APRÈS LA MORT D'ALEXANDRE VI
La mort du pape fut le signal d’un effroyable déchaînement de passions et d’appétits tel qu’on n’en avait jamais vu de semblable. L’immoralité foncière de l’époque et les mauvaises mœurs que les pontificats précédents avaient singulièrement aggravées, se traduisirent en cette occasion. Incertains du lendemain et dépourvus de scrupules, les membres de la Curie voulurent se faire la part la plus large possible dans les dépouilles du régime qui s’achevait.
A peine le pape avait-il expiré et avant que la nouvelle s’en répandît, le duc de Valentinois envoya son homme à tout faire, le fameux Micheletto, appuyé de nombreux serviteurs armés, pour s'emparer de ce qui se trouvait dans ses appartements; ils en occupèrent les issues et, le poignard à la main, réclamèrent les clés de la chambre du trésor au cardinal Casanova, camérier du défunt pape, élu récemment (31 mai) ; comme il faisait quelque résistance, Micheletto le menaça de le jeter par la fenêtre, et il s’exécuta. Alors, la bande se précipita dans cette chambre, s’empara de tout ce qui lui tomba sous la main, entre autres deux caisses pleines de ducats, puis, le coup fait, Micheletto fit ouvrir toutes grandes les portes de l’appartement et annonça que le pape était mort. Il ne restait rien dans les appartements pontificaux que les tentures sur les murailles, quelques chaises et des coussins. On évalua la rafle de César à 300 000 ducats en or et en argent et à 200 000 ducats en joyaux.
Cependant, il fallait songer au mort. Ce fut à Burchard, en sa qualité de maître des cérémonies, qu'échut ce soin particulièrement répugnant à cause de la décomposition rapide du cadavre. Il l’habilla de vêtements blancs qu'il n'avait jamais portés et le fit placer dans une autre salle, sur un lit de parade couvert de soie rouge ; puis on se ravisa: il fut revêtu de velours et de brocart rouge, chaussé de velours cramoisi et transporté dans la chambre du Perroquet. On l’y laissa seul, personne ne le veilla ; aucun de ses parents ne vint le voir ni aucun des cardinaux qui restaient étroitement enfermés dans leurs palais. On raconta que seul un chien noir demeura auprès de lui.
1. Si les censeurs d’Alexandre VI sont nombreux, il a trouvé bien des apologistes : R.-P. OLLIVIER, Le pape Alexandre VI et les Borgia, Paris, 1870.— J. FAVÉ, Etudes critiques sur l'histoire d'Alexandre VI, Paris, 18509. — Jarry, Histoire du pape Alexandre VI, 1851. — MATAGNE, Une Réhabilitation d'Alexandre VI, dans Revue des Questions historiques, vol. IX, 1870. — History in Fiction, dans Revue de Dublin, janvier 1859. — A. LEONETTI, Papa Alessandro VI, Bologne, 1880.
A titre de curiosité littéraire, je transcris le passage suivant
de Michelet, pris dans son Histoire de France, Renaissance.
« Homme d’affaires avant tout, parleur facile, aimable, donneur prodigue de promesses, intarissable de mensonges, ce Figaro ecclésiastique réussissait singulièrement dans les missions ; c’est ce qui l’avait maintenu si longtemps au poste de factotum des papes, qui ne pouvaient se passer de lui ni pour l'intrigue politique ni pour le grand négoce spirituel, le comptoir des grâces et justices, la banque des bénéfices, des péchés, des procès. »
Ii y a cinq pages de ce style !
Il n’y avait à ce moment à Rome que peu de cardinaux ; les grandes chaleurs les avaient dispersés. Le doyen du Sacré Collège, Oliviero Carafa, les convia à se réunir chezlui tle lendemain r9 août 1503. Il en vint seize. La première chose à faire était d’assurer la sécurité dela ville, qui paraissait très compromise. Les partisans des Orsini, des Colonna, des Savelli, ceux qui avaient dû fuir la ville, les soldats français, espagnols, allemands, les Bretons, les Gascons et les Corses, qui erraient aux alentours, accouraient, les uns pour reprendre possession de leurs biens, les autres attirés par l'espérance d’un ample pillage dans une ville en désarroi et sans défense. Consalve et son armée étaient sur le Garigliano, les troupes du roi Louis XII à Sutri et César entouré de ses bandes au Vatican, heureusement malade et impuissant. Rome se trouvait à la merci de quiconque aurait quelque audace, mais nul n’en eut. Les Français et les Espagnols n’osaient s'engager à fond et attendaient les événements.
