoir, en lisant Froissart, une bonne partie de la satisfaction littéraire qu'un académicien devrait éprouver. Est-ce faiblesse ou bon sentiment? Je connais des gens très estimables absolument dépourvus de patriotisme, ou, comme on dit maintenant, de chauvinisme.
J'ai vu hier matin M. d'E... qui m'a paru très changé. Sa femme est très souffrante et ne peut se consoler. Gela me fait penser que je ne
VOUS avais jamais dit que j'avais vu M. de C..., qui s'intéresse à une église de Bretagne, pas trop belle, mais il y a aussi beaucoup de patriotisme dans l'appréciation de l'architecture. Hier l'architecte de cette église est venu me voir et m'a promis d'aller dans peu de temps voir comment elle se porte. Ètes-vous contente de la réparation de la petite église de Rivière? L'architecte de Tours l'a saccagée et nous l'avons raccommodée avec amour. C'est une des plus anciennes de votre pays. Vous devriez bien persuader à vos Chinonais de conserver le dolmen de Tile Bouchard qu'ils ont à moitié démoli.
Avez- vous entendu Pierre de Médicis? Hier on en a chanté quelques morceaux qui m'ont plu. Cela m'a paru mieux que de la musique de prince, et bien supérieur à la musique d'un autre prince. Bavarois à la vérité, qui fait aussi des opéras.
Vous avez fait semblant de ne pas comprendre mon insinuation au sujet du bas-relief d'Eleusis. Je crains que vous n'ayez des préjugés contre la mythologie grecque, comme M. Rio qui disait que les Grecs étant païens
JG
n'avaient pu exceller dans les arts. Gela se passait au Louvre, il y a quelques années, en présence d'une très nombreuse société, très admiratrice de M. Ingres, qui manqua éclater dans sa peau. Adieu, madame, il est trois heures du matin, et je vais tâcher de dormir. Vous a-t-on dit comment se nomme le roi de Piémont? Annexandre P'.
Si vous vouliez la semaine prochaine voir ce bas-relief ou bien aller voir les bêtes, il me semble que le temps se remet. Ce qui ne m'empêche pas d'être abominablement enrhumé.
Mardi soir,
Madame,
A qui parlez-vous de tête perdue? J'ai passé trois jours à chercher mes dessins de voyage, au nombre de deux ou trois cents, et par conséquent formant une masse comme un grand in-folio, sans pouvoir me rappeler où je les
avais mis. Ma gouvernante les a dénichés, lorsque j'avais pris mon parti de leur perte, et que je faisais des conjectures sans fin sur le mauvais goût du voleur qui n'avait pris que cela chez moi. La Vénus de Milo a une tête assurément, et M. de Laborde a la seule tête de Phidias qui ait subsisté ; j'entends tête des statues du fronton. J'en ai un moule. Si vous n'étiez pas effrayée d'aller chez un garçon, je vous la montrerais et bien d'autres belles choses. Mais, pour ne pas sortir du chapitre têtes, vous m'effrayez en me disant que vous ne tenez pas au manteau de la Vierge, mais seulement à sa tête et que l'expression soit ce qu'il faut. Cela me rappelle le conseil que donnait un académicien à un jeune auteur qui lui montrait une tragédie de sa façon. « C'est très bien, dit-il, mais pour assurer le succès de l'ouvrage, vous feriez bien d'y mettre quelques petits traiîs dans le genre du « qu'il mourût » de Corneille ou quelque chose d'approchant. » Moi, madame, je n'ai jamais su faire de tête. Je me casse la mienne à essayer de vous donner une idée de l'arrangement des couleurs de Velasquez. Lui s'est contenté de faire le portrait de sa femme,
280 LNE COnRESI'ONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
OU peut-être de celle d'un autre, car la sienne était un peu brune, et cette Vierge est blanche. Enfin j'aurai bientôt fini et je vous enverrai le dessin par mademoiselle Sophie, qui est une personne assez futée, mais très méchante.
Je suppose que vous me croyez fort malade. J'ai en effet trois ou quatre maladies mortelles, et de plus des Mue demis qui sont pires que tous les maux. Cependant, je ne mourrai pas ici. Probablement ce sera sur une grande route ou dans une auberge. J'en ai toujours eu le pressentiment. Je pense à faire un très grand voyage en Orient. Depuis deux ou trois jours j'en suis très préoccupé et j'aurais envie de mettre une annonce dans le journal : « Wanted an agréable companion. »
J'ai eu de la prose à faire pour les monuments historiques et je n'ai pas encore commencé le livre que vous m'avez envoyé. Cet abbé n'est-il pas le même que vous m'avez recommandé pour les Philosophoumena d'Origène?
Que ferions- nous de l'abbaj'e de Saint-Wandrille ? Elle est horriblement ruinée, et nous n'avons pas assez d'argent pour soutenir de plus beaux monuments encore existants, mais
l'.XE CORRESPONDANCE INKniTE DE MKRIMKE. 281
menacés de ruine. Nous avons acheté il y a deux ans un des plus beaux châteaux de France, avec tours, créneaux, mâchicoulis et des logements pour une garnison de deux mille hommes, mais il ne nous a coûté que trois mille francs. C'est le château de Bonaguil, dans le département de Lot-et-Garonne. L'abbaye de Saint- Wandrille coûtera plus cher, et nous sommes bien pauvres cette année; enfin, tenez pour certain qu'il y a en France bien des ruines plus belles que celles de Saint-Wandrille. Les archéologues normands sont des gascons et ils ont fait grand bruit de leur architecture dans un temps où on y entendait pas grand'chose, et où la France était un pays à peu près inexploré. Maintenant ce sont les Bretons qui crient pour les monuments. Ils n'ont que des dolmens. Cela n'empêche pas qu'à votre considération, je ne fasse des efforts pour le Folgoët, si tant est qu'il ait besoin de réparations de notre compétence. Notre architecte doit y aller très prochainement. Avez-vous lu le dix-septième volume de M. Thiers? Il m'a charmé, sauf la conclusion qui m'a paru un peu longue. L'auteur prend ses lecteurs pour des députés à qui il faut
ifi.
mâcher et remâcher ce qu'on leur sert. Adieu, madame, vous savez que vous n'avez qu'un mot à dire pour me faire aller aux bêtes comme sainte Perpétue. Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Samedi soir.
Madame,
Je crois que ma Vierge est finie. Si vous voulez permettre, je vous l'enverrai par Sophie lundi dans la matinée. Vous trouverez une personne très futée qui fait enrager ma cuisinière et moi, et autrefois mon domestique, mais maintenant j'ai pris son frère dont je ne me trouve pas trop bien, mais j'aime la paix dans mon ménage et je crois que je suis assez commode à servir. J'ai bien envie de ne pas couper ce dessin avant d'avoir eu vos critiques.
Je suis allé aujourd'hui à l'École des beauxarts. Les marbres d'Eleusis ont été envoyés au moulage et ne seront remontés que dans une huitaine de jours. J'allais vous proposer de les voir.
