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Innocent VIII voulait que ces offices fussent pour leur titulaire une source de profits « comme des bénéfices temporels » ; 1l multiplia donc les cas où l’obtention d’un bref était nécessaire ; on en exigea à l’occasion de fonctions pour lesquelles il n’en avait jamais été besoin, même pour des charges à vie. Infessura, qui jouissait depuis longtemps d’une charge de secrétaire du Sénat, dut subir la nouvelle taxe. Cette exigence entravait singulièrement l'indépendance de la commune romaine, car elle réduisaitle nombre de citoyens qui pouvaient être portés aux fonctions publiques. Elle était d'autant plus lourde que les brefs n'étaient valables que pour six mois. Le sénateur devait payer 150 florins, le gouverneur de la ville 40 florins, et son « auditeur » 8 florins, le protonotaire et le grand gabeleur, 25 florins ; la plupart des employés, au nombre de plus de soixante, furent taxés à l'avenant.
A Rome, la taxe fut acceptée sans trop de difficulté, mais ailleurs, elle provoqua une vive opposition; à Bologne, à Pérouse, à Todi, on en refusa le payement ; des désordres eurent lieu. L’autorité du Saint-Siège était partout méconnue.
La ville d'Ancône, répudiant la souveraineté de l'Eglise, arbora le drapeau du roi de Hongrie, Mathias Corvin, gendre de Ferrante, roi de Naples. Le 31 mai 1488, le seigneur de Faenza, Galeotto Manfredi, était assassiné par sa femme, Francesca. Comme la population avait de l'attachement pour son seigneur, 11y eut un soulèvement ; le père de Francesca, Giovanni Bentivoglio, accourut à son secours ; 1l fut pris et gardé comme otage, tandis qu’Antonio Boscoli, le représentant de Florence, était accueilli en sauveur. Grâce à lui, l’ordre ayant été rétabli, une régence fut installée en attendant la majorité du jeune Astorre, fils de Galeotto, et Florence eut la haute main à Faenza, quoique cette cité appartint à l'Eglise. Peu à peu le Saint-Siège se trouvait éliminé de la Romagne. Partout le pape se heurtait aux intrigues napolitaines ou florentines, partout il avait le dessous et acceptait sa défaite.
Il en allait de même en Ombrie. La situation devenait difficile à Pérouse; le pape y avait délégué, en décembre 1487, son frère Maurizio, quiavait échoué ; alors il envoya son fils Franceschetto, qui ne réussit pas mieux 1. Les Oddi se virent chassés par les Baglioni que soutenait Laurent de Médicis, et quand le cardinal Piccolomini se présenta en qualité de légat, il ne put obtenir son entrée dans la ville qu’en s’engageant à ne rien entreprendre en faveur des bannis. À Todi également on se refusait à obéir aux ordres des représentants du pape.
Deux villes, qui étaient pourtant sujettes du Saint-Siège, Foligno et Spello?,entrèrent en guerre et le pape resta spectateur. De même les habitants de la ville d’Ascoli, voisine du Tronto dans les Marches et, par conséquent, située sur la frontière napolitaine, attaquèrent le bourg d'Offida ? éloigné de quelques milles. A, vrai dire, Sixte IV venait d'accorder (1482) à la commune d’Ascoli une certaine indépendance cum potestale gladri, à la condition qu’elle versât à la Chambre apostolique une redevance de 3 000 ducats,
1. Comte L. DE BAGLION DE LA DUFFERIE, Les Baglioni, Poitiers 2. Foligno avait une population triple de celle de Spello 1907.51: 3. District de Montalto.
mais le Saint-Siège lui contestait le droit de prendre les armes contre une autre cité relevant aussi de son autorité.
Il y eut de sanglants combats (août 1491). Girolamo Santucci, évêque de Fossombrone, s’enferma dans le château d’'Offida avec ses derniers défenseurs. Un envoyé du pape, venu pour accorder le différend, fut tué. Alors Innocent VIII, comprenant qu’il y allait de son autorité dans toute la Romagne, envoya contre les rebelles une armée dirigée par le cardinal Balue ! et Nicola Orsini, comte de Pitigliano, général de l’armée pontificale ?. Elle aurait eu facilement raison de la rébellion des habitants d’Ascoli, qui n'étaient ni très nombreux ni très bien armés, si Virginio Orsini, opérant pour le compte du roi Ferrante, n’était venu se poster de l’autre côté du Tronto, en territoire napolitain. L'armée du pape dut céder devant cette menace et se retirer, et Innocent VIII se contenta d'envoyer une note à Milan, à Florence et à Venise ; il n’en reçut d’ailleurs aucune réponse. Il était isolé en Italie. ù
Plus tard, toutefois, les révoltés durent payer une amende qui servit à la réfection de la toiture du Latran.