Les cardinaux, réunis dès le matin (19 août) chez Carafa, s’empressèrent tout d’abord d'attribuer les fonctions de gouverneur de la ville à Giovanni Sacchi, archevêque de Raguse qui les avait déjà remplies ; homme d’énergie, on pouvait compter sur lui ? mais on ne put mettre à sa disposition que deux cents hommes pour maintenir l’ordre. Après quoi, selon la coutume, les sceaux de plomb qui servaient au feu pape à sceller ses actes furent brisés et le doyen reçut le dépôt de l’anneau du Pêcheur qui passait de pape en pape. Deux cardinaux reçurent la mission d’inventorier ceux des biens du pape qui pouvaient se trouver dans ses appartements. Ils commencèrent leurs investigations dans l’après-midi ; contre toute attente, ils découvrirent un coffre en bois de cyprès couvert d’un tapis vert qui avait échappé à Micheletto ; il contenait des anneaux, des bagues, des pierres précieuses, de l’argent monnayé pour 25 000 ducats, des actes et des pièces d'archives. Dans le trésor pontifical, déposé probablement au château Saint-Ange, on constata la présence de joyaux tels qu’un trirègne, deux mitres précieuses, des vases
d'argent.
1. Le palais du cardinal Carafase trouvait près du Campo di Fiore; Il appartenait aux Orsini et avait été loué au cardinalsa vie durant.
2. Giovanni Sacchi fut successivement archevêque de Raguse, évêque d’Ancône, assistant au trône pontifical, légat en France, gouverneur de Bologne et de la Romagne. Il avait été nommé gouverneur de Rome le 2 septembre 1494, mais avait été envoyé comme nonce en France le 4 juin 1498. Son tombeau se trouve dans l’église S. Onofrio, à Rome (Revue de l'Art chrétien, vol. XIV, 1870, p. 297, n° 827). Il est rappelé dans son épitaphe que cefut à lui que le Sacré Collège dut la tranquillité de la ville durant a vacance du Saint-Siège.
Liste approximative des gouverneurs de Rome de 1472 à 1503:
Léonardo della Rovere, duc de Sora, mort en 1475.
Giovanni della Rovere.
Bartolomeo Moreno, nommé par Innocent VIII (bref du 23 décembre 1487). La dernière mensualité que lui paya le Vatican est du 30 juin 1492. Les salaires étaient payés d’avance et non à terme échu. Ils le sont encore actuellement.
Francesco Maria della Rovere.
Gondislavo (Fernandez de Heredia), archevêque de Tarragone, nommé par Alexandre VI dès son avènement, reçoit sa première men-
sualité en septembre 1492 et sà dernière mensualité en àäoût 1802. Giovanni Andrea Sacchi, archevêque de Raguse, jura le 2 septembre 1494 « de bien exercer son office de gouverneur de la ville, de rendre la justice équitablementet d’être fidèle ausouverain pontife». Giovanni de Valles, chanoine de Messine, prêta serment le 26 août 1496. Il ne resta qu’un mois en fonction.
Andrea de’ Spiriti.
Pietro Isvalies reçoit en qualité de gouverneur sà solde mensuelle de 50 ducats et la solde de cinquante hommes (180 ducats) le 7 septembre 1496. La dernière pièce dans laquelle il est qualifié de gouverneur de Rome porte la date du 16 novembre 1500.
Francesco Remolino de Lerida, protonotaire apostolique, touche son salaire le 26 février 1501 et 180 ducats, le 4 octobre, pour la solde de ses cinquante hommes.
Gaspar Pou est mentionné comme gouverneur le 18 août 1503, jour de la mort du pape.
Nicola Bonafede reçoit son premier salaire en novembre 1503.