Si vous ne me faites rien dire, je vous enverrai Sophie lundi.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Madame,
La vérité est que j'avais fait des croquis d'après presque tous les Velasquez du Musée de Madrid, excepté deux, ce Couronnement de la Vierge, et un beaucoup plus beau et plus grand qu'on appelle les Fileuses. Ce dernier est d'un effet de lumière très extraordinaire, très sombre au premier plan ; au second, il y a des personnages qui s'enlèvent sur un fond de ta-
2Si UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
pisserie éclairé et des couleurs les plus vives. J'ai préféré la Vierge parce que cela m'a semblé plus facile d'une part, et de l'autre parce que j'ai pensé que le sujet vous plairait. La Vierge a les yeux fermés, ou du moins tellement baissés qu'on n'en voit rien. La singularité, c'est de n'avoir employé que trois couleurs. Il m'a semblé d'ailleurs que cela n'avait pas été fini ; je suppose que c'est un des derniers ouvrages de Velasquez, commencé probablement peu avant le mariage de Louis XIV, pour lequel, en sa qualité de chambellan, il se donna tant de tracas qu'il en mourut. Si je retourne jamais à Madrid je tâcherai de faire les Pileuses. Il n'y a plus de bon papier depuis que les chiffons coûtent si cher, et celui dont je me suis servi était particulièrement mauvais; outre cela je n'ai plus ni yeux ni main ; et je n'ai pas eu l'esprit de me pourvoir d'un pinceau neuf. Enfin, puisque cela vous a fait quelque plaisir, j'ai réussi. Mettez-le dans un carton, ou vous verrez tous les rouges disparaître et les violets devenir tout bleus. J'ai oublié de vous dire que l'original était de la grandeur de demi-nature.
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MKRI.MÉE. 28o
Comme je ne suppose pas que vous ayez beaucoup de goût pour les batailles, je ne vous ai pas envoyé les cartes à joindre au dix-septième volume de M. Thiers. Si vous y tenez, elles sont à vos ordres, mais je crois que le pays vous est bien connu, puisque vous y avez un château. J'ai vu Tauleur avant-hier. Il est très heureux de son succès. Sept mille nouveaux souscripteurs depuis le seizième volume, et on tire à cinquante mille exemplaires. Il y a encore deux volumes dont le premier sera l'histoire des dix mois de la Restauration et du congrès de Vienne, sur lequel il a eu des communications très curieuses de plusieurs ministres, entre autres, de M. deMetternich. Ce qu'il m'a dit du caractère de Louis XVIIl m'a très intéressé et m'a paru vrai.
Je n'ai pas reçu une ligne des Gh... J'ai laissé le fils s'ennuyant et le père ne s'amusant pas trop : le premier calomniant le climat parce qu'il ne comporte pas les toilettes des salons de Paris, seul objet de son admiration ; le second parce qu'il n'a plus la force nécessaire pour faire de grandes courses. Il n'y a pas de mistral à Cannes, mais du libeccio, qui est
286 UNE CORRESPONDANCE INl'^DITE DE MÉRIMÉE.
quelquefois très désagréable, comme cette année par exemple où il y avait beaucoup de neige en Italie. Je prêchais le mariage à Éd... quand j'étais à Cannes, et il me répondait des niaiseries. Le paraître est la grande affaire pour lui, et comme la plupart des jeunes gens de ce temps, la plus jolie femme du monde ne lui plaisait pas si elle n'avait pas une robe et une tournure chic. J'ai été plus romanesque dans mon temps, mais j'ai peut-être eu tort.
Vous savez donc le latin, madame, car vous l'écrivez à merveille. Ce latin que Cicéron aurait pris pour du langage barbare, est assez beau ; mais les mêmes magnifiques paroles existent dans toutes les religions. On en disait autant aux initiés aux mystères d'Eleusis, mais en bon grec. Changer les ténèbres en lumière, ne se peut ; mais, quand on ferme les yeux de parti pris, on voit trente-six mille bougies, comme disait le baron de Yidille, qui ne pouvait se résoudre à prononcer le mot plébéien de chandelles.
J'ai lu avec plaisir quelques pages de l'abbé Gruice. Il est trop concis et pas trop clair. Ce qu'il dit des premières hérésies m'intéresse,
mais je n'y comprendrais absolument rien si je n'avais lu quelques bouquins sur le même sujet. Je voudrais qu'il eût cherché un peu le pourquoi de ces hérésies. Il me semble que chacune a eu son motif, sa raison d'être, et qu'en masse elles offrent une histoire de l'esprit humain. Voilà pourquoi cela m'intéresse.
Voltaire a tort de dire qu'on s'est querellé toujours pour des mots. Sans doute les trois quarts des gens qui se querellent ne comprennent pas les mots sur lesquels roule le débat. Mais sous ces mots il y a toujours des idées que quelques-uns comprennent et dont presque tous ont un sentiment ingtinctif. Adieu, madame, il m'a paru que vous aviez fait beaucoup plus la conquête de Sophie qu'elle n'a fait la vôtre.
V^euillez agréer tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Mardi soir.
Mercredi.
Madame,
Ni \di Proserpine ni la Victoire ne sont visibles en ce moment. On les moule et elles sont en pièces. Mais nous irons voir le Raphaël qu'on vient de rentoiler, si vous n'avez rien de mieux à faire, ou bien les sculptures, ou bien tout ce que vous voudrez. Je suis charmé que Fhistoire de Thiers vous ait plu. Il est à un point de vue si différent du vôtre qu'il faut un talent rare pour qu'il ne vous ait pas choquée comme je le craignais.
Je viens de recevoir une lettre d'Espagne très triste, où l'on me parle de la mort de ce pauvre Ortega, que j'ai vu souvent à Madrid, et qui était un très aimable garçon, avec toutes sortes de bonnes qualités, mais avec une ambition démesurée. Il a été condamné à mort par un homme qui a fait exactement ce que
Ortega a fait, seulement il a réussi. Je croyais plus de chances au comte de Montemolin dans le pays où il a débarqué. Autrefois Cabrera y était une espèce de Dieu. Mais il y a de cela douze ans, et on oublie vite par le temps qui court. D'ailleurs Cabrera n'est pas venu. Il a épousé une Anglaise avec beaucoup de millions, et depuis lors il est moins héroïque que lorsqu'il courait les montao;nes du Maestrizgo. A la place de l'innocente Isabelle, je n'aurais pas pris mon cousin. On dit qu'on l'enverra aux Canaries.
Adieu, madame, je ne sortirai pas avant quatre heures. Si vous ne pouvez me prendre, je m'en consolerai en faisant de la prose que j'ai en train.
Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Voici le livre de l'abbé Cruice, qui m'a intéressé, mais ce n'est qu'un abrégé, et je voudrais plus de détails. Il y a une bonne traduction du martyre de sainte Perpétue.
Mardi soir, 1er mai.
Madame,
Il est bien dur de quitter ainsi les gens lorsque le printemps n'est pas encore venu et qu'il n'y a pas de feuilles aux arbres, et que nous aurions pu malgré la pluie voir des ossements de mammouth et un petit morceau de la crinière d'un éléphant trouvé confit dans la glace sur les bords de l'Obi ou de l'Amour. Yoilà ce que je montrais aux étrangers de distinction lorsque j'étais dans les bonnes grâces de M. Cuvier.