Le 18 avril 1488, le comte Girolamo Riario, qui avait tenu si longtemps Rome dans la terreur et qui, à Forli, faisait une politique hostile à Innocent VIII, fut assassiné, dans son palais, avec la connivence de sa femme, Caterina Sforza. Le pape chercha à tirer parti de cet événement et chargea Bernardino Savelli, gouverneur de Césène, de se rendre avec un détachement à Forli, mais il y fut surpris par des troupes que le duc de Milan, Ludovic le More, oncle de Caterina, avait envoyées à son secours. Six des soldats du pape eurent la tête tranchée, les autres furent retenus prisonniers. Innocent VIII, n’osant entrer en lutte avec Ludovic et peut-être avec Laurent de Médicis qui soutenait sous main la comtesse #, accepta cette humiliation. Il poussa si loin l’abnégation qu’il laissa le cardinal Raffaele Riario, neveu de Caterina, aller sur sa prière à Forli pour porter aux habitants des conseils de soumission (30 avril 1488) 4.
Dans Rome même, Innocent VIII ne pouvait faire respecter ses officiers. Alors que le cardinal Balue vivait encore et se trouvait à Rome, le capitaine de la Corte Savella s'était rendu près de son palais pour y exécuter une sentence contre un débiteur ; de sa fenêtre, le cardinal lui fit signe de n’en rien faire; il passa outre et emmena le débiteur dans la prison Savella ; alors le cardinal arma ses gens et leur donna l’ordre de mettre à sac le tribunal ; les registres furent lacérés, les dossiers jetés par les fenêtres, les prisons forcées et les prisonniers, dont quelques-uns avaient commis des crimes capitaux, s’en-
1. Il avait quitté Rome en qualité de égat dans 1a marche d’Ancône, le 8 août 1490
2. Son traitement fut fixé à 9000 ducats ; il devait entretenir quatre escadrons de 100 hommes (semble-t-il).
3. 11 semble bien que Laurent ait eu une part de responsabilité dans le crime. Pasozint, Caterina Storza, vol. I, p. 205.
4. Caterina épousa peu après Tomaso Feo qui l’avait aidée à défendre la citadelle contre les assassins de Girolamo, mais qui voulait s’y établir en maître. Après une scène de séduction des plus romanesque, Caterina l’attira chez ele, le fit prisonmer et
l’épousa en secret. Feo fut assassiné pus tard, contre le gré dela comtesse; c’est alors qu’elle se maria avec Giovanni dé Médicis.
5. La Corte Savella, située dans la via Florida, actuellement Via Giulia, était un tribunal qui jugeait les affaires de moindre importance. C'était aussi parfois une cour criminelle. La charge de maréchal du conclave appartenait héréditairement à un Savelli, et c’est à ce titre qu’il exerçait une juridiction.
Innocent X (1644-1655) supprima cette cour à cause des «injustices et friponneries » qui s’y commettaient s’il faut en croire JEAN AYMON, La cour de Rome, La Haye, 1707 p. 129.
fuirent. La maison du juge elle-même n’échappa pas à la fureur du cardinal. A cette nouvelle, les cardinaux Savelli et Colonna entrérent dans une violente colère et réunirent leurs serviteurs. Le pape les fit appeler au Vatican ainsi que le cardinal Balue ; ils échangèrent des paroles violentes, le cardinal Balue se fortifia dans son palais qu'il emplit d'hommes d’armes et on en resta là sans que le capitaine ait reçu satisfaction (juin 1488).
Un peu plus tard, Matteo Cozza fut spécialement chargé par le pape de purger la région de la via Latina des bandits qui l’infestaient. Cozza réussit à capturer un certain nombre des coupables qui étaient des Espagnols faisant partie de l'entourage de Jacobo Conti ; il les conduisit à Rome où, convaincus d’avoiz détroussé et assassiné des voyageurs, ils furent pendus puis écartelés. Mais un fils bâtard de Jacobo Conti, Cesare, ayant rencontré Cozza à quelque temps de là (mars 1480) dans une rue de la ville, et se trouvant accompagné d’une bande de satellites, en profita pour le frapper de plusieurs coups d'épée dont il mourut, et ce crime resta impuni. Il en fut de même pour un huissier qui avait porté une sommation du cardinal Orsini à Virgino Orsini ; celui-ci lui fit donner tant de coups de bâton qu’il succomba au bout de trois jours.