(GaraAmPi. Archiv. Seg. Vat. Officii. 553, carte 39. Reg. Vat, 695, p.409.— Int. et Exit. 523, p.222 V.— Ibid, 524, p. 146.— Ibid., 525, p. 189. — Reg. Vat., 875, p. 60. — Int. et Exit., val. 529, p. 30,
Des estafettes furent expédiées au cardinal Giuliano della Rovere qui se trouvait du côté de Savonne et au cardinal Raffaello Riario pour les informer de la mort du pape et les engager à rentrer à Rome.
Le 20 août, les cardinaux s’assemblèrent de nouveau chez leur doyen ; cette fois, ils étaient dix-neuf. Pendant qu'ils siégeaient, Micheletto arriva sur la place située devant le palais, avec un gros de cavaliers menant grand tapage, afin de les impressionner. Mais aussitôt, les milices romaines accoururent à leur défense sous la conduite de l’un des trois conservateurs ; celui-ci déclara aux cardinaux qu’ils pouvaient compter sur eux sans qu'il leur en coutât rien ; le « capitaine du Collège », Carlo Taneo, fut chargé de tendre les chaînes à travers les rues. Sur ce, le gouverneur du château Saint-Ange, voyant du tumulte dans sa ville, envoya à tout hasard une bordée dans la rue Banco S. Spirito qui se trouvait en face du château, de l’autre côté du pont ; un homme fut tué,unautre blessé et la panique fut grande.
Les cardinaux levèrent précipitamment la séance après avoir chargé trois d’entre eux, Médicis, Santacroce et Cesarini, d’aller trouver le gouverneur du château Saint- Ange, Roccamura, d'autant plus que le gouverneur de la ville avaitidéclaré, d'accord avec les trois conservateurs, qu’il ne prendrait aucune initiative en vue du conclave tant que la question du château ne serait pas réglée.
La position de Roccamura était délicate. Il devait de la reconnaissance aux Borgia : Alexandre VI l’avait nommé évêque de Nicastro et, en 1497, gouverneur du château Saint-Ange, et il ne pouvait manquer de se demander si César, qui avait su jusqu’alors toujours dominer les événements, n’arriverait pas, cette fois encore, à reprendre le dessus, car il était le seul à posséder une force armée organisée. D'autre part, il devait obéissance au Sacré Collège qui pouvait rester maître de la situation, et avait prêté serment de ne livrer la forteresse qu’au futur pontife. De sa décision pourtant dépendait le sort de la ville et peut-être de la papauté. S'il prenait parti pour César, celui-ci devenait maître de faire élire un pape de son choix et le pontificat d'Alexandre VI n’eût été qu’un commencement. Ainsi, le château Saint-Ange se trouvait être de nouveau la clé de la situation.
Roccamura jugea prudent de ménager l'avenir en se montrant humble en apparence et très soumis ; il dit aux cardinaux, qui le virent dans la soirée, qu'il était très pauvre et ne désirait rien tant que de les servir, que le château et tout ce qu'il contenait serait remis au futur pape ; il en prêta serment !. L’ambassadeur d’Espagne se porta garant pour lui. Aussitôt, en signe de joie, le gouverneur fit tirer plus de cent coups de canon, tandis que la garnison, du haut des remparts, criait : « Église et Collège ! »
Les cardinaux profitèrent de leur présence au château pour rendre partiellement la liberté à quelques-unes des victimes d'Alexandre VI ; Andrea de’ Spiriti, l'abbé d’Alviano et Baraballo, le poète bouffon qui allait faire la joie de la cour de Léon X et qu’un brocard imprudent avait sans doute conduit au château Saint-Ange ?, reçurent l'autorisation
1. Le 12 novembre 1503, Jules II le dépouilla de sa charge 2. Au sujet de Baraballo, voir notre ouvrage : Rome au lemps en fut de même de la plupart des fonctionnaires d'Alexandre VI. de Jules Il:
de circuler librement dans l’enceinte de la forteresse. Les cardinaux apprirent que la femme de Caracciolo, Pentesilea, s’y trouvait ainsi que Sancia. Le pape les y avait fait enfermer récemment. D’autres prisonniers furent délivrés par la suite.