Je vous remercie beaucoup du charmant volume que vous m'avez envo^^é. Je n'aime pas l'auteur, qui s'aimait trop lui-même et qui a fait autant de mal à ce pays-ci que Richelieu et Mazarin y avaient fait de bien. Que dites-vous de cette maxime : « La vérité est toujours bien reçue quand on me l'apporte avec respect et sans passion. » Gomme il vous
aurait envoyée à la Bastille, vous, madame, si vous lui aviez dit la vérité ; assurément ce n'aurait pas été pour faute de respect. Il y a un livre de M. Pierre Clément assez curieux sur Louis XIV et ses ministres. Il montre combien on lui cachait de vérités par respect, et je dois dire à sa louange qu'en mainte occasion, en particulier lors de la révocation de l'Édit de Nantes, il n'a commis de fautes que parce qu'on le trompait indignement sur l'état des choses. Il me semble qu'un des plus grands reproches qu'on puisse adresser à Louis XIV, c'est de s'être appliqué à énerver sa noblesse, lorsque le temps approchait où elle allait avoir besoin de toutes ses forces pour défendre le trône. Après le cardinal de Richelieu, la noblesse n'était plus à craindre pour la royauté. On m'a montré la lettre d'adieu de ce pauvre Ortega à sa femme ; elle est extrêmement touchante. Par contre, on me dit que le comte de ^lontemolin est disposé à reconnaître l'innocente Isabelle, ce qui ne serait pas héroïque. Tout cela me parait faire les affaires des rouges qui foncent en couleur et augmentent en nombre tous les jours de l'autre côté des Pyrénées. On
292 UNi: CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
dit qu'on parle tout haut à Madrid de la nécessité d'une régence. Voilà encore un pays qu'on me gâte abominablement.
Je vois que vous avez lu Thiers en conscience et je suis sûr que vous avez été entraînée comme toutes les âmes généreuses par le mouvement du récit. Il voit les choses d'un point de vue si différent du votre, qu'en théorie vous serez en complet antagonisme, mais dans la pratique et les détails vous vous rencontrerez par le cœur qu'il a très bon, quoiqu'on en ait dit, et bien meilleur que ses anciens collègues. On m'a prêté un livre qui m'amuse assez; c'est VHistoire des Girondins par Granier de Cassagnac. Il les entreprend par leur côté faible, en faisant voir qu'ils étaient bêtes. Je trouve qu'il en fait aussi trop des scélérats. C'étaient des imbéciles et des fous enragés, mais l'auteur ne tient pas assez compte des épidémies morales qui passent sur un peuple comme la grippe et le choléra. Je suis bien d'avis qu'on tue les chiens enragés, mais il ne faut pas dire que ce sont de mauvaises bêtes. C'est la rage qui est mauvaise. Lisez cela, je crois que vous serez intéressée, bien que l'auteur ait ùté beaucoup
de poésie à l'histoire et que vous aimiez beaucoup trop la poésie.
J'ai retrouvé les deux Cli... en meilleur état que je ne m'y attendais, l'un et l'autre très brunis, mais plus forts et mieux portants que je ne les avais laissés. Edouard est dans le ravissement de son Paris. J'en voudrais être à cinq cents lieues et je vous envie de le quitter, A propos, vous ne m'avez pas dit de quel côté vous portiez vos pas : en Brie, ou bien en Touraine ; dans l'incertitude je vous adresse ma lettre à Paris.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Vendredi soir, 10 mai 1860.
Madame, Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire et que je ne le fais pas, parce que je souffre
de l'estomac et que je suis beaucoup trop sombre. Hier je suis allé faire une longue promenade dans les champs, qui m'a fait du bien, et je suis revenu ici avec une petite provision d'air pur dans les poumons. Je suis allé à Bellevue, d'oîi je suis parti pédestrement, et tantôt dessinant, tantôt regardant les herbes et les insectes, je comptais aller dîner à Versailles, mais il s'est trouvé qu'après quatre ou cinq heures de marche je me suis aperçu que je m'étais égaré complètement, et après avoir encore bien trotté je me suis trouvé dans les bois de Fleury, où j'ai dîné, dans le même restaurant que trois étudiants ayant chacun son étudiante, qui toutes les trois se sont mises à fumer. Cela m'a fort amusé et rendu jeune pour quelques heures. Ce monde-là vaut mieux, à ce qu'il m'a semblé, que le monde des salons. Je ne prétends pas dire qu'il vaille grand'chose; mais il a moins d'affectation et entre autres n'a pas celle de vouloir avoir l'air de ne pas s'amuser.
Convenez, madame, que les critiques qui nous reprochent, à nous autres, pauvres romanciers, d'écrire des choses invraisemblables.
sont des niais, qui ne savent ce qu'ils disent. L'histoire que nous voyons et que nous faisons tous les jours est infiniment moins invraisemblable que les romans de Dumas et de Balzac. L'expédition du comte de Montemolin et celle de Garibaldi appartiennent au moyen âge tout pur, si ce n'est au temps des géants et des princesses errantes. On croit rêver. Le plus drôle c'est qu'on parle encore de civilisation, de droit international, etc. Je ne crois pas que Garibaldi obtienne plus de succès que le comte de Montemolin, mais j'espère qu'il se montrera plus game que l'autre. Et puis on nous parle encore d'une croisade contre les Turcs, afin de délivrer les chrétiens d'Orient qui ne valent guère mieux au fond que leur oppresseurs. Tout cela promet pour cet été, mais j'ai bien peur que ce goût si général des aventures et de l'aventure n'attire à l'Europe un peu plus de tracas que besoin n'est, pour rendre les gazettes intéressantes.
Bien que j'aie joui beaucoup hier du spectacle de la pure nature — je parle des bois et des champs, non des étudiants, — je me demande comment vous pouvez passer le temps en Brie
par les pluies et les brouillards qu'il fait. Je ne me suis jamais représenté votre vie à la campagne, et comme je ne fais jamais de questions, Edouard ne m'a rien appris à ce sujet. Je vois dans Giraud-Saint-Fargeau que C... a une population de deux cent soixante-huit âmes, et j'en conclus qu'il n'y a pas trop de pauvres, que vous les voyez tous et secourez tous en bien peu de temps. Du reste de votre journée je ne sais que faire, et cela me tracasse quelquefois. Plantez-vous ou bâlissezvous? Il paraît que c'est un grand bonheur. J'ai un cousin qui y passe toute sa vie, et s'en trouve bien. Il était un peu tourmenté des blue demis comme moi, et cela paraît l'avoir entièrement guéri. Pour moi, je crains la propriété, comme une responsabilité et j'évite à présent jusqu'à celle d'un chat.
Je me suis remis à écrivailler, et de Thistoire ancienne. Le moderne n'a jamais eu pour moi beaucoup de charmes. En somme, le reproche que je fais aux modernes c'est de n'avoir jamais eu la franchise, ou, si vous voulez, l'audace des anciens. Dans toute affaire il y a deux côtés : l'officiel et le réel. Alexandre allait
UNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MKRIJIÉE. 297
en Asie pour conquérir. Aujourd'hui on n'annexe pas un village sans assurer ses contemporains de son désintéressement. Les gouvernements parlementaires qui ont trouvé ce système établi depuis longtemps l'ont singulièrement perfectionné, comme aussi l'art de mentir. Je lis le soir pour m'endormir les Lettres de Cicéron. Quoique parlementaire, il dit les choses plus franchement qu'on ne les dit aujourd'hui, et, il me semble, plus honnêtement. Si vous avez sous la main les traductions des auteurs latins de Nisard, lisez les Lettres de Cicéron, je suis sûr qu'elles vous intéresseront comme Saint-Simon ou les Mémoires de la Rochefoucauld. Quand vous les aurez lues, il ne vous restera plus qu'à lire Hérodote, et alors vous deviendrez enthousiaste de l'antiquité. Les Ch... se meublent. Madame de Circourt est installée à la campagne. Il me semble qu'on commence à s'en aller de Paris ; cependant les dîners, les soirées et les concerts ne cessent pas, et j'en sors deux fois plus triste.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 21 juin 1860.