Cependant les exécutions étaient nombreuses; on pendaït même parfois des nobles; ainsi, le 7 mars 1488, fut pendu, à la prison Torre di Nona ? un Altoviti, dont le palais élégant se voyait encore il y a quelques années dans le voisinage du pont Saint-Ange. Ce fut peut-être à cause de tous ces crimes que le pape renouvela la défense qu'avait faite Sixte IV aux Corses de résider à Rome (15 septembre 1475). On raconta que la cause en était au contraire que les Génois venaient de s’emparer de la Corse non sans résistance et que le pape voulait les aider à repeupler l’île (3 novembre 1489). Le 9 mars 1489 le pape fit la seule promotion de cardinaux de son pontificat ; elle comptait huit prélats dont Lorenzo Cibo, fils de son frère Maurizio, archiprêtre de Bénévent, qui lui servait de secrétaire, Ardicimo della Porta qui allait par son souci de ses devoirs, scandaliser la cour, deux Français, André d’Epinay, archevêque de Bordeaux puis de Lyon, appuyé par le roi de France, et Pierre d’Aubusson, grand-maître de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem, qui avait livré Djem sultan, Antoniotto Pallavicini, compatriote du pape, et Giovanni de Médicis, le futur Léon X.
Il y eut en ce mois de mars une grande discussion à propos de la fête de Pâques; les « astrologues » du pape en avaient fixé la date au 6 avril, mais on prétendit généralement que la véritable date était celle du 30 mars. Le pape hésita, car le carême était déjà commencé et il lui déplaisait de le raccourcir de huit jours. La date du 6 avril fut donc maintenue et, en fait, c'était la bonne.
Dorothée, quiétait venue pour le Jubilé en 1475, passa par Rome (26 avril-8 mai 1488), se rendant en Terre Sainte car elle était pleine de piété. Ce fut une visite désastreuse. La
1. Ou Tordinona, célèbre prison qui se trouvait à l’emptacement les hérétiques qu’on voulait soumettre à un régime sévère. Voir qu’occupe actuellement lethéâtre Apollo. Innocent X la fit dispa- ALBERTO CAMETTI, dans Arch. S. Rom, di Stor. Patris, 10916, raître comme la Corte Savella, car elle était devenue insuffisante, fasc. III, IV. Palais d’Altoviti, voir planche XIIT:ce palais fut On y enfermait les prisonniers de droit commun;plus tardonymit détruit en 1888, lors de la construction des quais.
reine tenait de son origine brandebourgeoise! une hauteur qui indisposa fort les cardinaux ; on ne put obtenir d’elle qu’elle ôtât sa coiffure au moment voulu et les cardinaux, qui s'étaient découverts, se hâtèrent de remettre leurs chapeaux ; arrivée au palais qui lui était assigné comme résidence, elle entra sans même accorder un regard à ceux qui lui avaient fait escorte. Le chef de sa maison, qui répondait à sa place aux harangues, était un soldat grossier dépourvu de lettres et de savoir-vivre?.
Le 16 novembre 1488, eut lieu au Vatican le mariage de la petite-fille du pape, Peretta, fille de Teodorina Cibo et de Gherardo Usodimare. Elle épousait Alfonso del Carretto, marquis de Finale. Sa sœur Battistina, son oncle Fran ceschetto, Maddalena, Luigi d'Aragon et plus de cinquante barons assistaient à la cérémonie. Au moment de répondre «oui», Peretta eut une distraction ou un regret et resta silencieuse ; il fallut que l'archevêque de Raguse réitérât la question #. Son mari lui passa l’anneau au doigt « avec plusieurs bagues ». |
On ne se scandalisa pas trop de ces noces familiales célébrées au Vatican, mais on trouva fort inconvenant que le pape ait admis à sa table, dans le banquet qui suivit, plusieurs femmes, ce qui était tout à fait contraire aux usages.
Quelques jours après, le pape tomba gravement malade ; il resta près de vingt heures sans connaissance, de sorte que le bruit de sa mort se répandit par la ville; aussitôt les cardinaux prirent les précautions habituelles, barricadèrent leurs palais et y assemblèrent des hommes d'armes. De nombreux conciliabules eurent lieu. Le médecin d’Innocent VIII, Podocataro, fut retenu au Vatican avec défense d’en sortir sous menace des peines les plus sévères. Le pape se rétablit provisoirement, mais ne reparut en public qu'à la fin de février 1489 ; sa santé était sérieusement atteinte ; il s'endormait pendant les cérémonies et ne pouvait guère sortir du Vatican.