Pendant ce temps, un incendie attribué aux Espagnols dévorait une partie du palais des Orsini au monte Giordano.
La convention conclue avec Roccamura fut communiquée aux cardinaux et approuvée par eux le lendemain. Leur confiance dans le gouverneur devint même si grande qu'ils songèrent à tenir le conclave dans le château ; Burchard alla examiner les lieux et trouva une salle suffisamment grande, sans doute, la sallecentrale, appelée actuellement Chambre de justice.
D'autre part, on discutait d’un accord avec le duc de Valentinois ; tout malade et affaibli qu'il fût, il fallait compter avec lui ; lui aussi se montra humble et accommodant ; le 22 août, les cardinaux apprirent qu’il s’engageait à défendre le peuple, les nobles, le futur pape.
Ses ennemis rentraient dans la ville en foule ; le 23 août, Fabio Orsini, fils de Paolo, revint avec le fils du comte de Pitigliano ; la veille, Prospero Colonna avait fait un retour triomphal, acclamé par ses partisans et entouré de plus de cent cavaliers ; Fabio avait ramené deux cents hommes armés d’escopettes et quatre cents fantassins. Les représailles commencèrent ; les Espagnols n’osaient se montrer dans les rues ; on les pourchassait, plusieurs furent tués, on pillait leurs demeures ; quelques-unes furent même incendiées (22 août 1503). Les Orsini accusaient de ces violences les Corses, les Colonna les attribuaient aux Orsini. La ville était en rumeur et en alarmes ; les boutiques restaient fermées ; dans le quartier des banques, des gardes avaient été placés ; on s'attendait à un pillage général.
L’animadversion contre le défunt pape se donnait maintenant libre carrière. On colportait des épitaphes injurieuses à sa mémoire. En voici trois :
Quis jacet hic? Sextus Nero? Non sed beticus lle Sextus Alexander, crimine sordidior.
Sextus Alexander jacet hic; conduntur et una Quaæ coluit luxus, vis, dolus, arma, neces.
Sextus Alesander jacet hic, quo sospite, nemo Dives ab insidiis tutus in Urbe fuit 1.
Machiavel lui attribuait les pires vices chez un souverain pontife : la simonie, la luxure, la cruauté. Presque tous les écrivains tombent d’accord sur ce point. Seul Raffaelle da
1. G. D’ADDA, Canti slorici popolari, La Morte di Aiessandro VI, Mantoue à sa femme, du 22 septembre, est curieuse à ce point de dans Archivio Storico Lombardo, 1875. La lettre du marquis de vue. Voir GREGOROVIUS, Lucrèce,, vol. IT, p. 108.
Volterra ! estime que ses vertus compensaient ses vices. Plus tard, quelques-uns, surtout des écrivains espagnols, en firent une manière de Messie dont l'intervention avait sauvé l'Église ; les contemporains en jugèrent autrement. Jamais l’animosité coutumière du peuple contre les papes défunts ne se donna si librement carrière.
César comprit le péril ; peu à peu, il faisait revenir ses troupes, autant afin de pouvoir se défendre lui-même, que pour en imposer plus tard au conclave ; cinq cents lances vinrent augmenter la garnison du Vatican. À mesure que ses soldats se retiraient, les cités qu’il avait subjuguées se soulevaient et les seigneurs rentraient dans leurs domaines ; les Vitelli reprirent possession de Città di Castello; Giacobo d’Appiano, de Piombino ; le duc d’'Urbino, de sa capitale ; Pérouse, Viterbe, Todi, Sinigaglia chassèrent ses garnisons ; à Camerino, son représentant, le fils du cardinal Juan de Castelar, fut masæscré. L'édifice laborieusement élevé par ses soins s’écroulait et bientôt, de ses conquêtes, il ne resterait plus rien. Ce n’est pas à dire que son effort fût perdu. Il avait préparé les voies. Jules II reprendra son œuvre, l’État de l’Église sera reconstitué par lui.