Madame,
J'étais vraiment trop enrhumé pour oser vous écrire. On est dans un tel état d'abrutissement après une quinte de toux et d'éternuements, qu'on est incapable de penser. Voilà comme j'étais encore hier. J'ai gagné mon rhume à porter des bas de soie dans les longs et froids corridors de Fontainebleau, où j'ai passé deux semaines, très malade vraiment. Ce qu'il j a de désagréable, c'est de penser que l'on mourra d'un rhume, car on ne meurt que de cela, quand on n'a pas la chance des coups de canon. C'est une mort bête et qui ne doit pas être trop douce. Enfin il paraît que ce n'est pas encore pour celte fois.
J'ai trouvé bien peu de soleil, mais de très beaux arbres à Fontainebleau. J'étais logé à deux pas du lieu où Monaldeschi eut tant de
désagrément. Je n'ai pas vu son ombre, non plus que le Grand Veneur, que Sully prétend avoir aperçu, ce qui m'a toujours laissé de grands doutes sur la bonne foi de ce grand financier. Nous avions beaucoup de belles femmes; deux petites Péruviennes ayant des pieds impossibles, une princesse polonaise qui improvisait en français, etc., toutes en crinolines d'une telle envergure que la descente du grand escalier était presque scandaleuse. Bien qu'il soit assez agréable de voir des bas de toutes sortes de couleur, comme on les porte le matin, j'ai passé mon temps assez mélancoliquement. Mon humeur est maintenant beaucoup trop dépendante du soleil et de la pluie. Il me faut absolument un ciel bleu.
J'ai très souvent causé (histoire, archéologie, morale) avec le maître de la maison; et toujours je pensais à vous pendant et après ces conversations. Vous me demanderez pourquoi? Parce que je me disais que, si vous étiez à ma place, si vous le voyiez, sans opinion arrêtée d'avance, sans convictions ni attachements antérieurs, il vous plairait infiniment. Vous vous moquerez de moi, si je vous dis que je
300 CNE CORRESPONDANCE INKDITE DE MÉRIMÉE.
n'ai jamais rencontré un homme plus naif. Il ne dit jamais rien d'appris. Ses idées sont quelquefois bizarres, étranges, mais bien originales. Il a un talent singulier pour gagner la confiance et mettre les gens à leur aise. C'est l'effet qu'il a produit toujours &ur les gens de ma connaissance très intime qui ont eu affaire à lui. Cependant il n'a pas l'air de le chercher. Il est extrêmement poli et bienveillant, mais réservé. Il sait faire parler. La carte des Gaules qu'il fait faire lui a donné le goût des études archéologiques et de l'histoire romaine. Comme je suis coupable de deux gros volumes sur les derniers temps de la République, je suis assez fort sur ce sujet, pas assez pourtant, parce qu'il voudrait savoir ce qu'on ne saura jamais. J'ai bien lu en grec et en latin que César était l'amant de la femme de Pompée et de la sœur de Caton, mais je n'ai jamais pu découvrir quel chapeau, bonnet ou couvrechef était à son usage. Je disais donc à 3Iine host qu'un des traits les plus extraordinaires de ce César, c'est d'êlre devenu amoureux fou de Cléopâtre à l'âge de cinquante-trois ans. Cela l'avait rendu romantique, et il voulait remonter le
Nil avec elle dans une cange pour chercher la source du fleuve, mystérieuse dès cette époque. Gela me mena à raconter comment de cette liaison était né un joli garçon qu'on appelle Gésarion, et qui était bien son fils, ajoutai-je, car Auguste le fit mourir. L'anecdote qu'il ne savait pas, et peut-être aussi mon car lui firent faire une exclamation de surprise et d'indignation, si honnête, que je fus tout honteux de m'être montré plus machiavélique que je ne le suis. Je suis charmé d'apprendre que mes géraniums ont des rejetons présentables. Je suis chanceux en fait de fleurs. Un de mes amis avait donné mon nom à un œillet magnifique, mais dont toutes les marcottes ont produit des fleurs déplorables. J'irai le mois prochain en Angleterre et peut-être en Ecosse, et si vous avez quelque commission florale, vous savez que je suis tout à vos ordres. Le pauvre père Gh... ne va trop bien. Il me paraît perdre courage et envie de vivre. Sa fille et son gendre sont ici. La jeune femme a pris toutes les petites manières polonaises, a Unie ingenuity and artifice^ comme le veut Mrs Malaprop pour une demoiselle bien élevée. Le mari
m'a plu assez. Il y a un petit garçon fort gentil qui ne parle que polonais.
Il y avait à Fontainebleau des photographies de Palerme prises pendant, ou tout de suile après la bataille. Les barricades sont misérables pour nous autres connaisseurs parisiens. J'ai vu cependant une inv^ention nouvelle. C'est une grande voile tendue par le haut seulement, à l'entrée d'une grande rue, pour cacher ce qui s'y passe. Il paraît que le bombardement a été sérieux, car on voit quantité de maisons absolument renversées dans les plus beaux quartiers. Capituler honteusement après avoir bombardé, c'est le coup de grâce pour la monarchie napolitaine. Nous vivons dans un drôle de temps et comme il me semble en plein mo^^en âge. Garibaldi est un vrai Normand, un roi de mer. Lui et ses gens ont tout fait. Les Napolitains d'un côté et les Siciliens de l'autre ont brûlé quantité de poudre à se fusiller hors de portée. Quand ils avaient épuisé leurs cartouches, chacun se sauvait de son côté. Voilà ce que sont devenus les descendants de Timoléon et des Samnites. Je viens de lire le troisième volume de M. Guizot. 11
m'a moins intéressé que les précédeiils. Adieu, madame, ne viendrez-vous pas à Paris un de ces jours voir les hippopotames? Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Glenquoich, 23 août 1860.
Madame,
J'erre depuis si longtemps que je n'ai pu vous écrire comme j'en avais envie. Les plumes d'auberge sont difficiles à manier, ou quand on est en visite, le déjeuner, le lunch et le dfner prennent tant de temps qu'on n'a jamais celui d'écrire. Je suis en Angleterre depuis six semaines, et en Ecosse depuis trois, dans un pays magnifique quand on peut le voir, malheureusement ce n'est pas tous les jours qu'on le peut. La pluie et le brouillard font rage. Ajoutez à cela les midges, qui sont des espèces de cousins microscopiques, mais des
plus venimeux. Ma figure ressemble en ce moment à une carte en relief de la Suisse. Tout cela ne nous empêche pas de faire de belles promenades à pied, en voiture et en bateau sur les lacs. Nous en avons deux tout auprès de ia maison, un d'eau douce, c'est celui de Glenquoich, et un d'eau salée : loch liourne, c'est-à-dire lac d'enfer. Malgré ce nom lugubre, c'est un très joli lac, enfermé de montagnes couvertes de bruyères et débouchant en face de l'île de Skye. Nous allons y pêcher des harengs et des truites de mer, poisson très distingué dont je viens de faire la connaissance et qui est très supérieur à ses cousins terrestres. Nous avons ici assez nombreuse compagnie. En France cela serait ou plus amusant ou plus ennuyeux. Ici on est peu sociable, mais on ne se prend pas en grippe ni on ne se joue de méchants tours comme cela se faisait chez nous au temps de ma jeunesse. Les Anglais ne savent pas causer. Après la demi-heure qui suit la retraite des dames au dîner, on a épuisé tout ce qu'on avait à dire sur le droit du papier et sur M. Gladstone, et quand on rentre au salon, chacun prend un livre ou un journal et
UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 30o
laisse son voisin libre d'en faire autant. Après tout, je ne sais pas si cette manière d'être n'est pas la meilleure de toutes.
J'ai trouvé en Ecosse comme en Angleterre la mode du volontairisme. Elle y est même portée beaucoup plus loin. Il y a des gens qui font quinze milles à pied par jour pour se donner le plaisir d'apprendre la charge en douze temps. Je m'attendais à trouver l'organisation des volontaires très aristocratique. Au contraire, il me semble qu'il y a tendance démocratique. Ainsi, les soldats nomment leurs officiers, comme autrefois dans notre garde nationale. En Ecosse et dans beaucoup de comtés d'Angleterre, les grands propriétaires ont été nommés colonels, leurs intendants lieutenants, etc. Mais dans d'autres endroits, dans les villes manufacturières, il n'en a pas été de même. Comme on a la prétention de paraître une nation de soldats, il est question d'armer jusqu'aux ouvriers de Manchester et de Birmingham, et il ne manque pas de gens d'esprit pour dire des bêtises à ce sujet, comme, par exemple, lord Elcho qui prétend que les ouvriers, en passant par la discipline militaire,
deviendront plus dociles et plus résignés. Pour moi, je ne doute pas que, si l'on met ce projet à exécution, au premier Strike d'une ville manufacturière, on ne voie une émeute à la carabine remplacer les antiques émeutes à coups de poing. Mais cela n'arrivera pas encore tout de suite, et je crois même que pour quelque temps encore, les volontaires seront un appui aux institutions de pays, tout de même que la garde nationale a été un appui pour Louis- Philippe. Ce sent des appuis auxquels il est prudent de ne pas trop se fier.
Que devenez-vous, madame? Je vois par les journaux que le temps n'a pas été moins rigoureux pour vous qu'il ne l'est pour nous. Je crains bien que l'hiver ne soit rude pour les pauvres gens. Ici la récolte est à peu près perdue. Il est vrai qu'on n'a que de l'avoine et çà et là un peu d'orge. Il en est de même en Angleterre. Tous les blés étaient couchés quand je roulais sur la ligne de Londres à Edimbourg. Lorsque la pluie cesse pendant deux heures, il fait tant de vent que les chemins sont secs autour du lac et qu'on peut aller à la promenade. Je dessine quand je
puis, mais je ne réussis guère. Le mérite des paysages d'Ecosse c'est de changer d'effet à chaque minute. Les montagnes ne gardent pas un instant les mêmes teintes, et je passe mon temps à effacer ce que je viens de faire. Adieu, madame, je serai à Paris presque aussitôt que cette lettre. J'attends un mien ami qui vient loger chez moi. Je ne vous donne pas d'adresse avant Paris, parce que je crois que je ne m'arrêterai nulle part. Je n'ai pas de nouvelles de M. C, si ce n'est qu'il se trouvait assez mal du séjour des Eaux-Bonnes. Adieu encore, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 6 septembre 1860.
Madame,
J'ai trouvé votre aimable lettre à mon arrivée, qui m'a remis d'un affreux passage, où j'avais
308 t:ne correspondance inédite de mérimée.
été si trempé par les embruns que mes cheveux étaient couverts de cristallisations salines. Que les Néréides doivent avoir de peine à se friser 1 J'ai fait hier un croquis de l'île de Skye d'après un autre croquis fait sur place, et je vous l'ai envoyé à Paris. C'est un drôle de pays où l'on vit longtemps, dit-on, mais il me semble que ce n'est guère la peine. Cette île est habitée par les puritains les plus durs à cuire de toute l'Ecosse. M. Ellice, chezqui j'étais à Glenquoich, y mena Févêque d'Oxford , lequel débarqua dans une redingote bien boutonnée qui cachait son tablier ^ et se mit à distribuer des six pence aux mendiants. Comme il les avait épuisés, il fut accosté par une vieille femme de cent ans bien comptés, qui lui demanda Faumône. En faveur de son âge il lui donna une demi-couronne. La vieille se répandait en bénédictions très éloquentes dans sa langue, lorsque madame Ellice, qui a appris un peu de gaélique, lui dit : « Savez-vous qui vous a fait Faumône ? C'est un évêque anglican. » La vieille fut saisie d"horreur comme si elle avait vu un capucin :
1. Sorte d'ornement liturgique (en anglais apron) que les évèques anglicans portent, avec la perruque, en officiant.
UNE CORRESl'ONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 309
pour les puritains, un évèque est un prêtre de Baal. Elle avait bien envie de rengainer ses bénédictions, mais il aurait fallu rendre la demi-couronne. Ramassant tout ce qu'elle savait d'anglais, elle lui dit : / hope you sh'ant be damned.
Vous regrettez le beau temps de la chevalerie, madame, mais nous sommes en plein moyen âge. Le droit de l'épée décide de tout comme au temps de la chevalerie. Le chevalier errant d'aujourd'hui, c'est Garibaldi. Sa dame, c'est ritalie. Les chevaliers errants n'avaient pas toujours des belles bien fidèles, mais ils les faisaient valoir à grands coups de sabre. Au fond, tout cela est abominable. C'est de la barbarie toute pure (comme au moyen âge). Mais savez-vous une jolie chose? Don Juan, le frère du comte de Montemolin, s'allie aux républicains d'Espagne et vient de lancer un petit manifeste qui fait grand bruit. Après les folies de son frère, je dis folies par euphémisme, il a voulu faire mieux. Jai dîné à Londres chez lord Shaftesbury, très high churchman qui a dit au Parlement que les Druses étaient les plus honnêtes gens du monde, très disposés à
accueillir les missionnaires protestants, mais qu'ils avaient été poussés à bout parce que l'Empereur leur avait envoyé des missionnaires catholiques. Je lui ai demandé s'il avait lu l'ouvrage de M. de Sacy sur les Druses. Il n'en avait jamais entendu parler. Alors, je lui ai appris que les Druses adoraient le grini gentleman below, ce qui l'a un peu épouffé. C'est une chose admirable, comment ce peuple si sensé, je ne parle pas des Druses, mais des Anglais — prend facilement des vessies pour des lanternes, — dès que la passion s'en mêle. Je ne crois pas que l'expédition européenne fasse grand bien en Asie. Ce qui me paraît probable, c'est qu'elle fera massacrer les chrétiens à Konieh, àOrfa et à Diarbekir où il est impossible d'aller. Le sultan Abdul Medjid se trouve avoir mangé d'avance ses revenus de 1861. Il est impossible que cela dure. Le mal, c'est qu'il n'y a rien en Orient de prêt à mettre à la place des Turcs, Vous ai-je écrit d'Ecosse le grand scandale de lady Grey et de l'amiral Keppel? C'est une histoire qui illustre les mœurs de ce pays si moral. Mais je crains de vous l'avoir déjà contée. J'ai vu hier les Ch... Le père m'a
UNE CORRESI'ONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 311
paru bien mal. Il dit qu'il veut passer Tliiver à Paris, parce qu'il s'ennuierait trop à Pise et qu'il ne sait pas ritalicn. Je lui ai offert de le recommander par mes amis, mais il me paraît avoir peu de disposition à changer de place. Son fils l'a mis dans un appartement assez joli, mais qui n'a ni air ni lumière. Pour moi ce serait une prison. Ils m'ont dit que madame de Circourt allait un peu mieux, cependant elle est obligée de demeurer couchée une partie de la journée. Voici le beau temps revenu, mais toujours froid. J'espère que vous êtes aussi bien traitée que nous par le soleil. Je voulais en repassant par Londres vous rapporter des géraniums, mais lord Ashburton qui a une très belle serre, était partie et je n'ai trouvé aucun fleuriste à qui m'adresser. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
21 mars 1861.