Les cardinaux, qui sentaient quel danger c’était pour eux que d’avoir un intrigant aussi madré et aussi puissant que lui dans le palais même où ils comptaient délibérer, insistaient pour son départ. Lui, feignant toujours la soumission, leur demanda de le faire examiner par des médecins qui décideraient si, dans l’état où il se trouvait encore, il était capable de voyager. Il ne savait, disait-il, « où reposer sa tête». D'ailleurs, où serait-il en sûreté? Personne, effectivement, ne doutait qu'il ne fût mis en piècess’il s’aventurait hors du Vatican. Cependant les Français et les Espagnols le soutenaient, les Allemands étaient d'accord avec eux. On lui offrit de se retirer au Château accompagné de deux ou trois serviteurs seulement, offre qu’il écarta naturellement.
Les jours passaient et l’on discutait toujours. D'une part, le gouverneur du château Saint-Ange continuait à refuser de le livrer au Sacré Collège, il refusait même d’y laisser sièger le conclave. D'autre part, César hésitait à s'éloigner. On lui promit que, s’il partait dans les trois jours, les Romains respecteraient sa personne et ses biens. Les représentants de Venise, des rois de France et d’Espagne devaient en outre se concerter pour prendre l'engagement commun de ne pas faire approcher leurs troupes à moins de dix mille de Rome. Des engagements solennels furent échangés. Mais les Espagnols se plaignirent que les Français s’infiltraient dans la ville, à quoi ceux-ci répondaient qu'il s’y trouvait beaucoup plus d'Espagnols que de Français.
Finalement le duc César se résigna à quitter le Vatican, mais non sans avoir au préalable négocié un accord secret avec le chef des troupes françaises qui bivouaquaient aux environs, accord par lequel il promettait sa coopération contre la promesse d’être protégé (127 septembre) ?. Couché dans une litière recouverte de drap rouge que portaient douze hallebardiers, il était entouré de deux mille fantassins, de quatre cents hommes d'armes, de cinq cents cavaliers ; un enfant montait son cheval, qui était couvert d’un
1. RAPH. VOLATERRANUS, Anthropologia, XX, 11, 633. -— 2. Le 19 août, il avait envoyé le cardinal Borgia, sous un dégui- Cf, Ecipio DA VITERBO, PANVINIO, MONALDESCHI. sement, traiter en son nom avec les Espagnols.
caparaçon noir semé de couronnes ducales. De fausses indications avaient été répandues sur le moment de son départ et la direction qu’il prendrait, en sorte que ceux qui voulaient se joindre à lui durent le chercher assez longtemps. On le croyait sur la route de Tivoli alors qu’il gagnait Bracciano pour se rendre de là à Nepi que ses solides murailles, sa position et le torrent qui l'entoure rendaient pour lui un asile sûr ; il s’y trouvait en outre non loin des troupes françaises. Prospero Colonna partit en même temps, emmenant la princesse Sanchia, « qui lui donnera, disai-on, quelque réconfort ». Son mari était partit avec César.
Sa fameuse artillerie, du moins ce qu’il en avait avec lui, placée sur treize charrettes et cent bêtes de somme, fut sacrifiée pour donner le change, tant était grande sa terreur d’être assailli en chemin ; les troupes romaines s’en emparèrent et la ramenèrent au château Saint-Ange.
On avait retardé les obsèques du pape parce qu’on manquait d'argent, et surtout afin que le conclave ne pût se tenir en l’absence des cardinaux éloignés de Rome. Le scandale avait continué autour de son cadavre ; quand on le montra au peuple, on dut le couvrir d’un drap ; le soir même, il fut porté dans la chapelle de la Fièvre (dans Saint-Pierre) par des hommes de peine qui badinaient entre eux et blasphémaïient ; la bière s'étant trouvée trop étroite à cause de l’enflure du corps, on ne put l'y faire entrer qu'avec de grands efforts et en pesant dessus, et après l’avoir dépouillé des ornements pontificaux, même de la mitre. Ce fut une scène répugnante. Après quoi, chacun s’en alla et le pape demeura seul sans être veillé ; on n’entretint même pas de luminaire autour de lui 1.
Les obsèques solennelles commencèrent le 4 septembre et durèrent neuf jours, selon la coutume, jusqu’au 12 septembre 1503. À peine les dernières paroles prononcées, les gardiens se jetèrent sur les cierges et les arrachèrent tumultueusement.