Madame,
Vous autres poètes vous êtes terribles pour le pauvre monde qui ne possède pas comme vous un vocabulaire d'adjectifs et d'épithètes. Je me suis permis de blâmer les boites de Sa Majesté Napolitaine et son manteau soi-disant catalan. Cela n'empêche pas qu'elle ne se soit fort bien conduite à Gaëte et qu'elle n'ait tiré tout le parti possible de la situation, cela n'empêche pas qu'il ne faille pas mettre des bottes dans une ville où on ne peut aller à cheval, ni se masquer pour soigner des blessés. Oserai-je vous demander si madame la duchesse de Berry eût fait pareille chose? Pour François II quand on a dit qu'il avait fait son devoir trop tard, malheureusement il me semble qu'on parle bien et sérieusement. Si vous lui donnez du héros, etc., que pourrons-nous dire, nous autres pauvres diables de prosateurs, quand nous
UNE CORRliSI'ONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 313
voudrons parler de Léonidas, de Charles XII, et de quelques autres rois qui avaient encore plus de mérite et autant de courage?
Mon Bulgare est plus ressemblant que l'ours, bien qu'il posât beaucoup moins bien, mais j'ai peu d'habitude avec les ours. Que feronsnous de ce monde-là, je parle des Bulgares, en Orient? Je suis de ceux qui croient que le malade de l'empereur Nicolas est pour tout de bon à l'agonie. Il n'y a pas trop à le regretter. Mais ses héritiers ne valent pas mieux que lui.
Je vous demande bien pardon de ne pas m'être rappelé notre visite au Musée de Gluny. Je me rappelais très bien que nous avions fait une expédition ensemble, mais je ne me souvenais plus où nous étions allés. Nous pourrons voir l'Ecole des beaux-arts où il y a de nouveaux moulages rapportés par le fils de M. Lenormant, qui est mort en Grèce. Les chinoiseries ne vous auraient pas trop intéressée, je crois, d'après ce qu'on m'en a dit, car je ne les ai pas vues. Mais il y avait la collection d'armures du prince Soltykof que je connaissais et qui sont vraiment belles. Si
j'avais su que vous fussiez à Paris, je vous aurais propose de les voir sans penser que vous pussiez y avoir quelque objection. Je conçois qu'on n'aille pas voir les gens pour lesquels on n'a pas de goût, mais pourquoi ne pas visiter les choses que l'on aime? Nous nous serions querellés sur la chevalerie et les chevaliers qui, malgré toute la poétique ferraille qui les couvrait, ne valaient pas nos militaires modernes sachant braver des dangers beaucoup plus grands qu'autrefois, sans armure défensive et recevant la mort sans la donner. Cro^^ez que le courage a fait quelques progrès depuis la belle invention (quoique bien démocratique) de la poudre.
Gomme j'arrive des pays barbares et que je ne me suis pas encore trop mis au courant, je n'ai appris que l'autre jour le mariage prochain de madame de H... Il me semble que c'est ce qu'on appelle un beau mariage. Je la crois une excellente femme et elle a, à mon avis, presque toutes les bonnes qualités de sa mère, et quelque chose de sa grâce. Je ne connais guère le futur. On ne le dit pas très fort. Si c'est un bon homme, c'est quelque chose. Je ne sais pas ce qu'est
UNE CORUESPONDANCE !Ni:DITE DE MKRIMÉE. 3iS
devenue l'autre pauvre sœur depuis la mort de son mari.
Je vais faire une petite course de quelques jours, je pense être à Paris dans les premiers jours d'avril. Je suis horriblement ennuj^é de la société cette année; elle me paraît encore plus aigre que l'année dernière et malgré cela guère plus spirituelle. Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Paris, 11 avril 18(32,
Madame,
Il y a huit jours que je suis à Paris, ayant toujours sous les yeux la dernière lettre que vous m'avez adressée à Cannes, qui est pour moi un remords. Mais j'ai trouvé tant d'affaires et de tracas en venant ici que je n'ai pas eu le temps ou la disposition de vous écrire. Je
suis toujours horriblement triste en rentrant à Paris. Il faut un courage surhumain pour quitter Cannes en ce moment, lorsque tout fleurit. Si vous pouvez vous figurer des champs entiers d'anémones rouges, bleues, roses et blanches, les unes simples, les autres doubles, des fossés et des lits de torrents tapissés de violettes de Parme, peut-être que cela vous donnera l'envie d'aller à Cannes. Au mois d'octobre prochain, ce sera la chose la plus facile du monde, car le chemin de fer sera ouvert jusqu'au Yar, c'est-à-dire jusqu'à une demie-lieue de Nice. A. partir de Toulon ce chemin n'est qu'une suite de panoramas charmants. 11 faut faire ce voyage, ne fut-ce que pour y passer une semaine.
J'ai trouvé le peu d'amis que j'ai encore vieillis, et quelques-uns m'ont paru radoter. Peut-être leur ai-je produit le même effet. Tout le monde m'a semblé aussi un peu plus aigre que je l'avais laissé. Quant à cela, moi je suis revenu très doux et moins méchant que je ne l'étais en partant. Je crois que la solitude dans un beau lieu est une bonne médecine pour l'àme. Elle perd ses épines comme font cer-
taines plantes lorsqu'on les mot en bonne terre.
Je n'ai pas eu le temps d'aller voir en passant IV'vèque de Marseille, mais mes amies anglaises ont été se casser le nez à sa porte. Il était à la campagne avec sa sœur qui, dit-on, se porte remarquablement bien depuis qu'elle est dans le Midi. L'effet de ce climat, particulièrement sur les natures du Nord, est extraordinaire. Nous avons renvoyé le petit prince anglais engraissé, tanné et guéri. Il avait une drôle de maladie. Sa peau s'écorchait à la moindre occasion. On dit que cela arrive aux tempéraments ultralymphatiques. Le pauvre Edouard a la jaunisse, à ce qu'il m'écrit. Je n'ai ])as encore eu le temps d'aller le voir. Les affaires de son pays semblent aller mieux, et voilà le Nord qui a décidément la corde. Je crois que la paix se fera bientôt; et alors Dieu sait quelles misères nous feront les vainqueurs qui auront pris l'habitude de la guerre, très probablement le goût d'icelle, et qui ont in store de vieilles rancunes.
Je vais à Londres dans une quinzaine de jours ; on m'a nommé membre du jury inter-
national pour les papiers peints. On m'avait d'abord mis à la faïence, qui ne m'ai) ait guère. Très probablement on me donnera la médaille, — je veux dire à ma classe, et je n'en aurai pas pour bien longtemps. Il y en aura toujours assez pour me faire faire du mauvais sang. Nous allons avoir des dîners de quatre heures et des speeches au dessert. On m'écrit que l'exposition combine la laideur et l'incommodité, cependant c'est un officier du génie qui l'a faite. La dernière fois c'était un jardinier. Ces Anglais ont toujours des idées à eux. J'ai laissé la duchesse de Vallombrosa mieux portante et la princesse de Beauvau plus mal qu'à mon arrivée. Son mari ne paraît pas se douter de son état; elle encore moins, me dit-on, ce qui est presque toujours le cas avec les maladies de poitrine. Est-il vrai que le pape soit malade et qu'on lui ait déjà nommé ou plutôt désigné un successeur? C'est ce que me disent mes amis italiens. Ils prétendent qu'en cas grave on se dispense des formes ordinaires d'un conclave. Je n'ai aucune idée là-dessus.
Il y a dans ce moment un tableau de M. Ingres qu'on va voir, c'est Jésus parmi les
docteurs. Je l'ai vu il y a bien longtemps avant qu'il fût terminé, et cela me semblait une magnifique chose. Il avait eu l'idée de mettre l'enfant sur le siège d'une grande personne, les pieds ne touchant pas la terre. Gela caractérisait parfaitement l'âge et faisait le contraste le plus heureux avec les figures des docteurs. Je vais écrire à M. Ingres pour lui demander un billet, et je vous demanderai, s'il me l'envoie, quand vous voudrez vous en servir.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
British Muséum 10 juin au soir, 1862.
Madame,
Je reçois votre lettre un peu tard ; elle m'est apportée par un ami qui a eu l'esprit de passer chez moi et de prendre ma correspondance
attardée. Je ne vous croyais pas à Paris par le beau temps qu'il doit y faire. Sous ce rapport nous ne sommes pas gâtés. Je vous écris au coin du feu, et bien qu'il fasse jour jusqu'à neuf heures (il en est sept et demie), c'est à peine si je vois la maison en face de ma fenêtre. Je ne sais si je vous ai dit comme quoi on m'avait chargé de soutenir à Londres les intérêts des papiers peints. Il y a plus d'un mois que je m'acquitte de mes fonctions avec une résignation extraordinaire. Elles n'ont rien de très agréable. C'est une tour de Babel que notre jury et je ne crois pas que nous valions beaucoup mieux que les constructeurs de ladite tour. j\os compatriotes ont encore plus de goût et plus de sentiment des arts que les Anglais, mais la distance qui nous séparait tend à se rétrécir tous les jours. Nous nous laissons gagner de vitesse ; et si nous n'y prenons garde, nous pourrons bien nous trouver un jour distancés, comme l'a été cette année le cheval favori Marquis, battu par un cheval inconnu. Il y a ici, outre l'exposition qui vous amuserait, peut-être oui, peut-être non, une autre exposition qui vous intéresserait davantage et
UNE CORRFSPO.NDAXCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 321
que vous devriez bien voir. C'est encore une <le ces grandes et belles choses que fait l'aristocratie dans ce pays-ci. On a réuni dans le musée de South-Kensington tous les objets de curiosité épars dans deux cents châteaux, et cela remplit plusieurs salles immenses. Il y a depuis des baignoires d'argent du xvi'' siècle jusqu'aux bijoux les plus délicats de la Renaissance. Yini;t- trois vases de la faïence de Henri II sur trente-six ou trente-sept que l'on connaît dans le monde. On nous a donné l'autre soir une belle fête dans ces salles illuminées au gaz al giorno avec accompagnement de belles dames fort décolletées et de très mauvaise musique. Les assiettes de Faenza et de Gubbio faisaient un effet merveilleux à la lumière du gaz. La seule chose drôle c'était le grand nombre de policemen le chapeau sur la tête qui se promenaient dans cette foule d'élite, et non sans raison, car il y avait de quoi tenter les amateurs les plus vertueux. Je dîne en ville tous les jours depuis un mois. Vous n'avez pas idée du plaisir que j'aurais à manger une côtelette chez moi. J'en ai pourtant pour une quinzaine de jours encore, après quoi, j'aurai
fait mon temps et je reviendrai à Paris. Si vous y étiez encore, madame, nous ferions cette visite au Musée Campana, que je connais très imparfaitement et que j'aurais bien du plaisir à étudier avec vous. Je vais dîner aujourd'hui chez un M. Baring qui a les plus beaux tableaux du monde. Il n'a voulu me les montrer que moyennant que je dînerais avec lui.
Adieu, madame, veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉF. .
Paris, 16 octobre 1862.
Madame,
Je pensais qu'il y avait bien longtemps que
je n'avais eu de vos nouvelles, et je me disais
qu'aussitôt sorti de mon lit je vous écrirais,
lorsqu'on m'a apporté une lettre de vous. Elle
me confirme dans cette résolution généreuse d'écrire, qu'il n'est pas toujours facile de mettre à exécution, surtout à Paris. J'y suis depuis fort peu de jours. Vous m'avez laissé, je crois, à Londres, dînant vingt-sept jours de suite en ville, délivrant des speeches et faisant des rapports sur les papiers peints. (J'en ai fait un supplémentaire pour annoncer à nos industriels que, s'ils ne se mettent pas à travailler sérieusement, les Anglais leur dameront le pion dans toutes les applications de l'art à l'industrie.) Toute cette prose dite et écrite, je suis parti pour Bagnères-de-Bigorre, en compagnie de mon ami, M. Panizzi, et j'ai pris des eaux, c'est-à-dire que je me suis baigné trente jours de suite et j'ai avalé soixante verres d'une eau chaude pas trop bonne. Cela m'a fait beaucoup de bien d'abord, puis beaucoup de mal, et je m'en suis revenu à Bordeaux assez mal en point. Après nous être restaurés quelques jours dans la capitale delà Gironde, nous sommes allés à Biarritz chez des hôtes très gracieux que je ne vous nommerai pas. Panizzi nous a quittés, et moi je suis resté jusqu'à la fin du séjour, ce qui m'a
procuré un petit empoisonnement par le vertde-gris, dont douze ou quinze personnes ont été plus ou moins atteintes. Je suis ici pour peu de jours. J'irai à Compiègne pour la fête de l'Impératrice, et aussitôt ai)rèsje partirai pour Cannes. Voilà, madame, l'histoire très complète de mes pérégrinations. Je n'aime pas trop la Suisse, mais j'aime beaucoup le Tyrol, qui est aussi beau que la Suisse et qui a l'avantage de ne pas avoir de Suisses. Les femmes ont des bas verts et baisent la main des voyageurs qui leur donnent un trinkgeld. J"ai gardé un tendre souvenir des Tyroliennes, particulièrement d'une musicienne de la grosseur d'un éléphant, ayant le plus beau contralto du monde, qui me chantait toutes les gargouillades de son pays pendant mon dîner. Le seul inconvénient de tous ces beaux pays est qu'il y pleut trop.
J'ai entendu parler du tableau que vous dites. Il paraît que ce n'est pas un Raphaël et que cela ne vaut pas grand'chose. Le 'puff est poussé aujourd'hui aux dernières limites.
Puisque vous vous livrez à l'agriculture, madame, pourquoi ne faites-vous pas venir
UNE COftRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE. 325
chez vous M. Daniel? M. Daniel est un Hollandais, ami (le l'empereur d'Autriche, qui fait des merveilles. Je l'ai rencontré cette année à Tarbes, chez M. Fould. Il court le monde pour répandre ses découvertes et les donne gratis pro deo. Il tortille les branches d'un arbre fruitier et les abaisse vers la terre selon un angle, moyennant quoi il vient énormément de fruits. Semez deux radis : dès que les feuilles d'un de ces radis paraîtront, couchez-les vers la terre au moyen de deux petites pierres ; laissez l'autre radis tranquille. Trois jours après, vous trouverez le premier radis grossi du double de son confrère. La sœur de M. Fould a fait arranger son potager de Rocquencourt Tannée dernière et elle a eu cette année une récolte surprenante. On fait en ce moment des expériences en grand dans les fermes de l'Empereur. M. Daniel a invenlé aussi un petit instrument avec lequel vous grefferez quatre mille arbres en un jour. E questo e nulla. Il fait un poêle au milieu d'un champ, et ce champ se trouve fertilisé comme si on y avait apporté cent charettes de fumier. Et encore bien d'autres belles choses que je
o26 UNE CORRESPONDANCE INÉDITE DE MÉRIMÉE.
ne comprends pas, en ma qualité de Parisien, n'ayant jamais cultivé que du chiendent dans un pot pour mes chats. Quant à ce moyen d'augmenter le rapport des arbres en courbant leurs branches, je me suis rappelé qu'à Cannes, où l'on est bête et où l'on fait de la prose sans le savoir, on attache les branches des rosiers aux tiges voisines de cette manière. Je croyais que c'était pour empêcher les maraudeurs d'entrer dans les champs de roses, mais il paraît que cela a la plus grande influence sur le rapport des rosiers. Convenez, madame, que vous êtes un peu surprise de me trouver si savant. J'en suis moi-même étonné et je me hâte de vous transmettre le résumé de mes connaissances avant que je les oublie.
Edouard m'a écrit bien tristement et très philosophiquement au sujet de la guerre civile de son paj^s. Son gouvernement lui prend 21 p. iOO de son bien et son banquier 31, total : 52 p. 100, et je crains qu'il ne soit pas au bout du compte à payer. C'est son oncle qui commande les confédérés. Il me semble que de part et d'autre on se bat assez mal, mais qu'on se tue beaucoup. Ils me font pen-
ser à des singes qui ont volé un rasoir. On dit que TAngleterre presse beaucoup la France d'intervenir et de reconnaître le Sud, mais je doute que les Yankees d'ailleurs aient assez de bons sens pour écouter des conseils. Ce qui gouverne dans le Nord à présent, c'est une espèce de gens qui, n'ayant rien à perdre, trouve l'état des choses très agréable et rempli d'émotion. Comme d'ailleurs ils sont braves, très coquins et plus qu'à demi sauvages, la guerre leur convient parfaitement, et je n'y vois pas de fin, car c'est un grand préjugé que de croire qu'on ait besoin d'argent pour .«!e battre. Nous avons bien montré, dans la Révolution, que c'était un luxe inutile. D'autres nouvelles, je ne vous en dirai pas, sinon qu'hier soir M. Thouvenel et M. de Persigny n'étaient plus ministres, mais trois ou quatre autres voulaient les suivre et on cherchait à les retenir. Je ne me charge pas d'ailleurs d'expliquer ce qui se fait, et encore moins de deviner ce qui se fera. On disait que le pied de Garibaldi n'allait pas trop bien. Que ditesvous des batailles de Hyde-Park ? Je regrette de n'avoir pas vu cela. Adieu, madame,
veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
Cannes, 28 féviiei- 18G3.
Madame,
Je reçois ce matin une très aimable lettre de vous, sans; lieu ni date, comme on décrit certains livres très rares dans les catalogues de vente. Je suppose que vous êtes à Paris, car vous appartenez à l'école mondaine qui passe dans les brouillards les plus beaux jours de l'année. Si vous voyiez nos champs couverts d'anémones, vous les trouveriez, je crois encore plus beaux que le pavé de votre rue.
J'ai passé mon hiver assez douloureusement, respirant juste assez pour ne pas étouffer, attrapant chaque jour un rhume nouveau, et me guérissant de l'ancien. Si vous aviez pratiqué ce climat, madame, vous comprendriez la chose. Il fait très chaud depuis dix heures
jusqu'à quatre heures, ou plutôt, jusqu'au couclier du soleil. Cette chaleur et le grand air, et le parfum des bois de pins et des huissons de myrtes vous guérissent de vos maux et singulièrement de vos rhumes. On se met à dessiner et on se laisse prendre au coucher du soleil, qui vous jette sur la tête un air froid et humide qui vous extermine. Aux charmes de la peinture que je praticjue avec le succès que vous savez, je joins ceux de ïarchery. Un médecin anglais m'a conseillé de tirer de l'arc pour donner du jeu et de la force aux muscles de ma poitrine. Je m'en trouve en effet assez bien. Je fais la guerre aux pommes de pin, et je suis devenu assez adroit pour en abattre beaucoup avec un arc chinois qui me donne des cors aux doigts des mains. Le soir, je varie mes plaisirs en écrivant la biographie d'un affreux drôle nommé Ghmielnieki, hetman des Cosaques de l'Ukraine, vers le milieu du xvii^ siècle, qui paraît avoir inventé la guerre des nationalités. Voyez comme je prends mes héros à contretemps. Ce grand homme voulait délivrer les Petits-Russiens, ou les Cosaques, ses compatriotes, du joug des Polonais, qui,
dans ce temps-là, faisaient toutes les misères possibles aux paysans de leur pays. Aujourd'hui, à ce qu'il me semble, les Polonais ont repris faveur. Le défaut de mon œuvre, c'est qu'elle manque de diversité. Autant de Cosaques que les Polonais peuvent attraper, autant ils en empalent. Autant de Polonais pris par les Cosaques, autant d'écorchés vifs. Cela est un peu monotone. Je voudrais varier, mais la vérité historique me retient. Cela se publie dans le Journal des Savants dont je suis un des rédacteurs, quoique indigne, et à mon retour à Paris je vous demande la permission de vous envoyer cette affaire.
Celles du Mexique me tourmentent beaucoup, j'espère qu'on ne les compliquera pas en les mêlant de celles de Pologne. Bien que les Polonais soient bons catholiques, je ne puis oublier qu'ils ont donné deux fois la mort aux rats au marquis Wielopolski, et qu'ils ont voulu trois fois l'assassiner, parce qu'il tâche de rendre la Pologne heureuse avec le gouvernement de l'empereur Alexandre. De plus, je me souviens qu'en 1848, j'ai entendu parler polonais sur toutes les barricades.
Quel drôle de temps que le nôtre, et comme il serait amusant d'en lire l'histoire dans deux ou trois siècles ! Tout est possible, disait M. de Talleyrand. Voici l'Autriche devenue libérale et les Prussiens marchant grand train à un petit 93. Mon ami, M. Odo Russell, a pris au sérieux une plaisanterie du pape, et lord Russell, son oncle, en a fait une grosse atîaire. Que devient celle de la reine de Naples, et qui acceptera la succession ou plutôt la banqueroute du roi Othon? J'ai eu l'honneur d'être le cicérone de son horreur de père, il y a deux mois. C'est un homme de beaucoup d'esprit, très vicieux et de très bonne humeur. J'ai fait des efforts inouïs en lui montrant les lions d'ici, pour le faire parler de deux personnes que je n'ai jamais nommées, bien entendu, Lola Montes et le roi Othon. Il a très bien vu mon intention et a déjoué toutes mes attaques avec une tactique admirable. C'est pourquoi je n'ai pas eu l'ordre royal du Chien Vert, sur lequel je comptais en menant le monarque à l'île Saint-Honorat. Je pense être à Paris dans quelques jours. Je viens de faire des bassesses pour que le chemin de fer, qui n'est pas encore
ouvert, daigne me mener à la prochaine station. Je compte ne faire qu'un très court séjour à Paris, et revenir prendre mes amies anglaises à Pâques. Adieu, madame, mille remerciements de votre aimable et bon souvenir.
Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
PROSPER MÉRIMÉE
PARIS. — IMPRIMERIE ciiAix, — Soj'î-'^-'. G. — (Encre LorillcuS).
Mérimée, Prosper